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Collection « Les auteur(e)s classiques »

Le bourgeois (1913)
Préface de l'auteur


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Werner Sombart, publié en 1913, Le bourgeois. Contribution à l'histoire morale et intellectuelle de l'homme économique moderne. Traduction française du texte allemand par le Dr. S. Jankélévitch, 1928. Payot: Bibliothèque politique et économique. Réimpression. Payot: 1966. Petite bibliothèque Payot, no 89, 342 pages.

Introduction:
II. « La mentalité économique pré-capitaliste »

L'homme pré-capitaliste, c'est l'homme naturel, l'homme tel que le bon Dieu l'a créé, l'homme à la tête solide et aux jambes robustes, l'homme qui ne court pas comme un affolé à travers le monde, ainsi que nous le faisons de nos jours, mais se déplace posément, sans précipitation ni hâte. Aussi sa mentalité économique n'est-elle pas difficile à dégager; elle« dégage même toute seule de la nature humaine.

Il va sans dire que c'est l'homme vivant, en chair et en es, qui forme le centre de tous les efforts, de toutes les préoccupations. C'est lui qui est la « mesure de toutes choses » :mensura omnium rerum homo. De là découle aussi l'attitude de l'homme à l'égard de l'économie qui, comme toute oeuvre humaine, doit satisfaire aux fins humaines. Il résulte de cette conception que c'est le besoin de l'homme, son besoin naturel en biens, qui constitue le point de départ de toute activité économique. Autant de biens on consomme, autant on doit en produire; autant on dépense, autant on doit recevoir. La quantité de ce qu'on doit recevoir se règle d'après la quantité de ce qu'on dépense. J'appelle cette organisation économique économie de dépense. Toute économie pré-capitaliste et pré-bourgeoise est une économie de dépense.

Le besoin lui-même ne dépend pas de l'arbitraire de l'individu il a acquis avec le temps, au sein des divers groupes sociaux, une certaine forme et une certaine étendue qui ont fini par être considérées comme fixes et immuables. C'est I'idée de l'entretien conforme à la position sociale, idée qui avait dominé toute l'économie pré-capitaliste. Ce que la vie a produit à la suite et à la faveur d'une longue et lente évolution, reçoit des autorités qui président au droit et à la morale la consécration d'une recommandation et d'une prescription officielles. L'entretien conforme à la position sociale constitue une des bases de l'édifice philosophique du thomisme : il faut que les rapports entre l'homme et le monde extérieur soient soumis à une limitation, subordonnés à un critère. Cette mesure n'est autre que l'entretien conforme à la position sociale.

L'entretien doit être conforme à la condition sociale, c'est-à-dire varier d'une catégorie sociale à l'autre. C'est ainsi qu'on voit, pour ainsi dire, se cristalliser deux couches dont les genres de vie caractérisent l'époque pré-capitaliste : les maîtres et la masse du peuple, les riches et les pauvres, les seigneurs et les paysans, les artisans et les boutiquiers, les gens qui mènent une vie libre et indépendante et ne se livrent à aucun travail économique et les gens qui gagnent leur pain à la sueur de leur front : les hommes économiques.

Mener une existence seigneuriale, c'est vivre pleinement et largement et faire vivre beaucoup d'autres autour de soi; c'est passer ses jours à la guerre ou à la chasse et ses nuits dans le cercle joyeux de gais compagnons, en jouant aux dés, ou dans les bras de jolies femmes; c'est bâtir châteaux et églises, déployer une grande magnificence et beaucoup d'éclat dans les tournois et autres circonstances analogues, étaler un grand luxe, dans la mesure, souvent même au delà, des moyens dont on dispose. Dans cette existence les dépenses dépassent toujours les recettes; aussi faut-il veiller à ce que celles-ci augmentent constamment : l'intendant doit augmenter les redevances des paysans, le régisseur doit élever le prix des fermages, ou bien on cherche (ainsi que nous aurons l'occasion de le voir) en dehors des sources normales de ses revenus les moyens de combler le déficit. Le seigneur méprise l'argent. Il est malpropre, comme sont malpropres toutes les activités à l'aide desquelles on le gagne. L'argent n'existe que pour être dépensé (saint Thomas).

