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Collection « Les auteur(e)s classiques »

Chine. La grande statuaire, et Les origines de la statuaire en Chine, (1995)
Préface


Une édition électronique sera réalisée à partir du texte de Victor SEGALEN   (1878-1919), Chine. La grande statuaire, et Les origines de la statuaire en Chine, *. Collections Bouquins, Editions Robert Laffont, Paris, 1995, 121 et 24 pages. Une édition réalisée par Pierre Palpant, bénévole, Paris.

Préface

C18. — Victor SEGALEN  : Chine. La grande statuaire. —
Les origines de la statuaire en Chine.

 La matière de ce livre est la pierre chinoise considérée dans ses formes statuaires ; c’est l’expression originale de la Chine dans le solide et le volumineux. Cette matière, la plus pesante, et encombrante, la plus visible, par une anomalie dont il est peu d’exemples dans l’histoire des arts, se trouve avoir été jusqu’ici la moins vue, tenir la moindre place dans les répertoires déjà copieux des arts — impondérables ou plastiques — du grand pays dont j’ai fait mon objet.

Voici deux mille ans au moins que les Romains recherchaient les beaux tissus de la Sérique, ou pays de la soie, et cinq cents années que les Persans, maîtres de la faïence connaissaient la maîtrise des Chinois en porcelaine ; plus récemment, et par les missionnaires, on commençait à entrevoir les poètes chinois, à soupçonner l’art si délicat du caractère ; de nos jours enfin on connaît leurs laques, leurs bronzes, leur inimitable, décorative et expressive peinture. Dans chacun de ces arts (où tant de choses encore demeurent inexprimées) on soupçonnait des progressions et des déclins, les origines, l’archaïsme, l’apogée, la décadence, — bref l’arabesque générale.

Par contre, les puissants monuments de la pierre sculptée dans la pure Chine antique étaient, pour la plupart, demeurés ignorés des chercheurs européens, — inconnus, ou pis encore méconnus de leurs compatriotes. Si bien que ce livre qui en traite, pour la première fois exclusivement, peut sembler un peu tard venu dans la série totale.

Les raisons en sont multiples. La Chine est vaste. Même restreinte à ses « dix-huit provinces », même privée de ses tributaires sauvages Mandchous, Mongols et Tibétains, la Chine est vaste. Elle est égale, dans son territoire classique, à quatre fois la France d’aujourd’hui. Et, sous le jour de l’expertise archéologique entendue telle qu’ici, inexplorée. Or, la plupart des monuments dont il s’agit sont peu mobiles : monolithes de trois à dix et douze pieds de haut, fixés à un socle qui les fiche dans la terre. Les gens qui les ont taillés et placés là ne sont plus. Et nous ne sommes plus nous-mêmes au temps où les chimères, licornes ou lions de dix milliers de poids, halés sur des rouleaux de pierre et approchant de l’emplacement définitif — le plus souvent sépulture princière — se mettaient à flairer le vent, s’ébrouaient par miracle et bondissaient sur le lieu réservé... comme il arriva — racontent les Textes — sous le règne de Wou‑ti des Leang, à Nankin, voici près de quinze cents années...

Ceux qui restent demeurent loin. Ils habitent des provinces non littorales que le rail n’a pas encore insultées, des domaines cartographiés seulement à la chinoise, où le fleuve et la route d’autrefois conduisent. Et pourtant, beaucoup de ces monuments étaient dignes de vrais pèleri-nages, si un hasard géographique malencontreux n’avait placé précisément — comme un piège pour étranger — près de la côte, les plus déplorables produits de cet art, les poncifs des basses époques : ce bétail bovin, humain, félin, éléphantesque et camélidé trop connu, voire même célèbre dans les récits de voyageurs sous le nom de « Statues des Tombeaux des Ming » de Pékin ou Nankin.

Comme ces statues étaient à portée d’excursion, on s’en tint là. Comme elles étaient laides, on n’eut point la ferveur d’en chercher d’autres. Comme elles étaient lourdes (et qu’on tenait à les décrire) on les déclara imposantes... Comme elles avaient cinq cents ans d’âge garanti, on les chargea de toutes les vertus antiques. C’est ainsi que les produits d’une longue décadence furent tenus, faute de mieux, pour les témoins de la plus grande époque ; et sans chercher si d’autres statues, en d’autres lieux, n’attestaient pas un tout autre génie, on conclut que tel était le « style » de la pierre sculptée à travers le temps et l’espace chinois.

 Voilà la faute précisée au début de cette étude.

