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Collection « Les auteur(e)s classiques »

John Silas REED, LE MEXIQUE INSURGÉ. (1914) [1975]
Préface


Une édition électronique réalisée à partir du texte de John Silas REED, LE MEXIQUE INSURGÉ. Traduit de l’Anglais par Louis Constant. Paris: Petite bibliothèque Maspero, no 220, 1975, 326 pp. Une édition numérique de Claude Ovtcharenko, journaliste à la retraite dans le sud de la France.

Préface

par Renato leduc


Je pourrais donner à cette préface le titre suivant : Quand et comment j’ai fini par savoir que le sympathique journaliste gringo, Johnny dit Juanito, que j’avais connu à Chihuahua en 1914, n’était ni plus ni moins que John Reed, l’auteur de la grande fresque Dix jours qui ébranlèrent le monde

Aussi vais-je essayer de retracer l’histoire de cette découverte.

Après une campagne électorale agitée et un soulèvement armé de courte durée — du 20 novembre 1910 au 25 mais 1911 — qui s’étaient déroulés en suivant le mot d’ordre politique « Suffrage réel, Pas de réélection », Francisco J. Madero avait battu sans trop de difficultés la dictature du vieux général Porfirio Diaz, que trente ans d’exercice du pouvoir avaient complètement déconsidéré. Le nouveau président issu d’une grande famille de riches propriétaires, était d’une grande bonté, mais il manquait totalement d’une vision claire des graves problèmes politiques et sociaux dus à l’éternisation de la dictature. Porté au pouvoir par les suffrages unanimes et enthousiastes des masses populaires, la première chose qu’il fit fut de les décevoir : il ne tint absolument pas compte de l’urgence de la réforme agraire, renvoyant dans leurs foyers les chefs guérilleros qui exigeaient celle-ci, et se préparant à gouverner avec la même équipe bureaucratique que la dictature porfiriste. Du coup, le mécontentement commença à parcourir les rangs des révolutionnaires qui l’avaient porté au pouvoir, tandis que les groupes réactionnaires couvaient l’espoir de le récupérer.

C’est le 27 novembre 1911, au sud du pays, dans la ville d’Ayala, État de Morelos, que le leader paysan Emiliano Zapata lança le « Plan d’Ayala », qui exigeait la réforme agraire, et qu’il se rebella contre le gouvernement du président Madero au cri de « terre et liberté ! »… Quelques mois plus tard, un des chefs les plus prestigieux de la révolution dans le Nord. Pascual Orozco, guidé et financé par les propriétaires réactionnaires de l’État de Chihuahua, formait une armée et s’avançait vers le sud dans l’intention d’atteindre Mexico et d’y réinstaller le gouvernement de la réaction. Il fut arrêté et battu par un ex-porfiriste, le général Huerta. C’est certainement à cette époque que John Reed vint pour la première fois au Mexique. L’un de ses biographes, Alfredo Valera, écrit que c’est en 1911 que son journal l’envoya dans la tourmente mexicaine.

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Quatre ans avant la Russie, le Mexique a connu lui aussi ses « dix jours » ; s’ils n’ébranlèrent pas le monde, ils n’en changèrent pas moins radicalement les structures sociales, économiques et politiques du pays et ils restèrent inscrits dans les pages de son histoire sous le nom de la « décade tragique ». Le matin du 9 février 1913, une mutinerie éclata dans plusieurs casernes de Mexico — un cuartelazo, un « coup de caserne », comme on dit au Mexique —, à l’instigation de deux vieux généraux déchus appartenant à l’armée, qui avaient survécu à l’extinction de la dictature, Felix Diaz et Manuel Mondragon.

