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Collection « Les auteur(e)s classiques »

Dr J.-J. Matignon, LA CHINE HERMÉTIQUE. Superstitions, Crime et Misère (1898).
Extrait


Une édition électronique réalisée à partir du texte du Dr J.-J. Matignon, LA CHINE HERMÉTIQUE. Superstitions, Crime et Misère. Une édition électronique réalisée à partir du texte de J.-J. Matignon, Librairie orientaliste Paul Geuthner, Paris, 1936, 400 pages. Première édition, sous le titre ‘Superstitions, crime et misère’, 1898. Une édition réalisée par Pierre Palpant, bénévole, Paris.

Extrait

Les causes du suicide.

VENGEANCE ET RANCUNE. Quand on parle du suicide, en Chine, on a trop de tendance à croire que la vengeance en est le seul mobile. Sûrement elle en est, le plus souvent, le facteur le plus important. Mais il est d’autres causes, comme la jalousie, la « perte de face », qui méritent aussi une place prépondérante.

Le motif du suicide par vengeance ou rancune est, parfois sérieux. Mais, fréquemment, aussi, sa futilité est telle que notre intelligence d’Occidentaux ne peut comprendre comment une cause, aussi insignifiante à nos yeux, détermine pareille résolution. Le Chinois est un être vindicatif. Il est, en même temps, un impulsif, cédant facilement au premier mouvement de colère ou de mauvaise humeur. Vengeance préméditée, emportement irréfléchi amèneront au suicide pour la même raison : satisfaction d’amour-propre, par l’idée qu’on pourra nuire à son semblable.

Un proverbe chinois, qui a force de loi, dit : « La vie se paye par la vie » ; aussi comprend-on quelle mauvaise affaire a sur les bras la personne à cause de qui on se donne la mort. Quelquefois, un mendiant éconduit se venge de vous, en se coupant la gorge, devant votre porte : c’est là un des cas les plus heureux, car un cercueil au corps, quelque argent à la famille et de bons et sérieux pots-de-vin à la justice vous permettent de vous en tirer, les mains nettes.

Il est rare que le suicide par vengeance juge des questions d’honneur. Si on examine, bien, toutes les causes de ce genre de mort on voit, presque toujours, que la question d’argent y joue un rôle capital. Nulle part, le Veau d’or n’a autant d’adorateurs qu’en Chine. Un individu a été ruiné par un autre, il va se pendre à sa porte. Deux commerçants se font une concurrence acharnée, celui qui se sent le moins fort avale de l’opium et vient mourir dans la boutique de l’adversaire. Un plaideur perd un procès, sa cause était pourtant bonne ou il le croyait ; il demande, en vain, la révision du jugement, qu’il ne peut obtenir, faute d’argent, pour graisser la patte aux magistrats. A bout de patience, il se donne la mort, devant la maison de son ennemi, convaincu que son suicide amènera la révision du procès et, partant, la ruine de son rival.

« Comment, dit le P. Amyot [1], des gens qui ne craignent pas la mort et attentent sur eux-mêmes avec tant d’intrépidité, comment, étant déterminés à mourir, ne se donnent-ils pas la satisfaction de rassasier leur vengeance et leur haine du spectacle d’un ennemi nageant dans son sang ? Qui est déterminé à mourir peut arracher la vie à qui il veut ! C’est que le préjugé public a attaché je ne sais quelle gloire de magnanimité et d’héroïsme à attenter sur soi-même, pour se venger d’un ennemi qu’on ne peut écraser. C’est qu’on est sûr de lui faire une affaire horrible en se tuant et qu’on n’est pas sûr de tuer, quelques précautions qu’on prenne ; c’est qu’en trempant la main dans le sang de son ennemi, on expose toute sa famille, on la flétrit et on se prive, soi-même, des honneurs funèbres ; au lieu qu’en se donnant soi-même la mort, avec intrépidité, on espère des dédommagements de la famille, et on descend, soi-même, dans le tombeau avec gloire. C’est qu’on se tue soi-même dans l’accès d’une colère, dans la frénésie d’une vivacité poussée à bout, dans la rage du désespoir, et que, pour tuer un autre, il faut y penser, en épier l’occasion, et la réflexion, qui a le temps d’éclairer l’âme, en fait perdre la pensée. C’est qu’enfin, les Chinois craignent plus de souffrir que de mourir et que la justice chinoise a trouvé le moyen de rendre l’état de criminel plus insupportable que son supplice.

