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Collection « Les auteur(e)s classiques »

John Silas Reed, Dix jours qui ébranlèrent le monde. (1919)
Biographie de John Reed (1887-1920)


Une édition électronique réalisée à partir du texte de John Silas Reed, Dix jours qui ébranlèrent le monde. (1919) Traduit de l’Américain et du Russe par Vladimir Pozner. Préface d’Ewa Berard. Paris: Les Éditions du Seuil, 1996, 612 pp.. Une édition numérique de Claude Ovtcharenko, journaliste à la retraite dans le sud de la France.

Dix jours qui ébranlèrent le monde.

BIOGRAPHIE
de John Reed (1887-1920)


Par Albert Rhys Williams [1]


La première ville américaine où les ouvriers refusèrent de charger des munitions pour l’armée de Koltchak fut la ville de Portland sur le Pacifique. C’est, dans cette ville que, le 22 octobre 1887, était né John Reed.

Son père était un de ces pionniers solides, à l’âme droite, dépeints par Jack London dans ses récits sur l’Ouest américain. Homme d’une intelligence aigüe, il haïssait la fourberie et l’hypocrisie. Au lieu de se tenir du côté des gens riches et influents, il s’opposait à eux et, lorsque les trusts, comme des pieuvres gigantesques, s’emparèrent des forêts et des autres richesses naturelles de l’État. Il engagea contre eux une lutte acharnée. il fut persécuté, battu, chassé de son emploi. Mais jamais il ne capitula devant ses ennemis.

Ainsi, John Reed reçut de son père en héritage un sang de lutteur, une intelligence de premier ordre, une âme hardie et courageuse. Ses dons éclatants se manifestèrent de bonne heure et, à la fin de ses étude secondaires, il fut envoyé à Harvard, la plus célèbre université américaine. C’est là que les rois du pétrole, les barons de la houille et magnats de l’acier envoyaient leurs enfants, sachant parfaitement que ceux-ci, après quatre années de sport, de luxe et d’« étude impartiale de la science impartiale », reviendraient avec un esprit exempt du moindre soupçon de radicalisme [2].

John Reed passa quatre ans dans les murs de Harvard, où son charme personnel et ses talents le firent aimer de tous. Il se heurta quotidiennement aux jeunes rejetons des classes riches et privilégiées. Il écouta les cours emphatiques des professeurs de sociologie bien pensants. Il écouta les sermons des prêtres suprêmes du capitalisme, les professeurs d’économie politique. Pour finir, il organisa un club socialiste au centre même de cette forteresse de la ploutocratie. C’était un véritable coup de poing à la face des savants ignares. Ses supérieurs se consolaient en pensant qu’il ne s’agirait que d’une lubie de gamin. « Ce radicalisme, disaient-ils, lui passera dès qu’il aura passé la porte du collège et entrera dans l’arène de la vie. »

Après avoir terminé ses études et obtenu ses titres universitaires, John Reed entra dans le vaste monde et, en un temps incroyablement bref ; il le mit à ses pieds. Il le mit à ses pieds par son amour de la vie, son enthousiasme et sa plume. Encore étudiant, il avait collaboré au journal satirique Latroon (Le Persifleur), et il avait fait montre d’un style aisé et brillant. Maintenant, un flot de poèmes, de récits, de drames sortait de sa plume. Les éditeurs le couvraient de propositions, les revues illustrées lui offraient des sommes presque fabuleuses, les grands journaux lui commandaient des chroniques sur les événements les plus importants de la vie étrangère.

C’est ainsi qu’il devint un pèlerin des grandes toutes du monde. Celui qui voulait se tenir au courant de la vie moderne n’ait qu’à suivre John Reed comme le pétrel, oiseau des tempêtes, il était présent partout où il se passait quelque chose d’important.

À Paterson, une grève des ouvriers du textile grandit en un orage révolutionnaire : John Reed était au cœur de la tourmente.