Ni en théorie, ni en fait, les érudits chinois ne semblent avoir eu, dans son ensemble, souci de l’art puissant et authentique du bloc taillé dans ses trois dimensions. Alors que les documents qui traitent des autres arts sont innombrables et bien faits, en revanche, les répertoires qui traitent de la pierre — rarement considérée seule, le plus souvent sous la rubrique « Pierres et métaux » — s’occupent surtout d’épigraphie. Ce sont des « Corpus » d’inscriptions. S’ils reproduisent par hasard la sculpture dans l’ouvrage qui accompagne l’inscription, c’est, semble-t-il, par scrupule documentaire, mais certainement point par souci d’art sculptural. Le volume, figuré au pinceau, se réduit à une ligne habile en ses deux dimensions, impuissante ou négligente à évoquer la troisième. En outre, ces répertoires n’indiquent qu’assez peu les monuments qui existent. Beaucoup de ceux qu’ils signalent ont disparu. Et s’il y a cent textes pour nous dire des millions de noms d’érudits, peintres et calli-graphes, on ne peut guère citer dans la Chine véritablement antique qu’un seul nom de sculpteur en ronde bosse, authentique, — un seul nom de statuaire digne de ce titre. Encore doit-on ajouter que son œuvre est perdue.

Voilà donc le manque, le vide. Voilà l’erreur : le faux point de départ chinois. Après l’erreur vint la fausse route européenne. Celle-ci plus grave, plus déplorable, et qui se prolonge encore ; je veux parler de l’hé-résie bouddhique. Quand on crut soupçonner que les Ming de Pékin et d’ailleurs ne représentaient que de loin la splendeur ignorée d’autrefois, ne gardaient qu’assez peu de la beauté ancienne, — les amoureux de la « Chine à tout prix » se prosternèrent devant les statues équivoques que l’on venait tout juste de découvrir et que j’étudierai, au chapitre sept de ce livre pour les rejeter. Aussitôt, les trafiquants se mirent à exploiter. Elles avaient pour elles une antiquité plus haute, et le bonheur d’être le reflet des époques plus grandes. Mais, étrangères, venues de bien loin — et par quelles routes détournées ! — on les crut chinoises. On attribua à ces produits de l’apostolat hindou une valeur autochtone. Comme, pour la première fois, elles représentaient l’homme dans la pierre, on regarda surtout ce qui est l’apanage de l’homme : le visage. On leur fut reconnaissant d’introduire dans l’« art chinois » la face humaine. Mais ces faces de bouddhas inexpressives par nature et par dogme, ne pouvant les dire belles dans la matière, on leur donna la beauté de l’esprit : on les doua de « spiritualité ». Ce fut l’extase. Les marchands firent le reste.

 Le résultat est que, jusqu’en ce début du siècle, le champ d’étude était libre, et qu’il n’existait pas en langue européenne, encore moins en langue chinoise, un travail d’ensemble présentant la série authentique des statues vraies de ce pays.

Le premier historien important de la sculpture sur pierre, en Chine est le maître de la sinologie française : Édouard Chavannes. Je ne puis ici rappeler l’étendue de ses travaux ni le développement de sa pensée. Parti de la philosophie générale, il aboutit à la philosophie chinoise, puis à l’histoire de la Chine, et de précisions en précisions, à ce qui devait apporter les plus belles confirmations à cette histoire : aux recherches d’archéologie monumentaire. Ce sont elles qu’il faut résumer ici. C’est vraiment le portique à ce livre. Ce fut la leçon, l’enseignement, la voie ouverte.

Le premier, Édouard Chavannes — en l’absence d’un véritable traité chinois — supposa que, sous l’abondance d’allusions obscures ou erronées aux statues anciennes, décorant pour la plupart des tombeaux, allusions éparses dans les recueils immenses des « Chroniques provin­ciales », il y avait espoir de vérité, espoir de quelque trouvaille, et il eut le grand mérite d’y aller voir. Par là, il rompait avec les traditions séden­taires de ses prédécesseurs qui ne quittaient guère la lisière factice qu’on appelle « la Côte ». Sa première mission, en 1893, fut, il est vrai, limitée a des points déjà connus, déjà repérés au Honan et au Chantong où se trouvent les fameuses « Chambrettes funéraires ». Il en publia une étude si complète que l’examen et l’utilisation des documents de pierre, non seulement épigraphiques, mais figurés, s’en trouvaient renouvelés, pleins de promesses...