Pour combattre la sédition, qui avait occupé toute la région militaire de la Citadelle, le général Madero envoya le général Huerta, en qui il avait une confiance totale depuis sa victoire sur Orozco et sa dure campagne contre Emiliano Zapata. Pendant dix jours, celui-ci fit semblant de se battre contre les troupes rebelles de Diaz et de Mondragon, mais en fait, il négociait secrètement avec eux et, le 19 février, il déclara ne plus reconnaître le gouvernement du président Madero, obligea ce dernier à démissionner, le fit prisonnier au cours d’une scène dramatique qui eut lieu au Palais national et enfin le fit assassiner en compagnie de Pino Suarez, vice-président de la République. Et tout ceci, avec les conseils, la complicité et l’aide de son Excellence Henry Lane Wilson, ambassadeur des États-Unis au Mexique…


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Le président Madero fut à la révolution mexicaine ce que Kerinsky fut à la révolution russe, mais son sort fut plus tragique. Mort, il devint l’apôtre, le martyr, le symbole de la révolution véritable, déclenchée par le leader paysan Emiliano Zapata sous le signe du plan d’Ayala, le 27 novembre 1911. Cette révolution, don Venustiano Carranza, gouverneur de l’État frontalier de Coahuola, lui apporta son soutien et sa confirmation : le 26 mars 1913, il refusa le gouvernement félon du général Victoriano Huerta et appela au soulèvement général populaire contre la dictature militaire pour rétablir l’ordre constitutionnel, d’où le non de « constitutionnaliste » que prit cette révolution : ce fut le « plan de Guadalupe », du nom de l’hacienda où il fut signé.

Un mois après l’assassinat du président Madero, de tous les points de la République, des groupes puissants de guérilleros se lançaient de nouveau dans la bataille, les mêmes guérilleros que Madero avait si maladroitement sous-estimés et renvoyés : le colonel Francisco Villa qui devait passer dans la légende sous le nom de « Pancho » Villa avait, lui, non seulement été renvoyé, mais emprisonné grâce aux intrigues de Huerta qui avait bien failli réussir à le faire fusiller pendant la campagne contre Pascual Orozco. Mais Villa, avec l’aide d’un jeune greffier du tribunal militaire, Carlos Jauregui, avait pu s’enfuir le 26 novembre 1912 de la prison militaire de Santiago Tlaltelolco et se réfugier aux États-Unis. Carlos Jauregui qui est aujourd’hui, à soixante-dix-huit ans, colonel en retraite, raconte ainsi la suite : « C’est à El Paso au Texas, que nous apprîmes la nouvelle de l’assassinat de Madero, et nous décidâmes de rentrer au Mexique. Nous le fîmes le 6 mars 1913, un peu avant dix heures du soir. La nuit était très obscure et c’est pourquoi nous avions choisi cette date. Nous traversâmes le fleuve à cheval et nous n’avions pas fait quelques pas que nous entendîmes pour la première fois la chanson des balles. Nous étions huit hommes à suivre Villa… »

Les huit hommes qui suivaient Villa constituèrent l’embryon de la fameuse division du nord. Pour tout équipement, ils possédaient neuf fusils, du nouveau calibre 30-30, 500 cartouches, deux livres de café moulu, deux livres de sucre, une livre de sel, et quelques serpes pour tailler dans les broussailles. C’est avec ce petit groupe que Villa gagna la sauvage Sierra de Chihuahua dont il connaissait chaque mètre et où il était très aimé et admiré ; il y leva des hommes, attaqua des garnisons fédérales, les désarma et finit par en nettoyer complètement tout l’État de Chihuahua. Un an ne s’était pas écoulé, en janvier 1914, qu’il établissait solidement son quartier général à Chihuahua même, la capitale de l’État.

C’est à cette époque que je vis arriver à plusieurs reprises — tantôt à Ciudad Juarez, tantôt à Chihuahua — au bureau de télégraphe où je travaillais, un jeune journaliste yankee, grand maigre et blond, avec un petit nez… Il venait accompagné de Dario Silva, l’un des huit hommes qui, huit mois plus tôt avaient passé la frontière avec Pancho Villa. Dario Silva lui prenait ses télégrammes, nous les remettait en nous recommandant : — « Muchachos, faites passer en priorité les télégrammes de Juanito. » — « Muchachos, donnez la préférence aux câbles de Johnny… » Puis il se retournait vers lui et lui disait : « Allons-y, petite tête. » Les câbles étaient adressés à un journal dont je ne me rappelle plus le nom et ils étaient signés John Reed. Mais à cette époque John Reed était inconnu et je l’oubliai rapidement…

