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Collection « Les auteur(e)s classiques »

La foule criminelle. Essai de psychologie collective. (1901)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Scipio Sighele [(1868-1913) Anthropologue et criminologiste italien, professeur à l’Université nouvelle de Bruxelles, et dans les universités de Rome et de Pise], La foule criminelle. Essai de psychologie collective. Paris : Félix Alcan, Éditeur, 1901, 300 pp. Deuxième édition entièrement refondue. Traduit de l’Italien par Paul Vigny. Collection: Bibliothèque de philosophie contemporaine. Note : Cette édition numérique a été réalisée grâce à Mme Maristela Bleggi Tomasini, avocate, de Porto Alegre - Rio Grande do Sul, au Brésil, qui a eu la gentillesse de nous prêter gracieusement ce livre provenant de sa propre bibliothèque. Une édition numérique réalisée par Réjeanne Toussaint, bénévole.

Introduction
La sociologie et la psychologie collective

« Dans les phénomènes psychologiques, la réunion de plusieurs individus ne donne jamais un résultat égal à celui qu'on devrait s'attendre de la somme de chacun d'eux. »
Encico Ferri

I

Application à la sociologie d'une loi biologique d'Herbert Spencer. - Analogie de cette loi avec les idées de A. Comte et de A. Schopenhauer. - La société est un organisme ?

« Donnez à un maçon - écrit Spencer - des briques bien cuites, dures, aux arêtes vives, il pourra construire sans mortier un mur très solide d'une assez grande hauteur. Au contraire, si les briques sont faites d'une mauvaise argile, si leur cuisson a été irrégulière, si elles sont gauchies, fendues, cassées, il sera impossible de construire sans mortier un mur égal au premier en élévation et en stabilité. Lorsqu'un ouvrier travaille dans un arsenal à empiler des boulets de canon, ces masses sphériques ne se comportent pas comme se comporteraient des briques. Il y a pour les piles de boulets des formes définies : le tétraèdre, la pyramide à base carrée et le solide à base rectangulaire terminé par une arête. Chacune de ces formes permet d'obtenir la symétrie et la stabilité qui sont incompatibles avec toutes les formes à faces verticales ou très inclinées. Si encore, au lieu de boulets sphériques et de même volume, il s'agit d'empiler des galets irréguliers, à demi arrondis et de grosseur différente, force sera de renoncer aux formes géométriques définies. L'ouvrier ne pourra obtenir qu'un tas instable, dépourvu d'angles et de surfaces régulières.

En rapprochant ces faits et en cherchant à en déduire une vérité générale, nous voyons que le caractère de l'agrégat est déterminé par les caractères des unités qui le composent.

Si nous passons de ces unités visibles et tangibles à celles que considèrent les physiciens et les chimistes, nous constatons le même principe. Pour chacun de ces soi-disant éléments, pour chacun de leurs composés, pour chaque combinaison nouvelle de ces composés, il existe une forme particulière de cristallisation. Bien que ces cristaux diffèrent de grandeur, bien qu'on puisse les modifier en tronquant leurs angles et leurs arêtes, leur type de structure reste constant comme le clivage en est la preuve. Toutes les espèces de molécules ont des formes cristallines particulières suivant lesquelles elles s'agrègent. La relation entre la nature des molécules et leur mode de cristallisation est tellement constante, qu'étant données deux sortes de molécules voisines l'une de l'autre par leurs réactions chimiques, on peut prévoir avec certitude que leurs systèmes de cristallisation seront très rapprochés. En somme, on sera en droit d'affirmer sans hésitation, comme un résultat démontré par la physique et la chimie, que dans tous les phénomènes que présente la matière inorganique, la nature des éléments détermine certains caractères dans les agrégats.

Ce principe se vérifie également sur les agrégats qu'on rencontre dans la matière vivante. Dans la substance de chaque espèce de plante ou d'animal, il y a une tendance vers la structure de cette plante ou de cet animal, tendance constatée jusqu'à l'évidence dans tous les cas où les conditions de la persistance de la vie sont suffisamment simples, et où les tissus n'ont pas acquis une structure trop délicate pour se prêter à un arrangement nouveau. Parmi les animaux, l'exemple si souvent cité du polype fait ressortir cette vérité. Quand on le coupe en morceaux, chaque fragment se trouve être un polype doué de la même organisation et des mêmes facultés que l'animal entier. Parmi les plantes, l'exemple du begonia est aussi frappant. Mettez en terre un morceau de feuille, vous verrez se développer une plante complète.

La même vérité se manifeste dans les sociétés plus ou moins définies que forment entre eux les êtres inférieurs. Soit que ces sociétés ne se composent que d'un assemblage confus, soit qu'elles constituent une sorte d'organisation avec division du travail entre leurs membres, - cas qui se présente fréquemment, -les propriétés des éléments sont encore déterminantes.

Étant donnée la structure des individus avec les instincts qui en résultent, la communauté présentant les mêmes traits ne pourra être formée par des individus doués d'une autre structure et d'instincts différents [1]. »

Or, celui qui a secoué le joug des préjugés de la théologie et de la métaphysique, et qui sait qu'il n'existe qu'une seule loi pour l'humanité comme pour l'univers ; celui qui connaît, même d'une manière très superficielle, la théorie de l'évolution, n'éprouvera aucune difficulté à comprendre les agrégats d'hommes dans la formule de Spencer.

