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Collection « Les auteur(e)s classiques »

Boris SOUVARINE, STALINE. Aperçu historique du bolchévisme. (1935) [1985]
Avant-propos


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Boris SOUVARINE (1935) [1985], STALINE. Aperçu historique du bolchévisme. Nouvelle édition revue par l’auteur. Paris : Les Éditions Gérard Lebovici, 1985, 640 pp. Une édition numérique de Claude Ovtcharenko, journaliste à la retraite dans le sud de la France.

Staline.
Aperçu historique du bolchévisme.

Avant-propos

_______

Ce livre a été écrit de 1930 à 1935, sur commande d’un éditeur américain assortie de conditions très défavorables. Il fallait envoyer chapitre par chapitre à New York, pour faire traduire au fur et à mesure, donc renoncer à se relire, a fortiori sans revoir l’ensemble. Plusieurs chapitres furent écrits au cours même des événements sans le moindre recul. Les bibliothèques en France n’étaient alors d’aucun secours pour le sujet traité, l’auteur ne pouvait compter que sur lui-même. La documentation topique était presque inexistante et sa recherche laborieuse exigeait plus de temps que la rédaction proprement dite. Je n’ai pas eu l’heur d’examiner la version anglaise pour une mise au point nécessaire.

Au cours de ce travail, j’appris que l’éditeur, Alfred Knopf ; sous l’influence d’un « expert » britannique gagné au stalinisme de ce temps, Raymond Postgate, avait renoncé à la publier, sous un fallacieux prétexte. Il s’était débarrassé du contrat sans me consulter en le cédant à Martin Secker and Warburg, Publishers, de Londres, et en sous-traitant pour l’édition américaine avec une petite firme éphémère, Alliance Book Corporation, qui, après quatre éditions en 1939, la rétrocéda à une autre maison dont je n’eus jamais d’écho. Je n’en fus informé, par hasard, que deux ans plus tard. Quant à Secker and Warburg, ils ne donnèrent jamais la moindre indication quant au sort de l’édition anglaise.

Entre-temps, le manuscrit avait été présenté à Paris chez l’éditeur Gallimard par Brice Parain, russisant qualifié, fort instruit des affaires soviétiques ; il en recommanda la publication et d’autres conseillers opinèrent de même. Après quelque attente qui parut longue au petit cercle de mes amis d’alors, l’un d’eux nommé Georges Bataille prit sur lui de s’enquérir auprès d’André Malraux, membre du comité de lecture. Malraux répondit qu’il ne prendrait pas parti et ajouta textuellement : « Je pense que vous avez raison, vous, Souvarine et vos amis, mais je serai avec vous quand vous serez les plus forts. » Peu après, le livre fut refusé sur l’intervention d’une certain Bernard Groethuysen qui, dissimulant son parti pro-Staline, eut recours à un argument décisif dont voici le sens : vous allez vous brouiller avec Moscou, au détriment des intérêts de la maison.

L’ouvrage eut ensuite un accueil favorable chez Plon, mais s’y heurta à l’opposition de Gabriel Marcel, étiqueté philosophe « existentiel », et qui déniait à mon travail le droit d’exister. Il a changé d’avis, dit-on, mais après la guerre. Cependant une conversation entre mon ami Auguste Dutœuf et Maurice Bourdelle, le patron chez Plon, fit lever l’interdit, et l’ouvrage parut en 1935, bien commenté par l’ensemble de la presse sous la pression de l’actualité. Il fallut ajouter un « chapitre dernier », puis un « post-scriptum » de dernière heure à la huitième édition, augmentée d’un index, en 1940. L’invasion de la France par les armées allemandes posa le point final.

Une traduction hollandaise sortit des presses en 1940, éditée chez Querido, à Amsterdam. J’ignore tout de son sort. Je ne connaissais pas le traducteur, Edgar Du Perron, sachant seulement qu’il était notoire dans son pays et proche ami de Malraux. Il est mort en mai 1940, peu avant l’invasion de la Hollande par Hitler. Un article signé Mechtilt Meijer Greiner m’a appris que Du Perron, grand écrivain néerlandais, romancier, poète, essayiste, critique, a fait beaucoup pour la littérature française en Hollande. Le même article cite Malraux qui a écrit, de Du Perron : « Il ne croyait pas à la politique, mais il croyait à la justice… » ; et encore : « Il tenait toute politique pour non avenue, et l’histoire aussi, je crois. C’était mon meilleur ami… » Pascal Pia dit de Du Perron : « Je garde de lui un souvenir enchanté. C’était un homme de qualité si rare que je n’en ai jamais rencontré qui, à mon avis, le valût… » Je me sens donc très honoré d’avoir eu comme traducteur désintéressé cet écrivain exceptionnel qui a considéré ce livre comme un service rendu à la vérité et à la justice.