Vingt ans plus tard, en 1934, le réalisateur d’Hollywood, Jack Conway, tourna pour la Metro Goldwin Mayer un film intitulé Viva Villa !, qui passa au Mexique. Le rôle de Villa était tenu par Wallace Beery et celui du journaliste américain — ne s’agissait-il pas de John Reed ? — par un acteur replet et petit qui s’appelait, si mes souvenirs sont exacts, Suart Erwin. Quand je vis le film, je ne pus m’empêcher de penser que ce journaliste était ce Johnny ou Juanito de Chihuahua : naturellement, comme il s’agissait d’un film d’Hollywood, le correspondant de guerre ne se limitait pas à envoyer des  informations à son journal, mais l donnait des conseils à Pancho Villa et lui indiquait comme il devait mener sa campagne…

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La révolution mexicaine s’acheva, ou plutôt, comme ont l’habitude de le dire certains anciens guérilleros, elle « dégénéra » en gouvernement ; j’entrai à l’université et je lus Dix jours qui ébranlèrent le monde. J’en fus d’autant plus ému qu’ayant abandonné mon ancien emploi de télégraphiste, je débutais dans la carrière hasardeuse de journaliste et je recherchais des modèles de bons reportages. J’eus l’occasion de visiter l’Union Soviétique et je fus très ému en voyant la petite plaque qui est scellée dans le mur du Kremlin et qui perpétue la mémoire de l’auteur de ce reportage capital sur la prise de pouvoir par les Soviets et les premiers pas de la grande révolution socialiste.

Vingt années passèrent encore. Un jour que je fouillais dans les rayons d’une petite librairie de Mexico, je tombai sur un livre assez pauvrement édité, qui portait sur sa couverture : « John Reed. México insurgente. » J’achetai le livre. Je le dévorai, et j’appris par la préface de ce reportage ; écrit par John Reed en 1914, avait été publié pour la première fois en espagnol en 1954 : pendant quarante ans, il était resté complètement inconnu, non seulement des Mexicains, mais de tout le public de langue espagnole.

C’est ainsi que je compris de Johnny, Juanito, le joyeux gringo, la « petite tête » de Chihuahua, n’était autre que le fameux John Reed, l’héroïque chroniqueur de la révolution d’Octobre.

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Alfredo Varela écrit au début de sa préface à México insurgente : « Le sort de certains livres est étrange. Quelles sont les causes de ce manque d’intérêt du public qui les relèguent au fond des archives, les écartent de la circulation et les condamnent à un injuste oubli ? Et pourtant leur valeur fondamentale leur vaut un jour d’être remis à flot, de connaître la popularité et la diffusion qu’ils méritent. Tel est le cas de México insurgente. Les tentatives de le réduire au silence se sont finalement avérées vaines. Et l’oubli volontaire, le silence intéressé ont été brisés par la voix vigoureuse de John Reed.

Si Alfredo Barela avait été mexicain et s’il avait connu la susceptibilité, l’orgueil — ou la vanité — des hommes politiques de ce pays, il aurait facilement compris tout le sens de cet « oubli volontaire », dont ont été également victimes des films comme « Que viva México ! d’Eiseinstein, qui est passé dans tous les cinémas du monde sauf ceux du Mexique, ou comme L’ombre du caudillo, ce magnifique film mexicain qui est resté plus de dix ans au fonde de sa boîte…

Il était difficile que, dans leur délicate susceptibilité, les caudillos de la révolution mexicaine puissent accepter les descriptions qu’un étranger, John Reed, s’était permis de faire de la misère des peones qui composaient leurs troupes, comme l’impitoyable cruauté et de la totale amoralité de certains chefs. Ce n’est qu’à la mort de ces derniers que le passionnant livre de John Reed put rompre, enfin, cet « oubli volontaire » et ce « silence intéressé » auxquels Alfredo Varela fait allusion… et donner, par ses récits vivants, une image de la révolution mexicaine, bien différente de celle, sombre, catastrophique, sordide, que, longtemps après, les magnats du monde capitaliste avaient pu faire diffuser par tous les moyens d’information à leur solde…