Les morts volontaires sont considérées comme plus ou moins cruelles. La plus dure est la pendaison, puis l’ouverture de la gorge, puis le poison. Ce sont là les trois modes de suicide les plus sévères, mais on ne les emploie pas au hasard, surtout quand il s’agit de se venger. La vengeance sera d’autant mieux assouvie, que le procédé employé aura été plus dur. Au Japon, au contraire, l’idée de vengeance est mise de côté. Seul, le courage individuel est considéré et sera d’autant plus admiré que le mode de suicide aura été plus terrible : prendre la ferme résolution de faire « hara-kiri », prévoir toutes les souffrances qui en résulteront, saisir d’une main ferme le couteau, s’ouvrir froidement le ventre et attendre calmement la mort, est le propre des héros. « Si vous voulez mourir, mourez comme un Samouraï ! » Être éminemment artiste, le Japonais cherche à faire de l’art, jusque dans la mort [2].

Le Chinois qui veut se venger prend toutes les précautions pour que sa mort porte les fruits désirés. Non seulement il s’arrête à tel ou tel mode de suicide, mais encore il a soin de glisser, dans son gilet ou dans sa botte, une sorte de réquisitoire, dans lequel il explique les mobiles qui l’ont poussé à cette résolution extrême et dénonce, à la justice, la personne cause occasionnelle de sa mort. Ce papier tombe entre les mains du délégué de la justice, qui, seul, a le droit d’examiner, le premier, les cadavres. Mais voici le plus haut degré de raffinement, dans la préméditation de la vengeance. Certains suicidés craignent que leur réquisitoire ne soit volé et, partant, que la justice ne puisse leur donner satisfaction posthume. Ils l’écrivent sur leur peau, sachant que personne n’osera y toucher, car un préjugé chinois prétend qu’il est impossible de faire disparaître les caractères, tracés sur l’épiderme d’un mort.

Les tentatives de suicide par vengeance ne sont pas toujours heureuses. Le cas suivant m’a été conté, par un de mes amis, qui connaît, à fond, les Chinois et leur langue. Une femme, traquée par un usurier, avale, un beau jour, de l’opium, en quantité suffisante et se rend à son bureau pour y mourir. Mais notre homme, ayant deviné de quoi il retournait, fit fermer les portes et, avec le concours de ses domestiques, assomma cette femme qui, à la nuit, fut déposée dans un endroit écarté, sous la muraille. L’affaire, grâce à de l’argent donné au mari et à la justice, fut étouffée pendant longtemps, mais finit, à la longue, par être connue. Elle n’est pas encore totalement élucidée : l’usurier est riche !

Les Chinois redoutent beaucoup ce suicide par vengeance, car il est une source d’ennuis sans fin et une cause de ruine pour celui qui en est considéré comme la cause. Dans la Cité Chinoise, Simon cite le cas suivant, pour montrer la crainte qu’inspire le suicide d’autrui : « Un homme chargé de sapèques rencontre, sur un pont, un autre homme qui les lui enlève. « Voleur, rends-moi. mes sapèques ! » Le voleur court : « Voleur, si tu ne me rends pas mes sapèques, je me noie, » et le voleur rapporte les sapèques. Doux pays, où la peur du suicide peut, économiquement, remplacer la maréchaussée !

Lors de mon passage à Kiou-Kiang, en mars 1911, on me cita un cas des plus significatifs de ces suicides par vengeance. Le sous-préfet de Na Chan était en mauvais termes avec le Père L..., de l’Ordre des Lazaristes. Un conflit, datant de longtemps, avait entraîné l’intervention du Gouvernement de Pékin, à la suite de démarches du Ministre de France. Le Missionnaire avait eu gain de cause. C’était « une perte de face » sérieuse pour le sous-préfet. Elle lui coûta la vie. Mais ce prix ne dut pas lui sembler cher, pour la vengeance qu’il en tirait.

Un dimanche matin, notre sous-préfet se rend, en chaise à porteurs, accompagné de son escorte, chez le Missionnaire, sous prétexte d’une visite officielle, pour régler certaines affaires. Les compliments d’usage, les plus courtois, sont échangés. Puis, le Missionnaire s’absente, deux minutes, pour aller chercher encre et papier, dans une pièce voisine. Quand il revient, il trouve le sous-préfet, râlant, la gorge tranchée d’un magistral coup de couteau.