Ainsi vivaient les seigneurs laïques et aussi, pendant longtemps, les seigneurs ecclésiastiques. L. B. Alberti nous donne un excellent tableau de la vie seigneuriale des ecclésiastiques à Florence pendant le quattrocento, tableau qui s'applique également à la vie des riches en général pendant toute l'époque pré-capitaliste : « les prêtres, dit-il, veulent dépasser tous les autres par l'éclat et la magnificence qu'ils étalent; ils veulent avoir beaucoup de chevaux bien soignés et richement équipés; ils veulent se présenter en publie avec une grande suite et deviennent tous les jours plus oisifs, plus insolemment vicieux. Bien que le sort mette à leur disposition beaucoup de moyens, Us sont toujours mécontents et ne songent ni à l'épargne ni à l'activité utile, mais uniquement au moyen de satisfaire leurs convoitises surexcitées. Les revenus sont toujours insuffisants, n'arrivent jamais à couvrir les dépenses exagérées : aussi doivent-ils chercher à se procurer par un moyen quelconque la différence », etc.

Une vie pareille ne pouvait aboutir finalement qu'à une décadence économique, et l'histoire nous apprend que beaucoup de familles de vieille noblesse ont disparu dans tous les pays par suite de cette vie large, imprévoyante et dissipée à l'excès.

La grande masse du peuple était obligée, à l'époque pré-capitaliste, en raison des moyens forts limités dont on disposait alors, de maintenir une proportion stricte et permanente entre la dépense et les recettes, entre les besoins et la production de biens. Sans doute, Ici encore la première place revenait aux besoins dont le niveau avait été établi par la tradition et qu'il s'agissait de satisfaire. C'est de là qu'est née l'idée de la subsistance qui a imprimé son cachet à toute la conformation de l'économie pré-capitaliste.

L'idée de la subsistance est née dans les forêts de l'Europe, au sein des tribus des jeunes peuples en train de devenir sédentaires. D'après cette idée, toute famille paysanne avait droit à une part de terres, de pâturages et de forêts en rapport avec ses besoins. Cet ensemble d'occasions et de moyens de production formait ce qu'on appelait en vieil allemand la « charrue », laquelle avait trouvé sa plus parfaite expression dans le Gewanndorf germanique, mais dont on retrouve les traits essentiels dans toutes les régions habitées par de des peuples slaves et celtiques. C'est ainsi que la forme et l'étendue de chaque économie individuelle étaient déterminées par la forme et l'étendue des besoins individuels officiellement admis et consacrés. L'économie n'avait qu'un but : la satisfaction de ces besoins. Elle était subordonnée, ainsi que je l'ai dit, au principe de la satisfaction des besoins.

Du cercle de la vie paysanne, l'idée de la subsistance s'était étendue à la production manufacturière, au négoce et aux échanges, et elle avait régné aussi longtemps que toutes ces branches de l'économie étaient restées organisées selon le principe de l'artisanat.

Si l'on veut retrouver l'idée fondamentale qui détermine la pensée et le vouloir de cette époque, il faut se représenter le système de la production artisanale comme une extension aux conditions du commerce et de l'industrie du mode d'organisation rurale que nous venons de décrire. L'analogie entre une communauté rurale ayant pour base la « charrue » et une corporation d'artisans organisée en un corps de métier se laisse poursuivre jusque dans les plus infimes détails. L'une et l'autre ont pour point de départ un niveau déterminé de besoins à satisfaire et une quantité déterminée de travail à exécuter en vue de cette satisfaction; l'une et l'autre sont subordonnées au principe de la subsistance. L'idée qui anime et inspire tout vrai artisan et tout ami de l'artisanat est celle-ci : il faut que le métier « nourrisse » son homme. L'artisan ne veut travailler que pour autant que c'est nécessaire pour gagner sa subsistance; comme cet artisan d'Iéna dont nous parle Gœthe, « qui est le plus souvent assez raisonnable pour ne pas travailler au-delà de ce qu'il faut pour lui assurer une vie joyeuse. » La fameuse Réformation de Sigismund exprime sous une forme classique l'idée fondamentale de toute organisation de métier : « Écoutez bien ces belles paroles de nos aïeux qui n'étaient certes pas des imbéciles : le métier existe, afin que chacun puisse gagner son pain en l'exerçant et que personne ne puisse empiéter sur le métier d'un autre. C'est grâce à lui que chacun peut satisfaire à ses besoins et se nourrir. »