L’année terrible 1940 eut de fâcheuses conséquences sur bien des destins individuels, sur les individus et les œuvres, soit dit sans perdre de vue le malheur des victimes et de leurs proches. La Gestapo et la Guépéou, qui opéraient conjointement en France, firent main basse sur ma bibliothèque, mes archives et toute ma documentation. A Marseille, le tyranneau local, de Rodellec du Porzic, officier de marine, digne exécutant de son supérieur hiérarchique, l’amiral Platon, nazi avéré, me fit arrêter en emprisonner à « l’évêché », appellation aimable de ce lieu de détention. L’intervention de mon ami Henri Rollin, capitaine de corvette, collaborateur de l’amiral Darlan à Vichy, me sauva de justesse. (En ce temps-là, la France était sous la coupe de marins.) Il fallut s’expatrier. Aux États-Unis, d’autres surprises désagréables allaient fondre sur ce livre et sur son auteur.

En effet, l’agression allemande contre la Russie soviétique en juin 1941, avait provoqué à Washington, puis dans tous les États-Unis, une stupéfiante révision de la table des valeurs. Staline, dont la connivence avec Hitler avait plongé l’Europe, puis le monde, dans les horreurs de la deuxième guerre mondiale, apparut soudain comme un parangon de la démocratie, un champion de la civilisation et de l’humanisme. Mon livre fut mis pratiquement à l’index, disparut des vitrines, et ma modeste personne mise au ban de la société. On me refusa tout travail. Ironie de l’affaire : il existe une lettre d’un certain Warburg, cousin de l’éditeur de Londres, au directeur du New Leader de New York, expliquant que j’étais indésirable comme auteur d’un livre sur Staline.

George Kennan, diplomate américain d’une rare compétence et de moralité intègre, issu d’une famille où l’étude de la Russie est de tradition, a écrit en termes modérés : « Roosevelt ne savait rien de la Russie et très peu sur l’Europe… Le pire était qu’il ne cherchait ni n’appréciait l’avis de ceux qui en savaient quelque chose. Son conseiller le plus proche, Harry Hopkins, n’en savait pas plus que lui à l’origine… » (Survey, Londres, n° 94.)

Leurs successeurs n’en ont su et n’en savent pas davantage. Quiconque a quelque idée de l’ignorance encyclopédique des politiciens et des journalistes américains, en général, ne saurait s’étonner que l’opinion publique aux États-Unis ait été égarée au point de prendre Staline pour un bienfaiteur de l’humanité. L’étiquette « libéral » en politique devint synonyme de communiste au sens stalinien du terme et il y eut pléthore de « compagnons de route ». Ils abondaient dans l’administration Roosevelt. Quelques exceptions pourtant : mon livre fut loué, recommandé, par le célèbre éducateur et philosophe John Dewey, par Max Eastman, Sidney Hook écrivit que l’auteur avait accompli un spade work (déchiffrement) méritoire et l’on a pu constater, en effet, combien de gens de lettres en ont profité sans s’y référer ouvertement, signe de consécration muette et involontaire.

De retour en France où il fallait reprendre pied en repartant de zéro, les piteuses nouvelles relatives à mon… spade work me tourmentèrent moins certes, que la révélation des souffrances indicibles des victimes de la guerre et que la perte d’amis irremplaçables tués par Hitler, l’ex-allié de Staline, son émule en félonie. Le parti stalinien naguère hors la loi, participait au pouvoir, ses « compagnons de route » pullulaient dans tous les milieux, le culte de Staline était à la mode. On appelait « existentialistes » et « intellectuels de gauche », nul ne sait pourquoi, les apologistes des atrocités sans nombre commises par Staline et ses acolytes. Tout cela sous les regards complaisants des autorités constituées de la IVe République française, puis de la Ve, et avec le consensus du « beau monde », de l’establishment. Il n’était possible de s’exprimer contre le courant, prudemment, pour dire la vérité, que dans des publications quasi confidentielles. Des millions d’inconscients votaient aux élections pour la Guépéou et pour le Goulag dont on ignorait alors le nom, mais pas la chose.

