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Collection « Les auteur(e)s classiques »

Oeuvres complètes de J. Michelet, Histoire de France. (1895)
Tome quatorzième. La Régence
Préface.


Une édition électronique réalisée à partir du texte de Jules Michelet, Oeuvres complètes de J. Michelet. Histoire de France. Tome quatorzième. La Régence. (1895). Édition définitive revue et corrigée. Paris: Ernest Flammarion, Éditeur, 1895, 412 pages. Une édition électronique réalisée à partir du fac-similé de l'édition originale telle que reproduite par la Bibliothèque Nationale de France. Une édition numérique réalisée par M. Jean-Marc Simonet, professeur retraité de l'enseignement, Université de Paris XI-Orsay.

Préface

I.

La Régence est tout un siècle en huit années. Elle amène à la fois trois choses : une révélation, une révolution, une création.

I. C’est la soudaine révélation d’un monde arrangé et masqué depuis cinquante ans. La mort du Roi est un coup de théâtre. Le dessous devient le dessus. Les toits sont enlevés, et l’on voit tout. Il n’y eut jamais une société tellement percée à jour. Bonne fortune fort rare pour l’observateur curieux de la nature humaine.

II. Et ce n’est pas seulement la lumière qui revient ; c’est le mouvement. La Régence est une révolution économique et sociale, et la plus grande que nous ayons eue avant 1789.

III. Elle semble avorter, et n’en reste pas moins énormément féconde. La Régence est la création de mille choses (les grandes routes, la circulation de province à province, l’instruction gratuite, la comptabilité, etc.). Des arts charmants naquirent, tous ceux qui font l’aisance et l’agrément de l’intérieur. Mais, ce qui fut plus grand, un nouvel esprit commença, contre l’esprit barbare, l’inquisition bigote du règne précédent, un large esprit, doux et humain.

La révolution financière est la fatalité du règne précédent. Chamillard, Desmarets, sous des noms différents, avaient fait du papier-monnaie. Nos colonies usaient dès longtemps d’un papier de cartes. Law n’inventa pas tout cela. Il n’imposa pas le Système. Au contraire, il hésita fort quand le Régent in extremis voulut user de cet expédient.

Le mouvement fut immense, on peut le dire, universel. Un seul chiffre le montre : à la fin du Système, quand la plupart s’en étaient retirés, un million de familles y étaient encore engagées, et apportèrent leurs papiers au visa.

En ce malheur, notons cependant une chose. Les banqueroutes anciennes, les violentes réductions de rentes de Mazarin, Colbert, Desmarets, furent sans consolation, des faits morts et stériles. Mais la catastrophe de Law fut de portée tout autre. Elle eut les effets singuliers d’une subite illumination. La France se connut elle-même.

Des masses jusque-là immobiles, ignorantes, qui, comme les bas-fonds de l’Océan, n’avaient jamais su les tempêtes, les classes que ni la Fronde ni la Révocation n’avaient émues, cette fois levèrent la tête, s’enquirent de la fortune publique, — donc de l’État et du royaume, de la guerre, de la paix, des royaumes voisins, de l’Europe.

Les lointaines entreprises de Law, sa colonisation, les razzias qu’on fit pour le Mississipi, obligent les plus froids à songer à l’autre hémisphère, à ces terres inconnues, comme on disait, aux îles. Dans les cafés qui s’ouvrent par milliers, on ne parle que des Deux Indes. Le dix-septième siècle voyait Versailles. Le dix-huitième voit la Terre.

Le monde apparut grand, et ceci peu de chose. Nos nombreux voyageurs, et les Jésuites eux-mêmes, montrant l’énormité de l’Asie, du Mogol et de l’Empire Chinois, prouvaient que les chrétiens sont une minorité minime. Les questions chrétiennes parurent minimes aussi. Pendant un an ou deux, elles furent parfaitement oubliées. Les disputes cessèrent. On put croire qu’il n’y avait plus ni jansénistes ni Jésuites.