Étant donnée la différence de personnes et de sources de gain, la conception de la « subsistance » ne pouvait pas être la même chez le paysan et chez l'artisan. Le paysan est maître de son lopin de terre et en tire sa subsistance, sans avoir à se préoccuper des autres. L'artisan, au contraire, vit de la vente de ses produits et son sort dépend de la manière dont ses services sont appréciés par les autres : il fait partie d'une organisation d'échange, en même temps que de production. Ce que l'étendue de son domaine est pour le paysan, le volume de ses échanges l'est pour l'artisan. Ce qui importe au paysan, c'est l'étendue de son domaine; ce qui importe à l'artisan, c'est le volume de ses ventes, mais dans les deux cas l'idée fondamentale reste la même.

Ayant été amené dans une occasion antérieure à exposer les mêmes idées, je me suis vu opposer l'objection d'après laquelle ce serait commettre une profonde erreur que de supposer que les hommes aient pu, à une époque quelconque, se contenter de travailler uniquement pour leur subsistance, en ne cherchant qu'à gagner leur nourriture, qu'à satisfaire leurs besoins traditionnels, élémentaires. Rien ne nous empêcherait d'admettre que la « nature de l'homme » est ainsi faite qu'il a toujours cherché à gagner le plus possible, à s'enrichir le plus possible. Contre cette dernière affirmation je m'élève avec autant d'énergie que jadis et j'affirme plus résolument que jamais qu'à l'époque pré-capitaliste la vie économique était subordonnée au principe de la satisfaction des besoins, que paysans et artisans cherchaient, par leur activité économiquement normale, à s'assurer leur subsistance, et rien de plus. Les objections qu'on a opposées à ma manière de voir se réduisent essentiellement à deux, l'une aussi inconsistante que l'autre :


1º Il s'est toujours trouvé des artisans qui ne se sont pas contentés de la« subsistance », qui ont agrandi leurs affaires et intensifié leur activité économique, afin d'augmenter leurs gains. Rien de plus exact. Mais cela prouve seulement qu'il y a toujours des exceptions à une règle, exceptions qui d'ailleurs confirment la règle. Que le lecteur se rappelle seulement ce que j'ai dit au sujet de la « prédominance » d'un certain esprit. Jamais aucun esprit n'a régné d'une façon exclusive.

2º L'histoire du moyen âge européen nous apprend qu'il y a eu toujours et à toutes les époques, parmi ceux qui prenaient à la vie économique une part active, des personnes animées de la passion de l'argent. C'est là encore un fait que je ne songe pas à contester, et j'aurai moi-même l'occasion de m'occuper dans la suite de la passion croissante pour l'argent. Mais je prétends que ces personnes n'ont pas réussi à ébranler, dans ce qu'il avait d'essentiel, l'esprit de la vie économique pré-capitaliste. Ce qui prouve précisément à quel point la recherche du gain pur et simple était étrangère à l'économie pré-capitaliste, c'est le fait que toute passion du gain, toute rapacité cherche à se satisfaire en dehors des limites de la production, du transport et même, en grande partie, du commerce de biens. On court vers les mines, on fouille dans l'espoir de trouver des trésors, on pratique l'alchimie et d'autres arts magiques, et cela précisément parce qu'on ne peut gagner autant d'argent qu'on en voudrait dans le cadre de l'économie de tous les jours. Aristote, qui avait saisi mieux que personne la nature de l'économie pré-capitaliste, considère que l'acquisition de capitaux dépassant les besoins naturels est incompatible avec l'activité économique. La richesse en argent, loin de servir à des fins économiques (c'est l' « orkos » qui veille à ce que la subsistance nécessaire soit assurée), ne se prête qu'à des usages extra-économiques « immoraux ». Toute économie connaît limites et mesure; l'acquisition de richesses se soustrait aux unes et à l'autre (Politique, Livre 1).