Au Coloradon les esclaves de Rockfeller sortirent de leurs fosses et refusèrent d’y retourner, malgré les matraques et les fusils des gardes armés : John Reed était là, au côté des révoltés.

Au Mexique, les peones (paysans) opprimés levèrent l’étendard de la révolte et, commandés par Villa, marchèrent sur le Capitole : John Reed, à cheval, avançait parmi eux.

Un compte rendu de ce dernier exploit parut dans la revue Metropolitan et, plus tard dans le livre Le Mexique révolutionnaire. Avec des couleurs lyriques, Reed y dépeignait les montagnes couleur de pourpre et les immenses déserts « protégés de toutes parts par les épines des cactus géants ». Il aimait les plaintes sans fin, mais davantage encore leurs habitants, exploités sans merci par les grands propriétaires et l’Église catholique. Il les décrit faisant descendre leurs troupeaux des pâturages des montagnes pour se joindre aux armées de libération, chantant le soir autour des feux de camp et se battant admirablement pour la terre et la liberté, malgré la faim et le froid, pieds nus et vêtus de haillons.

La guerre impérialiste éclate. Partout où le canon tonne, John Reed est là : en France, en Allemagne, en Italie, en Turquie, dans les Balkans, en Russie. Pour avoir dénoncé la trahison des fonctionnaires tsaristes et rassemblé des documents démontrant leur participation à l’organisation de pogroms antisémites, il est arrêté par les gendarmes en compagnie du célèbre peintre Bordman Robinson. Mais, comme toujours, grâce à une intrigue habile, à un hasard heureux ou à un subterfuge rusé, il échappe à leurs griffes et se jette en riant dans une nouvelle aventure.

Le danger ne l’a jamais arrêté. C’était son élément naturel. Il s’est toujours faufilé dans les zones interdites, dans les lignes avancées des tranchées.

Combien est resté vivant dans ma mémoire mon voyage avec John Reed et Boris Reinstein sur le front de Riga, en septembre 1917 ! Notre automobile faisait toute vers el sud, vers Venden, lorsque l’artillerie allemande se mit soudain à bombarder un village, à l’Est. Et ce village devint soudain pour John Reed le lieu le plus intéressant du monde ! Il insista pour que nous nous y rendions. Prudemment, nous nous mîmes à ramper quand, soudain, un énorme obus éclata derrière nous et, du tronçon de toute sur lequel nous venions de passer, jaillit une colonne noire de fumée et de poussière.

Pris de peut, nous nous cramponnâmes les uns aux autres, mais un instant plus tard John Reed était déjà tout rayonnant. Il emblait qu’une sorte de besoin impérieux de sa nature eût été satisfait.

C’est ainsi qu’il parcourait le monde, d’un pays à l’autre d’un front à l’autre, d’une aventure extraordinaire à une autre. Mais ce n’était pas simplement un aventurier, un reporter, un spectateur indifférent, un observateur impassible, des souffrances humaines. Au contraire, ces souffrances étaient les siennes propres. Tout ce chaos, cette boue, ces souffrances et ce sang versé offensaient son sentiment de la justice et des convenances. Opiniâtrement, il cherchait la racine de tous les maux afin de les extirper.

Lorsqu’il revenait de ses pérégrinations à New York, ce n’était pas pour se reposer, mais pour travailler encore et défendre ses idées.

À son retour du Mexique, il déclara : « Oui, le Mexique est dans le trouble et le chaos. Mais ce n’est pas aux peones sans terre qu’en incombe la responsabilité ; c’est à ceux qui sèment le trouble en envoyant l’or et les armes, c’est-à-dire aux compagnies pétrolières américaines et anglaises en lutte. »

Il revint de Paterson pour organiser dans la plus vaste salle de New York à Madison Square Garden, une grandiose représentation dramatique intitulée La bataille du prolétariat de Paterson contre le capital.

