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Collection « Les auteur(e)s classiques »

L'interprétation économique de l'histoire. (1902)
Préface de Gerges Sorel


Une édition électronique réalisée à partir du livre d'Edwin R.-A. Seligman (1902), L'interprétation économique de l'histoire. Traduit de la 2e édition anglaise par Henry-Émile Barrault, 1911. Préface de Georges Sorel. Paris: Librairie Marcel Rivières et Cie., 1911, 176 pages. Collection: Études sur le devenir social, no VI.

Préface

par Georges Sorel

Les philosophes n'ont pu jusqu'ici se mettre d'accord sur le sens exact à attribuer aux thèses réunies habituellement sous la rubrique du matérialisme historique, sur la meilleure manière de les utiliser dans les recherches d'érudition, sur la valeur scientifique des inductions auxquelles ont été conduits les auteurs qui les ont adoptées. Les embarras de la critique auraient été bien moindres si elle s'était reportée aux circonstances en raison desquelles ces formules, si célèbres et cependant si mal comprises d'ordinaire, ont été construites. Les doctrines marxistes auraient été, si l'on avait procédé de la sorte, éclairées par la lumière même qu'elles recommandent de projeter sur l'histoire ; il me paraît certain, d'ailleurs, qu'on ne, saurait vraiment approfondir un système philosophique considérable si on ne le soumet pas à I'épreuve de ses propres principes de méthode nul doute que le marxisme ne soit un de ces systèmes qui ne sauraient être jugés au moyen seulement des normes d'une vague critique.

Marx ne s'était point préoccupé autant que l'ont affirmé si témérairement beaucoup des écrivains qui se posent pour ses interprètes autorisés, de ces fins ambitieuses que ceux-ci prétendent atteindre en suivant ce qu'ils nomment les règles du matérialisme historique il n'a point donné (les canons d'interprétation universelle, propres à fournir l'explication fondamentale de tous les grands faits, aux savants qui étudieraient une époque quelconque. Il y a une bonne raison pour que son but fût autre: c'est qu'il ne paraît avoir eu, sur une notable partie du passé et notamment sur l'antiquité classique, que des connaissances assez sommaires ; il avait assez de sers pour ne pas se hasarder à énoncer des lois lui auraient été trop facilement contestables.

Il a concentré, le plu-, fréquemment, sa pensée sur une catastrophe qui devait, d'après ses vues personnelles, provoquer, à bref délai, l'écroulement du régime capitaliste ; il a voulu instruire des hommes qui partageaient, d'une manière plus ou moins complète, ses pressentiments relativement aux destinées cil monde moderne ; il a été ainsi amené à mêler, d'une façon souvent trop intime, des conceptions très propres à éclairer le développement historique et des considérations uniquement destinées aux socialistes de son temps.

Le théoricien de la méthode historique qui voudrait écrire un traité en s'inspirant des idées marxistes, devrait commencer par écarter tout ce qui est spécifiquement révolutionnaire. Je comprends sous cette rubrique ce que Marx a dit : pour persuader à ses amis qu'ils pouvaient avoir pleine confiance dans la venue annoncée de la catastrophe ; pour leur montrer sous quelle forme il était le plus convenable de signaler des vices de la société capitaliste aux gens habitués à raisonner des choses sociales, en vue de les amener au socialisme ; pour leur donner enfin des conseils de prudence. Dans ce qui demeurerait de l'enseignement marxiste, il faudrait établir une classification sévère des formules, car celles-ci présentent des valeurs bien diverses pour l'historien : tantôt elles peuvent être employées à peu près pour tous les temps, en conduisant aux sources les plus importantes des éclaircissements à découvrir ; tantôt elles ne peuvent être employées qu'avec prudence pour certaines époques et parfois elles ne nous révèlent que des aspects très accessoires des phénomènes.
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La préface que Marx plaça en 1859 en tête de la Critique de l'économie Politique, est éminemment propre à montrer comment les préoccupations socialistes de l'auteur tenaient plus de place dans son esprit que l'idée de construire une philosophie de l'histoire. Il nous apprend d'ailleurs lui-même, dans le fragment autobiographique que renferme ce document, que ses travaux (nt été tous dominés par le désir qu'il éprouvait d'éclaircir des don, es conçus au sujet des doctrines socialistes communes.

D'après lui on peut établir quatre grandes divisions dans la formation du monde économique actuel : il y a eu l'époque asiatique, l'antiquité classique, la féodalité et la bourgeoisie moderne ; tout cela forme, suivant, son appréciation des valeurs, une préhistoire ; nous parvenons maintenant à la fin des temps qui furent caractérisés par les antagonismes qu'on rencontre, au sein du processus de production (Note 1) ; une révolution engendrera un système nouveau débarrassé de ces antagonismes, sur l'histoire duquel Marx croyait en 1859 qu'il n'y avait aucune prévision à proposer (Note 2). Un peu plus haut, il avait tracé un schéma de révolution à prendre le texte littéralement, ce schéma devait expliquer le passage de l'une quelconque des quatre époques à la suivante. (Note 3).

« A un certain degré de leur développement, les forces productives matérielles de là société se trouvent contrariées par les rapports de production existants (gerathen in Widerspruch mit den vorhandenen Produktions verhaeltnissen) ou encore, si l'on se place, au point de vue juridique, par les rapports de propriété dans lesquels elles avaient jusqu'alors progressé (mit den Eigenthumsverhaeltnissen innerhalb deren sie sich bisher bewegt hatten). Au lieu d'être des formes du développement des forces productives (Aus Entwicklungsformen der Produktivkraefte), ces rapports se changent en chaînes pour celles-ci (schlagen in Fesseln derselben um). Alors commence une époque de révolution sociale. Avec le changement de la base économique (Mit der Verhaenderung der oekonomischen Grundlage) se bouleverse, plus ou moins rapidement, toute la gigantesque superstructure (waelzt sich der ganze ungeheure Ueberbau um) ».

Il est évident que cette description ne s'applique en aucune façon, aux deux premiers passages ; elle ne saurait nous faire comprendre comment l'économie de l'antiquité classique a succédé à celle du monde oriental et elle ne jette aucune lumière sur l'Europe préféodole. Ce tableau a été évidemment inspiré par l'histoire de la Révolution française ; il ne peut d'ailleurs exister aucun doute ce point, quand on se reporte au passage du Manifeste communiste dans lequel Marx, douze ans auparavant, avait parlé de cette transformation :

« Les moyens de production et de circulation (Produktions und Verkehrsmittel) sur la base desquels la bourgeoisie s'est formée, ont été engendrés (erzeugt) dans la société féodale.