Aussitôt, les domestiques du magistrat de se répandre par la ville, criant que le Père a assassiné leur maître. L’émoi est grand. La canaille entre en effervescence, la mission est envahie, le prêtre massacré et, en même temps que lui, cinq Frères de la Doctrine chrétienne qui se sont sauvés du côté du fleuve, mais n’ont pu trouver de batelier, pour les transporter sur l’autre rive.

La crainte du suicide est parfois, habilement, exploitée pour régler des situations, surtout financières, difficiles. C’est un mode de chantage qui réussit assez bien. Un commerçant criblé de dettes, à la veille d’une faillite, résolut de frapper un grand coup. Il déclara bien haut, qu’il allait se pendre et que, partant, ses créanciers n’auraient qu’à en souffrir. Avec ostentation, il accrocha une corde à une poulie, monta sur un escabeau, engagea sa tête dans le nœud coulant, mais avant de donner à l’escabeau le coup de pied définitif qui devait, par suspension, le faire passer de vie à trépas, il dépêcha son fils, chez deux ou trois créanciers pour leur faire part de la situation, les effrayer et, sûr du résultat, attendu patiemment, la corde au cou, la remise d’une partie des ses créances : ce qui fut fait.

C’est là un cas d’intimidation préméditée, par menace de suicide. Mais elle peut être spontanée. Un de mes vieux amis, ancien officier, a été témoin du fait suivant : un jour, traversant rapidement, en charrette, une rue de Tien-Tsin, son cocher accroche une djinritcha qui est à peu près brisée. Le pousse-pousse crie, réclame en vain. Le cocher, qui conduisait un Européen, faisait la sourde oreille, ayant, de ce chef, une quasi-immunité. Le pousse-pousse essaya d’un grand argument : il tenta de se pendre au brancard de la voiture au moyen d’une corde et on eut toutes les peines à s’y opposer. En présence de cette tentative, le cocher avait perdu toute son assurance et la chose aurait eu, pour lui, une triste issue, s’il n’avait eu, dans sa voiture, un ami de notre Consul.

Un suicide est toujours une triste affaire pour celui contre lequel il est dirigé ; car la justice chinoise est chose fort dispendieuse, ruineuse même, sans parler des mauvais traitements que pendant de longs mois, elle fait subir dans les prisons [3]. Aussi très souvent, pour éviter la ruine des siens et la pénible situation de prévenu, celui pour lequel on s’est tué se tue à son tour ; ces suicides par ricochet sont très connus.

Le suicide par vengeance paraît tout naturel aux Chinois.

« Le seul regret d’un homme qui va se suicider est de ne pouvoir recommencer. On cite le cas d’un homme qui, au moment de se suicider, déplorait les circonstances qui l’empêchaient de se tuer devant la porte de deux ennemis et l’obligeaient à se limiter à un seul [4].

JALOUSIE ET COLÈRE. Le suicide, par vengeance est surtout le propre de l’homme. La jalousie et la colère sont les facteurs les plus importants de la mort violente de la femme. Étant donné le caractère impulsif des Chinoises, rien d’étonnant qu’un mouvement d’humeur, un mécontentement léger les amènent à une solution extrême, toute idée de vengeance, dans ce cas, mise à part.

« Le suicide des jeunes femmes est très fréquent, dit Smith, dans son remarquable ouvrage Chinese Characteristics, nous devons le répéter, et dans certaines régions, il n’y a, pour ainsi dire, pas de village où on ne puisse trouver un cas de suicide récent.

Ce sont, surtout, des questions de ménage qui se jugent de cette façon. La famille chinoise ne se fragmente pas comme chez nous. Les filles, seules, quittent la maison paternelle, au moment du mariage, mais les mâles restent et habitent, sous le même toit, avec leurs épouses : quinze et vingt personnes se trouvent, de la sorte, empilées dans un espace relativement restreint. Les brus sont soumises à l’autorité de leur belle-mère. Il y a une hiérarchie résultant de l’âge ; la femme de l’aîné a le pas sur celle du cadet, qui a le droit de commander aux femmes des frères plus jeunes. De là, des sources permanentes de contestations, des tiraillements, pour tout et pour rien, des vexations fréquentes pour des questions de préséance : telle, qui devrait être la première, est mise au deuxième rang et telle qui, par l’âge de son mari, ne devrait avoir qu’une autorité minime, a voix prépondérante. Les discussions prennent, d’abord, un caractère aigre-doux, puis franchement aigre. On en arrive aux gros mots ; des insultes sont échangées ; les mânes des ancêtres eux-mêmes ne sont point respectés et on finit, souvent, par en venir aux coups. Une insulte un peu corsée, une gifle un peu véhémente portent l’exaspération à son comble. Le « t’si », c’est-à-dire l’état de colère, arrive au maximum de tension et, à la suite d’une de ces « ventrées de colère », suivant l’expression chinoise, la femme aveuglée, affolée par sa rage, se livre, sur elle-même, à un acte de violence.

