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Collection « Les auteur(e)s classiques »

La Révolution française : La chute de la Royauté ; La Gironde et la Montagne ; La Terreur (1922)
Extrait


Une édition électronique réalisée à partir du texte d'Albert Mathiez (1874-1932), La Révolution française : La chute de la Royauté ; La Gironde et la Montagne ; La Terreur. Lyon: Les Éditions La Manufacture, Lyon, 1989, 584 pages. Première édition : Librairie Armand Colin, Paris, 1922. Une édition numérique réalisée grâce à la générosité de M. Pierre Palpant, retraité et bénévole.

Extrait

LA TERREUR. THERMIDOR.

… La Convention avait décidé que les Comités feraient leur rapport sur son compte dans les trois jours. Robespierre allait donc être forcé de sortir des Jacobins pour s’expliquer devant l’Assemblée.

Robespierre avait-il adhéré, lors de la séance plénière du 5 thermidor, au programme de réconciliation formulé par Barère et accepté, semble-t-il, par Saint-Just et Couthon ? Il est permis d’en douter. Tous ses griefs n’étaient pas satisfaits. Il voulait arracher la direction de la guerre à Carnot qui n’avait pas fait exécuter le décret du 7 prairial interdisant de faire des prisonniers anglais et hanovriens et qui s’entourait d’un conseil technique composé d’aristocrates. Il voyait, comme Sijas, dans l’éloignement d’une partie des canonniers de Paris une manœuvre obscure dirigée contre la Commune et contre Hanriot, son homme. Il n’avait pas pardonné au Comité de sûreté générale pas plus qu’à Billaud et à Collot la protection dont ils couvraient toujours les Fouché et les Tallien. On avait crié dans les rues les jours précédents la grande arrestation de Robespierre sans que le Comité fût intervenu. Robespierre venait d’apprendre, par un rapport de l’administrateur de police Faro, qu’Amar et Voulland avaient visité dans leur prison, le 5 thermidor, les députés girondins détenus et leur avaient fait mille avances : « Arrête-t-on votre correspondance ? Vous refuse-t-on toutes les douceurs de la vie, soit en café, soit en sirop, chocolat et fruits ? Votre caractère est-il méconnu ici ? » En apprenant que les députés étaient au régime des autres détenus, Amar avait versé des larmes : « C’est un crime affreux ! Dites-nous bien, mes chers collègues, ceux qui ont avili la représentation nationale. Ils seront punis. Le Comité en fera justice. » Sans doute Amar et Voulland, après avoir donné l’ordre d’appliquer aux députés un traitement de faveur, s’étaient repris et avaient ensuite maintenu à leur égard le droit commun, mais Robespierre soupçonnait qu’une entente était en train de se nouer entre ses adversaires de la Montagne et le Marais qui l’avait soutenu jusque-là. Et ceci encore, autant que la mise en demeure de Dubois-Crancé, lui fit rompre le silence.

Le 8 thermidor donc, sans s’être concerté ni avec Saint-Just ni avec Couthon, qui l’auraient sans doute dissuadé, il s’efforça d’obtenir directement de la Convention la réalisation de son programme intégral. Après avoir protesté longuement, mais en termes impression­nants, contre les calomnies qui le représentaient comme un dicta­teur animé de mauvais desseins contre l’Assemblée, il rejeta sur ses adversaires, les terroristes mués en Indulgents, les excès de la guillotine : « Est-ce nous qui avons plongé dans les cachots les patriotes et porté la Terreur dans toutes les conditions ? Ce sont les monstres que nous avons accusés ! » Il affirma que le gouvernement révolutionnaire était nécessaire mais qu’il ne devait frapper, promptement et sans pitié, que les seuls conspirateurs. Or, ses calomnia­teurs qui se disaient Indulgents et qui n’étaient que des fripons, ruinaient le gouvernement révolutionnaire dans l’opinion en tourmentant les hommes paisibles pour avoir le droit de protéger les aristocrates. « On rendait odieux le tribunal révolutionnaire pour préparer sa destruction. » Il s’en prenait hardiment alors au Comité de sûreté générale et à ses commis, « une horde de fripons que protègent Amar et Jagot ». Il reprochait à Vadier l’affaire Catherine Théot et il demandait non seulement que le Comité suspect fût renouvelé, mais encore qu’il fût dorénavant subordonné au Comité de salut public. Il ne s’en tenait pas là. Le Comité de salut public devait être épuré lui aussi. Il n’avait pas fait respecter le décret sur les prisonniers anglais, il avait semé la division parmi les généraux, protégé l’aristocratie militaire. Ceci était pour Carnot. Et Barère, malgré ses avances des jours précédents, n’était pas épargné : « On vous parle beaucoup de nos victoires avec une légèreté académique qui ferait croire qu’elles n’ont coûté à nos héros ni sang ni travaux ; racon­tées avec moins de pompe, elles paraîtraient plus grandes. » La partie diplomatique — c’était le domaine de Barère — avait été absolument négligée. Les agents employés à l’extérieur étaient des traî­tres. Robespierre reprochait ensuite à Cambon son système finan­cier mesquin, prodigue, tracassier et dévorant. Le décret sur les ren­tes viagères avait fait de nombreux mécontents et à juste titre. Il terminait enfin par un défi à la horde de fripons qui était parvenue à dominer.