Veut-on savoir exactement, sur la foi de ces propositions, dans quel esprit se manifeste l'activité économique des paysans et des artisans? On n'a qu'à examiner d'un peu près la qualité des sujets économiques qui s'acquittent, seuls ou aidés de quelques compagnons, de tout travail qui se présente: travail de direction, d'organisation, de répartition, d'exécution. Ce sont des hommes moyens aux fortes impulsions, des hommes dont la vie sentimentale et affective est très développée, mais dont les forces intellectuelles laissent énormément à désirer. Intelligence défectueuse, manque d'énergie et de discipline spirituelles : voilà ce qui caractérise les hommes de cette époque, et cela non seulement dans les campagnes, mais aussi dans les villes qui ne restent, pendant des siècles, que de grands villages ayant subi une croissance organique.

La médiocre intelligence de ces hommes se manifeste également dans d'autres domaines. C'est ainsi qu'en ce qui concerne la formation du droit au moyen âge, Kentgen remarque avec beaucoup de finesse : « Il s'agit uniquement d'un manque d'énergie spirituelle qui se laisse facilement reconnaître dans nos plus anciennes formules juridiques, lesquelles ont été rédigées par des hommes n'ayant pas l'habitude du travail intellectuel... Je rappellerai seulement la frappante insuffisance de nos anciens codes municipaux, si pleins de lacunes et d'omissions portant parfois sur les côtés les plus importants de la vie juridique. »

Dans la sphère économique, cette insuffisance intellectuelle se manifeste par une aptitude peu développée pour le calcul, pour la mesure exacte de grandeurs, pour le maniement adéquat de chiffres. On retrouve cette infériorité jusque chez le marchand. Au fond, on ne tenait pas du tout à être « exact ». C'est une idée spécifiquement moderne que les comptes doivent nécessairement être exacts. Étant donné la nouveauté de l'estimation numérique des choses, et celle du mode d'expression numérique, les hommes de l'époque précapitaliste se contentaient, dans leur description des rapports de grandeurs, de données tout à fait approximatives. Tous ceux qui ont eu à consulter des comptes datant du moyen âge ont pu s'assurer que la vérification des sommes donne des nombres différant totalement de ceux inscrits par les auteurs de ces comptes. Ceux-ci pullulent en effet d'erreurs de calcul dues pour la plupart à des fautes d'attention. On peut presque dire que l'interversion des chiffres dans les différents articles d'un mémoire ou d'un devis constitue la règle. Il est certain que les hommes d'alors devaient, tout comme les enfants, éprouver de très grandes difficultés à retenir dans leur tête des chiffres plus ou moins compliqués, même pendant un temps relativement court.

Mais nulle part cette indifférence et cette inaptitude pour le calcul exact n'apparaissent avec autant de relief et d'évidence que dans la comptabilité du moyen âge. En parcourant les annotations d'un Tölner, d'un Viko von Geldersen, d'un Wittenborg, d'un Ott Ruhland, on a peine à croire que tous ces hommes aient été des marchands de premier ordre. Toute leur comptabilité se compose, en effet, de notes consignées sans ordre et donnant uniquement les montants de leurs achats et de leurs ventes. De nos jours, un boutiquier de province tient une comptabilité plus ordonnée et plus intelligente. Il s'agit de « journaux », de « livres de mémoire » au vrai sens du mot, de carnets de notes destinées à remplacer les nœuds que le paysan se rendant au marché de la ville fait à son mouchoir. Ces notes pullulent d'ailleurs d'inexactitudes, et les sommes dues ou à réclamer sont indiquées avec un à peu près qui touche à l'indifférence.