Ces promesses furent amplement tenues par son second voyage. Il partit en 1907 de Pékin, accompagné d’un sinologue russe, plus attiré par les textes, par la langue et la poésie chinoise : J. X. Alexeieff. Ils revirent tous deux les « chambrettes » du Chantong, les piliers du Chantong et du Honan, et Chavannes en donna cette fois une description raisonnée qui est définitive. Puis ils virent Yun‑kang et Long‑men, les deux grands sanc­tuaires bouddhiques, — et, là encore, rien de plus ne devra se faire avant longtemps dans la traduction des textes. Enfin ils se mirent en route pour le Chansi et le Chensi. C’étaient les provinces fondamentales de la Chine antique. C’est là que les découvertes s’accomplirent. — Pour la première fois on voyait, décrites et confrontées, des statues incomparablement plus anciennes que les statues des Tombeaux des Ming de la Côte : celles des Song au Honan, remontant au Xe siècle, celles des T’ang au Chensi (VIIIe siècle) situées aux environs de l’ancienne capitale Tch’ang‑ngan. Du même coup, c’était toute l’histoire de la sculpture en ronde‑bosse qui s’ou­vrait pour la Chine ancienne. Le champ d’étude ne se bornait plus, avec les Ming de Nankin ou de Pékin, à cette ménagerie des XIVe et XVe siècles, mais remontait — avec combien plus d’ampleur — au IXe, VIIIe et même VIIe siècle de notre ère. Comme l’on pouvait s’y attendre, suivant une loi simple, et qui, dans chaque école, chaque style, se posera tout au long de ce livre en s’affermissant : les exemples les plus anciens d’un même style étaient toujours les plus beaux et suivaient la « Loi d’ascendante beauté ».

C’est à la suite des voyages d’Édouard Chavannes, sous ses auspices et selon la méthode qu’il nous transmit, que nous-mêmes nous mîmes en route, en 1909 tout d’abord, puis en 1914. « Nous », cela voudra dire, unis ou séparés : Gilbert de Voisins, Jean Lartigue et moi. Ce livre est fait de notre triple recherche dont certaines découvertes demeurent person-nelles, — la plupart inextricablement partagées.

La méthode si magistralement inaugurée par notre Maître consistait dans le dépouillement méthodique des volumineux recueils des « Chroni-ques » que chaque province, chaque préfecture et sous-préfecture rédigea depuis plusieurs centaines d’années. Il y a là les éléments prolixes, touffus, pleins de saveur ou non moins ennuyeux, d’une immense description historique et géographique de tout l’Empire. Le moindre recueil se compose de vingtaines de tomes, mais se feuillette vite et s’élague aisément. Quand on a écarté tous les chapitres qui ont trait aux anciens remparts, aux emplacements de villes disparues, aux listes de fonctionnai-res, aux hommes célèbres, aux eaux et étangs, aux montagnes et rivières, aux femmes d’une étonnante vertu, aux prodiges... on retient trois chapitres du plus haut intérêt archéologique, généralement intitulés : « Vestiges anciens », « Pierres et métaux », « Tombes et tombeaux ». C’est là que se trouve, — perdu dans l’immensité du livre, comme isolé dans l’étendue géographique, — le signalement de statues existant peut-être encore ; qu’elles soient, en elles‑mêmes, ce qui est rare, considérées comme « anciens vestiges », — ou que, voisines d’une inscription contem­poraine, elles participent de l’honneur de la Stèle, « pierre » gravée, qui les rend mémorables aux yeux des archéologues chinois épris avant tout de calligraphie, — ou enfin, et c’est le cas le plus fréquent, qu’elles décorent une sépulture dont le nom et l’époque du mort sont historique­ment conservés. C’est alors que la chasse commence avec tous ses aléas.

La description de ces statues, dans les textes, est à la fois minutieuse, sincère, décevante ou puérile ; souvent inattendue. C’est ainsi qu’un tigre s’appelle toujours « lion », bien que l’un et l’autre aient été dûment figurés, et que tous les autres quadrupèdes — vaches, béliers ou palefrois — sont indistinctement traités de « chevaux ». En revanche, on remarque parmi les tortues, des nuances légendaires qui ont dû peu exister entre des espèces d’ailleurs réelles, et, entre les dragons, d’authentiques familles. De plus, les prodiges dont furent l’objet chacune des statues sont toujours rapportés avec soin ; mais souvent l’auteur omet de préciser leur emplacement exact, et — copiant pieusement des leçons qui s’accu­mulent — de nous dire si la statue, qui existait encore au moment de la recension des chroniques au XVe, XVIIe ou XVIIIe siècle, sous les Ming, ou K’ang‑hi et K’ien‑long, est encore visible sous le règne où il écrit.