J’appris que la traduction allemande de mon livre, faite par Mme Rudolf Hilferding pour Rowohlt, l’éditeur de Kafka, de Faulkner, d’Hemigway et autres était introuvable. La traductrice, épouse de l’éminent socialiste et économiste, ex-ministre des Finances du Reich, auteur de Das Finanskapital qui suscita de vives controverses théoriques en son temps, est décédée aux États-Unis où elle avait trouvé refuge. Tandis que Rudolf Hilferding disparut, livré aux bourreaux nazis par le gouvernement français. Une traduction espagnole due au socialiste Luis Portela fut détruite par lui quand les troupes du général Franco entrèrent à Barcelone. Enfin, d’une traduction suédoise qui devait paraître chez Fahlerantz et Gumelius à Stockholm, je n’en ai aucune idée. En revanche, on a su qu’il existait une traduction russe en un unique exemplaire, à l’usage exclusif de Staline ; une revue américaine ayant emprunté cette information au journal parisien de Paul Milioukov ajouta de son cru : « On ignore le sort du traducteur… »

Et comme la réalité dépasse très souvent la fiction, il y a lieu de s’arrêter un moment sur l’édition anglaise. De celle-ci, l’éditeur Warburg s’est toujours refusé à fournir le moindre renseignement quant à la diffusion et au tirage. Cependant le hasard m’a permis d’avoir connaissance, avec quelque dix ans de retard, d’un extrait du livre intitulé An Occupation for Gentleman, par Fredric Warburg (Londres, 1959), où le singulier « gentleman » s’exprime comme suit :

« Fin septembre [1939] nous avons publié un important volume de 704 pages écrit par Boris Souvarine, intitulé simplement Staline.
« L’auteur, ancien membre de l’Internationale communiste, avait étudié les œuvres et la tortueuse démarche d’esprit du maître Staline avec un soin amoureux ou, peut-être plus précisément, avec une haine attentive. La traduction, de C.L.R. James, avait demandé des mois, et le retard fut une chance. Lorsque le livre parut, un mois après la signature du pacte germano-soviétique, le public s’empressa de le lire. Parfaitement documenté, écrit dans un style narratif agréable, témoignage de première main sur la vie et la politique de Staline jusqu’en 1936. Il est malheureusement épuisé. Les milliers de personnes qui l’auraient accueilli seulement deux mois auparavant avec des huées injurieuses, l’acceptaient maintenant comme parole d’évangile et comme la révélation d’une iniquité jusque-là cachée. Je ne puis m’empêcher de penser que Khrouchtchev lui-même aurait apprécié son utilité il y a un ou deux ans lorsqu’il prononça son fameux rapport [secret] sur Staline au vingtième Congrès.

« Les premières ventes furent modestes : seulement 348 exemplaires. Mais à la fin de 1939, plus de 1 700 exemplaires avaient été vendus et plus de 2 000 en juin 1940. Nous avions signé un contrat avec un éditeur américain pour les droits aux États-Unis et le livre fut imprimé aussi en Australie où il se vendit très bien. Il ne fait aucun doute que cet ouvrage aurait été trois fois moins vendu si James avait remis sa traduction en temps voulu, ce qui illustre l’importance pour un livre du moment de sa publication. Nos bénéfices furent substantiels malgré un prix de revient élevé.
« Souvarine, qui vit actuellement à Paris était catalogué comme trotskiste, mais il ne l’était pas plus que moi-même. Voici les dernières phrases de son livre, écrites pendant le second semestre de 1939 :

« Le cours des choses et le comportement des hommes ont contredit toutes les prévisions optimistes de Lénine, tant ses espoirs dans une démocratie supérieure que ses conceptions semi-libertaires énoncées dans l’État et la Révolution et autre écrits de la même époque. Des thèses particulières de Trotski, rien non plus n’a résisté à l’épreuve, notamment la notion verbeuse et abstraite de “révolution permanente”. Lénine est mort trop tôt pour épiloguer sur l’avortement du bolchévisme. Trotski n’a pas su tirer parti des loisirs de l’exil pour un véritable examen de conscience : ses articles et brochures paraphrasent en vain une argumentation rebattue sans éclairer aucun problème. L’avortement du bolchévisme en Russie se double d’une faillite irrémédiable du communisme dans l’Internationale et les leçons de l’expérience dépassent de beaucoup le terrain de la guerre civile. Le socialisme démocratique dans ses divers courants, au nom de la légitime défense contre le fascisme, s’est laissé presque partout entraîner, circonvenir et compromettre par le communisme totalitaire. L’agonie de l’espérance socialiste dans le monde ouvre ainsi une crise idéologique impondérable. Il appartiendra donc aux épigones de la génération impuissante de faire le bilan du bolchévisme national, du communisme international et du socialisme traditionnel pour en tirer les enseignements nécessaires. En bonne logique, cela doit les induire à examiner ce qu’il reste de vivant et ce qu’il y a de mort dans la doctrine mère, assez mal connue bien que très célèbre sous le nom de “marxisme”. »

