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Collection « Les auteur(e)s classiques »

La sexualité et sa répression
dans les sociétés primitives. (1921)
Préface par Bronislaw Malinowski


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Bronislaw Malinowski (1884-1942), La sexualité et sa répression dans les sociétés primitives. Traduction française par le Dr. S. Jankélévitch, 1932. Paris : Payot Éditeur, 1976, 233 pages. Collection : Petite Bibliothèque Payot.

PRÉFACE

par Bronislaw Malinowski (1921)



La doctrine psychanalytique a subi, au cours des dernières années, un essor prodigieux dans la faveur populaire. Elle a exercé une influence énorme sur la littérature, l'art et la science contemporains. On peut dire qu'elle a été pendant quelque temps l'objet d'un véritable engouement de la part du public. Elle a exercé une profonde impression sur beaucoup d'enthousiastes et a non moins profondément choqué et rebuté pas mal de pédants. L'auteur de cet ouvrage appartient manifestement à la première de ces catégories, car il a été, pendant quelque temps, influencé d'une façon exagérée par les théories de Freud et de Rivers, de Jung et de Jones. Mais le pédantisme reste la passion dominante du savant, et la réflexion ultérieure n'a pas tardé à refroidir l'enthousiasme du début.

En lisant attentivement cet essai, le lecteur pourra suivre ce processus, dans toutes ses ramifications. Je liens seulement à ne pas lui faire croire qu'il s'agit d'une volte-face dramatique. Je n'ai jamais été, dans un sens quelconque, un adepte de la pratique psychanalytique ou un adhérent de la théorie psychanalytique. Et cependant aujourd'hui encore, bien qu'excédé des prétentions exorbitantes de la psychanalyse, de ses arguments chaotiques et de sa terminologie embrouillée, je suis obligé de reconnaître que je lui garde une profonde reconnaissance pour l'action stimulante qu'elle exerce sur mon esprit, ainsi que pour les précieuses données qu'elle nous a fournies sur certains aspects de la psychologie humaine.

La psychanalyse nous a conduits à une théorie dynamique de l'esprit ; elle a donné à l'étude des processus mentaux une orientation concrète ; elle nous a appris à concentrer notre attention sur la psychologie de l'enfant et sur l'histoire de l'individu. En dernier lieu - et ceci n'est peut-être pas son mérite le moins important - elle nous a forcés à prendre en considération les aspects pour ainsi dire non officiels et non reconnus de la vie humaine.

L'étude franche de la sexualité et de certaines petitesses et vanités humaines, considérées comme honteuses (étude qui, plus que tout le reste, a valu à la psychanalyse la haine et les injures de tant de gens) constitue, à mon avis, sa plus grande contribution à la science et ce qui la rend précieuse, surtout aux yeux de ceux qui se livrent à l'étude de l'homme, qui veulent connaître l'homme, sans se laisser arrêter par des scrupules sans valeur et sans le couvrir d'une feuille de vigne. En disciple et partisan de Havelock Ellis, je songe moins que quiconque à accuser Freud de « pansexualisme », malgré les profondes différences qui me séparent de lui quant à la manière d'envisager l'impulsion sexuelle. Et pas davantage je n'accepte ses idées avec des protestations, en me lavant soigneusement les mains, afin de les débarrasser des impuretés qui y ont adhéré. L'homme est un animal ; comme tel, il est parfois impur et l'anthropologue honnête doit tenir compte de ce fait. Ce qu'un savant peut reprocher à la psychanalyse ce n'est pas d'avoir traité la sexualité franchement et avec l'accent qu'elle mérite, mais de l'avoir traitée d'une manière incorrecte.

Cet essai n'a pas été écrit d'un seul jet. Ses deux premières parties sont de beaucoup antérieures au reste. Bien des idées qui y sont formulées sont nées dans mon esprit, pendant que je me livrais à l'étude des Mélanésiens d'un archipel de coraux. Les informations qui m'ont été envoyées par mon ami, le professeur L. G. Seligman, et les quelques ouvrages qu'il a aimablement mis à ma disposition m'ont stimulé à réfléchir sur la manière dont le complexe d'Œdipe et d'autres manifestations de l' « inconscient » peuvent se présenter dans une communauté fondée sur le droit maternel. Des observations directes portant sur le complexe matriarcal, tel qu'il se manifeste chez les Mélanésiens, constituent, à ma connaissance, la première application de la théorie psychanalytique à l'étude de la vie sauvage et, comme telle, elle n'est peut-être pas sans intérêt pour ceux qui étudient l'homme, son esprit et sa culture. Mes conclusions sont formulées dans une terminologie beaucoup plus psychanalytique que celle dont je me servirais aujourd'hui. Mais, même dans cette terminologie, je ne vais pas au delà des mots tels que « complexe » et « répression », en les employant d'ailleurs dans un sens parfaitement défini et empirique.