Enfin, la topographie, sous des apparences d’érudition précise, et l’emploi constant des dénominations cardinales, est souvent en défaut. Non pas que les termes eux-mêmes mentent, mais ils sont extensibles, élastiques, pleins de variantes. La mesure de longueur est le li ; distance commode, agréable et très humaine : le li équivaut à peu près à cinq cents de nos mètres. Pratiquement, marchant pendant une de nos heures, sur route moyenne, un homme, mulet, cheval ou porteur au pas, fait dix li à l’heure. C’était l’habituel de notre train. Mais il y a des variantes ; et le point de départ est parfois une « Cité qui fut » l’un de ces hien abolis dont parle précisément la rubrique « murailles et fossés » des chroniques, et dont il faut tout d’abord relever, mettre en place, ressusciter l’enceinte. Il semble que l’on se meuve soi-même dans un passé non seulement histo­rique, mais géographique ; dans un « espace du temps passé », dont le fantôme tout entier doit surgir avant toute œuvre.

Tels sont les principaux éléments des recherches dont les résultats sont pour la première fois proposés ici.

 Édouard Chavannes avait donc révélé la sculpture vraie sous les Song et les T’ang, et, — plus proches de l’architecture et du dessin, — les piliers décorés et les « chambrettes » de la seconde dynastie des Han. Nos voyages, — et surtout le second qui prolongea le précédent et progressa sur la carte du Chensi au Sseutch’ouan, — complétèrent d’abord au passage, par des fouilles, les trouvailles datées des T’ang faites par notre maître et révélèrent, soit au Chensi, soit au Sseutch’ouan, la ronde-bosse sous les Han. En même temps se découvrait la plus ancienne statue de pierre authentique connue entre la Perse et le Japon, le plus ancien monument de pierre de l’Extrême-Orient tout entier : le Cheval de Houo K’iu‑ping, daté de 117 avant notre ère.

Mais entre les Han (IIe siècle avant J.-C. à IIe siècle après J.-C.) et les T’ang (VIIe à IXe siècle) il demeurait une lacune : six siècles... Les hasards et les loisirs d’un troisième voyage en 1917, dans la campagne de Nankin, me permirent de la combler, en étudiant les sépultures des « dynasties du Sud » qui viennent précisément occuper ce moment-là.

Dès lors, la chaîne est continue et descend sans plus d’interruption (sinon expliquée, historique, logique, telle : le manque des Yuan-Mongols au XIIIe siècle) depuis la première date donnée, 117 avant notre ère jusqu’à nos jours.

 Ce livre n’est pas un ouvrage de compilation mais le résultat de travaux personnels. La critique et les descriptions que je tente ici ne peuvent être que vivantes et partiales. La plupart des statues que je décris ou dessine ont été vues et revues à loisir par nous. Une bonne part en a été découverte par nous. Or, la trouvaille, la mise à nu s’entourent d’une telle émotion neuve, qu’il est difficile de la dissimuler ou de la faire taire dans les mots qui décrivent.

Quand, pour la première fois, un œil européen s’empare d’une forme de pierre, témoin de deux mille années du passé chinois, et que chaque coup de pioche fait tomber un peu plus du manteau de la terre, il monte une impression de possession personnelle, d’œuvre personnelle... si bien que la seule description, longtemps après, prend un émoi d’aventure personnelle. Ce sont des statues de ce genre, des aventures de ce genre dont je parlerai surtout ici. Elles sont à peine « exhumées », à peine « déterrées », à peine « dépouillées »... elles sont vives. Elles gisent encore là-bas où nous les avons trouvées. Elles n’ont pas encore « figuré » dans un musée. Elles ne sont pas mortes une seconde fois. Mais, si l’on n’y prend garde, elles vont disparaître une bonne fois pour toutes : plongeant au fond des labours ou, découpées, servant de pierres meulières ou de moellons à bâtir.

Voilà pourquoi ce livre, à la fois tardif et hâtif, bien que mûri durant dix années de voyage, n’est pas précédé du compte rendu sinologique des documents. Il est fait avant tout pour les artistes, c’est-à-dire ceux-là capables d’accepter et de comprendre jusque dans les moindres méplats les jeux de l’art inclus dans ces formes anciennes, et, pour la première fois, de les comparer aux autres formes statuaires.


Retour au livre de l'auteur: Victor Segalen (1878-1919) Dernière mise à jour de cette page le Jeudi 24 mars 2005 08:59
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue.
 
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