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Collection « Les auteur(e)s classiques »

John Silas Reed, Dix jours qui ébranlèrent le monde. (1919)
Préface de l'auteur


Une édition électronique réalisée à partir du texte de John Silas Reed, Dix jours qui ébranlèrent le monde. (1919) Traduit de l’Américain et du Russe par Vladimir Pozner. Préface d’Ewa Berard. Paris: Les Éditions du Seuil, 1996, 612 pp.. Une édition numérique de Claude Ovtcharenko, journaliste à la retraite dans le sud de la France.

Dix jours qui ébranlèrent le monde.

Préface de l'auteur

Ce livre est de l’histoire sous pression, telle que l’ai vue. Il ne prétend être rien d’autre qu’un compte rendu détaillé de la révolution de Novembre [1], lorsque les bolcheviks, à la tête des ouvriers et des soldats, se sont emparés du pouvoir en Russie et l’ont placé entre les mains des soviets.

Bien entendu, il y est surtout question de la « Cité rouge de Petrograd », capitale et cœur de l’insurrection. Toutefois, le lecteur doit comprendre que les événements qui se déroulaient à Petrograd se répétaient d’une manière presque identique, avec plus ou moins d’intensité et à des moments différents, d’un bout du pays à l’autre.

Dans ce volume, le premier d’une série que je prépare, je dois me borner à relater les incidents que j’ai moi-même observés et vécus et ceux qui reposent sur des témoignages dignes de foi ; ils sont précédés de deux chapitres résumant brièvement les origines et les causes de la révolution de Novembre. Je me rends compte que ces deux chapitres sont d’une lecture difficile, ils n’en sont pas moins indispensables pour comprendre la suite du livre.

De nombreuses questions vont se poser à l’esprit du lecteur. Qu’est-ce que le bolchevisme ? Quelle forme de gouvernement les bolcheviks ont-ils instaurée ? Puisque les bolcheviks étaient partisans de l’Assemblée constituante avant la révolution de Novembre, pourquoi l’ont-ils dispersée ensuite par la force des armes ? Et si la bourgeoisie s’opposait à l’Assemblée constituante jusqu’au moment où le danger du bolchevisme devint apparent, pourquoi l’a-t-elle soutenue plus tard ?

Je ne puis répondre ici à ces questions et à bien d’autres encore. Dans un second volume : De Kornilov à Brest-Litovsk [2], Je retrace le cours de la révolution jusqu’à la paix avec l’Allemagne. J’y explique l’origine et les attributions des organisations révolutionnaires, l’évolution du sentiment populaire, la dissolution de la Constituante, la structure de l’État soviétique, ainsi que le déroulement et le résultat des négociations de Brest-Litovsk.

Lorsque l’on considère la progression des bolcheviks, il est nécessaire de comprendre que ce n’est pas le 7 novembre 1917, mais plusieurs mois auparavant que l’armée russe et la vie économique du pays se sont trouvées désorganisées et que c’était là la conclusion logique d’un phénomène remontant aussi loin que 1915. Les réactionnaires corrompus qui tenaient sous leur coupe la cour du tsar avaient entrepris délibérément de ruiner la Russie, afin de conclure une paix séparée avec l’Allemagne. Le manque d’armes au front, cause de la grande retraite de l’été 1915, la pénurie de vivres dans l’armée et dans les principales villes, les désorganisations des usines et des moyens de transport en 1916, tout cela faisait partie, comme nous le savons à présent, d’une gigantesque campagne de sabotage. La révolution de Mars y mit un coup d’arrêt, juste à temps.

En dépit du désordre que peut provoquer une grande révolution apportant la liberté à cent soixante millions d’êtres humains qui comptaient parmi les plus opprimés de la terre, la situation intérieure du pays et la puissance combattive de son armée se sont effectivement améliorées au cours des premiers mois du nouveau régime.

Toutefois, la lune de miel fut brève. Les classes possédantes désiraient simplement une révolution politique qui leur aurait octroyé le pouvoir enlevé au tsar. Elles voulaient que la Russie devînt une république constitutionnelle, comme la France ou les États-Unis, ou une monarchie constitutionnelle sur le mode anglais. Les masses populaires, elles, aspiraient à un véritable démocratie industrielle et agraire.

