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Collection « Les auteur(e)s classiques »

L’EMPIRE du MILIEU. Le climat, le sol, les races, les richesses de la Chine (1902)
Extrait


Une édition électronique réalisée à partir du texte d'Elisée et Onésime RECLUS, L’EMPIRE du MILIEU. Le climat, le sol, les races, les richesses de la Chine. Librairie Hachette, Paris, 1902, 668 pages.Une édition réalisée par Pierre Palpant, bénévole, Paris.

Extrait

POPULATIONS DU BASSIN DU YANGTZE 

Tibétains, Si-fan, Mantze.

La plus grande partie de la région montagneuse où s’engage le Yangtze kiang dans le Setchouen Occidental, à son passage du Tibet en Chine, appartient ethnographiquement au Tibet, bien que le pays en soit détaché politiquement et définitivement incorporé au « Grand et Pur Empire ».

Les habitants policés de la contrée sont des Bod, ce qui signifie des Tibétains, en tout pareils à ceux de Lassa, avec les mêmes mœurs, les mêmes institutions sociales.

Dans le Setchouen Occidental tout comme dans la province de Kham ou Tibet Oriental, on traverse les rivières, les torrents encaissés à d’« horribles » profondeurs, soit sur des ponts suspendus, soit dans des sièges mobiles glissant d’une rive à l’autre sur un câble tendu.

Dans ce Tibet chinois, les bergers ont aussi leurs tentes noires en poil de yak, et les demeures permanentes sont également de grossières masures en pierre, percées d’étroites ouvertures et terminées par un toit plat ; presque toutes isolées sur des promontoires, elles ressemblent à des ruines de châteaux forts.

Le contraste est complet entre les hameaux des Tibétains et les agglomérations des Chinois : tandis que ceux‑ci aiment à se concentrer dans de gros bourgs compacts, même quand il leur faut s’éloigner de leurs cultures, ceux‑là tiennent à rester à l’écart les uns des autres. En conséquence naturelle, dans les pays habités par les deux races à la fois, les bourgs sont chinois et les écarts sont tibétains.

 

Toutefois les lamaseries, où des centaines, même des milliers d’individus vivent en communauté, ne sont peuplées que de Tibétains, auxquels sont associés quelques métis chinois abandonnés par leurs parents, soldats qui sont rentrés dans la mère patrie.

Ces lamas sont les véritables maîtres de la contrée. Plus nombreux en proportion que ceux du Bod‑youl, c’est‑à‑dire du Tibet lui-même, les religieux du Setchouen tibétain possèdent la moitié du sol, les plus grands troupeaux de yaks et de brebis, des chiourmes d’esclaves, qu’ils emploient comme bergers ou comme agriculteurs ; par l’usure, ils sont les réels propriétaires des champs que cultivent les laïques. Le noviciat d’entrée n’est point difficile : tous peuvent s’introduire dans la communauté, soit pour remplir un vœu, soit pour se mettre à l’abri des vengeances, soit tout simplement pour ne plus payer d’impôts et pour jouir des privilèges de toute espèce accordés à la confrérie.

Mais si les lamas, si haut placés au‑dessus des lois, sont dispensés de contribuer en quoi que ce soit aux dépenses de l’État, la masse du peuple n’en est que plus opprimée, et les impôts, répartis sur un nombre décroissant de familles, sont devenus intolérables. C’est pourquoi, depuis plus de cent ans, la population corvéable a diminué de moitié, surtout par l’émigration vers le Yunnan : partout on rencontre des ruines de maisons et de villages ; certains districts sont même entièrement dépeuplés et des plaines cultivées redeviennent forêts ou pâturages.

 

Les Tibétains encore à demi sauvages qui vivent en tribus dans les régions septentrionales des Alpes du Setchouen, sont en général désignés sous le nom de Si-Fan ou « Fan Occidentaux ».

Vêtus de peaux ou de grosse laine, laissant tomber sur leurs épaules leur épaisse chevelure en désordre, ces Si-Fan paraissent affreux aux Chinois policés de la plaine, mais ils sont moins redoutables qu’on ne le croirait, et l’étranger qui leur demande l’hospitalité est toujours bien accueilli.

Les voyageurs de la « Mission lyonnaise » en font l’éloge ; ils nous les représentent comme de beaux « gars », supérieurs physiquement aux Chinois : apparence robuste ; taille élevée ; « peau foncée, parfois presque noire ; nez droit, fort, assez long ; yeux fendus transversalement (quelques‑uns ont cependant les yeux obliques et les pommettes saillantes du Mongol) ; barbe noire, peu fournie ; cheveux noirs, coupés très court (ils ne portent pas la queue comme les Chinois) ; dents blanches et moyennes. Les femmes, plus petites que les hommes, sont assez fortes ; leur nez est moins proéminent, leur teint moins foncé ; leurs cheveux sont coupés court, moins pourtant que ceux des hommes. Au total, race de gens très solidement charpentés.