Dire que les qualités des parties déterminent les qualités du tout, est, en effet, énoncer une vérité qui s'applique aussi bien à la société humaine qu'à tout autre agrégat organique ou inorganique. C'est sur cette vérité que Spencer a fondé sa conception de la sociologie, posant comme axiome scientifique : que les caractères principaux de la société humaine correspondent aux caractères principaux de l'homme.

Il ratifiait ainsi l'idée d'Auguste Comte, qui, résumant la même pensée, avait dit : la société humaine doit être considérée comme un seul homme qui ait toujours existé [2]. Schopenhauer en était aussi arrivé à la même conclusion. « Depuis les temps les plus reculés - écrivait-il - on a toujours considéré l'homme comme un microcosme : j'ai renversé la proposition, et j'ai prouvé que le monde est un macanthrope, en ce sens que volonté et représentation donnent la définition de la substance du monde aussi complètement que celle de l'homme [3]. »

La conception de Schopenhauer part d'un principe tout autre que celui sur lequel se fondent la conception de Comte et celle de Spencer. En effet, la philosophie de Schopenhauer, bien qu'elle renferme des pages splendides dictées par une méthode positive, est cependant théorique et a priori ; tandis que celles de Spencer et de Comte sont basées sur l'observation et sur l'expérience. Le point de départ est donc différent, mais le but atteint est le même.

Affirmer en effet, comme le fait Schopenhauer, que le monde est un macanthrope (c'est-à-dire, un homme très grand), c'est exprimer par un seul mot, la même idée que Comte et Spencer.

Et, tout en laissant de côté, pour le moment, la question de l'analogie entre l'homme et la société humaine, - analogie qui, selon quelques écrivains, irait jusqu'à faire de la société un vrai organisme [4] - il est impossible de nier qu'il y a dans toute société des phénomènes qui sont le résultat naturel des phénomènes que présentent les membres de cette société ; que, en d'autres termes, l'agrégat présente une série de propriétés déterminée par la série des propriétés de ses parties. Il suffit de se demander ce qui arriverait si l'homme avait une préférence pour celui qui lui fait du mal, pour comprendre que les rapports sociaux seraient complètement opposés (si cela était possible) aux rapports sociaux actuels, lesquels sont établis sur le penchant inhérent à l'homme de préférer celui qui lui procure le plus de plaisir. Il suffit de se demander ce qui arriverait si, au lieu de chercher les moyens les plus faciles d'atteindre un but déterminé, les hommes cherchaient les moyens les plus difficiles d'y parvenir, pour comprendre que la société (en admettant toutefois qu'il en pût exister une en de telles conditions) ne ressemblerait en rien à celle que nous connaissons [5].

Cette analogie de structure et par conséquent de fonctions, qui se montre évidente et incontestable entre l'homme et la société, se retrouve encore, non seulement pour les caractères généraux, mais aussi pour certains caractères particuliers, entre les individus appartenant à une classe déterminée et cette même classe considérée comme un être collectif.

Nous savons que la société n'est pas un tout homogène et égal en chacune de ses parties, mais plutôt un terrain d'alluvions formé lentement des dépouilles transportées par une série infinie d'êtres, un organisme qui a, comme le corps animal, des tissus de différentes structures et de différentes sensibilités. Or, ces tissus, ou couches, ou groupes sociaux, qui se sont formés peu à peu avec le temps, par le passage continuel et progressif du simple au composé, de l'homogène à l'hétérogène, - ce en quoi consiste la loi d'évolution, - ces tissus ont, comme les tissus divers des plantes et des animaux, des caractères organiques et psychiques, propres à chacun d'eux, et qui reproduisent les caractères spéciaux des individus qui font partie de tels groupes.

La plus vulgaire observation nous le prouve amplement. Si nous jetons un regard sur l'histoire, nous y voyons que les anciennes séparations entre vainqueurs et vaincus, entre maîtres et esclaves, entre nobles et plébéiens, n'étaient pas seulement des divisions politiques et économiques, mais qu'elles désignaient vraiment des mondes différents. Éducation, langage, costumes, vêtements, manières d'être, tout avait un caractère spécial, réglé par de très sévères habitudes, et même par des formules traditionnelles écrites, auxquelles il n'était pas permis de se soustraire.

Et qui ne sait que l'aristocratie, - du talent, de l'argent et de la naissance - la magistrature, le clergé, l'armée, le peuple, enfin toutes les classes sociales qui représentent de nos jours sous une forme élective et spontanée les anciennes castes déterminées uniquement par le rapport héréditaire, rendent exactement dans leur esprit et dans leurs manifestations collectives, non seulement les caractères généraux de l'homme, mais aussi les caractères particuliers de l'aristocrate, du magistrat, du prêtre, du soldat ? Qui ne sait que les habitudes, les idées, les sentiments, les tendances, en un mot les fonctions propres à chacune de ces classes, sont différentes de celles de toutes les autres ?

Tocqueville le disait : « les classes qui composent la société forment autant de nations différentes [6]. »

Donc, l'axiome que « les caractères de l'agrégat sont déterminés par les caractères des unités qui le composent » doit s'appliquer non seulement à l'organisme collectif de la société, mais aussi aux organismes partiels qui la composent.