Dans le livre Le Message russe, un récit de la révolution de 1905, William English Walling décrit fort bien l’état d’esprit des ouvriers russes qui, dans leur grande majorité, devaient par la suite soutenir le bolchevisme :

Ils (les travailleurs) s’aperçurent que, même sous un gouvernement libre, s’il tombait entre les mains d’autres classes sociales, ils pouvaient continuer à mourir de faim…

L’ouvrier russe est révolutionnaire, mais il n’est pas violent, ni dogmatique, ni inintelligent. Il est prêt à monter sur les barricades, mais il les a étudiées, et, seul de tous les ouvriers du monde, il les connaît par expérience personnelle. Il est prêt à combattre son oppresseur, la classe capitaliste, et il est disposé à le faire jusqu’au bout. Tout ce qu’il semble, c’est que les autres se rangent d’un côté ou de l’autre dans le dur et imminent conflit…

Ils (les ouvriers) étaient tous d’accord que les institutions politiques de notre pays (les États-Unis) étaient préférables aux leurs, mais ils n’étaient pas particulièrement désireux d’échanger un despote contre un autre (c’est-à-dire les capitalistes)…

Les travailleurs de Russie ne se sont pas fait massacrer, exécuter par centaines à Moscou, Riga et Odessa, ils ne se sont pas fait jeter par milliers dans toutes les prisons russes et déporter dans les déserts et les régions arctiques pour gagner les douteux privilèges des travailleurs de Golsg-field et Cripple-Creek… [3]


Et c’est ainsi qu’en Russie, au milieu d’une guerre étrangère, la révolution politique a donné naissance à la révolution sociale qui devait aboutir au triomphe du bolchevisme.

M. A. J. Sack, qui dirige le Bureau d’information russe aux États-Unis, hostile au gouvernement soviétique, écrit dans son lire Naissance de la démocratie russe :

Les bolcheviks ont organisé leur propre gouvernement avec Nicolas [sic] Lénine comme président du Conseil et Léon Trotsky comme ministre des Affaires étrangères. L’inévitabilité de leur accession au pouvoir apparut presque aussitôt après la résolution de Mars. Dès ce moment, l’histoire des bolcheviks est l’histoire de leur progression continue

Les étrangers, et plus particulièrement les Américains, insistent souvent sur « l’ignorance » des travailleurs russes. Il est vrai que ceux-ci ne possèdent pas l’expérience politique des peuples de l’Occident, mais les formes spontanées d’organisation leur sont familières. En 1917, les coopératives de consommation russes comptaient plus de douze millions de membres, et les soviets eux-mêmes sont une remarquable démonstration du génie d’organisation de ces hommes. En plus, il n’existe sans doute pas de peuple au monde qui connaisse si bien la théorie du socialisme et ses applications pratiques. Voici ce qu’en dit William English Walling :

La plupart des travailleurs russes savent lire et écrire. Leur pays se trouve depuis de longues années en proie à des troubles tels que les ouvriers ont bénéficié de la présence à leur tête non seulement d’hommes intelligents issus de leur propre milieu, mais encore d’une partie considérable des couches cultivées, également révolutionnaires, qui s’est tournée vers les masses laborieuses et leur apportant ses idées pour une régénération politique et sociale de la Russie.

De nombreux écrivains expliquent leur hostilité à l’égard du gouvernement soviétique en soutenant que la révolution russe, à son dernier stade, se résumait tout simplement en une lutte des éléments « respectables » contre les assauts brutaux du bolchevisme. Pourtant, ce sont les classes possédantes qui, lorsqu’elles se sont rendu compte de l’expansion des organisations révolutionnaires, ont entrepris de les détruire et de stopper la révolution. Dans ce but, elles ont fini par recourir à des mesures désespérées. Elles ont désorganisé les transports et fomenté des troubles intérieurs pour renverser le gouvernement Kerenski et les soviets ; pour écraser les comités d’usine, les entreprises fermaient, combustibles et matières premières étaient détournés de leur destination ; pour briser les comités de soldats au front, la peine capitale a été restaurée et la défaite militaire machinée.

Tout cela faisait d’excellente huile pour le feu des bolcheviks. Ceux-ci réagissent en prêchant la guerre de classe et en proclamant la suprématie des soviets.

Entre ces deux extrêmes, que d’autres factions soutenaient avec plus ou moins d’empressement, se situaient les soi-disant socialistes « modérés », mencheviks et socialistes-révolutionnaires, ainsi que plusieurs autres partis moins importants. Ces groupements se trouvaient, eux aussi, en butte aux attaques des classes possédantes, mais leur force de résistance était minée par leurs théories.