A mesure que j'avançais dans mes lectures, je me trouvais de moins en moins enclin à accepter en gros les conclusions de Freud, et à plus forte raison celles des diverses divisions et subdivisions de la psychanalyse. En tant qu'anthropologue, je me rendais plus particulièrement compte du fait qu'une théorie ambitieuse concernant les primitifs, ou des hypothèses relatives aux origines des institutions humaines, ou des exposés portant sur l'histoire de la culture, doivent reposer davantage sur une solide connaissance de la vie primitive, que sur celle des aspects conscients et inconscients de l'esprit humain. Après tout, ni le mariage de groupe, ni le totémisme, ni l'obligation d'éviter la belle-mère, ni la magie ne sont des manifestations uniquement « inconscientes » ; ce sont de solides faits sociologiques et naturels, et pour les traiter théoriquement, il faut une expérience qu'on n'acquiert pas dans un cabinet de consultation. Et j'ai pu me convaincre que mes méfiances étaient justifiées en étudiant attentivement Totem et Tabou et Psychologie collective et analyse du moi, de Freud, ainsi que Totémisme australien, de Roheim et les ouvrages anthropologiques de Reik, Rank et Jones. Les lecteurs trouveront mes conclusions sur ce sujet dans la troisième partie de cet essai.

Dans la dernière partie, j'ai essayé de formuler mes idées positives sur les origines de la culture. J'y ai esquissé les transformations que la nature animale a dû subir dans les conditions anormales qui lui ont été imposées par la culture. J'ai surtout voulu montrer que les répressions de l'instinct sexuel et certains « complexes » constituent des sortes de sous-produits mentaux, en rapport avec la culture.

Cette dernière partie, intitulée Instinct et Culture, est, à mon avis, la plus importante et, en même temps, celle qui prête le plus à discussion. Elle est un travail de pionnier, du moins au point de vue anthropologique. On doit y voir une tentative d'exploration de ce « non-specialist's land » (domaine n'appartenant à aucun spécialiste) qui est situé entre la science de l'homme et celle de l'animal. Je me rends parfaitement compte que sur plus d'un point mon argumentation est appelée à subir des corrections, peut-être même une refonte complète, mais je crois aussi qu'elle ouvre des perspectives importantes dont, tôt ou tard, auront à tenir compte aussi bien les biologistes et ceux qui étudient la psychologie animale, que les savants qui se livrent à l'étude des civilisations.

Quant à l'information relative à la psychologie animale et à la biologie, je l'ai puisée dans des ouvrages généraux sur ces matières. J'ai utilisé principalement les ouvrages de Darwin et d'Havelock Ellis; ceux des Professeurs Lloyd Morgan, Herrick et Thorndike; des docteurs Heape et Köhler et de M. Pyecroft, sans parler des informations qu'on peut trouver dans des ouvrages de sociologie tels que ceux de Westermarck, Hobhouse, Espinas et autres. Je ne donne pas de références détaillées dans le texte, mais je tiens à dire ici tout ce que je dois à ces travaux, surtout à ceux du professeur Lloyd Morgan dont la conception de l'instinct me parait la plus adéquate et dont les observations m'ont été plus utiles. Je me suis aperçu un peu tard que nous différions, M. Lloyd Morgan et moi, en ce que nous n'employions pas tout à lait dans le même sens les termes instinct et habitude et que nous ne concevions pas de la même façon la plasticité des instincts. Mais je ne pense pas que cela implique des divergences d'opinions sérieuses. Je crois aussi que la culture introduit dans la plasticité des instincts une nouvelle dimension et que, pour cette raison, l'étude de la psychologie animale ne peut que profiter des contributions que l'anthropologie apporte au problème.

Dans la préparation de cet essai j'ai trouvé une grande stimulation et une aide importante dans les conversations que j'ai eues sur les sujets qui y sont traités avec mes amis Mrs Brenda Z. Seligman, d'Oxford ; le Dr R. H. Lowie et le professeur Kroeber, de California University; M. Firth, de la Nouvelle-Zélande; le Dr W. A. White, de Washington, et le Dr H. S. Sullivan, de Baltimore ; le professeur Herrick, de Chicago University ; le Dr Ginsberg, de la London School of Economics ; le Dr G. V. Hamilton et le Dr S. E. Jeliffe, de New York ; le Dr E. Miller, de Harley Street ; M. et Mme Jaime de Angulo, de Berkeley, Calilornie, et M. C. K. Ogdon, de Cambridge ; le professeur Radcliffe Brown, de Capetown et Sydney ; et M. Lawrence K. Frank, de New York City. Les recherches de plein air qui sont à la base de cet essai ont été rendues possibles grâce à la générosité de M. Robert Mond.

Mon ami Paul Khuner, de Vienne, m'a beaucoup aidé par sa critique compétente qui m'a permis d'éclaircir mes idées sur le sujet dont je m'occupe ici et sur beaucoup d'autres.

B. M.

Retour à l'auteur: Bronislaw Malinowski Dernière mise à jour de cette page le Jeudi 27 mars 2003 12:30
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue.
 
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