Cette difficulté de la vie intérieure provenant de la présence d’un grand nombre de femmes est aimablement raillée par des calembours, résultant du groupement de plusieurs caractères femme ». Deux caractères « femme » signifient « querelle » ; trois équivalent à « intrigue ». Les caractères voulant dire : « réunion de femmes » se traduisent par « suspicion, mésintelligence, haine [5] ».

On comprend très bien que, lorsque quatre ou cinq femmes légitimes se trouvent réunies sous le même toit, le chef de famille ait fort à faire pour maintenir le bon ordre et l’entente dans sa maison. Mais voici encore un important facteur de dissensions intestines ; je veux parler de la concubine.

La polygamie est chose officielle et morale, puisqu’elle est approuvée par le confucianisme. La concubine arrive, assez souvent, à prendre une place prépondérante dans la famille et, partant, éveille la jalousie des femmes légitimes ou des autres concubines, dont le rôle est à ce point effacé qu’elles en sont réduites à être les servantes de la première concubine. De là, une mine féconde en disputes et en discordes et, un beau jour, à la suite de discussion, d’insultes, une femme se jette dans un puits ou avale de l’opium.

La polygamie a une très grave influence sur le suicide de la femme, car elle rend la situation de cette dernière, déjà peu relevée, encore plus pénible, en augmentant les causes de dissension au sein de la famille. Beaucoup de jeunes filles hésitent même à se marier, sachant combien de déboires leur réserve, pour plus tard, la vie conjugale.

« Dans quelques districts, dit Dyer-Ball, les jeunes filles craignent à ce point le mariage qu’elles se réunissent pour y résister et essayent de protester contre lui en se prenant, en groupe, par la main et se jetant ensemble dans les mares.

La jalousie, cause si fréquente de suicide, chez les femmes, pousse, parfois, l’homme dans la même voie. En voici un cas intéressant en lui-même, mais surtout par ses suites. Une demi-mondaine de Pékin avait deux amants : la chose se voit en Chine, comme en Europe. L’un d’eux devint, un jour, horriblement jaloux de l’autre et prit de l’opium à dose suffisante pour passer de vie à trépas et laisser la place libre à son heureux rival. Celui-ci ne fut nullement satisfait de la délicate attention de son coassocié d’hier : cette mort, dont la cause ne faisait de doute pour personne, allait lui donner maille à partir avec la justice. Pour simplifier la procédure, il prit de l’opium à son tour. On voit, en Occident, quelques-unes de nos plus brillantes « tarifées » se tailler une petite célébrité éphémère, dans le suicide des jeunes hommes, à l’âme simple et candide, qui se font sauter la cervelle pour elles : deux suicides seraient la gloire ! Notre élégante Pékinoise, plus modeste, comprit que ces deux morts, loin de lui faire une réclame retentissante et lucrative, ne pourraient que lui procurer des démêlés avec la justice ; elle imita ses deux protecteurs et avala suffisamment d’opium pour aller les rejoindre dans l’autre monde.

La jalousie, la colère, le dépit sont les grandes causes des morts violentes, pour affaires de famille. Mais il en faut moins, parfois. La Chinoise est très impressionnable et une observation un peu dure, une légère contrariété peuvent fort bien la pousser à se tuer. Je tiens le fait suivant de l’un de nos missionnaires qui en fut le témoin, il y a déjà longtemps. Un soir d’été, dans un village des environs de Pékin, un soldat qui était chrétien se préparait à se rendre à l’église pour la prière. Il dit à sa femme de se hâter, pour ne pas arriver trop en retard. Celle-ci n’ayant pas eu l’air d’entendre, son mari répéta, sur un ton plus fort et un peu impérieux, son observation et partit pour l’église. N’ayant point vu venir sa femme, aussitôt la prière finie, il se précipita chez lui et l’y trouva pendue à une porte, mal pendue, il est vrai, car il fut possible de la ramener à la vie : cette femme raconta, plus tard, au missionnaire que les observations de son mari l’avaient vivement contrariée et qu’elle avait voulu en finir avec la vie.