A un certain degré du développement (Note 4) de ces moyens de production et de circulation, les rapports dans lesquels la société féodale produit et commerce, l'organisation féodale de l'agriculture et de la manufacture, en un mot, les rapports féodaux de propriété ne correspondirent plus aux forces productives déjà développées (entsprachen den schon entwickelten Produktivkraeften nicht mehr). Ils enrayèrent (hemmten) la production au lieu de la favoriser (foerdern). Ils se transformèrent en autant de chaînes (Sie verwandelten sich in eben so viele Fesseln). Elles devaient être brisées : elles turent brisées (sie wurden gesprengt) ».

Immédiatement après avoir ainsi exposé l'oeuvre de la Révolution française, Marx passe aux faits qui se produisent sous les yeux de ses lecteurs, et il les expose de manière à faire ressortir les analogies qu'il croit trouver entre le temps présent et la fin du XVIIIe siècle; il espère les amener ainsi à regarder une catastrophe prochaine comme étant extrêmement vraisemblable :

« Les rapports bourgeois de production et de circulation (Die bürgerlichen Produktions und Verkehrsverhaeltenisse), les rapports bourgeois de propriété, la société bourgeoise moderne, qui a fait jaillir par enchantement (hervorgezaubert hat) de si puissants moyens de production et de circulation, ressemble au sorcier qui ne peut plus dominer les forces souterraines qu'il a évoquées (Note 5)... Les forces productives dont elle dispose, ne servent plus à l'amélioration (Befoerderung) du rapports bourgeois de. propriété. Au contraire elles sont devenues trop puissantes pour ces rapports ; elles sont contrariées par eux (von ihnen gehemmt) ; si elles surmontent cet obstacle (dies Hemmnitz überwinden), elles jettent dans le désordre (bringen in Unordnumg) toute la société bourgeoise ; elles mettent en danger (gelfaehrden) l'existence de la propriété bourgeoise ». Marx estime que la société ne peut surmonter les crises que par un procédé barbare qui consiste à supprimer beaucoup de forces productives, ou par la découverte de nouveaux débouchés, - procédé en apparence plus savant, mais fort dangereux, qui tend à susciter la création de nouvelles forces productives et qui rend ainsi plus graves les crises futures. Il conclut ainsi : « Les armes (Waffen) avec lesquelles la bourgeoisie a renversé la féodalité, se tournent maintenant contre la bourgeoisie (Note 6) a.

En raison de ces ressemblances qu'il croit trouver entre la situation de 1847 et celle de 1789, Marx croit avoir établi que, selon toute vraisemblance, une catastrophe se produira, dès que le prolétariat, organisé en puissance politique, sera à même d'utiliser les armes que la bourgeoisie a forgées.

Aujourd'hui on rencontrerait, sans doute bien peu de personnes disposées à regarder comme satisfaisantes les analogies que Marx regardait comme si démonstratives. En admettant même que les crises se produisent suivant le tableau qu'il trace, on peut Opposer à sa thèse des objections qui la ruinent de fond en comble :

1° L'Ancien Régime, par sa fiscalité mal établie, par les usages. féodaux et par une réglementation tracassière, empêchait souvent la naissance de forces productives ; Marx nous parle, pour le, temps actuel, de maux qui se manifestent à des intervalles assez éloignés (Note 7), par suite d'une création exagérée de forces productives.

Les crises provoquent la fermeture d'usines, la ruine des patrons, la misère de nombreux travailleurs ; elles créent de la pauvreté, mais tout autrement que n'en créait l'Ancien Régime.

Théoriquement elles menacent l'existence de la propriété, car le caractère essentiel de la propriété bourgeoise est la stabilité (Note 8) et dans les pays (comme l'Amérique) où les crises sont fréquentes, la richesse offre, au contraire, un caractère fluent. La bourgeoisie croyait que le Code civil avait assuré à sa propriété une sécurité parfaite, qui théoriquement, au moins, lui manquait avant la Révolution. Le rapprochement est assez lointain entre les temps anciens et les temps actuels.

Tous les maux des crises remontent à des erreurs commises, durant les années prospères, sur les besoins à satisfaire ; les excès peuvent être extrêmement graves chez les peuples qui poussent l'esprit de concurrence jusqu'au délire; c'est pour cette raison que Marx rend la propriété individuelle responsable des crises. Il n'est pas possible de concevoir comment les erreurs qui les engendrent pourront disparaître, tant que l'âme humaine sera sensible aux excitations du hasard ; le hasard ne pourra jamais disparaître de la consommation, ne fût-ce qu'en raison des accidents climatériques. La propriété privée n'est pas uniquement responsable des désastres décrits par Marx et on ne saurait donc la comparer à la directe féodale.

2° La Révolution française a voulu écarter du chemin parcouru par les producteurs, des Cens qui les gênaient et qui n'avaient aucun rôle utile dans la production ; les chefs d'industrie ont tiré un très grand profit de l'indépendance ainsi conquise. La révolution prolétarienne attendue par Marx aurait dû écarter ces chefs d'industrie et livrer les forces productives à une classe qui n'avait encore eu aucune influence sur la direction des affaires. On pourrait dire qu'il y a contradiction entre les deux genres de bouleversements que Marx identifiait.

3° Pour la commodité de sa thèse, Marx a réduit la Révolution française à être seulement la suppression des droits féodaux, suppression qui aurait été opérée dans le but de favoriser le progrès de la production. Si l'on réfléchit à l'importance de cette opération et à celle qu'aurait la suppression du capitalisme, on est effrayé de la prodigieuse différence quantitative qui existe entre ces deux choses que Marx trouve si analogues ; il s'agissait en 1789 d'une cinquantaine de millions annuels!