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On peut affirmer que les récits du Mexique insurgé constituent le premier travail de John Reed, sinon comme journaliste, du moins, plus précisément, comme correspondant de guerre. Il fit ses premières armes sur les champs de bataille des guérillos mexicains, dans les déserts de Chihuahua ; Ojinaga, Jimenez, LA Nieves (le pays d’Urbina), la Zarca, Yermo, Gomez Palacio∞ Vingt-cinq ans plus tard, voici la description qu’en fait Waldo Frank, cité par le journaliste mexicain José Mancisidor dans un article sur John Reed : « Je me souviens de lui… C’est un garçon de grande taille, imberbe, dont les yeux ont une candeur presque féminine contredite par une bouche énergique aux lèvres minces… » Et plus loin, Waldo Frank, toujours : « Je vois le troubadour Jack Reed en quête de sa princesse lointaine à travers le monde – le Mexique, la Serbie, la Russie — de la dame de ses pensées : la révolution. En 1917, c’est tout juste si je ne méprisais pas Jack. Nous discutions et ses arguments ne me paraissaient pas convaincants. Il envoyait des chroniques à la revue que je dirigeais, et elles ne le plaisaient pas beaucoup. Son mérite, son talent me semblaient irréels… »

Le troubadour Jack Reed ! Dans les récits du Mexique insurgé, qu’il s’agisse de fêtes ou de batailles, c’est à chaque instant qu’éclate sa pénétrante sensibilité littéraire, sa profonde émotion poétique, une grâce joyeuse indéfinissable, une humeur vagabonde. On ne les retrouve guère dans ce monument sévère et monolithique que sont les Dix jours qui ébranlèrent le monde. Paul Nizan a défini le journaliste chroniqueur des affaires étrangères comme » l’historien de l’immédiat ». La définition vaut aussi pour le correspondant de guerre. Les Dix jours qui ébranlèrent le monde et Le Mexique insurgé sont tous deux de l’histoire, lais si l’on me permet la comparaison, le premier relève de Tacite, le second de Suétone.

Le premier, Dix jours qui ébranlèrent le monde, est un document objectif, exact, minutieux, incontestable. Certes, la pénétrante sensibilité de l’auteur est touchée par l’immense importance des événements de ces dix jours dont il est le témoin dans les rues de la ville du tsar. Mais cependant il avait renoncé à être « le troubadour Jack Reed en quête de la dame de ses pensées » qu’avait connu Waldo Frank, pour se transformer en chroniqueur honnête, exemplaire ; il avait contenu son émotion à tel point qu’il s’en excuse presque d ans sa préface : « Dans la lutte, je n’étais pas neutre. Mais quand il s’est agi de relater l’histoire de ces grandes journées, je me suis efforcé de voir le spectacle avec les yeux d’un reporter consciencieux, soucieux de dire la vérité. »

Tout autres sont les récits du Mexique insurgé. Alfredo Varela donne une définition de Reed assez exacte lorsqu’il écrit : « Finalement, c’est un peintre de fresques. Sa spécialité est la vaste fresque où, à travers mille et un détails, l’histoire se laisse appréhender. » En 1914, la guerre, et plus particulièrement la guerre révolutionnaire, telle qu’elle se déroulait alors au Mexique, gardait encore quelque chose de romantique qui allait fort bien au tempérament de troubadour que Waldo Frank attribue à Reed. C’est son aventure journalistique et militaire du Mexique qui permet à Reed de prendre pour la première fois contact avec des masses véritablement misérables populaires, et des armées mal organisées, mal armées, vêtues de haillons, mais décidées à mourir pour un idéal totalement matériel — que l’on me pardonne ce paradoxe : un coin de terre d’où tirer de quoi vivre.

Tout au long des mois qu’il a vécus parmi les guérilleros mexicains, John ne fut pas seulement un témoin et un chroniqueur, mais aussi un acteur de beaucoup de faits qu’il relate : et du coup, si les pages du Mexique insurgé, fardent l’empreinte de son émotion, de son horreur, de sa délicatesse, toutes les qualités parfaitement littéraires, il y a, en échange, complètement omis la chronologie, élément pourtant indispensable de l’information journalistique.

