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Collection « Les auteur(e)s classiques »

Albert Schatz, L’oeuvre économique de David Hume. (1902)
Préface


Une édition électronique réalisée à partir du livre d'Albert Schatz, L’oeuvre économique de David Hume. Paris: Librairie Nouvelle de droit et de jurisprudence Arthur Rousseau, Éditeur, 1902, 303 pp. Une édition numérique réalisée par Philippe Folliot, professeur de philosophie au Lycée Ango de Dieppe en Normandie. Une édition électronique disponible chez Gallica de la Bibliothèque Nationale de France.

Préface

La Science semble avoir perdu, de nos jours, le droit de se retrancher dans sa tour d'ivoire. On veut aux spéculations et aux recherches une utilité pratique et immédiate. Peut-être, en s'inspirant de cet esprit, serait-on disposé à nous adresser une critique touchant le sujet même de cette étude. Assez de questions d'un intérêt pressant, dira-t-on, appellent l'examen et demandent une solution. Le temps n'est pas à l'archéologie économique. «  C'était bien de chansons qu'alors il s'agissait ! » Nous voudrions dès l'abord écarter ce reproche.

M. Ch. Gide signalant le dégel et aussi le gâchis qui, dit-il, ont marqué dans la science économique la fin du XIX° siècle, livre aux regrets des fidèles de la science pure «  le temps où les éléments de l'économie politique présentaient les formes géométriques, la solidité et la transparence de beaux cristaux, dont les feux semblaient être ceux mêmes de la vérité [1]. » Est-ce à dire que l'épreuve du temps ait à jamais condamné toute doctrine et qu'il faille perdre tout espoir de réunir en un ensemble harmonieux et logique des principes généraux, sinon absolus, et des formules, sinon rigides, du (2) moins capables de nous tracer des règles de conduite et d'éclairer notre jugement ? Nous ne le croyons pas. C'est quand le jour décroît et que la nuit tombe, que le voyageur sent le mieux l'utilité de son guide. Plus la complexité des faits sociaux semble soustraite à tout essai d'unification, plus la confusion des éléments en jeu vient mettre dans les esprits l'incertitude et le doute, plus la pratique économique révèle une lutte furieuse des intérêts et des ambitions, plus il importe de s'élever dans une région plus sereine et plus la toute-puissance des idées devient seule capable de mettre l'ordre dans ce désordre où la raison ne se connaît plus.

Plus que jamais donc la nécessité s'affirme de choisir une doctrine. Plus que jamais ce choix doit être fait en connaissance de cause. Or, pour connaître une doctrine il ne suffit pas toujours de l'étudier et de la comprendre sous sa forme actuelle, car elle ne reçoit pas toujours du temps une perfection plus grande et c'est parfois à ses origines qu'il est bon de recourir pour la trouver, peut-être, plus satisfaisante à la fois et plus pure. Toute doctrine subit son évolution ; son contact avec les faits, les contingences de ses applications, la part de son individualité qu'y dépose chacun de ses interprètes, ne tarde pas à altérer sa pureté première et parfois à changer son esprit. C'est l'aimable simplicité d'une doctrine naissante que nous trouverons chez D. Hume, et peut-être, dans cette simplicité même, a-t-il donné à sa doctrine la forme qui convient le mieux au temps présent.

Aussi bien est-il superflu de justifier une étude de (3) Hume comme on pourrait justifier une élude d'histoire ancienne.

D. Hume, en réalité, est un de nos contemporains. Ce n'est pas le moindre plaisir de qui l'étudie que de rencontrer presque à chaque pas une remarque fine, une analyse subtile dont l'application se fait d'elle-même au temps présent. On est, pourrait on dire après Pascal, tout étonné et charmé, car on s'attendait à trouver un ancien et l'on trouve un causeur merveilleusement informé de ce qui nous touche et, si j'ose dire, de notre état d'âme.