Si la Révolution avait eu pour but essentiel celui que Marx lui attribue, nos pères auraient bien mal choisi la solution qu'ils adoptèrent ; beaucoup d'économistes ont montré que la liquidation de la féodalité a été faite dans d'autres pays par des procédés qui ont eu sur l'avenir des peuples des conséquences moins lourdes que celles de la Révolution française. La disparition du régime seigneurial a eu tant d'avantages pour les producteurs que ceux-ci out pu, sans gêne, payer leur libération. Si donc le rapprochement proposé par Marx était valable, on devrait conclure, par voie d'analogie, que le passage de l'économie capitaliste à une économie d'ordre plus élevé devrait permettre de racheter les entreprises actuelles et que, par suite, une catastrophe semblable à celle de la Révolution française constituerait une solution barbare.

En 1847, Marx était beaucoup trop dominé par ses passions révolutionnaires pour songer à de telles objections. En 1859, il ne s'est plus occupé de la Révolution française, mais uniquement de la révolution prolétarienne future ; il en a parlé en s'inspirant des tableaux du Manifeste communiste; mais il a donné à sa thèse une forme si abstraite qu'il n'a pas été arrêté par les difficultés qu'aurait pu soulever une analyse portant sur des détails concrets ; il a complété son schéma par une phrase relative à la ruine des idéologies, qui ne correspond à rien de ce qu'on trouve dans les tableaux de 1847, mais qui rappelle, très brièvement, ce qu'il avait écrit sur la disparition des idéologies qui suivrait la révolution prolétarienne. Le schéma ne se rapporte certainement pas à l'histoire, comme on pourrait croire, tout d'abord ; mais à des hypothèses sur l'avenir.

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Le Manifeste communiste avait eu pour objet principal de fournir aux socialistes des armes propres à combattre les défenseurs de la bourgeoisie. Le schéma révolutionnaire de 1859 indique dans quelle voie Marx jugeait désormais utile de s'engager pour trouver de bons arguments contre le régime capitaliste. Immédiatement après, il indique dans quelles voies il lui parait mauvais d'entrer ; il avertit les socialistes (toujours trop pressés de disputer sur le terrain idéologique) qu'il ne faut pas juger (beirtheilen) une époque troublée en partant des théories que les acteurs du drame composent pour s'expliquer à eux-mêmes la lutte sociale ; on ne songe pas, en effet, à juger un individu d'après l'opinion qu'il a de lui-même ; ces théories doivent être, au contraire, expliquées par le conflit qui existe entre les forces productrices sociales et les rapports de production. Ainsi les socialistes devront s'en tenir aux arguments qui répondent aux indications du schéma.

Viennent ensuite trois principes sur lesquels il est très nécessaire d'appeler l'attention vigilante des personnes qui veulent complètement se rendre compte de ce document. Ces principes ne sont évidemment pas destinés à guider l'historien dans ses recherches ; leurs énoncés sont d'ailleurs tellement vagues qu'on a pu se demander parfois à quoi ils pourraient servir ; mais on leur accordera une grande importance si on les considère comme des conseils de prudence adressés aux révolutionnaires qui croient pouvoir forcer la marche des événements par une puissante volonté guidée par une imagination créatrice très riche. De pareilles règles ne peuvent être données que sous une forme assez souple, tant en raison de leurs origines, qu'en raison de la manière de les appliquer. Elles sont, en effet, fondées sur quelques faits seulement, interprétés par des gens d'un esprit particulièrement ingénieux. Pour être utilisées comme il convient, il faut que des hommes avisés sachent incliner l'enseignement du maître dans le sens de leur expérience personnelle. Rien ne ressemble donc moins à des lois que ces avertissements.

En lisant les trois textes suivants, il est impossible d'avoir de doutes sur leur nature :

1° « Une formation sociale ne disparaît jamais avant que ne se soient développées toutes les forces productives qu'elle est capable de contenir (für die sie weit genug ist) ;

2° « De nouveaux rapports de production d'un ordre plus élevé (neue hoehere Produktionsverhaeltnisse) ne viennent point prendre la place des anciens avant que leurs conditions matérielles d'existence (die materiellen Existenzbedingungen derselben) n'aient mûri dans le sein de l'ancienne société (im Schootz der alten Gesellschaft selbst ausgebrütet worden sind) ;

3° « L'humanité ne se pose jamais de problèmes (Aufgaben) qu'elle ne peut pas résoudre ; car, si l'on regarde les choses de près, on s'aperçoit qu'un problème éclôt (entspringt) seulement là où les conditions matérielles de sa solution (die materiellen Bedingungen ihrer Loesung) existent déjà (Note 9), ou sont, tout au moins, engagées dans le processus de leur devenir (im Process ihres Werdens begriffen sind) ».

Cette dernière règle est évidemment énoncée pour éloigner les socialistes de l'utopie; mais la restriction qu'elle renferme permet de se donner beaucoup de liberté ; s'il n'avait pas fait de restriction, Marx se serait condamné lui-même ; car, un peu plus bas, il pose le problème de l'antagonisme des classes et il en annonce la solution. « Les forces productives qui se développent dans le sein de la société bourgeoise, créent (schaffen) en même temps les conditions matérielles pour la solution de cet antagonisme.

L'examen critique de ces conseils achève de montrer que toute cette partie de la préface de 1859, qui commence au schéma révolutionnaire, ne doit pas être entendue comme un enseignement de méthodes historiques, mais comme un enseignement de méthodes de polémique recommandées aux socialistes.
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L'économie moderne présente un caractère qui a souvent paru paradoxal aux psychologues; elle comprend les activités les plus communes des hommes et cependant elle peut donner naissance à une science ayant l'allure d'une mécanique rationnelle. Il existe d'autres genres sociologiques qui semblent comporter, eux aussi, mais d'une manière moins complète et moins générale, une disparition de toute considération psychologique, en sorte qu'on pourrait comparer certaines genèses historiques à des genèses physiques.

Marx écrit, par exemple, dans le Capital

« La législation de fabrique, cette première réaction consciente et méthodique (erste bewusste und planmaessige Räckwirkung) de la société contre son propre organisme, tel que l'a fait le mouvement spontané de la production capitaliste (auf die naturwüchsige Gestalt ihres
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Produktionsprocesses) est un fruit aussi naturel (eben so sehr ein nothwendiges Produkt) de la grande industrie que les chemins de fer, les machines automates et le télégraphe électrique » (Note 10).