C’est peut-être pour des motifs très personnels que je préfère Le Mexique insurgé aux Dix jours. Tous les personnages cités par John Reed, je les ai connus ? Tous les endroits où il est passé, j’y suis passé aussi, durant les années passionnantes de Pancho Villa et la légendaire division du Nord. C’est en hommage au sympathique gringo Juanito, au joyeux reporter Johnny, bien plus qu’au génial chroniqueur de la révolution d’Octobre que je vais tenter de reconstituer l’itinéraire et le calendrier de son passage sur les terres du Mexique révolutionnaire, en espérant que ces brèves précisions pourront être utiles à ses biographes.

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Dans sa préface à l’édition argentine, Alfredo Varela nous explique que « son journal l’envoie en 1911 au Mexique en pleines convulsions ; d’où il commence à envoyer ses articles qui conquièrent l’esprit du public », mais qu’en 1913 il est de retour et qu’il est à Paterson dans le New Jersey pour suivre une grève des travailleurs de l’industrie textile. C’est à la fin de cette année 1913 que nous le trouvons dans l’ingrate bourgade de Presidio, dans le Texas, d’où il essaye de pénétrer au Mexique par la bourgade non moins désolée d’Ojinaga, dans la province de Chihuahua : les troupes de la dictature avaient été défaites à Ciudad Juarez et à Tierra Blanca, tous les chemins vers le sud étaient bloqués par les révolutionnaires, et le général pro-gouvernemental Mercado avait dû se résoudre à abandonner la ville et l’État de Chihuahua par le seul chemin qui lui restait ouvert, celui de la ville-frontière d’Ojinaga.

Mercado avait donc dû se jeter dans la traversée de trois cents kilomètres de désert hostile, avec environ dix mille soldats et plusieurs centaines de civils terrorisés : els journaux ont appelé cette marche « la caravane de la mort ». Mercado quitta Chihuahua le 27 novembre  1913 et arriva quinze jours plus tard à Ojinaga avec la moitié de ses effectifs ; le 31 décembre, il devait déjà affronter les troupes des chefs villistes Panfilio Natera et Toribio Ortega et, à la fin de janvier 1914, ceux-ci l’obligèrent à la pointe du fusil à passer le Rio Grande, de l’autre côté de la frontière, pour demander asile aux autorités militaires des États-Unis, dont le commandant, dans cette région, était tout simplement le colonel John J. Pershing *. John Reed raconte comment les Mexicains furent rassemblés par les soldats américains dans un immense corral, puis emmenés à Fort Bliss dans le Texas. Le général Miguel Sanchez Lamego raconte de son côté, dans son Histoire militaire de la révolution constitutionnaliste, que, ce travail achevé, « le colonel Pershing demanda et obtint du général Francisco Villa l’autorisation de se rendre à Ojinaga pour lui présenter ses félicitations. »

On peut donc affirmer que le premier contact entre le futur chroniqueur de la révolution d’Octobre et les guérilleros mexicains a dû se produire deux ou trois semaines avant le premier contact entre Pancho Villa et son futur adversaire — qui devait devenir le héros de la première guerre mondiale —, Pershing : c’est-à-dire dans la dernière semaine de 1913 ou la première semaine de 1914, dans cette Ojinaga, sordide, en ruine, affamée, corrompue et désespérée, dont Reed décrit magistralement l’ambiance dans le premier récit de ce livre.

Au milieu de tant de misères, de tant d’horreur et de terreur, le nouveau reporter guérillero se sentit immédiatement concerné : c’était la grande aventure dont il avait rêvé. Il s’acclimata aussitôt et son esprit joyeux et léger sur parfaitement comprendre cet humour noir et parfois même macabre qui est l’apanage du métis mexicain, particulièrement quand il porte un pistolet à la ceinture.

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Le général Mercado, chassé devant lui par les soldats de Villa passa donc le fleuve et se rendit aux Américains et John Reed se retrouva « galopant dans le désert vers le front aux côtés d’une centaine de soldats constitutionnalistes en haillons ». Le front vers lequel il galopait se trouvait à mille kilomètres de la frontière et à mille kilomètres de Mexico : plus précisément à mi-chemin sur la voie ferrée qui relie Mexico à Ciudad Juarez : l’important nœud ferroviaire, le centre agricole et commercial, le point stratégique primordial que constitue la ville de Torreon.