En gros, les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires croyaient que la Russie n’était pas économiquement mûre pour une révolution sociale et que seule une révolution politique y était possible. À les entendre, les masses russes n’étaient pas suffisamment éduquées pour prendre le pouvoir ; toute tentative dans ce sens aurait provoqué inévitablement une réaction dont quelque opportuniste sans scrupule aurait pu profiter pour restaurer l’ancien régime. Il s’ensuivait que les socialistes « modérés », forcés d’assumer le pouvoir, avaient peur d’en faire usage.

Ils croyaient que la Russie devait passer par les stades de développement économique et politique qu’avait connus l’Europe occidentale pour accéder enfin, avec le reste du monde, à un socialisme intégral. Aussi se trouvaient-ils, bien entendu, d’accord avec les classes possédantes pour dire que la Russie devait devenir d’abord une État parlementaire, doté toutefois de quelques améliorations par rapport aux démocraties de l’Occident. C’est pourquoi ils insistaient sur la participation de classes possédantes au gouvernement.

De là à soutenir ces classes, il n’y avait qu’un pas. Les socialistes « modérés » avaient besoin de la bourgeoisie. Mais la bourgeoisie n’avait pas besoin des socialistes « modérés ». En conséquence, les ministres socialistes se virent obligés de céder petit à petit sur l’ensemble de leur programme, tandis que les classes possédantes devenaient de plus en plus exigeantes.

Et à la fin, lorsque les bolcheviks eurent jeté ce compromis creux, les mencheviks et les et les socialistes-révolutionnaires se retrouvèrent luttant aux côtés des classes possédantes… On peut observer actuellement le même phénomène dans presque tous les pays du monde.

Il me semble que, loin d’être un élément de destruction, les bolcheviks étaient l’unique parti russe disposant d’un programme constructif et de la force nécessaire pour l’imposer au pays. S’ils n’avaient pas accédé au gouvernement au moment où ils l’ont fait, je ne doute pas qu’en décembre les armées allemandes auraient occupé Petrograd et Moscou et que la Russie serait à nouveau dominée par un tsar…

Il est encore à la mode, alors que le gouvernement soviétique compte une année entière d’existence, de parler de l’insurrection bolchevique comme d’une « aventure ». Pour une aventure, elle en fut une, une des plus merveilleuses que l’humanité ait jamais vécues, cette irruption dans l’histoire à la tête des travailleurs et ce va-tout joué par les simples et vastes aspirations de ces hommes. Déjà le mécanisme avait été mis en place qui allait permettre de distribuer les grands domaines aux paysans. Les comités d’usine et les syndicats étaient là pour assurer le contrôle de l’industrie par les travailleurs. Dans chaque village, bourg, ville, district et province, les soviets des députés ouvriers, soldats et paysans étaient prêts à assumer l’administration des affaires locales.

Quoi qu’on pense du bolchevisme, il est indéniable que la Révolution russe est un des grands faits de l’histoire de l’humanité et l’accession des bolcheviks au pouvoir, un phénomène d’une portée universelle. De même que les historiens dépouillent les archives, à la recherche des plus petits détails de l’histoire de la Commune de Paris, ils voudront connaître les événements qui se sont déroulés à Petrograd en novembre 1917, l’esprit qui animait les gens, l’aspect physique, les paroles et les actes des chefs. C’est dans ce but que j’ai écrit ce livre.

Dans la lutte, je n’étais pas neutre. Mais, lorsqu’il s’est agi de relater l’histoire de ces grandes journées, je me suis efforcé de contempler le spectacle avec les yeux d’un reporter consciencieux, attaché à dire la vérité.

New York, le 1er janvier 1919.



[1] La révolution avait commencé le 25 octobre, selon le calendrier russe qui retardait de treize jours sur le nôtre. L’auteur, qui s’en tient au calendrier grégorien, ne pouvait pas savoir, à l’époque où il écrivait son livre, que l’histoire accolait le nom de la révolution russe à celui du mois d’octobre. La même observation vaut pour la révolution de Février que Reed appelle la révolution de Mars. (Note du traducteur.)

[2] Ce volume qui devait faire suite à Dix jours qui ébranlèrent le monde, n’a jamais paru : la mort de l’auteur le laissa inachevé (Note du traducteur.)

[3] Goldfield, dans le Nevada, et Cripple-Creek, dans le Colorado, centres miniers où sont déroulées, entre 1903 et 1908, plusieurs grandes grèves sanglantes, tristement célèbres dans l’histoire du mouvement ouvrier aux États-Unis. (Note du traducteur.)



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le lundi 13 novembre 2017 16:17
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cegep de Chicoutimi.
 
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