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Collection « Les auteur(e)s classiques »

Le bourgeois (1913)
Préface de l'auteur


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Werner Sombart, publié en 1913, Le bourgeois. Contribution à l'histoire morale et intellectuelle de l'homme économique moderne. Traduction française du texte allemand par le Dr. S. Jankélévitch, 1928. Payot: Bibliothèque politique et économique. Réimpression. Payot: 1966. Petite bibliothèque Payot, no 89, 342 pages.

Introduction:
I. « Les facteurs spirituels de la vie économique »

L'intervention de facteurs spirituels ou psychiques dans la vie économique est tellement évidente que la nier équivaudrait à refuser un substratum psychique aux aspirations humaines en général. L'activité économique, comme toutes les autres activités humaines, ne se manifeste que pour autant que l'esprit humain se met en contact avec le monde extérieur et agit sur lui. Toute production, tout moyen de transport supposent une modification de la nature, et derrière tout travail, du plus significatif au plus insignifiant, nous retrouvons l'âme humaine. Si l'on veut avoir recours à une image, on peut se représenter la vie économique comme composée d'un corps et d'une âme. Les formes dans lesquelles se déroule la vie économique, formes de la production, de la distribution, organisations de toutes sortes, à l'intérieur desquelles et à l'aide desquelles l'homme satisfait à ses besoins économiques, constitueraient le corps économique, dont feraient partie également les conditions du milieu extérieur. A ce corps s'oppose précisément l'esprit économique, lequel comprend l'ensemble des facultés et activités psychiques qui interviennent dans la vie économique : manifestations de l'intelligence, traits de caractère, fins et tendances, jugements de valeur, principes déterminant et réglant la conduite de l'homme économique.

J'entends donc ce terme dans son sens le plus large, au lieu de limiter son application, ainsi que cela se fait souvent, au domaine dit de l'éthique économique, c'est-à-dire au lieu de m'en servir pour désigner l'ensemble des normes morales qui prévalent dans la vie économique. Ces normes morales ne sont qu'une partie de ce que j'appelle les facteurs spirituels de la vie économique.

Les facteurs spirituels sont de deux ordres. Il s'agit, d'une part, de faculté psychiques ou de maximes générales qui assument une importance particulière dans les limites d'une certaine branche d'activité: la prudence ou l'énergie, l'honnêteté ou l'amour de la vérité. Il s'agit, d'une part, de manifestations psychiques qui
n'apparaissent qu'à l'occasion de démarches économiques (ce qui n'exclut d'ailleurs pas la possibilité de les ramener à des facultés générales ou à des principes généraux) : aptitude spécifique au calcul, application d'une certaine méthode de comptabilité, etc.

Toutes ces constatations nous mettent en présence d'une question qui nous intéresse d'une façon toute particulière; et c'est dans les essais entrepris en vue de sa solution que se sont manifestées les divergences de vues provoquées par ma manière de poser le problème. La question est la suivante: Est-ce toujours le même esprit qui anime la vie économique ou, plutôt, l'homme se livrant à l'activité économique? Ou bien l'esprit varie-t-il avec les individus, les professions, les pays, les époques, etc.?