A cette aptitude insuffisante pour le calcul correspond, d'autre part, la nature purement qualitative des rapports qui existaient entre le sujet économique et le monde des biens. A l'époque dont nous parlons on ne produit pas encore (pour nous servir de la terminologie moderne) de valeurs d'échange, mais uniquement des biens de consommation, c'est-à-dire des objets séparés les uns des autres par des différences qualitatives.

Le travail du vrai paysan, comme celui du véritable artisan, consiste dans la création solitaire de biens; dans leur tranquille retraite, l'un et l'autre ne vivent que pour leur travail. Comme l'artiste, le paysan et l'artisan voient dans leur oeuvre une partie d'eux-mêmes, se confondent avec elle et seraient heureux, s'ils pouvaient ne pas s'en séparer. La paysanne verse de chaudes larmes en voyant sa vache préférée quitter l'étable pour être conduite à l'abattoir; et le vieux Bourras défend sa tête de pipe que le marchand voudrait lui acheter. Mais si l'objet doit être vendu (et généralement il doit l'être, du moins dans une économie fondée sur l'échange), qu'il soit au moins digne de son créateur. Le paysan et l'artisan se tiennent derrière leur produit; ils mettent un point d'honneur à montrer qu'il est de bonne qualité. On peut dire que l'artisan et le paysan éprouvaient une répugnance instinctive pour la falsification, pour le succédané, pour le travail de camelote.

Si l'homme économique du précapitalisme souffrait du manque d'énergie spirituelle, il souffrait également du manque de volonté. D'où l'extrême lenteur du rythme de son activité économique. Avant tout, on cherche, autant que possible, à se procurer des aises. Toutes les fois qu'on pouvait « fêter », on le faisait. On ne mettait pas plus d'empressement à s'adonner au travail que l'enfant n'en met à fréquenter l'école : on travaillait lorsqu'on ne pouvait pas faire autrement, lorsqu'il était vraiment impossible de se soustraire à la besogne. On ne trouve pas trace de véritable amour pour le travail économique comme tel. Nous avons une preuve de cette attitude et de cette mentalité dans le nombre vraiment excessif de jours de fête à l'époque pré-capitaliste. M.Pœtz nous a donné une liste intéressante des nombreux jours fériés qui étaient encore observés par les mineurs bavarois au XVIe siècle. C'est ainsi que nous trouvons, selon les cas :

Sur

203 jours...................

123

journées de travail

''

161 jours...................

99

journées de travail

''

287 jours...................

193

journées de travail

''

366 jours...................

260

journées de travail

''

366 jours...................

263

journées de travail

Et alors même qu'on travaille, on le fait sans hâte. Il n'y a pas de raison qui commande de produire le plus possible dans le plus bref délai possible ou dans un délai déterminé. La durée de la période de production est conditionnée par deux facteurs : par le temps qu'il faut pour produire un objet aussi bon et aussi solide que possible et par les besoins naturels du travailleur lui-même. La production de biens est le fait d'hommes vivants qui s'incarnent pour ainsi dire dans leurs oeuvres; aussi suit-elle les lois mêmes qui régissent la vie de ces personnes en chair et en os, de même que la croissance d'un arbre ou l'acte de reproduction d'un animal obéissent, quant à leur direction, à leur but et à leur mesure, aux nécessités internes de ces êtres vivants.

Ce qui est vrai du rythme du travail, l'est également de la coordination de plusieurs spécialités formant métier : là encore, c'est la nature humaine, avec ses exigences, qui exerce une influence décisive : une fois de plus, mensura omnium rerum homo.