Chose un peu singulière, qui aurait surpris le feu Roi. A sa mort, les églises étaient pleines, et tous pratiquaient, protestants, libertins ; athées. Plus de couvents s’étaient faits en un siècle que dans tous les temps antérieurs. Même aux dernières années, jusqu’en 1715, quatre cents confréries du Sacré-Cœur venaient de se former. L’Église, réellement, avait comme absorbé l’État. Le vrai roi catholique, salué par Bossuet « un évêque entre les évêques », dans sa longue fin de trente années, s’était tout à fait révélé « un Jésuite entre les Jésuites ».

Un matin, c’est fini. Cette immense fantasmagorie, si imposante, qu’on eût crue aussi ferme que les Pyramides, s’amincit, s’aplatit. Toile et papier ! c’était un paravent... En un instant, c’est replié, jeté au grenier, oublié. On sait à peine que cela ait été. — Vous dites « le grand roi ». Mais lequel ? Le Mogol Aureng Zeb, sans doute, conquérant de Golconde ! Non, le grand Shah Abbas, qui eut la haute idée de fondre tous les dogmes et d’imposer la paix au ciel comme à la terre.

Cette mort temporaire du dogme catholique semble parfaite ; on la dirait définitive. Qu’il ait quelque retour, cela se peut. Montesquieu n’en augure pas moins qu’il doit se préparer, faire ses dispositions, n’ayant plus guère de siècles à vivre. (117e Lettre persane.)

L’Europe bouillonnait d’un ferment tout nouveau. Le déplacement des fortunes changeait les mœurs, les habitudes. Un monde en fusion arrive avec tous les essais éphémères et difformes par lesquels la Nature prélude à ses créations. On l’a reproché à la France. Le fait fut général. Mais la corruption de la France, plus gaie et plus parlante, se révélait bien davantage. Ses mœurs se retrouvent partout, plus grossières, — et l’esprit de moins.

A travers tout cela surgit le temps nouveau en son grand caractère, le gouvernement collectif, la foi à la raison commune. Outre les Conseils du Régent, on en voit les essais en deux républiques d’actionnaires se gouvernant eux-mêmes (la Banque, la Compagnie des Indes). La royauté y est un moment absorbée et perdue. De l’empyrée du dernier règne le Roi descend, se fait banquier.

Une révolution, non moins inattendue, apparaît dans le Droit public. Les deux usurpateurs, Orléans et Hanovre, sur la base solide, de la vraie légitimité (l’intérêt populaire et la liberté de penser), s’unissent, font la paix générale.

Cent choses avortent en fait. Mais les idées se fondent, solides autant qu’audacieuses. Par delà toutes les barrières, l’horizon révolutionnaire s’étend. L’Europe hors d’elle-même regarde dans l’espace et dans le temps. Elle éclate vers un nouveau monde. Il semble que l’ancien, arraché de sa base, va cingler, quitter le rivage.

Cette révolution a sur les autres un très grand avantage ; c’est qu’elle n’a aucune formule, rien à citer, point de texte tout fait, qui dispense d’avoir de l’esprit. L’Angleterre n’en a pas besoin : elle a la Bible. Même notre grand 89 peut s’en passer : il a Rousseau ; — Rousseau son Évangile ; et sa Bible est Voltaire. — Avec cela en poche, 89 n’aura besoin d’aucune invention littéraire. Il a tout un siècle à citer. Mais la Régence lui fait ce siècle, déjà Voltaire et Montesquieu, en germe Diderot, et tout ce qui viendra de grand.

« Un enfant né sans père », voilà le nom du dix-huitième siècle, son privilège singulier.

Il a le dégoût, la nausée, l’horreur du dix-septième. A coup sûr, il ne lui prend rien.

Du grand seizième siècle il ne sait rien du tout. Il ignore étonnamment sa parenté avec Montaigne et Rabelais, avec la libre Renaissance.

Voilà l’impardonnable crime du siècle de Louis XIV. Imitateur adroit, mais sempiternel ressasseur de toute question épuisée, il a brisé le fil de la grande invention. Il use nos forces à répéter, reprendre et imiter. Même ses génies sont des obstacles. La plupart, attrayants, avec si peu d’idées, sont un fléau pour les temps à venir.