L’effet produit fut si profond que Lecointre lui-même, un des fripons dénoncés, demanda l’impression du discours. Appuyée par Barère, l’impression fut votée malgré une protestation de Bourdon de l’Oise. L’envoi à toutes les communes fut voté ensuite sur la motion de Couthon. Robespierre allait-il triompher ? Ses adversaires se reprirent. Vadier essaya de s’expliquer sur Catherine Théot. Puis Cambon avec fougue passionna le débat : « Avant d’être déshonoré je parlerai à la France ! » Il accusa Robespierre de paralyser la Convention. Sa véhémence donna du cœur à Billaud qui demanda que le discours de Robespierre fût examiné par les Comités avant d’être envoyé aux communes. « S’il est vrai que nous ne jouissions pas de la liberté des opinions, j’aime mieux que mon cadavre serve de trône à un ambitieux que de devenir par mon silence le complice de ses forfaits. » Il avait touché le point sensible. Panis somma Robespierre et Couthon de nommer les députés qu’ils accusaient. Robespierre refusa de répondre et par là se perdit. Tous ceux qui avaient quelque chose à se reprocher se sentirent menacés. Bentabole, Charlier réclamèrent le rapport du décret ordonnant l’impression de son discours. Barère, sentant le vent tourner, orienta sa girouette. Il reprocha à Robespierre de n’avoir pas suivi les séances du Comité sans quoi il n’eût pas écrit son discours. La Convention rapporta l’envoi aux communes. Robespierre n’avait plus de majorité. Il avait jeté son bouclier.

Sans doute le soir même, aux Jacobins où il vint relire son discours il fut accueilli par des acclamations sans fin. Ses adversaires Collot et Billaud qui voulurent lui répondre furent couverts de huées et durent quitter le club sous le cri : les conspirateurs à la guillotine ! Mais les Jacobins ne prirent pas d’autre résolution que de mettre « la conspiration » à l’ordre du jour de leurs débats. Robespierre ne voulait pas de 31 mai. Malgré son échec de la veille, il croyait possible de ressaisir sa majorité. Il entendait maintenir la lutte sur le terrain parlementaire. Il n’avait pas prévu qu’il lui serait désormais impossible de parler à l’Assemblée.

Les gens des Comités flottaient désemparés. A leur retour des Jacobins, dans la nuit, Billaud et Collot firent une scène violente à Saint-Just, mais tout le résultat de la délibération qui dura jusqu’à l’aube fut une proclamation rédigée par Barère où on mettait en garde contre l’ascendant de quelques hommes et l’ambition de certains chefs militaires qu’on ne nommait pas.

La décision vint des proconsuls corrompus que Robespierre menaçait depuis deux mois et qui se savaient perdus s’il triomphait. Tallien avait reçu de sa maîtresse qui allait être traduite au tribunal révolutionnaire un billet affolé. Il fit, avec Fouché, des efforts répétés pour gagner le Marais. D’abord repoussés par Palasne Champeaux, Boissy d’Anglas, Durand Maillane, qui se défiaient du repentir de ces terroristes, ils prirent de tels engagements qu’ils réussirent dans une troisième tentative. Le Marais livra Robespierre à condition que les Montagnards de proie l’aideraient à supprimer la Terreur. Avant que s’ouvrît la séance toutes les dispositions étaient prises, avec la complicité du président de l’Assemblée, Collot d’Herbois, pour étouffer la voix de Robespierre et de ses amis.