L'empirisme ou, pour nous servir d'un terme plus moderne, le traditionalisme, voilà ce qui caractérise cette attitude économique éminemment personnelle. Économie empirique, traditionaliste, cela veut dire : on ne se sert que de ce qu'on a reçu, on fait ce qu'on a appris, ce à quoi on est habitué. Lorsqu'on se trouve en présence d'un projet, d'une règle, on ne regarde pas tout d'abord en avant, on ne commence pas par se demander quel est son but, quelle est son utilité : on regarde en arrière, on recherche des prototypes, des modèles, des expériences.

Cette attitude traditionaliste est caractéristique de tous les hommes naturels; on la retrouve, aux époques antérieures à la nôtre, dans tous les domaines, dans toutes les branches d'activité, dans toutes les manifestations de l'existence humaine, et cela pour des raisons inhérentes à la nature humaine elle-même et qui se ramènent en dernière analyse à la forte tendance à l'inertie qui est propre à l'âme humaine.

Dès le jour de notre naissance, avant même peut-être, notre ambiance, notre entourage qui se dresse devant nous avec une autorité incontestable et incontestée, oriente notre vouloir et notre pouvoir dans une direction déterminée: nous commençons par accepter sans réserves, sans objections et sans critiques les paroles, les enseignements, les actes, les sentiments, les manières de voir de nos parents et de nos maîtres. « Moins l'homme est développé, plus il est sujet à subir cette force du modèle, de la tradition, de l'autorité et de la suggestion. »

A cette influence de la tradition s'en ajoute, au cours de la vie ultérieure de l'homme, une autre, non moins forte : c'est l'influence de l'habitude, qui pousse l'homme à préférer ce qu'il a déjà fait, ce qu'il sait déjà et ce qui le maintient dans la voie sur laquelle il se trouve engagé.

Tönnies définit assez finement l'habitude, en disant qu'elle est la volonté ou le plaisir né de l'expérience. Des idées qui, au début, étaient indifférentes ou désagréables, deviennent, par leur association ou leur combinaison avec des idées primitivement agréables, agréables à leur tour et finissent par pénétrer dans la circulation de la vie, autant dire dans le sang. Qui dit expérience dit exercice, et ici l'exercice n'est autre chose qu'activité créatrice. L'exercice, pénible d'abord, devient facile à force de répétition, donne de l'assurance aux mouvements qui étaient incertains, produit des organes spéciaux et crée des réserves de forces. Mais tout cela a pour effet d'inciter l'homme actif à répéter ce qui lui est devenu facile, c'est-à-dire à s'en tenir à ce qu'il a appris, à opposer de l'indifférence, et même de l'hostilité à toute nouveauté, bref à devenir traditionaliste.

A cela s'ajoute encore un fait sur lequel Vierkandt insiste avec raison, à savoir que l'individu, en tant que membre d'un groupe, cherche à se rendre digne de celui-ci, en cultivant plus particulièrement, sinon exclusivement, les activités spirituelles et autres par lequel ce groupe se distingue des autres. Il en résulte qu'au lieu de rechercher la nouveauté, l'individu n'aspire qu'à donner une forme de plus en plus parfaite à ce qui existe.

C'est ainsi que l'homme se trouve placé dès sa naissance, et malgré lui, dans le cadre d'une civilisation donnée qui imprime à son développement psychique une orientation déterminée. « La spontanéité, l'esprit d'initiative et d'indépendance, dont le niveau laissait déjà à désirer, se trouvent encore affaiblis en vertu de la loi d'après laquelle les facultés se développent dans la mesure où elles ont l'occasion de s'exercer, et s'éteignent faute d'emploi. »

