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Collection « Les auteur(e)s classiques »

Philippe Sagnac, La formation de la société française moderne.
Tome II.
La révolution des idées et des moeurs et le déclin de l’ancien régime (1715-1788). (1946)
Préface


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Philippe Sagnac, La formation de la société française moderne. Tome II. La révolution des idées et des moeurs et le déclin de l’ancien régime (1715-1788). Paris: Presses Universitaires de France, 1946, 356 pages. Une édition numérique réalisée par Jean-Marc Simonet, professeur retraité de l'enseignement, Université de Paris XI-Orsay, bénévole.

Préface

Dans le second volume de cet ouvrage sur La Formation de la société française moderne, nous continuons à suivre cette société, sous le gouvernement absolu de la monarchie, de 1715 à 1789. Société et gouvernement se transforment peu à peu, en conservant leurs cadres traditionnels. Si la société gardé sa structure fondamentale, elle ne cesse, toutefois, de prendre, au cours du siècle, une physionomie nouvelle, sous l’action de forces puissantes : les unes, conscientes, dérivent d’elle-même ; d’autres, spontanées, qui semblent n’obéir ni à l’intelligence ni à aucune direction de la volonté humaine, donnent l’impulsion à toute la vie économique, tantôt favorisant, pour une très longue durée, le travail et la richesse, tantôt se retirant et en quelque sorte se recueillant, pour ne laisser place, souvent pour longtemps, qu’à une régression de l’activité, et, par suite, à la gêne, voire à la misère du plus grand nombre.

Dans ce siècle, si tourmenté et si actif, nous distinguerons trois périodes. La première s’étend de 1715 à 1750 environ. L’esprit général du siècle, en économie sociale comme en philosophie, dans l’administration comme dans les mœurs, change visiblement, vers 1750 : voilà pourquoi nous ne faisons des trente-cinq années entre la Régence et cette date qu’une seule période, quitte à montrer la lente évolution qui s’y produit, car elle est loin d’être uniforme : l’essor économique, qui commence vers 1733, suffirait à y mettre une heureuse diversité. De 1750 à 1770, se déroule, pour la société, la période principale, toute d’expansion et de prospérité dans les divers domaines de l’action et de la pensée, malgré les revers militaires et l’humiliation de la France ; c’est l’époque où la bourgeoisie continue à s’enrichir encore davantage, et plus rapidement ; où elle achève de constituer ses cadres ; où elle forme en grande partie ses idées sociales, morales et politiques, et se préparé pour le jour ou elle donnera l’assaut au régime. Enfin, de 1770 à 1789, sous l’action de forces dissolvantes, surtout après la Révolution américaine et la participation essentielle de la France à l’indépendance du Nouveau-Monde, vient le déclin rapide de la prospérité économique, la contraction de cette force qui pendant cinquante ans avait soutenu et élevé l’économie du pays ; c’est la gêne, voire la misère inéluctable pvi pour la masse d’un peuple qui, par sa croissance graduelle, est devenu le plus nombreux de l’Europe. Époque où, sous des apparences radieuses, une Cour brillante, une paix glorieuse, une « douceur de vivre » que l’on célébrera tant plus tard, s’annonce, pour la haute société, seule bénéficiaire du régime, comme pour la monarchie absolue, une catastrophe que leur incapacité et leur aveuglement ne leur ont pas laissé prévoir, et que leur volonté obstinée va rendre encore plus terrible.

A travers ces trois périodes du siècle, la transformation de la société nous apparaît tantôt lente et presque timide, tantôt rapide et hardie, tantôt presque stationnaire, sinon dans sa réalité intime, du moins sous des apparences qui ont la vertu de bercer les douces illusions des heureux de ce monde. Mais un travail intérieur se poursuit, sous l’impulsion de forces nouvelles ou rajeunies et de grands exemples, venus du dehors, dont l’effet éclatera tout d’un coup.

Ces forces, tantôt très actives, tantôt somnolentes, il est très difficile de les saisir et d’en suivre le effets. La société du XVIIIe siècle, à mesure que le temps nous éloigne d’elle, nous devient plus étrangère, et il faut à nos contemporains du XXe siècle, préoccupés d’autres problèmes, un plus grand effort pour la comprendre. Sans doute les monuments, les tableaux et les statues, les meubles, les « modes », les mille riens de celle époque élégante, raffinée et si souvent frivole nous sont familiers ; c’est le style Louis XV et le style Louis XVI qui donne à nos villes leur si attachante physionomie ; que seraient Paris, Bordeaux, Nancy, Tours, Aix, sans leurs belles places ou leurs avenues si bien ordonnées et si propices à des fontaines ou des statues des grands maîtres de l’art ? Mais les documents, fort nombreux, de nos Archives, qui recèlent la vie sociale du siècle, mais les souvenirs mêmes des contemporains ne sont plus que choses mortes. Nous ne pouvons même que deviner, par leurs écrits, l’influence qu’ont pu avoir en France et en Europe un Voltaire, un Diderot, un Rousseau. Cependant, à force de lire et de relire tous les « mémoires » et les « correspondances » de grands seigneurs et de grandes dames, de puissants ministres, d’illustres écrivains, même de second rang, voire de modestes bourgeois qui, s’ils n’avaient pris soin d’écrire leur « journal », comme l’avocat Barbier ou le libraire parisien Hardy, seraient restés inconnus, il nous semble que ces acteurs ou spectateurs des événements nous parlent à nous-mêmes, et peut-être nous donnent-ils l’illusion qu’avec tous les fragments épars de réalité ou de fiction romanesque qu’ils nous prodiguent nous pourrons reconstituer la physionomie de la société de leur temps. Les fortes études statistiques, économiques, presque toutes récentes, qui n’offrent ni mensonge intéressé ni fiction de conte ou de pvii théâtre, viennent, dans leur impassible gravité, fortifier ce sentiment, en nous procurant un fondement solide, sans lequel nous n’aurions sans doute point entrepris cette étude.