Et il était impossible qu'il en fût autrement. Si dans la société humaine qui n'est autre qu'un fragment de l'univers, ou, pour mieux dire, un épisode de l'évolution universelle, se vérifient nécessairement toutes les lois naturelles qui dirigent le monde organique, - à plus forte raison, les lois générales de la société doivent se vérifier clans les organismes partiels qui la composent : de même, selon l'heureuse et juste expression de M. Enrico Ferri, les caractères minéralogiques d'un cristal se reproduisent inévitablement dans ses fragments.

Considérée sous ce point de vue, la sociologie est, en ses grandes lignes, une reproduction fidèle de la psychologie, mais de beaucoup plus complexe et plus vaste. La psychologie étudie l'homme, et la sociologie étudie le corps social ; mais nous savons que les caractères de l'un ne peuvent être déterminés que par les caractères de l'autre ; c'est pourquoi les fonctions de l'organisme social sont analogues à celles de l'organisme humain.

L'individualité sociale, - dirait M. Espinas - est parallèle à l'individualité humaine ; la sociologie n'est donc qu'une psychologie en grand, dans laquelle les lois principales de la psychologie individuelle se reflètent étendues et complétées ; elle est, comme a dit Tarde, « le microscope solaire de la psychologie [7] ».

II

Exceptions à la loi d'Herbert Spencer. - Le jury. - Les commissions artistiques, scientifiques, industrielles. - Les assemblées politiques. - Observations de Voguë, de Gabelli, de Maupassant, de Max Nordau, de Enrico Ferri. - La psychologie collective. - Les agrégats humains inorganiques et hétérogènes. - La foule

Mais jusqu'où s'étend cette analogie entre les qualités de l'agrégat et celles des unités qui le composent ? Ce rapport entre les lois psychologiques qui gouvernent l'individu et celles qui gouvernent un groupe d'individus, est-il toujours constant ? Est-il toujours vrai qu'une réunion d'hommes possède des caractères propres, qui résultent des caractères des hommes pris séparément ? En un mot, n'y a-t-il jamais d'exception au principe énoncé plus haut ?

Avant de répondre à cette question je veux rappeler ici quelques phénomènes psychologiques très communs ; ils nous aideront à trouver la réponse, ou plutôt ils seront eux-mêmes la réponse.

Personne n'ignore les erreurs que les jurés commettent assez fréquemment. Elles proviennent souvent de leur incapacité individuelle, ou de la difficulté particulière des questions qui leur sont soumises ; mais parfois un jugement parfaitement absurde sur des questions qui ne demanderaient qu'un peu de bon sens pour être résolues est rendu par des personnes fort intelligentes.

Il m'est arrivé, par exemple, de voir acquitter trois jeunes gens, qui s'étaient avoués coupables d'avoir fait subir les plus vils outrages à une pauvre jeune fille, et de l'avoir ensuite martyrisée de la manière la plus affreuse, en lui versant de la chaux vive dans les parties délicates, lui causant de très graves brûlures. Croyez-vous que, pris chacun séparément, ces jurés auraient absous de tels criminels ? Je me permets d'en douter.

Garofalo a rapporté un essai fait sur un collège de six médecins distingués, parmi lesquels étaient des professeurs illustres, qui, priés de donner un jugement sur un homme accusé de vol, le déclarèrent innocent, malgré les preuves évidentes de culpabilité ; et reconnurent après s'être trompés [8].

Le jury de la Haute-Vienne acquittait dernièrement trois paysans : le père, Jean Pouzy, sa femme et son fils, qui avaient à répondre de l'assassinat d'un pauvre garçon, Pierre Grasset, leur ancien domestique, étranglé et assommé - en famille, - dans des conditions de férocité inouïe. Les détails du crime sont affreux. Après avoir étouffé sous son poids la victime, Jean Pouzy dit en ricanant : - Je crois bien qu'il est mort ! - Peut-être bien que non - dit la femme, et pour plus de sûreté elle lui défonça le crâne de deux derniers coups de son lourd bâton. - Cette fois - reprit le mari - je crois que ça y est ! Le joli lapin que nous avons pris là [9] !

Qui pourrait croire que la lâcheté de toute cette famille acharnée sur un homme sans défense, aurait trouvé grâce devant le jury ?

Eh bien, que prouvent tous ces faits, et tant d'autres semblables que chacun a pu observer par soi-même [10] ? Ils prouvent simplement ceci : que douze hommes de bon sens et intelligents peuvent rendre un jugement stupide et absurde. Une réunion d'individus peut donc donner un résultat opposé à celui qu'aurait donné chacun d'eux.

Un phénomène semblable se vérifie, au sein des nombreuses commissions - artistiques, scientifiques ou industrielles - qui sont une des plaies les plus douloureuses de notre système d'administration. Il arrive souvent que leurs décisions surprennent et abasourdissent le public par leur étrangeté. Comment se peut-il, se dit-on, que les hommes, qui appartenaient à cette commission, aient pu arriver à une conclusion semblable ? Comment se fait-il que dix ou vingt artistes, dix ou vingt hommes de science réunis émettent un avis qui n'est conforme ni aux principes de l'art, ni à ceux de la science ?