Le Cartésianisme, sur lequel on revient toujours, dans son mépris natif de l’histoire, des voyages, des langues, dans sa fausse physique qui ferme la France à Newton, nous tint pendant longtemps étiques et pulmoniques. Nous sérions devenus ou déjetés comme Malebranche, ou poitrinaires comme madame de Grignan. Heureusement la bonne Mère nous alimentait en secret. La Nature, sous main, nous passait la nourriture substantielle des sciences et des voyages, nous apprenait à mépriser les mots. On avait l’air de s’occuper de la Grâce efficace, et on lisait Fontenelle. Par les grands voyageurs, comme Chardin, même par les Mille et une Nuits (1704), on pénétrait avec ravissement dans le riche monde oriental. Un admirable petit livre, le Canada de Lahontan, arrivait de Hollande, révélant la noblesse héroïque de la vie sauvage, la bonté, la grandeur de ce monde calomnié, la fraternelle identité de l’homme. C’est Rousseau devancé de plus de cinquante ans.

« Reviens à moi, pauvre homme ! Reviens, infortuné ! » dit la Nature ; et elle ouvre les bras. Elle le dit par toutes les voix des sciences. Elle le dit par la Médecine, et c’est le mot même d’Hoffmann, dont les médecins de la Régence ont tous été disciples. Elle le dit par l’Histoire naturelle, qui déjà semble, ouvrir, la voie de Geoffroy-Saint-Hilaire. Elle le dit plus haut encore dans le Droit et l’Histoire par Montesquieu, Voltaire, Vico. Des deux côtés des monts, sans, communication, sous les formes les plus différentes, ils révèlent au même moment l’âme intérieure du siècle, la pensée qui le conduira : « l’Humanité se crée incessamment elle-même. Ses arts, ses lois, ses dieux, l’homme a tout tiré de son cœur, en s’éclairant de l’éternelle Justice. Rien de divin sans elle. Rien de saint qui ne soit juste, compatissant et bon. »

II.

Un mot de ce volume :

Sa force, s’il en a, est toute en son principe, qui lui fait la voie simple dans une variété infinie de faits rapides, brusques, et qui semblent se contredire.

Saint-Simon n’a aucun principe. Il est tout à la fois pour le roi d’Espagne et pour le Régent. Grand écrivain, pauvre historien (du moins pour la Régence), il ne sait ce qu’il veut ni où il va. Il a de moins en moins l’intelligence de son temps.

Lemontey, très fin, très exact, très informé, qui écrit en présence des pièces diplomatiques, a toute l’importance d’un contemporain. Il a fait un beau livre, qu’on lit avec plaisir. Mais rien ne reste dans l’esprit. Le détail, si bien ciselé, a beau être précis, l’ensemble en est obscur. Rien sur le nœud du temps (le Système). Un mot à peine sur la finale si dramatique et si morale, l’isolement de Dubois. Après avoir longuement analysé et disséqué ce drôle, il l’admire à la fin pour son inconséquence, pour avoir eu deux politiques contraires et s’être toujours contredit !

Les historiens économistes, dont plusieurs, d’un talent facile, semblent clairs à la première vue, regardés de plus près, restent obscurs. Ils se figurent que l’on peut isoler l’affaire économique, la suivre à part, donner les arrêts du Conseil, les émissions de billets, d’actions, sans savoir jour par jour les faits moraux, sociaux, le détail de la crise politique, qui décidait ces actes de finance. Mais tout est solidaire de tout, tout est mêlé à tout.

Ces arrêts et ces chiffres qui ne leur coûtent rien, qu’ils cotent si tranquillement, ils me coûtent beaucoup, à moi. Il faut qu’à la sueur de mon front je les crée, les évoque de la révolution du temps, du brûlant pavé de Paris, que j’en demande le secret à la fatalité de Law, aux fluctuations de Dubois, aux violences de Monsieur le Duc. Non, on ne peut donner les chiffres en supprimant les hommes. Dans les finances, comme partout, il faut une âme, et, par-dessus, un principe pour la guider.

Le mien est celui-ci. Il est simple et domine tout :

L’ennemi, c’est le passé, le barbare Moyen-âge, c’est son représentant l’Espagne, aussi féroce sous Alberoni que sous Philippe II, l’Espagne, qui, au moment même, flamboyait de bûchers, l’Espagne qui, victorieuse, nous eût retardés de cent ans, qui eût brûlé Voltaire et Montesquieu.