Le lamaïsme « sévit » chez eux, mais avec moins d’intensité que chez les autres Tibétains ; leurs prêtres ont des livres sacrés écrits en caractères tangoutes.

Les Si-Fan, tout au moins ceux qui vivent près de là, plus au nord, sur le haut Hoang ho, sont bourrés de superstitions toutes plus baroques les unes que les autres ; par exemple, ils croient de bonne foi que les Européens peuvent de leur regard transpercer le sol et l’eau jusqu’à d’énormes profondeurs, et qu’ils volent par‑dessus les montagnes : s’ils cheminent dans la plaine, c’est qu’ils seraient embarrassés de transporter, dans leur vol, les bêtes de somme dont ils ont besoin. L’amban de Sining demandait à l’interprète de Prjevalskiy s’il était vrai que son maître vît briller les pierres précieuses jusqu’à 80 mètres dans la terre.

 

Au nord, les Si-Fan se rattachent aux Amdoan, tandis qu’au sud et au sud‑ouest ils touchent à d’autres tribus, d’origine également tibétaine, connus sous la désignation commune de Mantze ou « Vermine indomptable ». Aussi quelques tribus, connaissant le sens de ce mot, le repoussent‑elles comme injurieux et demandent‑elles qu’on leur donne le nom d’I jen, qui signifie tout simplement « les Gens différents » ou « les Étrangers ».

Une de leurs tribus, celle des Soumou ou des « Mantze Blancs », qui vit sur les bords du Louhoa ho, affluent occidental du Min, comprendrait, d’après Gill, trois millions et demi d’individus vivant de l’agriculture et de l’élève des bestiaux. Si improbable que soit l’exactitude de cette évaluation, il n’en est pas moins certain que les Mantze représentent un élément très considérable dans la population de la Chine occidentale.

Les Mantze du Setchouen jouissent d’une sorte d’autonomie politique.

Ils se sont groupés en dix‑huit royaumes dans lesquels le pouvoir monarchique est absolu. Le souverain prélève un impôt sur les terres cultivées, de même que sur les troupeaux, et chaque famille lui doit le travail personnel d’un de ses membres pendant six mois de chaque année. A son gré, il distribue les terres et les reprend pour les donner à d’autres. Dans le plus puissant des dix‑huit royaumes, celui des Mantze Blancs, le trône est toujours occupé par une reine, en mémoire d’actions d’éclat accomplies par une aïeule de la famille régnante.

Le nom de « sauvages » qu’on donne aux Mantze n’est aucunement mérité. Ces « sauvages » cultivent soigneusement le sol, tissent des étoffes, se bâtissent des maisons et des tours dans le style tibétain, possèdent même des livres bod et chinois, et tiennent des écoles pour leurs enfants. A l’ouest, l’influence tibétaine est prépondérante, et les lamas ne sont pas moins puissants chez eux que chez les Si-Fan ; à l’est, c’est l’influence chinoise qui l’emporte, et nombreux sont les Mantze qui passent d’une civilisation à l’autre : ils abattent leur chevelure touffue, adoptent la longue tresse officielle et prennent le costume des habitants de la plaine pour ressembler aux « Enfants de Han ».

Comme partout et toujours, quand sont en présence sur un même territoire, sous une même domination, deux civilisations, deux masses inégales, les monarchies mantze ne peuvent résister à la pression continue des colons chinois qui les assiègent, pour ainsi dire, et ne cessent d’empiéter sur leur domaine.

Tandis que des aventuriers, des fugitifs de la région basse pénètrent au loin dans les montagnes, apportant des mœurs et des idées nouvelles, l’armée des cultivateurs avance de front, saisissant tous les prétextes pour déclarer la guerre aux « sauvages » et pour s’emparer de leurs terres. Refoulés chaque année plus en arrière, les Mantze subissent le sort de tous les vaincus, et c’est eux qu’on accuse d’avoir commis les cruautés qu’ils ont subies. Campés dans les villages, dont ils n’ont pas encore eu le temps de changer l’architecture, les envahisseurs chinois croient n’avoir conquis le sol que pour leur défense personnelle.

 

Lolo.

Au midi des Mantze, dans le sud du Setchouen Occidental (et dans le nord du Yunnan), dans la grande courbe du Yangtze kiang, vivent d’autres tribus également menacées par les colons : ce sont les Lolo, dont le nom n’a pas de sens en langue chinoise, à moins que cette syllabe redoublée n’indique, comme la désignation grecque de « barbares », des bredouilleurs « qui ne savent pas s’exprimer en langage policé ».

On les appelle aussi Laka (anciennement Lokoueï). Ils seraient venus du Chensi où, d’après les chroniques chinoises, ils habitaient au XIIe siècle avant notre ère.