Ce texte est facile à comprendre. Les hommes qui avaient amené le parlement anglais à voter des lois limitant la durée du travail dans les usines avaient agi sous l'influence des mobiles les plus divers ; il est facile de reconnaître, en suivant dans le Capital l'histoire de cette législation, que le parlement n'avait pas été décidé par les raisons d'intérêt général que des savants firent valoir pour justifier les réformes accomplies, au temps où leurs résultats apparurent à tout le monde comme bienfaisants (Note 11). Quand on cherche à démêler l'imbroglio si compliqué de cette genèse législative, on
s'aperçoit bien vite qu'on perd sa peine en s'arrêtant aux détails; autant vaudrait essayer de comprendre le pro grès de l'industrie moderne en étudiant les biographies des inventeurs auxquels sont dus les innombrables machines qu'elle emploie. Les activités sont à ce point enchevêtrées que dans le résultat on n'a plus intérêt à discerner les volontés individuelles.

On peut donc dire de l'économie moderne, (et d'un assez grand nombre de phénomènes sociaux que les mouvements y sont aveugles, inconscients ou quasi-matériels ; nous -venons de voir que Marx les nomme spontanés, naturels ou nécessaires ; sa terminologie m'a paru, depuis longtemps, propre à engendrer des équivoques.

a) Lorsqu'on étudie l'histoire d'un mouvement sensiblement aveugle, il n'y a pas d'inconvénient à le comparer aux changements dont traitent les sciences naturelles ; mais il en est tout autrement. lorsqu'on parle de ce mouvement d'une manière générale, en le considérant à la fois dans le passé et dans l'avenir. Dans le premier cas, la terminologie marxiste est inutile, car elle n'ajoute rien à nos connaissances; dans le second, elle nous induit sophistiquement à croire que nous pouvons prévoir l'avenir, par analogie avec le passé, comme s'il y avait une loi> physique imposant au mouvement une même allure dans tous les temps ; des hypothèses qui ont une vraisemblance parfois assez médiocre, peuvent être ainsi transformées en théorèmes infaillibles.

Les contemporains de Marx, en observant comment s'était produit le passage de la petite production à une gigantesque industrie, pouvaient ne pas trouver d'inconvénient à laisser qualifier ce mouvement de spontané, de naturel ou de nécessaire, au lieu de le qualifier d'aveugle, d'inconscient ou de quasi-matériel. Mais si nous nous reportons au schéma révolutionnaire que Marx a tracé dans l'avant-dernier chapitre du tome premier du Capital, nous reconnaissons bien vite les inconvénients de la terminologie marxiste. Des chefs d'industrie sont, dit-il, continuellement supprimés par la concurrence des potentats du, capital, dont le nombre ne cesse de décroître ; la misère des travailleurs s’accroît ; le monde marche à une catastrophe ; la disparition des moyens entrepreneurs « s'accomplit par le jeu des lois immanentes de la production capitaliste » ; et « la production capitaliste engendre, elle-même, sa propre négation avec la fatalité qui préside aux métamorphoses de la nature (erzeugt mit der Nothwen digkeit eines Naturprocesses ihre eigne Negation). » On ne parlerait pas avec plus d'assurance de résultats des calculs astronomiques.

Cette sophistique a eu de grandes conséquences dans la propagande socialiste, car les révolutionnaires ont pu, grâce à elle, faire prendre pour des vérités certaines des vues très problématiques sur l'avenir ; les chefs du Parti obtinrent ainsi la confiance absolue de leurs adhérents ; on comprend qu'ils désirent maintenir des équivoques qui sont si favorables à leurs intérêts; mais les intérêts de l'histoire ne sont pas les mêmes que ceux de la social-démocratie et on doit repousser énergiquement, des études historiques, la terminologie marxiste de la nécessité.

b) Bien que Marx ait toujours parlé avec le plus grand mépris des sociologues idéalistes, son langage ressemble souvent, d'une manière étrange, à celui d'un homme qui attribuerait à l'histoire la mission d'exécuter des décrets de la raison. Nous avons vu, dans le tableau de la Révolution française, que les chaînes dans lesquelles la féodalité avait enserré la production, devaient être brisées et qu'elles furent brisées ; dans l'avant-dernier chapitre du premier volume du Capital, la catastrophe attendue est présentée comme la conclusion d'un mouvement de la dialectique hégélienne ; etc.

Marx nous a appris lui-même les, raisons qui lui faisaient adopter ce langage ; vers la fin de la préface écrite en 1873 pour la deuxième édition du Capital, on lit: « Le procédé d'exposition doit se distinguer formellement du procédé d'investigation (muss sich die Darstellungsweise formell von der Forschungsweise unterscheiden). À l'investigation de faire la matière sienne, dans tous ses détails, d'en analyser les diverses formes de développement et de découvrir leur lien intime. Une fois cette tâche accomplie, le mouvement réel peut être exposé dans son ensemble (kann die wirkliche Bewegung entsprechend dargestellt werden). Si l'on y réussit de sorte que la vie de la matière se réfléchisse dans sa reproduction idéale (Gelingt diess und spiegelt sich nun das Leben des Stoffs ideell wieder), ce mirage peut faire croire à une ,construction a priori (so mag es aussehn, als habe man es einer Konstruktion a priori zu thun) ».

Ainsi l'idéalisme n'était pour Marx qu'un artifice de rhétorique, permettant d'employer des images qui donnent du mouvement une impression particulièrement claire. Les disciples socialistes de Marx n'avaient pas, en général, un esprit critique quelque peu exercé ; entendant affirmer que le mouvement social est nécessaire et trouvant ce mouvement décrit dans un langage tout semblable à celui qu'emploient les professeurs de physique, ils ont cru que les formules étaient rigoureusement adéquates à une réalité scientifique.

Dans l'enseignement de la physique, l'usage le plus répandu est d'exposer d'abord les théories ; on fait ensuite des expériences pour montrer aux élèves comment la théorie coïncide avec les phénomènes ; niais les élèves ne regardent point ces expériences comme une démonstration de la théorie ; elles ne sont, à leurs yeux, que l'application des vérités que possède la science. Les Américains emploient souvent avec succès un procédé pédagogique tout à fait opposé ; ils ne cherchent pas à exposer les résultats d'investigations, mais à mettre les étudiants sur la voix de la redécouverte (Note 12) ; cette méthode convient fort bien à des gens auxquels on veut inspirer cet esprit d'inquiétude perpétuelle qui prend un car-ictère de tourment chez les grands inventeurs. Chez nous, au contraire, on veut inspirer à l'étudiant
une confiance parfaite dans la science constituée ; l'expérience prouve que notre méthode exerce une si grande fascination sur l'esprit qu'elle dépasse parfois le but, allant jusqu'à engendrer une véritable superstition.