Et comment se peut-il que parfois une réunion de savants, lorsqu'il s'agit de nommer leur chef, leur président, choisissent non pas le meilleur mais celui qui compte le moins parmi eux ? Un écrivain italien a observé que dans l'élection du recteur d'une Université, il arrive souvent que les voix des professeurs s'accumulent sur le nom du plus obscur et du plus médiocre. C'est une chose un peu étrange au premier abord, mais qui n'est pas aussi difficile à expliquer qu'elle en a l'air. On choisit celui qui blesse le moins l'amour-propre, celui qui fait le moins peur, qui est le plus effacé au point de vue intellectuel. Souvent on recherche le plus tolérant, le plus indulgent, celui qui pèsera le moins, le plus maniable, enfin l'homme qui a le moins d'énergie et de volonté et saura le moins s'imposer. De là vient que l'élu n'a pas, naturellement, la confiance de ceux qui lui furent contraires, mais il n'a pas davantage celle de ceux qui lui furent favorables, chacun d'eux sachant trop bien pourquoi il lui a donné sa voix.

Et voilà pourquoi certaines élections ne donnent pas le résultat auquel on s'attendait et auquel on devait s'attendre ; c'est ainsi que la psychologie collective nous ménage des surprises douloureuses.

En politique c'est à peu près la même chose. Parfois les décisions des conseils des ministres sont extraordinairement médiocres alors que le talent de chaque ministre est indiscutable. Melchior de Vogüé disait un jour, à propos d'un des derniers ministères français : « ces ministres, dont je me plaisais à constater ailleurs la valeur individuelle, ces hommes qui pour la plupart montrent dans leurs départements respectifs d'éminentes qualités d'administration, semblent frappés de paralysie foudroyante quand ils se trouvent réunis autour de la table du conseil, et qu'ils doivent prendre une résolution collective [11]. »

Quelles sont les raisons de tous ces phénomènes étranges mais indéniables ?

Il y a avant tout, des raisons que j'appellerai extrinsèques, parce qu'elles ne résolvent pas le problème, mais l'éclaircissent par analogie.

« On dit - écrivait très justement M. Gabelli - que les commissions, les conseils, en un mot, toutes les collectivités qui exercent un pouvoir, sont une garantie contre les abus. Mais il faut voir avant tout si elles sont une aide à l'usage. En effet : on donne le pouvoir afin de s'en servir. Quand les garanties sont telles qu'elles en empêchent l'usage, il est inutile de les donner. Or, le nombre est justement une garantie de ce genre, à cause de l'esprit de parti, ou des discordes que font naître l'intérêt, ou des opinions et des humeurs qui peuvent différer : l'un vient, l'autre ne vient pas, l'un est malade, l'autre en voyage ; et fréquemment tout doit être remis avec perte incalculable de temps, et souvent d'opportunité et d'efficacité ; parce que, s'il est difficile de trouver du talent en tous, il est encore bien plus difficile de trouver en tous résolution et fermeté ; parce que, n'ayant pas de responsabilité personnelle, chacun cherche à s'abstenir ; parce que celui qui a le pouvoir, et ne l'exerce pas, est un obstacle à celui qui devrait l'exercer ; parce que enfin les forces d'hommes réunis se détruisent et ne s'additionnent pas. Cela est si vrai que souvent il sort une chose fort médiocre d'une assemblée dont chacun des membres aurait su mieux faire à lui seul. « Les hommes, disait Galilée, ne sont pas comme des chevaux attelés à un char, qu'ils tirent tous ensemble, mais comme des chevaux libres qui courent, et l'un d'eux remporte le prix [12]. »

Cette dernière pensée - que les forces des hommes unis se détruisent et ne s'additionnent pas - que Gabelli énonce seulement en quelques mots, est selon moi la plus profonde et la plus importante.

Certes il est facile et il peut sembler très logique de dire : plusieurs esprits additionnés donneront un résultat supérieur à celui que donnerait une seule intelligence. Mais pouvons-nous en sociologie appliquer toujours ces règles purement mathématiques ? Je ne le crois point.

L'âme humaine n'est pas en effet un chiffre qui puisse être soumis aux lois simples et élémentaires de l'arithmétique ; c'est plutôt une entité étrange qui obéit aux lois très compliquées de la chimie, et qui, s'associant avec d'autres entités semblables, donne naissance aux phénomènes toujours surprenants, souvent inexplicables qu'on appelle combinaisons et fermentations. Et c'est pourquoi le résultat d'une réunion d'hommes n'est pas une somme mais bien un produit ; c'est un quid inconnu qui se dégage comme une étincelle psychologique imprévue des divers éléments psychiques individuels qui se rencontrent et qui se choquent.

« Que de fois j'ai constaté - écrivait Guy de Maupassant - que l'intelligence s'agrandit et s'élève dès qu'on vit seul, qu'elle s'amoindrit et s'abaisse dès qu'on se mêle de nouveau aux autres hommes. Les contacts, les idées répandues, tout ce qu'on est forcé d'écouter, d'entendre et de répondre agissent sur la pensée. Un flux et reflux d'idées va de tête en tête, de maison en maison, de rue en rue, de ville en ville, de peuple à peuple, et un niveau s'établit, une moyenne d'intelligence pour toute agglomération nombreuse d'individus [13]. »

Si l'on nous demandait le pourquoi de ce phénomène que tout le monde assurément a pu observer, si on nous demandait la raison qui fait que les forces de plusieurs hommes réunis se détruisent et ne s'additionnent pas, nous ne pourrions mieux répondre qu'en citant une page très spirituelle de Max Nordau.