Nous n'avons pas la prétention de révéler D. Hume. Ce serait faire injure à sa mémoire, car, pour mériter de vivre dans le souvenir des hommes, nul né réunit jamais plus de titres. Hume fut un philosophe et comme tel il n'a pas cessé d'être célébré, étudié et médité avec assez de succès pour que toute la philosophie kantienne se réclame de lui. Hume fut un historien et eut comme tel assez de mérite pour que, pendant longtemps, son oeuvre historique éclipsât tous ses autres écrits. Hume enfin fut un économiste et c'est sa valeur comme tel que nous aurons à déterminer.

On ne saurait dire que Hume soit un inconnu pour les économistes ; la plupart des historiens des doctrines le citent avec honneur. Il figure parmi les économistes de seconde grandeur dont Daire publia les œuvres dans une collection plus particulièrement consacrée aux gloires incontestées de la Science. Léon Say édita un choix de ses écrits économiques et loua une bonne partie de son talent dans l'introduction qu'il y joignit. Enfin, en Allemagne, une étude récente de M. Max Klemme faite au séminaire économique de Halle, (4) sous les auspices du professeur Conrad, montre que l'intérêt de l'œuvre économique de Hume y est apprécié comme il convient.

Nous sera-t-il permis cependant de dire que si Hume a été étudié, il n'est pas connu comme il mérite de l'être ? Le souvenir que l'on conserve de lui, nous dirions volontiers sa réputation, est d'avoir discerné quelques vérités sur la monnaie, les impôts ou le commerce. Hume serait donc un infime précurseur de la science ; il aurait eu, comme tant d'autres, quelques lueurs ; il aurait été touché par un de ces rayons qui dorent l'horizon avant que le soleil n'apparaisse. Nous avons de Hume une conception tout autre. Non seulement, à notre avis, Hume eut la conscience suffisamment nette des vérités essentielles qui allaient être bientôt mises dans tout leur jour, mais, par l'ampleur de son génie, il domine ceux qui vinrent après lui et dont beaucoup sont ses disciples. Aujourd'hui encore son oeuvre est vivante et féconde, non seulement pour les points spécialement économiques qui y sont étudiés, mais pour tout un ensemble de conceptions sociales et pour une manière de comprendre la science économique, son objet, sa méthode et son utilité, dont on ne saurait dire que tout le profit ait, dès maintenant, été retiré.

C'est cette appréciation personnelle de l'importance de Hume qui l'ait que nous croyons pouvoir dire qu'après avoir été étudié par tant d'hommes éminents, Hume, pour une partie de son oeuvre, est encore inconnu. Ses commentateurs en effet, furent ou des philosophes ou des économistes. Pour les premiers son oeuvre économique mérite sans doute d'être citée et analysée au moins dans ses grandes lignes, mais il va de soi que la (5) partie philosophique la domine et l'écrase. Pour les seconds, ils semblent avoir considéré l'œuvre purement économique de Hume comme suffisamment importante pour s'en tenir à elle et oublier que l'auteur fut un philosophe. Or, isoler ainsi les deux parties de l'œuvre de Hume, c'est à notre sens, altérer sa véritable signification et se méprendre sur sa portée. C'est sa philosophie qui fait de Hume un économiste, pour ainsi dire, à son insu. Ses Discours politiques viennent seulement après que cette évolution s'est produite et après qu'une notable partie, peut-être la plus importante, de son oeuvre économique, a déjà été élucidée et exposée dans son oeuvre philosophique.

Ces considérations suffisent à expliquer notre plan. Nous étudierons d'abord comment Hume devient économiste et comment la philosophie morale l'achemine à la science nouvelle.

Une première partie sera consacrée à retracer les théories économiques générales de D. Hume, théories éparses non seulement dans ses Essais économiques mais aussi dans son oeuvre philosophique et qu'il est indispensable de réunir avant d'aborder l'œuvre proprement économique.

La seconde partie comprendra l'étude des Discours politiques, c'est-à-dire des théories spéciales de Hume sur certains sujets économiques.

Dans une troisième partie, nous tenterons de déterminer quelle fut l'influence et l'originalité propre de l'auteur.