Les chefs de la social-démocratie, se sont trouvés fort bien des superstitions qu’entretenait chez leurs adhérents le langage idéaliste employé par Marx et encore exagéré par ses successeurs ; les socialistes ont cru qu'ils étaient en possession d'une sorte d'astronomie historique, découverte pour eux par des génies extraordinaires ; le Parti a profité du prestige énorme dont a joui la science jusqu'à ces derniers temps dans toutes les classes et qui n'a point été encore diminué dans le monde de l'enseignement primaire. Il est tout naturel que les Intellectuels socialistes aient du goût pour des sophismes qui, en écartant tout doute de l'esprit de leur,-, auditeurs naïfs, les livre sans défense à leur autorité ; mais le véritable historien doit redouter la terminologie marxiste qui tend à fausser les caractères spécifiques de l'histoire.

c) Lorsque nous sommes convaincus qu'un genre de phénomènes appartient à un type de nécessité, nous sommes, du même coup, convaincus que ces phénomènes doivent être intelligibles, au moins pour leur partie principale. Tout le monde est d'accord sur le principe; mais peu de personnes ont réfléchi sur la manière de l'appliquer. Dans la deuxième préface du Capital, Marx dit que sa méthode est l'exact opposé de celle de Hegel. « Pour Hegel le mouvement de la pensée (Denkprocess), qu'il personnifie sous le nom d'Idée, est le démiurge de la réalité, laquelle n'est que la forme phénoménale de l'Idée (Demiurg des Wirklichen, das nur seine aeussere Erscheinung bildet). Pour moi, au contraire, le mouvement de la pensée n'est que la réflexion du mouvement réel, transporté et transposé dans le cerveau de l'homme (Bei mir ist ungekehrt das Ideelle nichts andres als das im Menschenkopf umgesetzte und übersetzte Materielle). » Il résulte de là évidemment que pour rendre intelligible un genre de nouvelle nécessité, il faut faire sur la raison un travail constructif qui l'amènera à s'adapter à ce nouveau genre.

Ce travail peut présenter parfois d'extrêmes difficultés. Les Grecs nous ont transmis un système merveilleux d'intelligibilité, qui a fait ses preuves dans les sciences physiques, parce que la raison a été adaptée par les Grecs au mouvement de choses invariables, mues suivant des lois éternelles. Depuis que les biologistes ont accepté l'hypothèse évolutionniste, les philosophes ont fait les plus grands efforts pour adapter la raison à un système de variation des espèces ils n'ont pas encore réussi ; Bergson est le seul qui soit parvenu à quelques résultats, grâce à une audace qui a étonné plus d'un de nos contemporains.

Jusqu'au jour où le syndicalisme révolutionnaire a pris un notable développement, les socialistes n'ont pas trouvé dans le monde une réalité sur laquelle ils pussent essayer d'adapter la raison ; et cependant ils voulaient établir l'intelligibilité d'un mouvement historique nécessaire aboutissant à la catastrophe du capitalisme ; ils ont résolu cette question, presque tous, de la manière la plus grossière. Ils ont cru que l'intelligibilité de la révolution était suffisamment démontrée par des arguments démontrant l'absurdité du régime capitaliste et ils ont construit ces arguments en empruntant sophistiquement leurs prémisses à l'idéologie bourgeoise ; ils ont ainsi établi qu'ils ne comprenaient rien aux principes de la philosophie.

Dans le Manifeste communiste, Marx lui-même ne s'était pas privé d'employer ces sophismes ; dans la préface de 1859, il les a implicitement condamnés; mais il a cru ne devoir les condamner qu'en termes discrets, de manière à ne pas empêcher les propagandistes de les utiliser pour le plus grand profit du Parti. Nous avons là un des exemples de cette duplicité que sa situation d'agitateur populaire a, plus d'une fois, imposée à Marx (Note 13).

Nous trouvons sous la plume d'Engels lui-même un aveu curieux de cette duplicité qui a fini par conduire les social-démocrates à faire tomber, trop souvent, les doctrines marxistes au rang de hâbleries démocratiques. Dans la préface qu'il écrivit en 1884 pour la traduction allemande de la Misère de la philosophie, il affirme que jamais Marx n'avait fondé ses idées socialistes sur la considération d'une injustice que présenterait le régime du profit; il les fondait seulement, suivant Engels, sur « la ruine nécessaire qui se consomme sous nos yeux tous les jours de plus en plus, du mode de production capitaliste (Note 14) . Mais à deux pages plus bas, Engels ne trouve pas mauvais qu'on trouble « les bons sentiments du brave bourgeois » en lui expliquant une théorie de la plus-value d'après laquelle le profit semble résulter d'une violation des principes de justice bourgeois, principes que la société mettrait continuellement de côté (Note 15).
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On a maintes fois présenté le matérialisme historique comme étant un déterminisme économique, c'est-à-dire une doctrine suivant laquelle toute explication vraiment approfondie d'une question historique quelconque devrait être trouvée dans des causes à découvrir dans l'économie. Si les écrivains qui ont proposé cette idée saugrenue, avaient eu la moindre connaissance des origines hégéliennes de la pensée de Marx, ils n'auraient jamais songé à énoncer les bêtises qu'ils ont enseignées avec aplomb à ce sujet. Une pareille manière de concevoir les relations qui existent entre l'économie d'une part et d'autre part le droit, les institutions Politiques, l'art, la religion, la philosophie, est, en effet. aussi peu hégélienne que Possible ; le moment inférieur de l'économie ne saurait tenir sous sa dépendance les moments qui sont élevés au-dessus de lui ; autant voudrait prétendre que les causes physico-chimiques déterminent seules les phénomènes de la vie.