La chute d’Ojinaga le 10 janvier 1914 avait permis à Francisco Villa et à sa division du Nord de liquider les derniers vestiges de l’armée de la dictature dans l’État de Chihuahua et de prendre totalement le contrôle de ce dernier. Villa se mit donc à préparer la reprise de Torreon qu’il avait dû abandonner plusieurs mois auparavant devant la puissante force fédérale du général José Refugio Velasco. Villa devait marcher avec le gros de ses troupes en suivant la voie du chemin de fer central, longue de trois cent cinquante kilomètres et détruite en plusieurs points par les soldats fédéraux dans leur retraite ; dans le même temps, le général Tomas Urbina, « le lion de Durango » comme l’appelle Reed, devait faire mouvement sur le flanc droit en partant de sa base de Las Nieves, dans l’État de Durango, à environ deux cents kilomètres au nord-ouest de Torreon. Urbina disposait déjà, au col de La Puerta — un passage étroit dans une chaîne escarpée — d’un avant-poste composé d’une centaine d’hommes mal armés…  A l’est de ce col et à trente kilomètres à peine de La Cadena, dans l’importante cité minière de Mapimi, se trouvaient cantonnés plus d’un millier d’hommes, anciens guérilleros passés au service de la dictature, sous le commandement du redoutable général Benjamin Argumedo. C’est dans ces parages que nous retrouvons Johnny, Juanito — c’est-à-dire John Reed.

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Chroniqueur objectif et attentif, impatient d’intervenir le plus concrètement possible dans l’aventure passionnante qu’il vivait, le jeune reporter américain préféra partager les risques et les vicissitudes des hommes de l’avant-garde, plutôt que de demeurer dans la sécurité relative du Quartier Général. Le major juan M. Vallejo qui fut l’aide de camp du « lion de Durango » raconte ces journées : « En février 1914, nous vîmes arriver un Américain qui nous dit, en mauvais espagnol, qu’il voulait parler au général Urbina. — va donc voir ce que veut cet oiseau-là, me dit Urbina. L’Américain me remit un sauf-conduit signé du général Villa et sa carte : John Reed, Metropolitan Magazine, New York. Il expliqua qu’il désirait passer quelques jours avec nous pour écrire des articles et me demanda de le présenter au général Urbina. Celui-ci accepta de bonne grâce et Reed resta quatre jours parmi nous à griffonner des notes et à prendre des photos. »

Pour montrer combien la vie valait alors peu de chose au Mexique, le major Vallejo raconte cette anecdote : « Un dénommé Pablo Seañez demanda à Urbina de lui prêter une auto pour lui permettre de mener une femme voir le médecin dans un bourg voisin. Nous montâmes dans l’auto, Pablo, la femme, Reed et moi-même. Au passage d’une rivière, la voiture tomba en panne. Pablo, qui aimait à jouer au matamore, sortit son pistolet et se mit à crier que la voiture était surchargée, qu’il fallait l’alléger et qu’il n’y avait qu’à tuer Reed. Je réussis à le convaincre de rentrer son pistolet, pendant que Reed, descendant de l’auto, se mettait à la pousser. Le moteur se remit en marche et Seañez éclata de rire en disant : — Eh bien nous voilà avec un cheval de plus… »

Il s’agissait certainement  pour Seañez que d’une grossière plaisanterie. Je l’ai bien connu : j’ai été télégraphiste sous ses ordres. C’était, de toute évidence, un assassin joyeux et insouciant. Il tuait sans haine ni rancune, tout simplement comme disent les machos mexicains « para darle gusto al dedo » « pour donner du goût au doigt ». Il était très jeune, à peu près le même âge que Reed — et c’est pour cette raison qu’il se prit dès le début d’une vive amitié pour lui.