« Réunissez vingt ou trente Goethe, Kant, Helmholtz, Shakespeare, Newton, etc... - écrit-il - et soumettez à leur jugement et à leur suffrage les questions pratiques du moment. Leurs discours seront peut-être tout autres que ceux que pourrait prononcer une assemblée quelconque (bien que je ne veuille pas même répondre de cela) ; mais quant à leurs décisions, je suis certain qu'elles ne différeront en rien de celles d'une assemblée quelconque. Et pourquoi cela ? Parce que, chacun des vingt ou trente élus, outre sa propre originalité, qui fait de lui un individu excellent, possède aussi un patrimoine de qualités provenant de l'espèce, qui le rendent non seulement semblable à son voisin dans l'assemblée, mais aussi à tous les individus inconnus qui passent dans la rue. On peut dire que tous les hommes, à l'état normal, ont certaines qualités qui constituent une valeur commune, identique, supposons égale à x, valeur qui est augmentée chez les individus supérieurs d'une autre valeur qui varie selon chaque individu, et qui pour cela devra être appelée différemment pour chacun d'eux : soit, par exemple, b, c, d, etc. Cela étant admis, il en résulte que, dans une assemblée de vingt hommes, - tous des génies du plus haut rang - on aurait 20 x, et seulement 1 b, 1 c, 1 d, etc., et nécessairement les 20 x vaincraient les quantités isolées  ; c'est-à-dire que l'essence générale humaine vaincrait la personnalité individuelle, et que le bonnet de l'ouvrier couvrirait complètement le chapeau du médecin et du philosophe [14]. »

Après ces paroles, qui constituent selon moi un axiome intuitif plutôt qu'une démonstration, il est facile de comprendre comment, non seulement le jury et les commissions, mais aussi les assemblées politiques accomplissent parfois des actes qui contrastent d'une manière absolue avec les opinions et les tendances individuelles de la plus grande partie des membres qui les composent. Pour s'en convaincre, il suffit de mettre dans l'exemple donné par Nordau, le nombre cent ou deux cents à la place de vingt.

Le bon sens public, du reste, avait déjà eu l'intuition de l'observation mise en lumière par le philosophe allemand. Solon disait des Athéniens que chacun individuellement était rusé comme un renard, mais que réunis, ils avaient l'esprit obtus. Un ancien dicton latin disait également : Senatores boni viri, senatus autem mala bestia. - Et le peuple répète de nos jours cette observation et la confirme, quand il dit à propos de certains groupes sociaux que, pris séparément, les individus qui les composent sont d'honnêtes gens, mais qu'ensemble, ils sont des coquins.

Si, partant de ces réunions, dans lesquelles il y a au moins un certain choix des individus, nous descendons à d'autres réunions formées par le hasard, comme par exemple : l'auditoire d'une assemblée, les spectateurs dans un théâtre, le peuple dans les rassemblements imprévus qui se forment sur les places et sur les voies publiques, nous verrons que le phénomène qui nous occupe se manifeste de nouveau et plus clairement. Ces réunions d'hommes ne reproduisent certainement pas, - chacun le sait et il est inutile de le prouver, - la psychologie des individus qui les composent.

On ne peut donc mettre en doute que très souvent le résultat total, donné par une réunion d'hommes, ne soit bien différent de celui qui devrait résulter de la simple somme de chacun d'eux, selon la logique. C'est-à-dire qu'il arrive qu'on doit souvent s'inscrire en faux contre le principe de Spencer « que les caractères de l'agrégat sont déterminés par les caractères des unités qui le composent. »

Enrico Ferri avait senti cette vérité, quand il écrivait : « Une réunion de personnes capables n'est pas toujours une garantie sûre de la capacité totale et définitive ; de la réunion d'individus de bon sens, on peut obtenir une assemblée qui n'a pas le sens commun ; comme dans la chimie de l'union de deux gaz, on peut obtenir un liquide ».

C'est ce qui lui avait suggéré cette remarque que, outre la Psychologie qui étudie l'individu, et la Sociologie qui étudie une société entière, il y a place pour une autre branche de science, qu'on pourrait appeler Psychologie collective. Celle-ci devrait s'occuper exclusivement de ces réunions d'individus - comme les jurys, les assemblées, les comices, les théâtres, etc., - qui dans leurs manifestations s'éloignent des lois de la psychologie individuelle ainsi que de celles de la sociologie [15].

Mais, avant de définir la psychologie collective et d'en déterminer les limites, il nous faut nous demander : quelle est donc, indépendamment du motif déjà noté par Max Nordau, la raison pour laquelle ces réunions d'hommes donnent des résultats qui démentent l'axiome de Spencer ?

Les causes d'un phénomène quelconque sont toujours nombreuses : cependant, en ce cas, on pourrait les résumer toutes en deux causes principales, savoir : que ces réunions ne sont pas homogènes et sont inorganiques.

Il est évident, et il ne serait même pas nécessaire de le faire remarquer, que l'analogie entre les caractères de l'agrégat et ceux des unités qui le composent, n'est possible que lorsque ces unités sont égales ou, pour parler plus exactement, sont très semblables entre elles. La réunion d'unités différentes l'une de l'autre, non seulement ne pourrait donner un agrégat qui reproduise les divers caractères de ces unités, mais elle ne pourrait même produire un agrégat quelconque. Un homme, un cheval, un poisson et un insecte ne peuvent former entre eux aucun agrégat.

C'est là la vérification de ce qui arrive en arithmétique : pour pouvoir faire une somme il faut que les parties qui la composent soient toutes de même espèce. On ne peut additionner des livres et des chaises, ou des pièces de monnaie et des animaux. Si même on voulait en faire matériellement la somme, le résultat serait un nombre privé de signification.