Tous ces traits caractéristiques de la vie économique et de la civilisation pré-capitalistes se trouvent synthétisés dans ce qui constitue alors la conception fondamentale de la société, qui est celle d'une simple juxtaposition, d'une réunion purement spatiale d'individus ou, plutôt, d'âmes individuelles, dont chacune aspire à réaliser sa perfection, en ne puisant que dans son propre fonds. C'est la conception de saint Thomas, telle qu'elle se dégage de son système dans sa forme achevée. Toutes les exigences de la vie, toutes les formes qu'elle peut revêtir sont subordonnées à cet idéal. C'est en vertu de cet idéal que les hommes se divisent en classes sociales et en corporations qui sont toutes considérées comme ayant une valeur égale par rapport à l'ensemble et qui offrent aux individus des cadres fixes à l'intérieur desquels chacun trouve la possibilité de développer son être, de réaliser sa perfection. Et c'est encore au même idéal que correspondent les idées directrices de la vie économique : le principe de la satisfaction des besoins et celui du traditionalisme, l'un et l'autre étant des expressions d'un principe plus général qui est celui de l'inertie. Le trait fondamental de la vie précapitaliste est le même que celui de la vie organique en général : le repos dans la certitude. Il nous reste à montrer comment ce repos se transforme en agitation inquiète, comment la société, restée si longtemps foncièrement statique, devient tout d'un coup foncièrement dynamique.

C'est l'esprit capitaliste (ainsi que nous l'appelons d'après le système économique qu'il caractérise) qui a opéré cette transformation et brisé en morceaux l'ancien monde. C'est l'esprit de nos jours, l'esprit qui anime aussi bien l'homme aux dollars que le marchand ambulant, l'esprit qui préside à toutes nos pensées et à tous nos actes et exerce une influence irrésistible sur les destinées du monde. Nous nous proposons dans cet ouvrage de suivre l'évolution de l'esprit capitaliste, depuis ses origines jusqu'au temps présent, et même au-delà, et cela en nous plaçant à un double point de vue. Dans la première partie du livre nous rechercherons les origines de l'esprit capitaliste, en nous appuyant sur les données historiques. Ce faisant, nous tâcherons de dégager les divers éléments dont la fusion a produit l'esprit capitaliste, en nous arrêtant plus particulièrement à deux d'entre eux dont nous suivrons la formation et l'évolution. Ce sont : l'esprit d'entreprise et l'esprit bourgeois, sans la réunion desquels l'esprit capitaliste ne serait jamais né. Mais les deux éléments sont encore de nature trop complexe : c'est ainsi que l'esprit d'entreprise est une synthèse constituée par la passion de l'argent, par l'amour des aventures, par l'esprit d'invention, etc., tandis que l'esprit bourgeois se compose, à son tour, de qualités telles que la prudence réfléchie, la circonspection qui calcule, la pondération raisonnable, l'esprit d'ordre et d'économie.

(Dans le tissu multicolore de l'esprit capitaliste, l'esprit bourgeois forme le fil de laine mobile, tandis que l'esprit d'entreprise en est la chaîne de soie).

Dans la deuxième partie du livre, nous nous attacherons à établir d'une manière systématique les causes et les conditions auxquelles l'esprit capitaliste doit sa naissance et son développement.

En d'autres termes, tandis que le premier livre essaiera de montrer comment les choses sont nées, le deuxième tâchera d'expliquer pourquoi elles sont nées et se présentent telles que nous les connaissons, et non autrement.

C'est à dessein que je m'abstiens de donner, dès le début de mon livre, une définition exacte et une analyse de ce qu'on doit entendre par « esprit capitaliste » et par « Bourgeois », celui-ci étant l'incarnation et le porteur de celui-là : ce travail nous condamnerait, en effet, à des répétitions aussi nombreuses que fastidieuses. Je préfère, m'en tenant provisoirement à une représentation tout à fait vague, à celle de tout le monde, suivre à l'aide de l'analyse historique la genèse des différents éléments constitutifs de l' « esprit capitaliste », pour réunir ensuite ces éléments dans un tableau ensemble qui sera présenté dans la quatrième section où la définition complète et exacte de il « esprit capitaliste » et du « Bourgeois » se dégagera enfin toute seule. J'espère que cette méthode un peu osée se révélera plus féconde et efficace qu'on ne pourrait le croire au premier abord.

Retour ay texte de l'auteur: Werner Sombart Dernière mise à jour de cette page le Jeudi 11 août 2005 13:20
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
 
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