Ce que Marx appelle infrastructure économique est le systèmes des besoins que Hegel avait placé à la base de la société civile. Dans l'économie générale du pays, le philosophe distinguait des états (staende) « qui reposent chacun sur une base de subsistance spéciale (Subsistenzbasis) et qui, par suite, ont des formes de travail, des besoins et des moyens pour les satisfaire, des fins et des intérêts, ainsi qu'une éducation spirituelle qui sont en harmonie » avec cette base de subsistance (Note 16). On reconnaît dans cet énoncé le principe de la division en classes que Marx adoptera pour procéder à l'étude de tout mouvement historique ; à l'époque de Hegel les Allemands étaient si complètement passifs, qu'on devait considérer les classes comme des groupes obtenus par l'addition de grandeurs de même nom ; il n'existait pas encore de conscience d'une solidarité de classe (Note 17).

Hegel croit que la division en trois états est déterminée « suivant les moments de la notion » ; il est ici, comme cela lui arrive si souvent, victime d'une illusion ; il prend pour absolu ce qui n'est qu'une production historique ; ses trois états correspondent à la vie économique de la vieille Allemagne, qui ne connaissait pas encore l'industrie capitaliste. L'état agricole vit d'une manière patriarcale, se contente de ce que Dieu lui envoie et n'aspire point à la richesse ; - l'état de la réflexion ou des affaires (qui comprend l'ouvrier, le fabricant et le commerçant) utilise les produits de la nature ; les individus qui le composent, acquièrent un fort sentiment de leur valeur personnelle ; - l'état pensant est entretenu par la société, pour travailler dans l'intérêt général.

Marx s'affranchit de cette théorie et considère la division en classes d'une manière purement historique : en 1851 il distinguait en Allemagne, cinq classes : noblesse féodale, bourgeoisie capitaliste, petite bourgeoisie, pro
létariat industriel et monde agricole qui lui-même comprenait quatre fractions : grands et moyens paysans, petits propriétaires libres, propriétaires soumis à des redevances d'origine féodale, travailleurs agricoles (Note 18). Aujourd'hui une étude sociale de l'Allemagne devrait être faite sur d'autres bases.

Le plus souvent on a réduit de la manière la plus abusive le nombre des considérations qui doivent entrer dans la connaissance de l'économie poursuivie suivant les méthodes marxistes. La préface de 1859 ne parle que du développement des forces productives ; mais nous savons déjà que cette préface est très pauvre en enseignements utilisables pour l'historien : le mot de classe n'y figure pas et cependant nul ne songerait à parler de la situation d'une nation, en suivant les idées de Marx, sans s'occuper tout d'abord des classes.

Une phrase du Capital a été souvent citée de façon à dénaturer la pensée de Marx sur cette question : « Les instruments du travail sont les gradimètres du développement du travailleur et les exposants des rapports sociaux dans lesquels il travaille »; quelques commentateurs
ont cru pouvoir conclure de cette formule que la psychologie humaine et les institutions sont déterminées par l'état de la technique industrielle. Il est toujours très dangereux d'isoler un texte de Marx ; nous allons reproduire et analyser le contexte et on verra que l'auteur n'avait nullement en vue la théorie simpliste qu'on lui a prêtée.

« Les débris des anciens moyens de travail ont pour l'étude (Beurtheilung) de formes économiques des sociétés (oekonomischer Gesellschaftsformationen) disparues, la même importance (Wichtigkeit) que la structure des os fossibles pour la connaissance (Erkenntniss) de l'organisation des races éteintes (Note 19). Ce qui distingue (unterscheidet) une époque économique d'une autre, c'est moins ce qu'on fabrique (Note 20) que la manière de fabriquer, les moyens de travail par lesquels on fabrique (wie, mit
elchen Arbeitsmitteln qenïacht wird). Les instruments du travail sont les gradimètes du développement du travailleur (Gradmesser der Entwicklung der menchlichen Arbeitskraft) et les exposants (Anzeiger) des rapports sociaux dans lesquels il travaille. » Marx donne ensuite le conseil d'attacher plus de prix comme caractères (Charaktermerkmale) spécifiques d'une époque aux appareils mécaniques, qu'aux récipients ; c'est seulement de nos jours que la chimie a donné un rôle important aux vases. Dans une note, il fait observer que les naturalistes ont classé les époques préhistoriques « d'après leur matériel J'armes et d'outils » ; il s'agirait d'étendre cette méthode à toute l'archéologie (Note 21).

La formule dont il a été question plus haut, perd tout caractère paradoxal quand on la replace dans cet ensemble. Marx a en vue la constitution d'un musée archéologique social ; il se demande comment on y constituera une classification satisfaisante ; il ne dit pas que les instruments déterminent la psychologie du travailleur, mais qu'ils permettent de mesurer ce qu'on petit tirer de la force des travailleurs
conseille de donner à chaque salle du musée un nom correspondant à l'avancement de la technique.

Tout cela est assez clair. Bien plus importante est une note célèbre dans laquelle Marx se réfère à cette belle pensée de Vico : que l'histoire de l'homme nous est plus accessible que la connaissance de la nature, parce que cette histoire est faite par nous. Il ajoute : « La technologie met à nu le mode d'action (enthüllt das aktive Verhalten) de l'homme vis-à-vis de la nature, le procès de production de la vie matérielle et par conséquent l'origine des rapports sociaux et des idées ou conceptions intellectuelles qui en découlent (den unmittelbaren Produktionsprocess seines Lebens, damit auch seiner gesellschaftlichen Lebensverhaeltnisse und der ihnen entquellenden geistigen Vorstellungen). » Il dit que cette étude peut être même utile pour l'histoire des religions (Note 22). Le texte allemand n'a pas tout à fait le même aspect que la traduction française ; celle-ci semble, un peu trop, par l'emploi du mot « origine », faire dépendre toute l'histoire des moyens de travail.

En réalité, Marx ne dit ici rien de plus que ce qu'il avait dit dans une note de la page que nous venons d'examiner plus haut. Il s'y plaignait de ce que les historiens ignorassent « la production matérielle, base de toute vie sociale et par conséquent de toute histoire réelle (Entwicklung der materiellen Produktion, also die Grundlage alles gesellschaftlichen Lebens und daher aller wirklichen Geschichte) » (Note 23). Dans les deux textes, Marx déclare nécessaire de suivre les progrès de la technique, mais il ne prétend point que cette connaissance soit suffisante pour se représenter une économie passée.