Or, si l'analogie entre les caractères des unités et ceux de l'agrégat n'est possible que quand ces unités ont au moins un certain degré de ressemblance entre elles (soit, par exemple, des hommes) il est bien facile d'en déduire logiquement que cette analogie grandira ou diminuera, selon que grandit ou diminue la ressemblance, l'homogénéité, entre les unités qui composent l'agrégat.

Une réunion cosmopolite ne peut évidemment refléter dans son ensemble les caractères divers des individus qui la composent, aussi exactement qu'une réunion d'individus tous italiens, ou tous allemands, refléterait dans son ensemble les caractères particuliers de ces Italiens ou de ces Allemands. On peut en dire autant d'un jury, dans lequel le hasard aveugle a placé un épicier près d'un homme de science, en comparaison d'une assemblée d'experts, qui ont tous, à peu près, le même degré de culture. On peut en dire autant du public d'un théâtre, dans lequel il y a des individus de toutes conditions et de différents degrés d'éducation et d'instruction.

On peut en dire autant de toutes les réunions d'hommes nombreuses et variées comparativement à celles qui sont composées de personnes d'une seule classe, d'un même rang. L'hétérogénéité des éléments psychologiques (idées, intérêts, goûts, habitudes) rend impossible, en un cas, le rapport entre les caractères de l'agrégat et ceux des unités, rapport que l'homogénéité des éléments psychologiques permet d'établir dans l'autre cas.

Mais il ne suffit pas que les unités soient très semblables entre elles, pour pouvoir établir une analogie entre leurs caractères et ceux de l'agrégat qu'elles composent ; il faut encore que ces unités soient unies entre elles par un rapport permanent et organique.

Spencer notait, dans l'exemple rapporté au commencement de cet ouvrage, comme preuve que les qualités d'un tout sont déterminées par les qualités des parties qui le composent, qu'avec des briques dures, bien cuites et vraiment rectangulaires, on peut construire sans mortier un mur d'une assez grande hauteur, tandis qu'il est impossible d'obtenir ce résultat avec des pierres irrégulières.

Mais on comprend aisément que la possibilité de construire le mur, donnée dans le premier cas, ne dépend pas seulement de l'emploi de briques égales, plutôt que de pierres informes : cela dépend aussi et surtout du fait que ces briques sont posées l'une près de l'autre et l'une sur l'autre, dans un certain ordre ; c'est-à-dire qu'elles sont unies solidement entre elles. Il est clair, en effet, que si j'amassais ces mêmes briques sans ordre, pêle-mêle, l'agrégat qui en résulterait différerait bien peu ou pas du tout de celui que je pourrais obtenir en amassant des pierres de formes différentes et de grandeurs diverses.

Transportons cette observation dans le champ sociologique, et nous en tirerons la conclusion que les réunions passagères et inorganiques d'individus - comme celles qu'on a dans un jury, dans un théâtre, dans une foule - ne peuvent pas reproduire dans leurs manifestations les caractères des unités qui les composent, de même que l'assemblage confus et désordonné d'une certaine quantité de briques ne peut reproduire la forme rectangulaire d'une seule de ces briques. De même que, dans ce dernier cas, il faut la disposition régulière de toutes les briques, pour construire un mur ; de même, dans le premier cas, pour qu'un agrégat donne les qualités des individus qui le composent, il faut que ces individus soient unis entre eux par des rapports permanents et organiques, comme, par exemple, les membres d'une même famille, ou les individus qui appartiennent à une même classe de la société, - Jérémie Bentham, parlant des assemblées politiques et du jury anglais, faisait remarquer la grande différence qu'il y a entre les manifestations des corps politiques qui ont une existence permanente, et les manifestations des corps politiques qui ont une existence occasionnelle et éphémère ; et il disait que les premiers donnent plus facilement que les seconds des résultats qui répondent aux vrais intérêts et aux vraies tendances de leur nombre [16].

Donc il est clair que non seulement l'homogénéité, mais aussi l'union organique est nécessaire entre les unités, afin que l'agrégat qu'elles forment reproduise leurs caractères.

III

Qu'est-ce que c'est que la psychologie collective. - Résumé et conclusion. - Plan de l'ouvrage

La conclusion simple et logique, qui découle des observations que nous avons faites, peut se résumer brièvement ainsi : le principe de Spencer - que les caractères de l'agrégat sont déterminés par les caractères des unités qui le composent - est parfaitement exact et peut s'appliquer dans toute son étendue, quand il s'agit d'agrégats composés d'unités homogènes et unies organiquement entre elles. Mais il cesse d'être exact, et ne peut plus s'appliquer que d'une manière restreinte, quand il s'agit d'unités peu homogènes et peu organiques. Enfin, il devient absolument faux et inapplicable, lorsque les agrégats sont formés d'unités hétérogènes et inorganiques.

Cette évolution dans l'application du principe de Spencer aux agrégats d'hommes, avait été reconnue par Spencer lui-même. -« Nous rappellerons ici - écrivait-il au troisième chapitre de l'Introduction à la science sociale - que les agrégats sociaux présenteront évidemment d'autant plus de propriétés communes, qu'il y a plus de propriétés communes à tous les êtres humains considérés comme unités sociales. » - Et cette évolution nous indique aussi, très clairement, le rôle différent et les fonctions différentes de la sociologie et de la psychologie collective.

