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Collection « Les auteur(e)s classiques »

De la réhabilitation de la race noire par la République d'Haïti. (1898)
Avant-propos


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Hannibal Price, De la réhabilitation de la race noire par la République d'Haïti. (1893) Première édition, 1898. Port-au-Prince, Haïti: Les Éditions Fardin, 2012, 732 pp. Une édition numérique en voie de réalisation par Anderson Layann PIERRE, bénévole, étudiant en communication à la Faculté des sciences humaines de l'Université d'État d'Haïti.

[iii]

De la réhabilitation de la race noire
par la République d’Haïti

Avant-propos

En dépit des puissants moyens de communication, de rapprochement, que la conquête de la vapeur et de l'électricité met à la disposition des peuples contemporains, Haïti reste encore peu ou mal connue, dans les pays d'outre-mer. Les personnes qui, dans ces pays, s'intéressent au sort de la République Noire, ne connaissent guère son histoire et ses mœurs, que par les publications des voyageurs étrangers. Malheureusement ces écrivains, il faut bien le dire, se sont toujours montrés plus préoccupés de prendre rang dans la littérature, de s'attirer de la notoriété, de battre monnaie enfin, en rendant leurs ouvrages intéressants par des récits à sensation, que de rechercher et d'exposer des vérités historiques ou ethnologiques. La plupart d'entre eux se sont crus dispensés de vérifier les anecdotes qu'ils ont recueillies pour ainsi dire en courant, et se sont fourvoyés de bonne foi quand ils n'ont pas été coupables d'une excessive légèreté; d'autres, heureusement moins nombreux, n'ont pu s'empêcher de laisser percer clans leurs écrits des préoccupations malveillantes, un parti-pris de dénigrement, d'hostilité tantôt contre le pays tout entier dont ils prétendent se faire les historiens, tantôt contre un groupe, une section quelconque de la population de ce pays.

Ainsi je trouve aux États-Unis des millions d'hommes de ma race, luttant énergiquement pour s'élever par leur intelligence et leur moralité à la hauteur de la puissante civilisation qui les entoure; des nègres qui se hâtent de prendre rang dans la médecine, dans la jurisprudence, dans [iv] les sciences, les lettres, les arts, dans toutes les plus hautes branches des connaissances humaines et s'efforcent ainsi de conquérir le bien-être et la dignité. Eh! bien, je vois chaque jour venir à moi quelques-uns des plus distingués de ces hommes, en quête de la vérité sur Haïti, sur cet état de honteuse sauvagerie où l'on veut leur faire croire que serait tombée la République Noire.

Des écrivains passionnés semblent avoir presque réussi à faire naître le doute dans leurs cœurs à force de leur jeter le nom d'Haïti à la face comme un outrage, à force de leur répéter à l'unisson ces phrases de convention : « Haïti descend rapidement à l'état de tribu africaine » « Les haïtiens s'en vont à travers leurs forêts vierges, vêtus d'un rayon de soleil, se nourrissant de la chair de leurs propres enfants » etc.

Je sens donc le besoin de prendre la parole pour défendre mon pays cruellement calomnié, pour montrer, pour prouver aux autres peuples que le langage qu'on leur a tenu sur Haïti est celui de la haine et non celui de l'histoire, bien moins encore de la philanthropie.

J'avais pensé tout d'abord que, sans rechercher pour les réfuter un à un, tous les faits mensongers, tous les jugements exagérés, erronés ou malveillants, dont pullulent ces ouvrages, il suffirait de les réfuter en bloc et sans les nommer, en montrant la République haïtienne telle qu'elle est réellement, en la mettant en pleine lumière, telle que l'ont faite ses traditions et ses tendances, sans rien exagérer de ce qui peut lui faire honneur, sans rien déguiser de ce qui peut lui être défavorable. C'est dans ce but que cet ouvrage a été entrepris, c'est dans cet esprit qu'il est écrit.

Un haïtien digne de ce titre, le plus beau, le plus noble, certes, dont puisse s'enorgueillir quiconque a une goutte de sang africain dans les veines, un haïtien ne saurait redouter de parler avec franchise d'Haïti et des affaires haïtiennes, car si son cœur de patriote saigne parfois [v] devant le spectacle de nos souffrances, de nos malheurs, il sait du moins qu'ils sont produits par des causes identiques à celles qui ont eu pour résultat les souffrances et les malheurs dont les nations les plus puissantes, les plus civilisées de notre temps, ont fait la douloureuse expérience à leur début.

Des ténèbres, à la lumière à travers le sang n'est pas la devise particulière d'une nation ou d'une race, c'est la loi universelle, fatale, à laquelle est assujettie l'humanité entière. Malheureux le peuple, malheureuse la race qui recule devant le flot de sang qu'il faut franchir parfois pour accomplir ses destinées: qui manque d'énergie en ce monde doit s'attendre à l'asservissement.

Cependant il a été publié et répandu à profusion un ouvrage qui a présenté la République d'Haïti sous un jour tellement odieux, que je ne saurais, en parlant de mon pays, me dispenser d'examiner ce réquisitoire, sous peine de passer pour n'avoir pas osé en contredire les assertions. Je veux parler du livre de Sir Spenser St-John intitulé: Haïti ou la République noire.