Du Colorado, il rapporta le récit des massacres de Loodlow, dont l’horreur surpassait presque celle des fusillades de la Léna en Sibérie. Il raconta comment les mineurs furent chassés de leurs maisons, comment ils vécurent dans des tentes, comment ces tentes furent arrosées d’essence et incendiées, comment les soldats tiraient sur les ouvriers qui couraient et comment une vingtaine de femmes et d’enfants périrent dans les flammes. S’adressant à Rockfeller, roi des millionnaires, il déclara : « Ce sont vos mines, ce sont vos bandits mercenaires et vos soldats, Vous êtes des assassins ! »

Des champs de bataille également, il revint non pas avec des bavardages creux sur les férocités de tel ou tel belligérant, mais en maudissant le guerre elle-même, comme une boucherie, un bain de sang organisé par les impérialismes rivaux. Dans le Liberator, revue progressiste révolutionnaire à laquelle il donnait gratuitement ses meilleurs écrits, il publia un virulent article antimilitariste sous la manchette : « Procure-toi une camisole de force pour ton fils soldat ». Avec d’autres rédacteurs, il fut traduit devant un tribunal de New York pour haute trahison. Le procureur tenta de toutes ses forces d’obtenir un verdict sévère des jurés patriotes ; il alla même jusqu’à installer près des bâtiments du tribunal un orchestre qui jouait des hymnes nationaux pendant tout le temps des délibérations ! Mais Reed et ses camarades défendirent vaillamment leurs convictions. Après que Reed eut déclaré courageusement qu’il estimait de son devoir de lutter pour la révolution sociale sous le drapeau révolutionnaire, le procureur lui posa la question :

— Mais, dans la présente guerre, vous combattriez sous le drapeau américain ?

— Non ! fit Reed catégoriquement.

— Et pourquoi donc ?

En réponse, Reed prononça un discours passionné dans lequel il décrivit les horreurs dont il avait été le témoin sur les champs de bataille. Son récit fut si vivant et si impressionnant que même certains des jurés petit-bourgeois, pourtant prévenus, en furent émus jusqu’aux larmes. Les rédacteurs furent acquittés.

Juste au moment de l’entrée en guerre de l’Amérique, Jon Reed dut subir un opération : on lui fit l’ablation d’un rein. Les médecins le déclarèrent inapte au service militaire.

« La perte d’un rein peut me dispenser de servir la guerre être deux peuples, déclara-t-il. Elle ne me dispense pas de servir la guerre entre les classes. »

En été 1917, John Reed se rendit en hâte en Russie, où il avait discerné dans les premiers combats révolutionnaires l’approche d’une guerre de classes.

Ayant rapidement analysé la situation, il comprit que la conquête du pouvoir par le prolétariat était logique et inévitable. Mais les retards et les atermoiements l’inquiétaient. Chaque matin, au réveil, il constatait avec un sentiment proche de l’irritation que la révolution n’avait pas encore commencé. Enfin, Smolny donna le signal et les masses se lancèrent dans la lutte révolutionnaire. Tout naturellement, John Reed s’y lança avec elles. Il était omniprésent : à la dissolution du pré-parlement, à la construction des barricades, à l’accueil délirant fait à Lénine et Zinoviev sortant de la clandestinité, à la chute du Palais d’Hiver… Mais tout cela, il l’a raconté dans son livre.

Partout où il passait, il rassemblait sa documentation. Il réunit ainsi des collections complètes de la Pravda et des Izvestia, ainsi que de toutes les proclamations, brochures et affiches. Il avait une passion particulière pour les affiches. À chaque fois qu’une nouvelle affiche paraissait, il n’hésitait pas à l’arracher du mur, s’il ne pouvait l’obtenir par un autre moyen.