La sociologie est - si je puis m'exprimer ainsi - l'étude de la société humaine dans sa marche historique ; c'est-à-dire qu'elle considère l'organisme social au point de vue dynamique.

La psychologie collective, au contraire, devrait être l'étude de la société humaine à un moment donné ; c'est-à-dire qu'elle devrait considérer les agrégats sociaux au point de vue statique, dans un temps et dans un espace déterminés.

La sociologie dicte ses lois - parallèles, comme je l'ai dit, à celles de la psychologie individuelle - pour les agrégats homogènes et organiques : la psychologie collective devrait dicter ses lois pour les agrégats non homogènes et inorganiques. Elle a donc un champ différent et suit dans son développement un chemin diamétralement opposé à celui de la sociologie : elle s'étend là où celle-ci se retire, et ses lois dominent là où celles de la sociologie perdent leur empire.

Je reconnais moi-même qu'il est bien difficile de déterminer avec précision les limites qui séparent le domaine de la psychologie collective de celui de la sociologie. L'ensemble des phénomènes naturels - surtout des phénomènes psychiques - n'est pas un agrégat qu'on puisse ramener à ses éléments constitutifs, analysant séparément chacun des dits éléments ; c'est plutôt une sorte de nébuleuse qu'on ne peut pas résoudre, et de laquelle, si l'on en voit le point central, il est presque impossible de déterminer les limites.

J'ai tâché ailleurs [17] d'éclaircir ce point et de définir - avec cet à peu près qui est une des conditions de la science positiviste, toujours modeste et relative, jamais orgueilleuse et absolue dans ses formules - quels sont les groupes sociaux et quelles sont les manifestations collectives qui sont plus particulièrement du domaine de la psychologie collective, et se dégagent des lois par trop rigides et simplistes de la sociologie.

Dans cette introduction il nous a suffi de poser le problème et de démontrer que l'idée de Spencer, qui croit que la psychologie des agrégats est toujours et seulement la psychologie individuelle élevée à un degré extraordinaire de puissance et de grandeur, est une idée qui comporte de nombreuses exceptions.

Il y a dans les collectivités humaines des réactions psychiques mystérieuses, comme il y a dans tout organisme - qui est une collectivité de cellules - des réactions chimiques imprévues. La psychologie collective doit étudier ces étranges fermentations psychologiques que, jusqu'à présent, la sociologie n'avait pas même daigné honorer d'un regard.

Or, si nous ne nous trompons pas, parmi les agrégats d'hommes plus ou moins hétérogènes et inorganiques que nous avons nommés, tels que le jury, les comices, le public des théâtres, les rassemblements passagers de n'importe quel genre, celui qui plus que d'autres doit se soustraire aux lois de la sociologie, et être soumis aux lois de la psychologie collective, est, sans aucun doute, la foule.

La foule est, en effet, un agrégat d'hommes hétérogène par excellence, puisqu'il est composé d'individus de tous les âges, des deux sexes, de toutes les classes et de toutes les conditions sociales, de tous les degrés de moralité et de culture ; et inorganique par excellence, puisqu'il se forme sans accord préalable, soudainement, à l'improviste.

L'étude de la psychologie de la foule sera donc l'étude de la psychologie collective dans le phénomène qui, mieux que d'autres, en fera connaître les lois, et mettra en évidence leur mécanisme.

C'est ce que nous nous proposons de faire en cet ouvrage, non seulement pour pouvoir nous rendre un compte bien exact de la nature et du danger social des crimes commis par la foule, mais aussi parce que désormais - et malgré l'opinion de certains aristocrates individualistes - la foule a conquis une puissance qu'on ne peut plus nier.

En effet, le phénomène le plus caractéristique du moment actuel, le seul peut-être qui permette de donner une définition de notre siècle mourant, c'est l'importance que la collectivité a  fini par prendre en face de l'individu.

Jadis l'individu était tout, en politique et dans la science. Aujourd'hui l'individu est en baisse ; en politique devant cet être collectif qu'est l'opinion publique, dans la science psychologique devant cet être collectif qu'est la foule.

Il faut reconnaître que la sociologie avait déjà cherché à l'abaisser devant l'espèce ; mais qu'est-ce que l'espèce - pour la sociologie - sinon un immense et monstreux individu ? On avait diminué la valeur personnelle de chaque homme, mais on avait aussi cru pouvoir démontrer que toutes les qualités de l'homme se retrouvaient - agrandies - dans la collectivité.

La sociologie, en somme, comparait l'individu à une goutte d'eau dans la mer : bien peu de chose en soi, quantité immense une fois unie à ses semblables. Seulement la sociologie faisait de l'agrégat humain une mer tranquille et immobile : la psychologie collective en fait une mer orageuse, une puissance terrible qui surprend par ses tempêtes imprévues et par ses vagues qui peuvent tout submerger.

C'est cette mer périlleuse, cette mer sur laquelle soufflent en la bouleversant tous les vents psychologiques, que nous allons sonder dans les chapitres suivants.



[1] H. Spencer. Introduction à la science sociale. Paris, F. Alcan, chapitre III.

[2] A. COMTE. Système de politique positive, Paris, 1851, p. 329 et suiv.

[3] A. SCHOPENHAUER. Le monde comme volonté et comme représentation, trad. franç. de A. Burdeau. Paris, F. Alcan, livre IV.