L’ami, c’est l’avenir, le progrès et l’esprit nouveau, 89 qu’on voit poindre déjà sur l’horizon lointain, c’est la Révolution, dont la Régence est comme un premier acte.

La Régence en ses grands acteurs offre ce caractère. A travers leurs fautes et leurs vices, reconnaissons cela. Le Régent, Noailles, Law surtout, Dubois même, par tel ou tel côté, sont du parti de l’avenir. Ils ont certains instincts, des lueurs, des velléités dont il faut bien que je leur tienne compte.

Mais cela sans faiblesse. Je suis d’airain pour eux. Dubois, si utile au début, et qui a fait la paix du monde, je le marque au fer chaud. Law, ce grand esprit, inventif, désintéressé, généreux, mais de caractère faible, je le traîne au grand jour dans sa connivence aux fripons. Et le Régent, hélas ! cet homme, aimable, aimé, l’amant de toutes les sciences, si doux, si débonnaire..., l’histoire, pour tant de hontes et privées et, publiques, a dû le mettre au pilori.

Mais, avant d’en venir à ces justices définitives, je fais ce que je peux pour être juste aussi tout le long du chemin, et dans l’infini du détail. Chose vraiment difficile avec un temps pareil, qui ne marche pas, mais qui saute, avec des retours, des reculs, une violence d’allure saccadée, qui déconcerte à tout instant, Depuis le temps si rude où j’ai conté 93, je n’avais rien trouvé de tel. La Régence n’est pas si sanglante, mais elle n’est guère moins violente dans son énorme brisement d’intérêts, d’idées, d’hommes, d’âmes et de caractères.

De là une grande fluctuation apparente dans ce volume. En relisant, je m’en étonne moi-même. C’est qu’il est fort et vrai, sincère, sans ménagement d’aucune sorte, ni prétention, ni adresse de littérature. L’histoire n’est pas un professeur de rhétorique qui ménage les transitions. Si le passage est brusque et la secousse rude, tant mieux ; ce n’est qu’un trait de vérité de plus.

Mais c’est à mes dépens. Plus je suis vrai, moins je suis vraisemblable. Quelle belle prise pour la critique ! Un historien qui, avec son principe simple, semble si souvent dévier, qui pas à pas suit misérablement les courbes infinies de la nature humaine, qui ose dire : « Dubois eut un bon jour », ou « Tel jour, d’Aguesseau mollit ».

Qu’y puis-je ? et que faire à cela ? Avec ma fixité de foi et la fermeté de mon jugement total sur les grands acteurs historiques, je suis le serf du temps. Et il faut bien que je le suive dans les aspects divers que ces figures prennent de lui. Je le suis par année, par mois, par semaine et jour même. Les habiles verront à quel point j’ai daté, je veux dire, précisé la nuance de chaque jour.

D’éminents écrivains, savants, ingénieux (je pense à MM. de Goncourt), ont souvent rapproché les temps de la Régence de ceux de Louis XVI. Mais il y a bien des âges entre ces deux âges. Je me suis interdit (sauf un seul fait, je crois) de me servir d’aucun auteur qui ne fût pas strictement du temps du Régent.

J’ai poussé si loin ce scrupule, que je me suis même abstenu de rien prendre dans d’Argenson, qui écrit peu après, mais lorsque Fleury a passé. Fleury, ce misérable temps de silence, d’assoupissement, est l’exacte contre-partie de la Régence, si bruyante. On touche à l’âge du Régent, de Law et des Lettres persanes, et on s’en croirait à cent lieues.

Je me tiens de très près aux témoins exacts et fidèles qui notent et le mois et le jour, aux journaux de l’époque (Voy. mes Éclaircissements). Combien ils m’ont servi, spécialement celui qui est encore en manuscrit, on le verra dans les crises rapides où Law, de moment en moment, fait jaillir de son front les expédients du présent ou les lueurs de l’avenir. On le verra dans le combat obscur qui se livre autour de l’enfant royal, et dans les misères de Dubois, déjà abandonné, aux approches de Monsieur le Duc. Ce ne sont pas des mis, ce sont des années presque entières, dont l’histoire jusqu’ici ne pouvait presque dire un mot.

1er octobre 1863.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le mardi 15 décembre 2009 19:49
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur au Cegep de Chicoutimi.
 
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