Que l'économie soit beaucoup plus complexe que ne le disent ceux qui veulent tout réduire à la connaissance des seules forces productives, c'est ce qui résulte d'un passage que l'on cite assez rarement : « Abstraction faite du mode social de production (Von der mehr oder minder entwickelten Gestalt der gesellschaftlichen Produktion abgesehn) (Note 24), la productivité du travail dépend des conditions naturelles au milieu desquelles il s'accomplit. Ces conditions peuvent toutes se ramener : soit à la nature de l'homme lui-même, à sa race (Note 25), etc., soit à la nature qui l'entoure. Les conditions naturelles externes se décomposent, au point de vue économique, en deux grandes classes : richesse naturelle en moyens de subsistance (natürlichen Reichthum an Lebensmitteln), c'est-à-dire fertilité du sol, eaux poissonneuses, etc. ; richesse naturelle en moyens de travail, tels que chutes d'eau vive, rivières navigables, bois, métaux, charbon et ainsi de suite » (Note 26).

Je crois que l'on peut conclure de toute cette discussion que l'infrastructure économique que Marx considère, est une économie complète, concrète et, au meilleur sens du mot, une économie vivante (
Note 27).
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Ceci posé, je crois qu'on peut formuler le matérialisme historique de la manière suivante : Ne jamais raisonner sur le droit, les institutions politiques, les idéologies de l'art, de la religion ou de la philosophie, sans se représenter, dans toute sa réalité, la vie économique du peuple considéré, avec la division historique en classes, avec le développement des procédés techniques et avec les conditions naturelles de la productivité. Ce rapprochement, ainsi établi entre l'infrastructure d'une société et sa superstructure, jette une vive lumière sur les choses que renferme celle-ci et conduit souvent sur la voie qui permet de surprendre leur histoire (Note 28). Dans chaque genre de questions, chaque historien devra développer sa propre ingéniosité, en vue de montrer comment se relient entre elles, en un temps donné, les parties les plus intéressantes de l'édifice social : aucune formule générale ne saurait être établie pour guider dans de pareilles recherches.

On a maintes fois regretté que le nom donné à cette philosophie fût de nature à égarer les esprits qui s'arrêtent aux mots ; au sens commun du terme, il n'y a point de matérialisme dans le système de Marx (Note 29) ; mais nous savons que par matérialisme il entendait ce qui est susceptible d'être défini scientifiquement, ce qui possède la précision d'une connaissance naturelle (Note 30). En prescrivant de partir de l'économie pour raisonner sur la superstructure, Marx avait la conviction qu'on obtiendrait ainsi des classifications autrement satisfaisantes que celles de Hegel (Note 31), qui distinguait les grandes périodes de l'histoire par des attitudes de l'esprit. Engels traitera, non sans quelque raison, de « verbiage » la théorie que Hegel donnait de l'histoire grecque considérée comme « élaboration des configurations de la beauté personnelle » (Note 32).

La préface de 1859 énumère les genres qui doivent être mis en relations avec l'économie ; il est nécessaire de s'en tenir à cette énumération, comme je l'ai fait dans la formule que j'ai donnée plus haut du matérialisme historique ; c'est donc bien à tort que des marxistes trop zélés ont essayé de faire entrer la morale dans ce système. Antonio Labriola a été fort embarrassé pour savoir quelle place il lui assignerait : tantôt il parle des « rapports régulatifs du droit et de la morale », comme si celle-ci était, comme le droit, en contact immédiat avec l'économie ; tantôt il semble la tenir aussi éloignée de l'infrastructure que l'art et la religion (Note 33).

La lacune que présente la philosophie historique de Marx est évidemment très grave ; il ne servirait à rien de chercher à se tromper sur l'existence de cette lacune ; il faut chercher à l'expliquer. Marx n'a point parlé de la morale parce qu'il n'avait jamais étudié le rôle historique de la famille (Note 34).

Après la mort de son ami, Engels a publié un livre dans lequel il a décrit de très anciennes relations sexuelles que Lewis Morgan croyait avoir découvertes ; il a dit que pour compléter le matérialisme historique, il faut non seulement considérer la production industrielle, mais aussi la reproduction de l'espèce ; mais il estimait que ce complément n'avait de grande importance que pour les temps primitifs (Note 35). Engels s'est totalement mépris sur la question qu'il traitait : les thèses de Lewis Morgan sont fort contestables (Note 36) ; mais fussent-elles vraies, elles seraient absolument inutiles ; en effet, ce n'est point chez des peuples sauvages qu'il faut aller étudier la famille pour comprendre sa valeur historique ; chez de tels peuples toute la vie est trop embourbée dans la fange de la magie pour que les institutions et les idéologies puissent apparaître avec leurs véritables caractères.

GEORGES SOREL.