En ces journées, les affiches étaient imprimées en telle quantité et avec une telle rapidité qu’il était difficile de trouver une place pour les coller sur les palissades. Les affiches des Cadets, des s.r. ; des mencheviks, des s.r. de gauche et des bolcheviks se collaient les unes par-dessus les autres, en couches si épaisses qu’un jour Reed en arracha seize superposées. Il fit irruption dans ma chambre, brandissant l’énorme plaque de papier en criant : « Regarde ! j’ai raflé en un coup toute la révolution et la contre-révolution ! »

C’est ainsi qu’il se constitua, par différents moyens, une admirable collection de documents. Elle était si belle que, lorsqu’il arriva au port de New York, après 1918, les agents de l’attorney général américain l’en dépossédèrent. Il réussit néanmoins à en reprendre possession et à la dissimuler dans le petite pièce new-yorkaise où, parmi le fracas des métros aériens et souterrains qui couraient au-dessus de sa tête et sous ses pieds, il tapa à la machine Dix jours qui ébranlèrent le monde.

Naturellement, les fascistes américains n’avaient pas envie que le public connût ce livre. À six reprises, ils s’introduisent dans les bureaux de la maison d’édition pour essayer de voler le manuscrit. Une photographie de John Reed porte cette dédicace : « À mon éditeur Horace Liveright, qui a failli se ruiner en imprimant ce livre.

Celui-ci ne fut pas le seul fruit de son activité littéraire liée à la propagation de la vérité sur la Russie. La bourgeoisie ne voulait naturellement pas entendre parler de cette vérité. Haïssant et craignant la Révolution russe, elle tentait de la noyer dans un torrent de mensonges. Les tribunes politiques, les écrans des cinémas, les colonnes des journaux et des revues déversaient sans fin des flots de calomnies odieuses. Les revues qui quémandaient naguère les articles de Reed n’imprimaient plus une seule ligne écrite par lui.

Mais elles ne pouvaient l’empêcher de parler. Et il parlait à des meetings où des foules se pressaient.

Il fonda une revue. Il devint rédacteur de la revue socialiste de gauche The Revolutionary Age, puis du Communist. Il écrivait article sur article pour le Liberator, parcourait le pays, participait à des conférences, bourrant de faits tous ceux qui l’écoutaient, leur communiquant son enthousiasme, son ardeur révolutionnaire. Enfin, il organisa au centre du capitalisme américain le Parti ouvrier communiste, exactement comme, dix ans auparavant, il avait organisé un club socialiste au centre de l’Université de Harvard.

Selon leur habitude, les « sages » s’étaient trompés. Le progressisme de John Reed était tout ce qu’on voulait excepté une « lubie éphémère ». Contrairement aux prophéties, le contact avec le monde extérieur n’avait nullement guéri Reed. Il n’avait fait qu’affermir et renforcer son progressisme. À quel point ce progressisme était à présent solide et profond, la bourgeoisie pouvait s’en convaincre en lisant The Voice of Labour, le nouvel organe communiste dont Reed était le rédacteur. La bourgeoisie américaine comprenait qu’un authentique révolutionnaire était enfin apparu dans sa patrie. Aujourd’hui, ce seul mot de « révolutionnaire » la fait frémir ! Certes, il ya eu des révolutionnaires en Amérique dans un passé reculé, et maintenant encore existent dans ce pays des sociétés hautement honorées et respectées, dans le genre des « Filles de la Révolution américaine ». C’est la façon de la bourgeoisie réactionnaire de rendre hommage à la Révolution de 1776. Mais ces révolutionnaires sont depuis longtemps partis dans un autre monde. Tandis que John Reed, révolutionnaire vivant, incroyablement vivant, est un défi à la bourgeoisie !

Il ne lui reste qu’une chose à faire : tenir Reed sous les verrous. Aussi on l’arrête. Pas une fois, ni deux, mais vingt fois. À Philadelphie, la police ferme la salle de réunion où il doit prendre la parole. Mais il grimpe sur une caisse à savon et, de cette tribune, s’adresse à la foule immense qui obstrue la rue. Ce meeting a un tel succès et suscite tant de sympathie que, lorsque Reed est arrêté pour avoir « troublé l’ordre public », il est impossible d’obtenir des jurés un verdict de condamnation. Aucune ville américaine ne se sent tranquille aussi longtemps qu’elle n’a pas arrêté John Reed, fût-ce une seule fois. Mais il réussit toujours à obtenir sa liberté sous caution ou un ajournement du jugement, et il se hâte d’aller livrer bataille dans une nouvelle arène.