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Dans l’énumération, digne d’Homère et de Cervantès ; qu’il consacre aux paladins qu’il trouva là, dans l’attente du départ pour Torreon, c’est Pablo Seañez que Reed consacre le passage le plus long et le plus élogieux *. À la première prise de Torreon, Seañez n’exécuta pas, comme le relate John Reed, en compagnie du major Fierro et du capitaine Borunda, quatre-vingts prisonniers, mais bien trois cents. C’est tout de même bien peu, en comparaison des trois cent mille victimes d’Hiroshima et de Nagasaki ; certes ces tueries géantes et ces génocides atomiques ont l’avantage de ne fatiguer le doigt de personne à force d’appuyer suer la gâchette…

Seañez était, je le répète, un assassin joyeux et insouciant. Quand il venait de tuer quelqu’un, il prenait une figure d’enfant innocent et s’exclamait d’un air pénétré : — Dieu sait que je ne le voulais pas… ! Mais comme tous ces hommes, il avait un véritable culte de l’amitié, et il semble bien que celle qu’il éprouvait pour Reed était très sincère. Sa jeunesse, sa simplicité, sa franchise conquirent Reed pendant les quelques jours qu’il vécut parmi ces hommes féroces et ingénus. Lors de la dure marche qui les mena vers les postes avancés d’Urbina, Pablo Seañez dit : « Je me sens malade ; » Juan Reed montera mon cheval. » Or ces hommes faisaient moins de difficulté pour confier à un autre leur femme que leur cheval. En lui disant au revoir, le terrible guérillero Urbina lui avait dit : « — Faites bon voyage. Je vous ai confié à Pablito… » Et auparavant, pour le retenir au cantonnement, il lui avait tout proposé, y compris une femme pour lui réchauffer son lit. Le jeune capitaine Longino Guereca, celui dont il décrit l’incroyable bravoure, le présente à ses parents en ces termes : « — Voici mon ami le plus cher, Juan Reed, mon frère… » Et lorsque quelques officiers et soldats, chez qui la boisson a réveillé la vieille animosité contre les Yankees, commencent à l’accuser d’être un espion  et un lâche et à réclamer qu’on le fusille, un défenseur surgit aussitôt et tient tête aux agresseurs : le gigantesque capitaine Fernando les met en garde : « — L’Américain est mon ami ! retournez à vos bancs et occupez-vous de vos affaires… » Et son « frère » le jeune Longino Gueraca calme la colère de Julian Reyes en ces termes : « Ça suffit ! Ce camarade a traversé des milliers de kilomètres par terre et par mer pour raconter aux gens de son pays la vérité sur la lutte pour la liberté. Il va au combat sans arme. Il est plus courageux que toi, puisque tu as un fusil. Alors écarte-toi et fiche-lui la paix ! »

Deux choses fascinèrent Reed : la grandeur du désert et la noblesse désintéressée de ces paysans affamés et en loques qui étaient toujours prêts à donner leur vie pour leur idéal d’amitié et de liberté… Avec eux, donc, il rejoint ce poste avancé de La Cadena. Quelques jours plus tard, il y reçoit le baptême du sang : le choc de cent guérilleros du colonel Petronilo Hernandez et des mille deux cents colorados sans pitié du traître ex-madériste Benjamin Argumedo provoque la « fuite du mister » Il prend le chemin de Chihuahua.

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John Reed raconte : « J’étais à Chihuahua. Mon journal m’avait demandé d’aller à Hermosillo, dans l’État de Sonora, pour obtenir une interview de Carranza, au moment de l’affaire Benton. » Benton était un aventurier anglais, un esclavagiste cynique qui, le revolver à la main, avait injurié et menacé Villa, confiant dans la puissance de l’escadre anglaise. Mais celle-ci ne vint pas à son aide et il fut fusillé à Samalayuca le 16 janvier 1914. On raconte que lorsqu’il vit quez les soldats creusaient sa tombe, il leur dit avec un flegme tout britannique : « — Creusez donc plus profond, les coyotes vont me déterrer ! » Une fois accomplies les instructions de son journal, Reed revint à Chihuahua où il put se joindre au gros des forces de Villa qui, le 16 mars, se mirent en marche pour Torreon ? Villa lui-même à leur tête.