Le lecteur trouvera à la fin du présent ouvrage (Note A) un rapide examen de cette curieuse production du diplomate anglais. Je voudrais borner à cela mes commentaires sur ce livre; mais cela ne m'est malheureusement pas possible. Il n'est en effet, rien d'avantageux pour le caractère de mes compatriotes que je puisse exposer dans le présent ouvrage et qui n'ait été contredit d'avance par quelque anecdote, par quelque légende, par quelque potin, rapporté ou fabriqué par l'auteur de Hayti or the black Republic. J'aurai donc à le réfuter dans tout le cours de mon travail. J'ose promettre à ceux de mes lecteurs qui auront la patience, la bienveillance ou plutôt l'impartialité de me suivre jusqu'au bout, je leur promets qu'il ne sera procédé à cette réfutation ni par un wholesale denial (un déni en bloc) même des assertions basées sur un fond de vérité, ni par [vi] des injures là où la contradiction exige des arguments ou des preuves.

Avant d'aller plus loin, je sens moi aussi, le besoin de faire quelques déclarations préalables, quelques réserves personnelles, en vue des préjugés que l'on pourrait m'imputer à moi-même. Le nom que je porte est un nom anglais, mais il est bien à moi : il a été donné par un honorable soldat de la marine britannique à un honorable fonctionnaire haïtien qui me l'a transmis.

J'honore et respecte ce nom, autant que j'honore, respecte et vénère la mémoire de l'honnête homme de qui il me vient.

Je ne suis donc pas atteint par l'imputation de ceux qui disent: le mulâtre hait son père, Je pourrais peut-être haïr profondément tout apôtre de l'esclavage, tout ennemi de ma race, quiconque enfin se montre hanté du désir de maintenir moi, mes enfants, mes compatriotes, mes congénères de toute couleur, de tout pays, dans un état perpétuel d'abaissement. Ma haine en ce cas serait personnelle à l'insulteur et ne commencerait qu'avec l’offense. Je n'ai pas de préjugé contre la race blanche; je ne hais pas le blanc. Ce serait de ma part, une sorte d'ingratitude envers des hommes dont le nom m'est sacré : ingratitude envers mon grand-père qui n'a pas renié comme d'autres, son sang coulant dans mes veines : ingratitude envers des hommes de cœur qui, dans mon pays et à l'étranger, ont remarqué, soutenu, encouragé mes efforts, quand j'étais jeune et commençais la grande lutte pour la vie; et plus tard quand l'exil et la ruine vinrent m'imposer leurs douloureuses épreuves, qui m'ont généreusement aidé, soutenu dans ma carrière, sans s'enquérir de la couleur de ma peau. Ce serait enfin ingratitude envers Wilberforce, Grégoire, Sumner, John Brown, toute cette phalange de grands cœurs qui ont donné leurs labeurs de tous les instants et jusqu'à leur sang, pour obtenir justice en faveur de la race noire.

[vii]

Mais, j'appartiens à cette race autant qu'à la race blanche. Cette filiation n'a rien qui m'humilie, car je suis haïtien. J'appartiens à ce pays où l'homme noir a secoué le joug; où. il a montré, où il a prouvé qu'il était bien un homme, dans la plus haute, dans la plus noble acception du mot; que l'esclavage était bien un crime de l'homme contre l'homme. J'appartiens à ce pays, glorieux entre tous, où l'homme noir a brisé ses chaînes de ses propres mains, dans des luttes dont la grandeur ne le cède en rien à celles dont puisse s'honorer quelque nation que ce soit au monde. Ma bisaïeule maternelle avait cinq fils. La nourrice qui m'a bercé, enfant, sur ses genoux, n'a jamais songé à me montrer les cinq frères Bobin esclaves, gémissant sous le fouet du blanc; non, non, quand elle m'en parlait, c'était pour m'enseigner la grande épopée des jours de gloire, c'était pour me les montrer tous les cinq, tombant glorieusement le même jour, à la même heure, au champ d'honneur, dans la mémorable charge de cavalerie conduite contre le tombeau des indigènes par leur parent, l'immortel Gabart, le Murat des haïtiens, baptisé sur les champs de bataille du nom de Gabart-Vaillant. Je ne puis invoquer de ces temps que des souvenirs glorieux, des souvenirs qui me gonflent le cœur d'orgueil. Non, je n'ai pas à rougir du sang africain qui coule dans mes veines; je ne saurais mépriser ma mère, la race africaine, car c'est d'elle surtout que me vient tout ce que l'histoire m'apporte de gloire et d'orgueil. Je suis d'Haïti, la Mecque, la Judée de la race noire, le pays où se trouvent les champs sacrés de Vertières, de la Crète-à-Pierrot, de la Ravine-à-Couleuvres, du Tombeau-des-Indigènes et cent autres où doit aller en pèlerinage au moins une fois dans sa vie, tout homme ayant du sang africain dans les artères; car c'est là que le nègre s'est fait homme; c'est là, qu'en brisant ses fers, il a condamné irrévocablement l'esclavage dans tout le Nouveau-Monde. On ne méprise pas des mères qui ont eu pour frères ou pour [viii] fils des nègres qui se sont appelés Toussaint Louverture, Jean Jacques Dessalines, Henri Christophe, Capois-la-Mort, Monpoint, Magny, Guerrier, Pierrot, Toussaint Brave, etc., ou des mulâtres se nommant Alexandre Pétion, André Rigaud, Bazelais, Beauvais, Montbrun, Pinchinat, Gabart, Lys, Bonnet, Dupuy, Borgella, Boisrond, etc., etc.

Si l'on a trouvé en Haïti un mulâtre qui rougisse d'avoir été porté dans le sein d'une négresse, qui méprise sa mère ce n'est pas un haïtien ; il n'est pas digne de ce grand nom, le seul que puisse porter le front haut, avec un orgueil non mitigé, quiconque ne saurait se réclamer exclusivement de la race blanche. J'abandonne volontiers au mépris des Spenser St-John de tels mulâtres car ils ne sont point couverts par notre glorieux drapeau bicolore.


Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le lundi 1 janvier 2018 15:31
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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