C’est devenu une habitude pour la bourgeoisie occidentale d’attribuer tous ses malheurs et tous ses insuccès à la révolution russe. L’un des crimes les plus affreux de cette Révolution était d’avoir fait de ce jeune Américain si doué un fanatique de la Révolution. ainsi pense la bourgeoisie. La réalité est quelque peu différente.

Ce n’est pas la Russie qui a fait de John Reed un révolutionnaire. Un sang révolutionnaire américain coulait dans ses veines depuis le jour de sa naissance. Oui, bien que l’on représente constamment les Américains comme des gens bien nourris, satisfaits et réactionnaires, l’indignation et la révolte coulent encore dans leurs veines. Souvenez-vous des grands révoltés du passé : Thomas Paine, Walt Whitman, John Brown et Parsons. Et aujourd’hui, les camarades et compagnons de combat de John Reed : Bill Heywood, Robert Mynor, Rootenberg et Foster ! Souvenez-vous des sanglants conflits industriels de Homestead, Pulman et Lawrence et de la lutte de l’i.w.w. Tous – ces leaders et ces masses – sont d’origine purement américaine. Et bien qu’à l’heure actuelle cela ne soit pas absolument évident, le sang des américains est fortement imprégné d’esprit de révolte.

On ne peut donc pas dire que la Russie ait fait de John Reed un révolutionnaire. Mais elle a fait de lui un révolutionnaire conséquent et ayant une pensée scientifique. Voilà son grand mérite. Elle l’a obligé à couvrir sa table de travail des livres de Marx, Engels et Lénine. Elle a lui a donné la compréhension du processus historique et de la marche des événements. Elle l’a obligé à remplacer ses vues humanitaires un peu vagues par les faits durs en brutaux de l’économie. Et elle l’a incité à devenir l’éducateur du mouvement ouvrier américain et à tenter de l’asseoir sur les fondations scientifiques sur lesquelles il avait édifié ses propres convictions.

« La politique n’est pas ton fort, John » lui disaient parfois ses amis. « Tu n’es pas un propagandiste, mais un artiste. Tu dois consacrer ton talent à un travail littéraire créateur ! » Il sentait souvent la vérité de ces mots, car dans sa tête prenaient constamment naissance de nouveaux poèmes, de nouveaux drames, qui cherchaient constamment leur expression, aspiraient à revêtir une forme déterminée. Et, lorsque ses amis insistaient pour qu’il laissât de côté la propagande révolutionnaire et se mît à écrire, il répondait avec un sourire : « C’est bon, je vais m’y mettre. »

Mais pas un seul instant il n’interrompit son activité révolutionnaire. C’était au-dessus de ses forces ! La Révolution russe s’était emparée de lui corps et âme. Elle avait fait de lui son adepte, l’avait obligé à soumettre son humeur anarchique, hésitante, à la discipline sévère du communisme ; elle l’avait envoyé, comme une sorte de prophète au flambeau embrasé, dans les villes d’Amérique ; elle l’appela à Moscou en 1919 pour travailler à l’Internationale communiste à l’unification des deux partis communistes des États-Unis.

S’étant armé de nouveaux faits de la théorie révolutionnaire, il se lança à nouveau dans un voyage clandestin à destination de New York. Dénoncé par un matelot, débarqué du navire, il fut jeté en cellule dans une prison de Finlande. De là, il revient à nouveau en Russie, écrit dans l’Internationale communiste, rassemble des documents pour un nouveau livre, est délégué au Congrès des peuples d’Orient à Bakou. Mais ayant contracté le typhus (probablement au Caucase), épuisé par un labeur excessif, il ne peut résister à la maladie et succombe le dimanche 17 octobre 1920.