Certes nous n’avons point la pensée de laisser oublier les grands livres des historiens du siècle passé. Mais, en histoire, les meilleures œuvres vieillissent, un peu comme des traités de physique. Après presque un siècle — le livre de Tocqueville sur L’Ancien régime et la Révolution est de 1856 —, ou après soixante-dix ans — l’ouvrage de Taine sur L’Ancien régime est de 1875 — on conçoit aisément que l’on puisse revenir à ces grands sujets, qui commandent les « origines de la France contemporaine », en s’aidant de tout l’apport des historiens, des économistes et des littérateurs qui ont à leur tour scruté les faits et en ont parfois donné des interprétations nouvelles. Au reste, ce n’est point seulement l’état de la société française à la veille de la Révolution que nous nous sommes proposé d’étudier, comme Alexis de Tocqueville et Hippolyte Taine ; c’est, dans ce volume, comme dans le précédent, l’évolution sociale pendant les deux siècles de la monarchie absolue, et cela période par période, étape par étape, vers le dénouement tragique de la Révolution. Mais que de difficultés !

La société d’un pays, et d’un grand pays tel que la France, est, en effet, un organisme très complexe, dont les divers organes sont ou paraissent tellement solidaires qu’il est bien difficile d’en expliquer les fonctions et le jeu d’ensemble, surtout avec les termes de notre vocabulaire social et politique, encore fort vague et incertain : que d’historiens modernes se sont plaints de cette insuffisance de la langue historique ! Voilà pourquoi certains d’entre eux créent parfois des mots nouveaux, ou attribuent à des mots de la langue usuelle un sens particulier, pour ne pas recourir à de longues périphrases et disposer de termes auxquels ils donnent une signification précise et scientifique [1].

Nous croyons, surtout depuis Montesquieu, à la parfaite solidarité des institutions d’une société. Mais ces « rapports » sont-ils entièrement déterminés par des lois rigides ? Dans la structure sociale d’un pays, à une époque donnée, tout est-il donc régi par un ordre nécessaire, semblable à celui de l’univers ? Certains se livrent à ce dogme, ou à cette hypothèse, peut-être plus géométrique qu’organique. Mais découvrons-nous bien tout cet ordre ? Ne reste-t-il pas, pour la liberté, une place, si faible soit-elle, dans le développement pviii des arts et des lettres ou des sciences, dans le progrès ou le déclin de la morale et des mœurs, dans la diffusion des connaissances humaines, dans l’essor du travail et de la richesse d’un pays ? Dans quelle mesure agissent les forces déterminantes ? Pourquoi sont-elles tantôt en action et tantôt en régression ? Quelle est cette force qui, dans certaines périodes, entraîne toute l’économie sociale, et, en d’autres temps, la laisse choir ? Force occulte bien plus que la pesanteur ; car celle-ci se mesure depuis Galilée et Newton, et celle-là reste encore cachée et mystérieuse, ne nous dit rien d’elle, ne nous permet de rien prévoir ; paraît tout d’un coup, et disparaît de même, nous laissant étonnés et bientôt désemparés. Autant de questions qui se posent, et qui restent encore sans solution.

Nous ne pouvons donc, en certains domaines, déterminer des lois ni surtout remonter aux vraies causes des phénomènes. D’autres, après nous, pourront serrer de plus près les problèmes, reconstituer plus exactement l’organisme social de cette époque, en suivre avec plus de science le développement, donner de la réalité sociale, si complexe et si mouvante, des interprétations plus complètes et plus précises. Nous espérons toutefois que cet essai, tenté à la fin de notre vie d’historien, pourra permettre à d’autres d’aller plus loin, et rendre quelque service aux sociologues, dans leur recherche inlassable des lois qui gouvernent les sociétés [2].



[1] Sur ces plaintes au sujet du vague des termes sociaux, économiques, politiques, voir notamment les travaux de F. Simiand, ceux de Labrousse sur le xviiie siècle, en particulier celui qui a pour titre La Crise de l’Économie sociale à la fin de l’ancien régime et pendant la Révolution, 1770-1791, t. Ier, 1944 : voir ses définitions des « phases », des « cycles », des « intercycles », pour l’histoire économique, etc.

[2] Voir à la fin du volume, notre note sur une Bibliographie des bibliographies relatives au siècle.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le vendredi 22 octobre 2010 17:03
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cegep de Chicoutimi.
 
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