Au sujet de cette dernière partie, quelques éclaircissements sont dès maintenant nécessaires. La tâche n'a pas encore été entreprise et on se l'explique facilement (6) Dire que les Physiocrates ou qu'Adam Smith ont exercé une profonde influence sur la science économique, c'est énoncer une proposition qui ne peut surprendre personne et qu'il est facile de vérifier. Il s'agit, en effet, de suivre dans les progrès de la science, la trace d'un concept, positif et d'une théorie précise. Dühring dit, dans son histoire, que, en Angleterre et dans l'Amérique du Nord. Hume est resté un auteur auprès duquel on s'informe et on s'instruit [2]. Nous ne saurions contester une autorité si haute, mais le témoignage nous surprend. Nous serions plutôt disposé à croire que Hume n'a rien qui le recommande à l'attention publique et que son ouvrage est, quoi qu'on en ait dit [3], tout le contraire d'un chef-d'œuvre de vulgarisation. La raison en est dans l'esprit de l'auteur, dans la forme de l'ouvrage — et elle explique, selon nous, qu'on néglige bien souvent d'apprécier, comme elle le mérite, l'action réelle exercée par Hume.

Hume a les allures d'un sceptique ; toute apparence de dogmatisme lui est étrangère. La conviction lui manquerait, à coup sûr, pour exposer une doctrine d'ensemble et pour poser des règles absolues. Dans la forme, ses Discours politiques se présentent, le plus souvent, comme la critique d'une théorie en cours. La forme est presque toujours négative : «  Il n'est pas vrai que... », «  on a tort de poser comme règle absolue que... », etc. Il faut pousser plus loin l'analyse, il faut, pour ainsi dire, rompre l'écorce pour trouver l'amande, et l'amande c'est une règle positive que l'auteur invite (7) à méditer sans lui attribuer d'autre valeur. Et c'est là le trait caractéristique des Essais de Hume. Il veut donner à penser. Il aime lui-même à spéculer, préférant aller au-delà de la vérité que de rester en deçà. On pourrait, il est vrai, songer au juste milieu et espérer atteindre la vérité même, mais c'est une illusion dont il ne se berce pas. Il veut suggérer des idées et soulever des problèmes. «  On apprécie peu, dit-il lui-même, un auteur qui ne dit que ce qu'on peut apprendre dans une conversation de café » [4]. Il résulte de là que, pour rendre exactement sa pensée, il faut l'approfondir et donner toute leur valeur à des propositions qui, chez un autre auteur, pourraient sembler accessoires. C'est ce que nous tenterons de faire, avec le souci constant de ne pas trahir sa pensée en voulant la traduire.

Hume est donc incapable d'exercer directement une influence pratique. Il lui faut trouver un interprète qui complète sa pensée et qui sache en extraire, pour ainsi dire, tout le suc :

C'est un parterre où Flore épand ses biens :
Sur différentes fleurs l'abeille s'y repose,
Et fait du miel de toutes choses. [5]

Hume eut la bonne fortune que cette tâche délicate ait été accomplie par A. Smith qui tira de ses pensées éparses le Traité de la Richesse des Nations.

Nous aurons à déterminer comment Hume prépara sa tâche, et nous tiendrons aussi à montrer comment, et en quel sens, son oeuvre dépasse celle de Smith.

(8) Qu'il nous soit permis de dire, dès maintenant, que, quel que soit notre succès dans cette tâche, l'œuvre de Hume vaut par elle-même, qu'elle mérite l'attention, l'étude et le respect de ceux-là mêmes qu'inquiète, avant tout, le souci de l'avenir, que, mieux que toute autre enfin, elle appelle le souvenir de cette belle parole de Renan : «  Les vrais hommes de progrès sont ceux qui ont, pour point de départ, un profond respect du passé. »



[1] Princ. d'écon. polit., 7e édit. Avant-propos, p. VI

[2] Kritische Geschichte der National OEkonomie, p. 123.

[3] FEILBOGEN— Smith und Hume, p. 702.

[4] Edit. Daire, p. 9.

[5] Jean de La Fontaine : Discours à Madame de la Sablière, vers 21 à vers 24 (Note de Philippe Folliot, le numérisateur du texte).



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le samedi 19 décembre 2009 13:28
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cegep de Chicoutimi.
 
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