[4] Voy. les ouvrages de A. COMTE et de H. SPENCER, de A. ESPINAS (Des sociétés animales. Paris, Alcan, 1878), de M. CAZELLES (Introduction à la traduction des Premiers principes) et surtout de M. SCHAEFFLE (Bau und Leben des Socialen Körpers. Tubingen, 1875), et de Novicow (Conscience et volonté sociales. Paris, 1897). SPENCER insiste, dans toutes ses oeuvres, sur l'affirmation que la société est un organisme : dans son livre Social Statics à la page 481 il écrit : « Ainsi que le développement de l'homme et celui de la vie, le développement de la société peut se définir une tendance à devenir quelque chose. » C'est donc un autre caractère, celui de l'individuation, qui est commun à la société comme à tout organisme. D'autres écrivains ont appelé pure métaphore la conformité de l'organisme animal et de l'organisme social : entre autres, M. Gabba (Intorno ad alcuni più qenerali problemi della scienza sociale. Firenze, 1891), M, GUMPLOWICZ (Grundniss der Sociologie,Wien, 1885), G. DE GREEF (Introduction à la sociologie. Paris, 1886) et LETOURNEAU (L'évolution du mariage et de la famille. Paris, 1888). - M. Ferri dans la dernière édition de sa Sociologie criminelle (p. 573), et M. SERGI dans son volume Antropologia e scienze antropologiche, leur ont très bien répondu. - Quant à nous, nous croyons que cette analogie entre l'organisme humain et l'organisme social existe, et nous avons même traité ailleurs la question ; mais nous croyons aussi qu'il faut se méfier des exagérations, ici comme partout, et ne pas prétendre, comme M. Schaeffle, qui est par trop simpliste dans ses analogies, trouver non seulement des analogies, mais des identités matérielles entre les organes du corps humain et les organes de la société.

[5] H. SPENCER. Ouvr. cit., Ch.III.

[6] TOCQUEVILLE. La démocratie en Amérique, t. 1, ch. VI. Et, pour tout ce qui se rattache à cet argument, je me permets de renvoyer le lecteur à mon livre : Psychologie des sectes. Paris, Giard et Brière, 1897. [Texte disponible dans Les Classiques des sciences sociales. JMT.]

[7] Gabriel TARDE. La philosophie pénale. Paris, Lyon, Storck-Masson, p. 118. [Texte disponible dans Les classiques des sciences sociales. JMT.]

[8] R. GAROFALO. Un giuri di persone colte dans l'Archivio di psichiatria, scienze penali e antropologia criminale, vol. II, fasc. 3, p. 374.

[9] Voy. l'ouvrage BATAILLE. Causes criminelles et mondaines de 1890. paris, Dentu, p. 283.

[10] On compte par milliers les verdicts absurdes du jury. Voyez-en quelques-uns rapportés par Lombroso, Sull'incremento del delitto in Italia, Torino, Bocca, 1879, p. 49 et suiv. ; - Carelli. Verdetti di giurati, dans l'Archivio di psich., scienze penali ed antrop. crimin., vol. VIII, livr. 6• ; - Olivieri. Un verdetto negativo in tema di furto qualificato, dans les mêmes Archives, vol. IX, l• ; - Garofalo. Una quindicina alle Assise, dans La Scuola positiva, année I, N. 7 ; - Grother. The psychology of a Jury in a long Trial, dans Med. Leg. Journ. 1895 ; - Tolsroï, dans son dernier et magnifique roman Résurrection, nous a donné une analyse très profonde du mécanisme psychologique du jury, et nous a démontré comment les verdicts sont presque toujours la conséquence d'une erreur ou d'une équivoque.

[11] E. Melchior De Vogué. Exp1orations parlementaires, dans la Revue des Deux-Mondes du 1er septembre 1894.

[12] A. GABELLI, L'istruzione in Italia. Bologna, Zanichelli, 1er partie, P. 257.

[13] Sur l'eau, p. l49. Voy. aussi à ce sujet mon volume Psychologie des sectes. Paris, 1898, p. 191.

[14] Max Nordau. Paradoxes, ch. III. - Nous reviendrons plus loin sur cette subtile explication de Nordau, qui a, comme on le voit, un substratum biologique de grande importance.

[15] M. P. Rossi dans son ouvrage Psicologia collettiva (Milan, 1900) n'accepte pas la définition de la psychologie collective que Ferri a donnée et que moi-même j'ai suivie. Selon M. Rossi, la psychologie collective se confond avec la sociologie, parce que, selon lui, elle a pour objet non seulement les phénomènes statiques mais aussi les phénomènes dynamiques de l'association entre les individus. Nous reviendrons plus loin sur cette question II• partie) : mais il est bon de noter que les savants accueillent plutôt la définition de Ferri et la mienne, que celle de Rossi. Voy. A. Groppali : Rapport au quatrième Congrès international de psychologie. Paris, 1900.

[16] Voy. Tactique des Assemblées politiques délibérantes, extraits des manuscrits de J. Bentham, par Et. Drumont. Bruxelles, 1840, ch. II.

[17] Voy. mon ouvrage : Psychologie des sectes. Paris, Giard et Brière, 1898, et l'article de M. Worms. Psychologie collective et psychologie individuelle, dans la Revue internationale de sociologie, avril 1899.


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Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur au Cégep de Chicoutimi.
 
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