Quand Saint-Just voulut lire, au début, le discours habile qu’il avait préparé pour tout rejeter sur Billaud, Collot et Carnot, il fut tout de suite violemment interrompu par Tallien qui l’accusa de s’isoler du Comité puisqu’il parlait en son nom personnel. « Je demande, dit-il aux applaudissements trois fois répétés, que le rideau soit entièrement déchiré. » Billaud évoqua ensuite la séance de la veille aux Jacobins et fit peur à l’Assemblée d’un nouveau 31 mai qui aboutirait à son égorgement. Il accusa Robespierre de protéger les Hébertistes, les Dantonistes, les nobles, les fripons, de persécuter les patriotes, d’être l’unique auteur du décret du 22 prairial, en un mot d’être un tyran. Périssent les tyrans ! répète le chœur. Robespierre veut répondre. Collot lui refuse la parole qu’il donne à Tallien. Celui-ci brandit un poignard contre le nouveau Cromwell, déclame contre les Verrès qui l’entourent et demande l’arrestation de ses créatures. L’arrestation d’Hanriot, de Boulanger, de Dufresse, de Dumas est votée. Barère fait supprimer la fonction de commandant en chef de la garde nationale. Une nouvelle tentative de Robespierre pour répondre est étouffée sous la cloche de Thuriot qui a pris la présidence après Collot. Louchet et Loseau demandent l’arrestation du « dominateur ». Robespierre le Jeune demande à partager le sort de son frère. Couthon, Saint-Just sont décrétés d’arrestation avec les deux Robespierre. Lebas réclame l’honneur de figurer dans la proscription. Il lui est accordé. « La République est perdue, dit Robespierre en descendant à la barre, les brigands triomphent. »

Il était cinq heures du soir. Tout cependant n’était pas résolu. D’un mouvement spontané, la Commune et Hanriot se mettent en révolte, font fermer les barrières, sonner la générale puis le tocsin, convoquent les sections, les invitent à envoyer leurs canonniers devant la Maison commune et à jurer de défendre la liberté et la patrie. N’écoutant que sa bravoure, Hanriot, avec une poignée de gendarmes, tente dès cinq heures trente de délivrer les députés mis en arrestation. Il force à coups de botte les portes du local du Comité de sûreté générale où ils sont détenus, mais, entouré aussitôt, il est lui-même garrotté sous les yeux de ceux qu’il voulait délivrer. Incident fâcheux pour la suite des événements. Robespierre et ses amis crurent que l’insurrection, privée de son chef, n’avait aucune chance de succès. Ils mirent dès lors tout leur espoir dans le tribunal révolutionnaire et, quand ils partirent, chacun pour une prison séparée, ils s’étaient résignés à leur sort.

Le mouvement cependant croissait d’heure en heure. Les canon­niers des sections se massaient avec leurs pièces sur la Grève. Les comités civils et révolutionnaires des sections ouvrières de l’Est et du Sud et des sections d’artisans du Centre prêtaient le serment. Les Jacobins se réunissaient et se mettaient en liaison avec la Commune. Vers huit heures du soir, avec une partie des canonniers l’énergique Coffinhal marchait sur la Convention, délivrait Hanriot, entraînait jusqu’à la garde de l’Assemblée. Il eût pu terminer la journée en s’emparant aisément des membres des Comités qui fuyaient éperdus. « Citoyens, s’écriait Collot qui présidait, voici l’instant de mourir à notre poste ! » Mais Coffinhal n’acheva pas sa victoire. Il se borna à ramener triomphalement Hanriot à l’Hôtel de Ville.

La Convention respira. Elle se hâta de charger Barras de lui procu­rer une force armée et Barras, aidé de six autres députés, sonna le ralliement des sections modérées. Appelés par ses émissaires, les marchands des Lombards, les banquiers de la section Le Pelletier, les agioteurs du Palais-Royal, les riches bourgeois des sections de l’Ouest accoururent autour de la Convention. Y vinrent aussi les p.582 derniers débris de l’hébertisme et du dantonisme, enrôlés par les deux Bourdon, par Tallien, Rovère, Fréron. Mais il fallut du temps pour rassembler ces troupes dispersées et disparates. En attendant, Barère faisait mettre hors la loi les rebelles de la Commune et tous ceux qui s’étaient soustraits aux mandats d’arrêt lancés par les Comités. Il escomptait que cette terrible mesure glacerait d’épouvante les tièdes et paralyserait l’insurrection. Il ne se trompait pas.