Les réflexions dudit « gentleman » se passent de commentaires. En attendant que soit justifié le titre de son livre, il reste à dire pourquoi ce livre-ci n’a pas été réédité en France depuis la guerre. Outre le pillage perpétré par la Guépéou et la Gestapo associées en 1941, démunissant l’auteur de la documentation essentielle et de ses instruments de travail, il y eut les tristes conditions matérielles qui ne permettaient pas de mettre à jour l’ouvrage arrêté aux conséquences du pacte Hitler-Staline. Le souci du pain quotidien ne laissait pas le loisir d’entreprendre l’histoire de Staline pendant et après la guerre, ni l’analyse des révélations faite sur son règne depuis que Khrouchtchev, son successeur, au nom de la direction collective de son parti, a révélé au compte-gouttes un nombre infime des crimes accomplis sous le despotisme du « merveilleux Géorgien ». Révélations qui eurent lieu sous la forme d’un rapport secret à huis clos au vingtième Congrès du parti communiste à Moscou, le 25 février 1956. Plus horrifiantes encore furent les révélations entendues cinq ans plus tard au vingt-deuxième Congrès, du 17 au 30 octobre 1961, où les principaux orateurs dénoncèrent de sinistres forfaits imputables aux plus proches acolytes de Staline.

Il n’y a pas de précédent historique à une telle exposition d’aveux de l’inavouable. Il s’ensuivit un torrent d’attestations que tentèrent de rendre publiques les rescapés de la grande terreur capables de tenir une plume. Elles sont trop pour être simplement mentionnées ici. Les principales sont évidemment les trois volumes de l’Archipel du Goulag, d’Alexandre Soljénitsyne (Paris, 1973-1976), et l’imposant, l’effrayant nécrologue de Roy Medvedev, le Stalinisme (Paris, 1972), qui justifient et corroborent le présent ouvrage au-delà de toute attente. La masse des matériaux à distiller est devenue si considérable, pour rédiger éventuellement une « Vie de Staline » jusqu’à son terme, qu’un autre gros volume serait nécessaire. À un âge trop avancé, l’auteur de celui-ci ne saurait l’entreprendre, quitte à l’avoir enrichi de quelques notes et d’un bref « addendum » à titre de suggestions pour des lectures complémentaires.

Avec cela, l’essentiel est dit, avant de remercier les jeunes professeurs, historiens, sociologues et éditeurs qui ont estimé que ce livre n’a pas vieilli et mérite d’être réédité tel quel, ayant gardé sa valeur intacte près d’un demi-siècle après que l’auteur en écrivit la première ligne.

B. S.

Avril 1977.

P.S. — L’auteur de ce livre ne s’est pas cru en droit de modifier ou corriger le texte tel qu’il a paru en 1935 et 1940. Certes, il ne l’écrirait pas de nos jours comme au temps jadis. Au cours de son long travail, il a beaucoup appris. Il a encore appris davantage après coup. Et pour cause : qu’ils suffise de noter, par exemple, que les Œuvres de Lénine, d’abord en 20 volumes, puis en 32, étaient loin d’être complètes puisque les Œuvres complètes, en 55 volumes, n’ont paru qu’en 1958-1965 (encore ne sont-elles pas complètes). Les Œuvres de Staline en 13 volumes datent de 1946-1952 ; elles sont amputées, frelatées, mensongères, mais passons ; trois volumes supplémentaires ont été publiés par l’Institution Hoover, en Californie, en 1967, sans parler d’une masse énorme de documents, matériaux, témoignages contributions diverses, etc., qui ont vu le jour après la guerre et après la mort de Staline. Il est donc normal que l’auteur ne soit plus ce qu’il était en se mettant à l’ouvrage, c’est-à-dire un « communiste » au sens où Jaurès se disait communiste au début du siècle, le terme étant alors synonyme de socialiste et de social-démocrate. Il est normal qu’un observateur attentif, studieux, consciencieux, fasse son profit d’une expérience aussi ample, aussi significative, aussi tragique, aussi coûteuse en vies humaines et en valeurs morales et matérielles accumulées au cours des siècles. Réciter des leçons apprises par cœur avant cette expérience, répéter des formules abstraites sans rapport avec les réalités, c’est ce qui semble anormal. Aussi puis-je me permettre de conclure pro domo sua à l’instar de ce penseur célèbre, qui, cent dix ans avant moi, se donnait pour devise, après comme avant, la parole du grand Florentin : « Suis ton chemin et laisse dire les gens ! ».


Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le samedi 1 octobre 2016 6:50
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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