Le dernier récit de ce livre, et le plus long, est la relation de cette marche et des combats qui précèdent la prise de Torreon par les troupes constitutionnalistes. La forme en est aussi minutieuse et aussi précise que dans les Dix jours qui ébranlèrent le monde, mais avec beaucoup plus de couleur, d’émotion, et, disons le mot, de lyrisme. Le récit s’arrête avec la chute de Gomez Palacio, petite ville jumelle de Torreon, sur la rive du Rio Nazas. La bataille sanglante de Gomez Palacio, qui ne fut qu’un simple épisode de la lutte pour la position-clef de Torreon, impressionna profondément le jeune journaliste.

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Que la grandeur sauvage et impitoyable du désert ait impressionné l’universitaire cultivé, le New Yorkais habitué à la civilisation urbaine, cela s’explique parfaitement. Son biographe Alfredo Varela le qualifie de « peintre mural : sa spécialité est la vaste fresque, où, à travers mille et un détails, l’histoire se fait compréhensible ». Un précurseur, en quelque sorte de Diego Rivera dont la thèse était précisément d’écrire sur les grandes murailles publiques l’histoire que nos peuples à moitié analphabètes n’étaient pas capables d’apprendre dans les livres. dans ses descriptions de ces grandes plaines désolées, bordées de chaînes abruptes, du nord du Mexique, John Reed transmet au lecteur sa propre fascination.

Mais qui étaient ces chanteurs de ballades qui l’ont eux aussi, tant fascinés ?

C’était l’autre grand amour mexicain de John Reed : les vieux peones des haciendas féodales léguées par le porfirisme, et les fils de ces peones qui s’étaient fait provisoirement soldats pour en finir justement avec les soldats de l’armée féodale et de la dictature qui les opprimait.

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« — Quand la révolution aura triomphé, c’est vous qui serez l’armée, dis-je au capitaine Fernando. il me fit cette réponse surprenante : — Quand la révolution aura triomphé ; il n’y aura plus d’armée. Nous sommes fatigués des armées… » Ainsi, cinquante ans avant Ho Chi Minh et Fidel Castro, ces paysans incultes, féroces, désintéressés et joyeux, ces chanteurs de ballades, savaient déjà que l’instrument le plus efficace contre l’esclavage et la tyrannie, ce ne sont pas les armées, mais les peuples en armes.

Le jeune journaliste a donc ressenti au Mexique un grand amour pour les peones. Il n’est pas trop audacieux d’imaginer que cette rencontre avec ce peuple dont il a partagé pendant plusieurs mois les misères et les joies simples lui révéla son destin d’écrivain et de militant révolutionnaire.

Mais si Reed est, dans ce livre, « un grand peintre de fresques », il est aussi un portraitiste sobre et magnifique. Ses descriptions du général Urbina et de Carranza sont là pour le prouver.

Ce fut un matin de juin 914 que je vis pour la dernière fois Johnny, le sympathique gringo. Il était venu déposer un télégramme au guichet de la poste de Ciudad Juarez. Il laissa trois ou quatre dollars à l’employé. Le 3 juillet, il était à New York, d’où il écrivait à son professeur Charles Towsend Copeland, de l’université de Harvard, la dédicace que l’on lira au début de ce livre.

Entretemps, au Mexique, ses amis, les peones en haillons de la division du Nord qu’il avait tant aimés, avec Villa à leur tête, après deux semaines de combats sanglants avaient taillé en pièces le brillante armés fédérale, successivement à Torreon, où ils entrèrent le 3 avril, puis à Zacatecas qui fut mise à feu et à sang le 3 juin ; la chute de cette dernière position clef marque la chute de la dictature ignominieuse du général Victoriano huerta qui démissionna en prononçant, en guise d’adieu au peuple qu’il avait tant opprimé et ensanglanté, ces paroles sarcastique : « Que Dieu vous bénisse, et moi de même ! »

Aujourd’hui, ce peuple peut s’enorgueillir de ce qu’il a été dans le feu de sa lutte pour la liberté ; John Reed y a forgé son esprit révolutionnaire et est devenu le maître-journaliste, de la lignée de tous ceux qui sont morts en risquant leur vie pour recueillir pour la postérité les témoignages de la barbarie guerrière de notre époque.

renato leduc



* Futur commandant en chef du corps expéditionnaire américain en France en 1917.

* Voir p. 35.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le vendredi 22 octobre 2010 8:47
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cegep de Chicoutimi.
 
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