Depuis le coup de main de Coffinhal, l’insurrection piétinait. La Commune visiblement entendait en remettre la direction aux députés proscrits. Mais ceux-ci, délivrés un à un par des administrateurs de police, ne se pressaient pas d’agir. Robespierre aîné refusait d’abord de se rendre à la maison commune. Couthon voulait rester dans sa prison et n’en sortit qu’après minuit. Seul Robespierre le Jeune se rendait dès le premier moment à la séance de la Commune qu’il haranguait. Quand le décret de mise hors la loi fut connu, Robespierre aîné imita son frère. Il siégea avec les autres députés au Comité d’exécution que la Commune avait créé. Lebas adressa une lettre au commandant du camp des Sablons. Robespierre signa un appel à la section des Piques. Des municipaux furent envoyés dans les sections pour les maintenir dans le parti de la Commune. La résolution fut prise enfin de mettre en arrestation les principaux membres des Comités. Mais il était tard dans la nuit. Las d’attendre en vain, les canonniers et les gardes nationaux, d’ailleurs travaillés par les agents de Barras, s’étaient peu à peu retirés. La place de Grève était à moitié vide. Il fallait songer à se défendre plutôt qu’à attaquer. Pour empêcher les défections, la Commune fit éclairer vers minuit la façade de l’Hôtel de Ville.

Barras hésitait à marcher. Vers deux heures du matin il se décida. Un traître venait de lui communiquer le mot d’ordre donné par Han­riot. Les troupes conventionnelles s’ébranlèrent en deux colonnes. Celle de gauche, dirigée par Léonard Bourdon et grossie du bataillon des Gravilliers, s’introduisit par surprise, grâce au mot d’ordre, et aux cris de : « Vive Robespierre ! » jusqu’à la salle où siégeait le Comité d’exécution. Robespierre et Couthon étaient en train d’écrire une proclamation aux armées. Robespierre le Jeune se jeta par la fenêtre d’où on le releva la cuisse brisée. Lebas se tua d’un coup de pistolet. Robespierre aîné essaya d’en faire autant et se brisa la mâchoire inférieure. Les survivants au nombre de 22, sur la seule constatation de leur identité, furent conduits le lendemain au sup­plice. Le 11 thermidor on guillotina aussi sommairement 70 mem­bres de la Commune.

… Ironie tragique ! Robespierre et son parti périssaient en grande partie pour avoir voulu faire servir la Terreur à un nouveau bouleversement de la propriété. La République égalitaire, sans riches ni pauvres, qu’ils rêvaient d’instaurer par les lois de ventôse, était avec eux frappée à mort. Les sans-culottes inconscients regretteront bientôt le f... maximum. Ils se soulèveront mais en vain pour le faire rétablir.

… Née de la guerre et de ses souffrances, jetée de force dans le moule de la Terreur contraire à son principe, cette République, malgré ses prodiges, n’était au fond qu’un accident. Appuyée sur une base de plus en plus étroite, elle n’était pas comprise de ceux-là mêmes qu’elle voulait associer à sa vie. Il avait fallu le mysticisme ardent de ses auteurs, leur énergie surhumaine pour la faire durer jusqu’à la victoire extérieure. On n’efface pas vingt siècles de monarchie et d’esclavage en quelques mois. Les lois les plus rigoureuses sont impuissantes à changer d’un seul coup la nature humaine et l’ordre social. Robespierre, Couthon, Saint-Just qui voulaient prolonger la dictature pour créer des institutions civiles et renverser l’empire de la richesse le sentaient bien. Ils n’auraient pu réussir que s’ils avaient possédé à eux seuls toute la dictature. Mais l’intransigeance de Robespierre qui rompit avec ses collègues du gouvernement juste au moment où ceux-ci lui faisaient des concessions suffit à faire écrouler un édifice suspendu dans le vide des lois. Exemple mémorable des limites de la volonté humaine aux prises avec la résistance des choses.

Retour au livre de l'auteur: Jacques Bainville, historien (1879-1936) Dernière mise à jour de cette page le mercredi 15 novembre 2006 8:32
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur au Cegep de Chicoutimi.
 
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