Peut-être cette femme avait-elle voulu, simplement, effrayer son mari, car la simulation de suicide est assez fréquente. A la suite d’une discussion, d’une vexation, d’un acte de colère, une femme crie bien haut qu’elle va se tuer, mais elle a soin de prendre peu d’opium, de se jeter dans un puits qui n’a pas d’eau ou dans une rivière à peu près à sec. Et elle ne fait aucune résistance aux soins empressés qu’on lui prodigue pour la ramener à la vie.

Ces menaces produisent toujours l’effet désiré. L’entourage ne peut savoir quelle est la pression du « t’si » et quelles seront les conséquences de la « ventrée de colère ». Ces questions de ménage, jugées par le suicide, sont toujours fort désagréables. Non point que la justice intervienne ; celle-ci en général se tient soigneusement à l’écart : elle laisse, aux gens, le soin de régler leurs affaires en famille. Mais les parents de la suicidée profitent de la circonstance pour faire du chantage, demandent au mari des sommes toujours élevées et, chose capitale et ruineuse, de belles funérailles. Celui-ci paye pour éviter que le différend ne soit porté devant les tribunaux. Aussi faut-il voir, dès qu’un suicide ou une tentative ont eu lieu, l’empressement de toute la famille à donner des soins à la victime. Peu de temps après mon arrivée à Pékin, je fus le témoin, dans une maison voisine de la Légation, d’un fait d’empoisonnement et vis les parents à l’œuvre. La jeune femme était à moitié couchée. Sa belle-mère lui soulevait la tête. Tout autour d’elle, une collection de plats, bouilloires, contenant de l’eau chaude, du thé, de l’eau de savon, des barbes de plumes. Le mari, plus mort que vif, ouvrait de la main gauche la bouche de sa femme, tandis que de la droite, armée de l’extrémité de sa natte en guise de pinceau, il chatouillait convulsivement la gorge de l’intoxiquée, pour provoquer des vomissements. Pendant cette opération, éminemment comique, l’entourage criait, excitait la malade de la voix et du geste, lui donnait des conseils. Le cas n’était pas grave et une bonne dose d’ipéca suivie, après effet, de l’ingestion d’un peu de permanganate de potasse, remit cette femme sur pied.


[1] Mémoires concernant les Chinois, t. IV.

[2] Le Japonais n’attend pas, en effet, la mort de l’ouverture de la paroi abdominale qu’il vient de pratiquer. C’est un ami sûr qui est chargé de lui procurer une fin honorable.

L’ami, choisi pour cette mission de confiance, se tient à côté de son camarade, pendant qu’il fait le hara-kiri. Son ventre ouvert, notre homme incline doucement la tête en avant, tend son cou et, aussitôt, d’un magistral coup de sabre, l’ami pratique la décollation.

Le hara-kiri est chose exceptionnelle, maintenant, au Japon et le dernier cas sensationnel fut celui du maréchal Nogi, le vainqueur de Port-Arthur, qui se donna la mort, le jour même des obsèques de l’Empereur Moutsou Hito ; ce que faisant, l’illustre guerrier accomplissait un acte de la plus haute piété filiale, selon la doctrine de Confucius.

[3] J’engage ceux des lecteurs qui voudraient se faire une idée de ces mauvais traitements à consulter dans la Guerre de Chine, par de Mutrécy, le rapport du comte d’Escayrac de Lauture, fait prisonnier, lors du guet-apens de Tong-Tchéou, et qui eut à souffrir, dans les prisons chinoises de Pékin, jusqu’au moment de notre entrée dans la Capitale du Fils du Ciel.

[4] DYER-BALL, Chinese Things.

[5] Les caractères d’écriture chinois sont d’origine idéographique.


Retour au livre de l'auteur: Laurence Binyon (1869-1943) Dernière mise à jour de cette page le vendredi 12 janvier 2007 14:43
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur au Cegep de Chicoutimi.
 
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