Nombre de combattants semblables à John Reed ont lutté cotre le front contre-révolutionnaire en Amérique et en Europe aussi vaillamment que l’Armée rouge a combattu la contre-révolution en u.r.s.s. Les uns sont tombés victimes des pogroms, d’autres se sont tus à jamais dans les prisons. L’un a péri durant une tempête en mer Blanche, alors qu’il retournait en France. Un autre s’est écrasé sur San Francisco, en tombant d’un avion d’où il lançait des proclamations protestant contre l’intervention. Aussi furieux qu’ait été l’assaut de l’impérialisme contre la révolution, il aurait pu l’être encore davantage sans ces combattants. Eux aussi ont fait quelque chose pour contenir la pression de la contre-révolution. Ce ne sont pas seulement les Russes, les Ukrainiens, les Tatars et les Caucasiens qui ont aidé la révolution russe, mais aussi, bien qu’à un degré moindre, des Français, des Allemands, des Anglais et des Américains. Parmi ces « non-russes », la figure de John Reed se dresse au premier plan, car c’était un homme aux dons exceptionnels, abattu dans le plein épanouissement de ses forces…

Lorsque la nouvelle de sa mort arriva de Helsingfors et de Revel, nous fûmes convaincus que ce n’était qu’un mensonge de plus parmi ceux que fabriquent quotidiennement les usines à mensonges contre-révolutionnaires. Mais, lorsque Louise Bryant confirma cette nouvelle bouleversante, nous dûmes, malgré notre douleur, abandonner l’espoir qu’elle serait démentie.

Bien que John Reed fût mort en exil et menacé d’une peine de cinq ans d’emprisonnement, la presse bourgeoise elle-même rendit hommage à l’artiste et à l’homme. Un grand soulagement envahit le cœur des bourgeois : John Reed n’était plus, qui savait si bien démasquer leurs mensonges et leur hypocrisie, et dont la plume des fouaillait si durement.

Les milieux progressistes d’Amérique ont subi une perte irréparable. Il est très difficile aux camarades qui vivent hors d’Amérique de mesurer le sentiment de perte que sa mort provoqua. Les Russes considèrent comme une chose tout à fait naturelle et allant de soi qu’un homme doive mourir pour ses convictions. Dans ce domaine, aucun sentiment n’est d’usage. En Russie soviétique, des milliers et des dizaines de milliers d’hommes sont morts pour le socialisme. Mais, en Amérique, de tels sacrifices ont été relativement peu nombreux. Si l’on veut, John Reed fut le premier martyr de la révolution communiste, le premier des milliers à venir. La fin soudaine de sa vie véritablement météorique, dans la fontaine Russie fermée par le blocus, fut un coup terrible pour les communistes américains.

Une seule consolation reste à ses vieux amis et camarades : John Reed repose dans le seul endroit au monde où il voulait reposer, sur la Place Rouge, contre le mur du Kremlin.

Là, sur sa tombe a été érigé un monument conforme à son caractère, sous la forme d’un bloc de granit brut, sur lequel sont gravés les mots :

« JOHN REED,

DÉLÉGUÉ À LA IIIe INTERNATIONALE, 1920. »



[1] Albert Rhys William (1883-1962) fut témoin et participant à la révolution russe comme son compatriote et mi de John Reed. Il a voyagé et étudié le communisme en train dee s’édifier et en fit l’apologie aux États-Unis. IL écrivit : Through the Russian revolution, In the claws of the German eagle et Lenin the man and his work. La biographie qu’il consacré à son ami est une apologie pleine d’une fougue révolutionnaire communiste vraiment étonnante de la part d’un américain.

[2] Voilà comment, dans les collèges et les universités, des dizaines de milliers de jeuens Américains sont façonnés en défenseurs de l’ordre établi, en gardes-blancs de la réaction.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le lundi 13 novembre 2017 13:56
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cegep de Chicoutimi.
 
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