Chose singulière: ce sont avant tout les historiens de profession qui défendent avec passion la manière de voir d'après laquelle ce serait le même esprit qui aurait toujours et de tout temps animé l'homme dans ses démarches économiques. Je dis que c'est là un fait singulier, parce que ce sont précisément les historiens qui répugnent le plus (et avec raison!) aux généralisations historiques, à l'établissement de « lois générales de l'évolution »; ils pensent, en effet, avec Windelband qu'en abstrayant du cours de l'histoire des propositions générales, on se trouverait en présence d'un petit nombre de formules d'une banalité extrême. Or, ce sont ces mêmes historiens qui s'opposent de toutes leurs forces à ma thèse d'après laquelle l'esprit qui anime la vie économique peut varier et a effectivement toujours varié à l'infini. Il est évident que ceux qui ne s'occupent qu'occasionnellement des problèmes de la vie économique sont encore hantés par la vieille représentation (depuis longtemps dénoncée comme fausse par les économistes) d'une « nature économique » de l'homme, par celle de l'economical man dans lequel les classiques voient l'homme économique en général, mais qui s'est révélé depuis longtemps comme étant seulement l'homme de l'économie capitaliste. Non, si l'on veut se faire une notion exacte des processus économiques, il est absolument indispensable de se pénétrer de cette idée que l'esprit de la vie économique (au sens de facteurs spirituels ou psychiques) peut varier à l'infini; autrement dit, que les qualités psychiques que requiert l'accomplissement d'actes économiques peuvent varier d'un cas à l'autre dans la même mesure que les idées directrices et les principes généraux qui Président à l'ensemble de l'activité économique. Je prétends que l'esprit qui animait l'artisan de jadis diffère totalement de celui qui anime un entrepreneur américain moderne et que, de nos jours, il existe des différences considérables, au point de vue de leur attitude à l'égard de la vie économique, entre un petit boutiquier, un gros industriel et un financier.

Le lecteur impartial pourrait m'objecter qu'il est enfantin de ma part d'« affirmer » aussi solennellement des choses aussi banales. Mais ceux qui sont au courant de tout ce qui a été écrit au sujet de ma théorie des « facteurs spirituels de la vie économique » savent que cette théorie est loin d'être reconnue de tout le monde et que la plupart de nos critiques n'ont pas hésité à la qualifier d'« erronée ». Pour comprendre les raisons de cette attitude à l'égard de la théorie en question, il faut connaître les objections qui lui ont été opposées. Étant donnée l'importance capitale que présente ce point, je citerai ici brièvement les principales de ces objections et énumérerai rapidement les raisons pour lesquelles elles me paraissent inconsistantes, et j'espère, soit dit en passant, que les lecteurs ne m'en voudront pas de ne pas citer les noms des critiques.

Les uns, les plus radicaux, prétendent qu'un seul et même esprit a toujours animé la vie économique; que tous les hommes qui se sont livrés à l'activité économique, n'ont toujours poursuivi qu'un but : le gain, l'intérêt, et qu'il en sera de même à l'avenir. C'est tout au plus si ces critiques conviennent qu'il existe des « différences de degré » entre un paysan « calculateur » du moyen âge et un banquier moderne, entre la poursuite du gain par un artisan et la manière dont s'acquitte de la même tâche un magnat de trust américain.

A cela je réponds (et les preuves de ce que j'avance n'apparaîtront qu'au fur et à mesure que se déroulera mon exposé) :

1º Qu'il est loin de s'agir toujours et uniquement de« différence de degré »;

2º Qu'entre une activité économique foncièrement empirique, par exemple, et une activité économique foncièrement rationaliste il n'existe pas uniquement une « différence de degré »; et il est de même impossible de réduire à une simple différence de degré celle qui existe entre un sujet s'inspirant dans ses démarches économiques de considérations purement sentimentales et un sujet qui ne se laisse guider que par la froide raison;

3º En admettant même que toutes les différences existant entre les sujets économiques se laissent réduire à des « différences de degré», il n'en reste pas moins que ces dernières peuvent, dans certains cas, être accusées et prononcées au point de se transformer en « différences de nature ». Devons-nous rappeler ici les éléments de la logique et de la psychologie? Un géant ne diffère certes que « de degré » d'un nain; et il en est de même de la différence existant entre la chaleur et le froid, entre la vieillesse et l'enfance, entre une population dense et une population raréfiée, entre une capitale et une ville de province, le forte et le piano, etc.; mais qui ne voit que ces soi-disant « différences de degré » sont au fond des « différences de nature »?