Les Chinois confondent sous cette dénomination « flottante » de Lolo, nombre de tribus qui sont, dans l’ensemble, fort distinctes des populations de souche tibétaine, comme les Si-Fan et les Mantze. Edkins y voit des branches de la famille barmane ; leur écriture rappellerait celle des talapoins de Pegou et d’Ava. Thorel les divise en Lolo « blancs », parents des Laotiens, et en Lolo « noirs », qu’il croit être autochtones ; à vrai dire, ces « noirs » sont à peine plus foncés que ces « blancs ». D’autres surnoms les divisent : les Lolo noirs s’appellent aussi les Lolo crus ; et les Lolo blancs, les Lolo cuits ou les mûrs ; ceux‑ci habitent le Yunnan, ceux‑là le Setchouen du sud‑ouest. Chaque tribu nie sa parenté avec les tribus voisines, ce qui s’explique fort bien par l’hostilité naturelle qui se crée entre groupes différents.

 

Généralement supérieurs de taille aux Chinois, comme aussi plus maigres et de traits plus marqués, plus agréables, du moins au goût européen, le docteur Thorel nous les décrit ainsi, spécialement les Lolo noirs : haute stature, épaules larges, tronc non carré, taille accusée, membres bien articulés et proportionnés, jambes droites, à mollets développés ; teint bistre, mais moins que celui des Hindous ; physionomie expressive, énergique sans dureté ; traits accentués, face ovale couronnée d’un front assez large, peu fuyant, à bosses frontales marquées ; yeux horizontaux, bien qu’un peu bridés à l’angle interne ; nez un peu large, souvent droit, parfois busqué ; pommettes saillantes sans exagération ; bouche moyenne, lèvres peu épaisses, dents blanches et régulières — ainsi un assez beau type d’homme. D’après M. de Vaulserre, les plus grands, les plus forts de tous ceux qui portent le nom de Lolo, ce sont ceux qui vivent dans le Lang chañ ou Taleang chañ, « la Montagne des hauts sommets », qui a plusieurs pics argentés par la neige éternelle. Eux‑mêmes appellent ces monts, gardiens de leur indépendance et cause probable de leur vigueur, de leur souplesse, les Lao lin ou les « Vieilles forêts ». Le Leang chañ, disent les Chinois, est le « nid des Lolo ». A noter que s’il est beaucoup de beaux Lolo, il y en a aussi de terriblement « avortés », goitreux et crétins sous la pâle lumière dans les vallées profondes.

Ils parlent un idiome monosyllabique moins nasalisé que p.321 le chinois, et ils ont une écriture à eux ; des Chinois prétendent que ce serait tout simplement par à peu près « l’écriture chinoise sous la forme dite koïteou » ; mais les voyageurs étrangers s’accordent à dire que les caractères sont purement phonétiques et syllabiques. Colborne Baber reproduit ce syllabaire, qui se trouve ressembler de la manière la plus étonnante à celui des Veï de la côte africaine de Liberia.

Dans la ville de Ningyuen un certain nombre de Lolo sont devenus tout à fait chinois par les mœurs, ils ont passé leurs examens pour devenir fonctionnaires ; mais dans les montagnes environnantes les tribus ont gardé leur indépendance première, et les Chinois prennent grand soin de les éviter en contournant leur pays, soit au nord, soit au sud. Depuis des siècles de luttes, les colons n’ont pas réussi à refouler ces barbares, et seulement un petit nombre de chefs ont consenti à recevoir de l’empereur leur investiture ; des stations militaires, établies de distance en distance le long de leur frontière, n’empêchent pas les Lolo de descendre fréquemment de leurs montagnes pour s’emparer par force des objets dont ils ont besoin.

« Mon pouvoir est au sud et mon nom est respecté dans toute la Chine », lit‑on à l’entrée du yamen d’un de leurs tonsé ou « chefs et seigneurs ».

Tandis que, dans le nord de la province, une race de métis s’est formée entre les Chinois et leurs voisins Si-Fan et Mantze, on ne constate encore que fort peu de croisements, dans la partie méridionale du Setchouen, entre les barbares Lolo et leurs voisins civilisés.

La religion des Lolo est d’un caractère assez démocratique, le prêtre de la tribu étant élu chaque année à nouveau par les pères de famille assemblés, qui choisissent l’homme le plus puissant, car ils croient surtout à la chance. Si une mort quelconque, d’homme ou d’animal, a lieu dans la maison du prêtre, on le remplace aussitôt. Les missionnaires catholiques ont fait beaucoup de prosélytes chez les Lolo, qui se convertissent par haine des Chinois, pour se distinguer d’eux.


Revenir à l'auteur: Élisée Reclus, géographe anarchiste. Dernière mise à jour de cette page le jeudi 11 janvier 2007 8:34
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur au Cegep de Chicoutimi.
 
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