Notes

(Note 1) La préface de 1859 a été écrite sous la forme la plus abstraite ; c'est pourquoi le terme classe ne s'y rencontre point (Retour à l'appel de note 1)
(
Note 2) En 1875, dans sa lettre sur le programme de Gotha, Marx s'est montré moins discret ; mais on peut se demander s'il a pris bien au sérieux le progrès vers le communisme absolu qu'il décrit. (Retour à l'appel de note 2)
(
Note 3) Chaque fois que l'on se trouve en présence d'un texte important de Marx, il est fort utile de mettre sous les yeux du lecteur une partie du texte allemand, non seulement parce que la terminologie de Marx est très particulière et que les traductions peuvent, en conséquence, laisser des doutes dans l'esprit, mais encore parce que sa langue est très souvent imagée et que les images sont toujours d'une interprétation imparfaite. (Retour à l'appel de note 3)
(
Note 4) On remarquera que l'expression : auf einer gewissen Stufe der Entwicklung, se retrouve dans la préface de 1859. (Retour à l'appel de note 4)
(
Note 5) Ici se trouve une description des crises de surproduction. (Retour à l'appel de note 5)
(
Note 6) Le contexte montre qu'il ne s'agit pas d'armes matérielles, comme l'ont cru plusieurs auteurs, mais d'armes spirituelles. (Retour à l'appel de note 6)
(
Note 7) Marx admettra, dans le Capital, que la période actuelle des crises est de dix à onze ans (tome I, trad. franç., p. 280, col. 1). (Retour à l'appel de note 7)
(
Note 8) Ce caractère tient à ce que le droit civil prend son origine dans l'économie rurale. (Retour à l'appel de note 8)
(
Note 9) Il convient de rapprocher de cette formule une phrase qu'on lit dans le Capital. Marx dit que la nécessité d'un médium général des échanges est d'autant plus vivement sentie que ceux-ci de viennent plus nombreux et plus variés ; et il ajoute : « Le problème éclôt simultanément avec les moyens de le résoudre (Die Aufgabe enstpringt mit den Mitteln ihrer Loesung). » - Marx, loc. cit., p. 36, col. 1 ; texte allemand, 4e édition, p. 54. (Retour à l'appel de note 9)
(
Note 10) Marx, loc. cité, p. 108, col. 1, texte allemand, p. 446. (Retour à l'appel de note 10)
(
Note 11) Cela se produisit, d'après Marx, après 1860. « La renaissance physique et morale des travailleurs frappa les yeux des moins clairvoyants... Les pharisiens de l'économie politique se mirent à proclamer que la découverte nouvelle et caractéristique de leur science était d'avoir reconnu la nécessité d'une limitation légale de la journée de travail » (loc. cit., p. 127, col. 2). Une note nous apprend que Marx fait ici allusion à Newmarch, le continuateur de Tooke. (Retour à l'appel de note 11)
(
Note 12) Gustave Le Bon, Psychologie de l'éducation, 13e édition, p. 53. (Retour à l'appel de note 12)
(
Note 13) Marx et Engels n'ont jamais osé blâmer publiquement les publicistes social-démocrates qui déshonoraient la doctrine du matérialisme historique par des applications ridicules ; c'est seulement après la mort d'Engels qu'on a imprimé quatre lettres dans lesquelles il recommandait plus de prudence. Seligman cite quelques fragments de deux d'entre elles (pp. 148-150). On trouve dans le Devenir social, mars 1897, la traduction de trois de ces lettres. (Retour à l'appel de note 13)
(
Note 14) Marx, Misère de la philosophie, édition de 1896, p. 12. (Retour à l'appel de note 14)
(
Note 15) Marx, op. cit., p. 14. (Retour à l'appel de note 15)
(
Note 16) Hegel, Philosophie de l'esprit, trad. franç. tome II, p. 351. (Retour à l'appel de note 16)
(
Note 17) Cf. Marx, La lutte des classes en France. Le XVIII brumaire de Louis Bonaparte, trad. Rémy, pp. 346-347. ((Retour à l'appel de note 17)
Note 18) Marx, L'Allemagne en 1848, trad. Rémy, pp. 5-15. (Retour à l'appel de note 18)
(
Note 19) En expliquant dans le premier cas Beurtheilung et dans le second Erkenntniss, Marx a voulu faire entendre que l'archéologue est moins bien armé que le géologue. (Retour à l'appel de note 19)
(
Note 20) Marx dit, dans une note, que « de toutes les marchandises, les marchandises de luxe proprement dites sont les plus insignifiantes pour ce qui concerne la comparaison technologique des différentes époques de production ». (Retour à l'appel de note 20)
(
Note 21) Marx, Capital, loc. cit., p. 77, col. 2 ; texte allemand, pp. 142-143. (Retour à l'appel de note 21)
(
Note 22) Marx, Capital, loc. cit., p. 162, col. 1 ; texte allemand, p. 336. - Seligman reproduit ce fragment aux pages 48-49, mais d'après l'édition anglaise. (Retour à l'appel de note 22)
(
Note 23) Marx, loc. cit., p. 77, col. 2 ; texte allemand, p. 143. (
(Retour à l'appel de note 23)
Note 24) Il s'agit évidemment ici de l'atelier. (
(Retour à l'appel de note 24)
Note 25) Marx attachait une sérieuse importance à la race par exemple, il dit que « les Slaves, surtout les Slaves occidentaux, sont une race essentiellement agricole » ; les Allemands conquièrent les pays slaves en y transportant l'industrie; le commerce et l'usure y sont le monopole de Juifs germanisés (L'Allemagne en 1848, trad. franç., pp. 82-83). (
(Retour à l'appel de note 25)
Note 26) Marx, Capital, loc. cit., p. 220, col. 2; texte allemand, p. 476. (
(Retour à l'appel de note 26)
Note 27) Seligman cite, aux pages 50-51 de son livre, un passage important qui confirme mon appréciation et qu'on trouve dans la traduction française du Capital, tome III, 2e partie, pp. 387-388. (
(Retour à l'appel de note 27)
Note 28) Benedetto Croce a défini le matérialisme historique comme je le fais: « Diriger notre attention sur l'infrastructure économique de la société, afin de mieux comprendre ses configurations et leurs changements » (Matérialisme historique et économie marxiste, trad. franç., p. 128). (Retour à l'appel de note 28)
(
Note 29) Benedetto Croce, op. cit., pp. 11-12. (
(Retour à l'appel de note 29)
Note 30) Marx, Capital, tome I, p. 162, col. 1, note. (
(Retour à l'appel de note 30)
Note 31) Dans la préface de 1859 Marx dit qu'il faut bien séparer la superstructure et les conditions de la production, dont les bouleversements peuvent être constatés comme des phénomènes de la nature. (
(Retour à l'appel de note 31)
Note 32) Engels, Religion, philosophie, socialisme, trad. franç. p. 216. (
(Retour à l'appel de note 32)
Note 33) Antonio Labriola, Essais sur la conception matérialiste de l'histoire, trad. franç., 1re édition, p. 239 et p. 242. Parmi les corrections malencontreuses que cet ingénieux écrivain a fait subir à la doctrine de Marx, il faut noter la substitution de la science à la philosophie. (Retour à l'appel de note 33)
(
Note 34) J'ai indiqué cette raison dans les Sozialistische Monatshefte de septembre 1898, pp. 431-432. - Cf. ce que dit Seligman sur un livre de Sutherland relatif aux origines de l'instinct moral, pp. 128-129. (
(Retour à l'appel de note 34)
Note 35) Engels, Origine de la famille, de la propriété privée et de l'État, trad. franç., pp. III-IV. (Retour à l'appel de note 35)
(
Note 36) Le professeur Flach a longuement combattu les idées de, Lewis Morgan dans ses cours du Collège de France. - Cf. Benedetto Croce, op. cit., p. 113. (Retour à l'appel de note 36)

Retour au texte de l'auteur: Edwin R.-A. Seligman Dernière mise à jour de cette page le Jeudi 24 mars 2005 09:18
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue.
 
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