D'autres critiques admettent bien que l'esprit qui anime l'activité économique peut varier d'un individu à l'autre, d'une profession à l'autre, d'une époque à l'autre, etc.; mais ils tiennent à faire ressortir que, malgré tout, la nature humaine reste « toujours la même » et que seules ses manifestations varient selon les circonstances. Que toute l'histoire de l'humanité ne se compose que des manifestations « d'une et même » nature humaine, c'est là un fait que personne ne songe à contester, une vérité qui est à la base de toute historiographie et sans laquelle il nous serait impossible de concevoir une succession historique quelconque. Il va sans dire que les événements capitaux de la vie humaine, naissance et mort, amour et haine, fidélité et trahison, mensonge et vérité, faim et soif, pauvreté et richesse, sont toujours les mêmes. La nécessité de se livrer à l'activité économique est, elle aussi, toujours la même, et on peut en dire autant de l'aboutissement du processus économique. Il est sans doute très tentant de dégager et de décrire le fond immobile et invariable de l'histoire humaine; mais telle n'est pas la tâche de l'historien, car écrire l'histoire, c'est, qu'on le veuille ou non, présenter des faits qui varient, faire ressortir des différences. Or, les recherches de ces dernières années ont montré, avec une évidence incontestable, que la vie économique pullule, pour ainsi dire, de « différences », que cela est aussi vrai de ses facteurs spirituels que de ses facteurs matériels et que ces différences sont assez importantes et assez profondes pour qu'il vaille la peine de les envisager et de les examiner comme telles. On peut bien prétendre, si l'on veut, qu'il ne s'agit en somme que de différentes manifestations d'une seule et même « nature humaine »: mais alors il s'agit d'examiner et de décrire ces « manifestations » différentes.

Mais là ne s'arrêtent pas les divergences qui existent entre les historiens et moi. la principale objection de ceux-là, celle qui a pour base toute la masse de leur érudition, est celle-ci : s'il est vrai que l'esprit économique varie d'un sujet à l'autre et d'une époque à l'autre, comment peut-on parler de l'esprit d'une certaine époque déterminée et délimiter différentes époques historiques d'après l'esprit économique qui les anime? N'existe-t-il pas à chaque époque des sujets économiques ayant des mentalités différentes et séparés les uns des autres par des différences d'orientation?

Il est donc nécessaire que je m'explique. Les différences que j'établis entre les époques économiques sont fondées sur la simple prédominance de certains facteurs spirituels. Il est vrai que cette prédominance de certains facteurs spirituels ne suffit pas à caractériser pleinement une époque économique, car pour obtenir cette caractéristique, il faut encore tenir compte de la structure extérieure de la vie économique propre à cette époque. Il existe certes un rapport, une correspondance entre la forme d'une économie et l'esprit qui l'inspire, mais, ainsi que l'a montré Max Weber à propos de Benjamin Franklin, ce rapport et cette correspondance n'ont rien de rigoureux et n'autorisent pas à conclure que telle forme appelle nécessairement tel esprit, et vice versa. « Benjamin Franklin, écrivait notamment M. Weber, était animé de l'esprit capitaliste à une époque où son imprimerie ne se distinguait en rien, au point de vue de la forme, d'un atelier d'artisan quelconque. » Dans ma terminologie, ce fait recevrait l'expression suivante : ce qui caractérise une époque économique, c'est le système économique qui y prédomine. Si nous voulons nous faire une idée exacte des possibilités que cette proposition implique, nous devons examiner de près le sens de l'expression « un certain esprit » et celui du mot « prédominer ».

Nous distinguons la manière de voir théorique et la manière de voir empirique. Grâce à la première, nous pouvons :

1º Analyser certains traits que nous observons chez des personnes se livrant à l'activité économique et les formuler dans toute leur pureté conceptuelle : idée de la nourriture, amour du gain, rationalisme économique, traditionalisme, etc. ;

2º Réunir tous ces traits en un tout harmonieux, qui représente alors le type d'un esprit économique tel que nous nous le représentons dans l'idée que nous en avons;

3º Rapporter quelques-uns ou l'ensemble de ces traits à un sujet économique que nous considérons alors comme un type déterminé auquel nous prêtons les propriétés psychiques en rapport avec les traits que nous avons observés précédemment.

Pour autant que nous distinguons certains traits isolés ou certains ensembles de traits ou des contenus de la conscience formés par ces traits, nous pouvons parler d'un « certain esprit de la vie économique », sans la moindre précision quant à la forme empirique dans laquelle cet esprit s'incarne. Mais dès que nous affirmons que tel esprit a « dominé » ou « prédominé », nous établissons une relation entre lui et l'homme vivant; nous formulons un jugement quant à l' « extension » de cet esprit dans la réalité ou, plutôt, quant à son expansion en surface et en profondeur ou encore, et plus exactement, quant à son développement extensif et intensif.

Ce développement dépend, d'une part, du degré auquel, chez l'individu, tels ou tels traits de l'esprit économique se rapprochent de leur perfection idéale, d'autre part de la fréquence plus ou moins grande avec laquelle s'observent tels ou tels traits faisant partie d'un esprit d'ensemble. Autrement dit : le rationalisme économique, par exemple, peut être plus ou moins accusé chez un sujet économique donné; il peut ou non être associé à un amour du gain très prononcé, ou encore à une conception rigoureuse ou lâche de ce qu'on appelle la « loyauté » commerciale, et ainsi de suite.

Le développement extensif d'un esprit économique donné se mesure par le nombre de sujets qui s'inspirent de cet esprit : un esprit économique peut avoir atteint chez certains sujets économiques une grande intensité, sans être très répandu, comme d'autre part il peut arriver qu'un très grand nombre d'individus présentent soit beaucoup de traits d'un esprit donné, mais à l'état atténué, soit quelques-uns seulement de ces traits, mais à un degré très prononcé.

Un esprit économique donné « domine » à une époque, lorsqu'il est très répandu d'une façon générale, et il « prédomine », lorsqu'il inspire les démarches économiques de la plupart des sujets économiques. A cette conception d'un esprit « dominant » ou « prédominant » seuls les amateurs de paradoxes ou les intelligences obtuses pourront opposer le fait qu'il a existé à la même époque des individus différemment orientés, animés d'un autre esprit économique.

Ces précisions étaient nécessaires pour permettre aux lecteurs quelque peu sceptiques de suivre notre exposé qui vise à décrire les variations de l'esprit économique au cours de l'époque historique représentée par la civilisation de l'Europe Occidentale et de l'Amérique, et surtout à montrer la naissance de l'esprit qui règne d'une façon presque exclusive de nos jours, c'est-à-dire de l'esprit capitaliste.

La thèse que nous soutenons est que depuis l'entrée dans l'histoire des peuples germano-slavo-celtiques, la mentalité économique a subi une transformation radicale, l'esprit que nous appellerons provisoirement pré-capitaliste ayant cédé la place à l'esprit capitaliste. Cet esprit capitaliste moderne, dont les débuts remontent aux premiers siècles du moyen âge, constitue pour notre monde européen un phénomène tout à fait nouveau, ce qui ne veut pas dire qu'un esprit analogue n'ait pas pu exister dans les civilisations de l'ancien monde et contribuer, dans une mesure quelconque, à la naissance de l'esprit capitaliste moderne. Nous aurons à nous occuper plus tard de ces influences possibles, mais nous n'en pensons pas moins qu'il convient d'envisager et de décrire l'évolution de la mentalité économique au sein de la civilisation européenne, comme un phénomène indépendant et autonome, sans tenir compte de ces influences. Et j'espère pouvoir montrer, d'autre part, que, pour comprendre l'esprit capitaliste moderne, il convient de remonter jusqu'au moyen âge.

On m'a souvent posé la question de savoir si c'est l'esprit économique qui engendre la vie économique ou si c'est, au contraire, celle-ci qui donne naissance à un esprit en rapport avec elle. A cette question j'espère pouvoir répondre quand je serai au terme de mon exposé génétique qui, étant donné le but que je me propose dans ce livre, ne se rapporte qu'à l'esprit capitaliste. Je commencerai par décrire l'esprit pré-capitaliste (sans m'occuper de ses origines) comme un fait donné, ayant fourni le point de départ au développement de l'esprit capitaliste. C'est à cette description que sera consacré le chapitre suivant.

Retour ay texte de l'auteur: Werner Sombart Dernière mise à jour de cette page le Jeudi 11 août 2005 13:18
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
 
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