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Collection « Les auteur(e)s classiques »

Les argonautes du Pacifique occidental (1922)
Préface de Sir James G. Frazer, 1922.


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Bronislaw Malinowski, Les Argonautes du Pacifique occidental. Traduction française: 1963. Paris : Éditions Gallimard, 1963, 606 pages, Traduit de l’Anglais et présenté par André et Simone Devyver. Préface de Sir James Frazer. Collection nrf.

Préface de sir James G. Frazer

The Temple, Londres.
J. G. FRAZER.

7 mars 1922.

 

Mon estimé ami, le Dr B. Malinowski, m'a demandé de préfacer son ouvrage, et je le fais avec plaisir, bien que je voie mal comment ces quelques lignes de moi pourraient ajouter à la valeur de la remarquable étude anthropologique que nous propose ce volume. Ce que j'en dirai concernera en partie la méthode appliquée par l'auteur et en partie la matière même du livre. 

Pour ce qui concerne la méthode, le Dr Malinowski a travaillé, à ce qu'il me semble, dam d'excellentes conditions et en appliquant les procédés susceptibles de conduire aux meilleurs résultats. Par sa formation de théoricien et son expérience pratique, il se trouvait au départ bien armé pour la tâche qu'il entreprenait. Il avait donné la preuve de ses connaissances théoriques dans un traité pénétrant et bien documenté sur la famille chez les aborigènes australiens [1], quant à son savoir-faire sur le terrain, on avait pu en juger de façon tout aussi satisfaisante d'après son exposé relatif aux Mailu de Nouvelle-Guinée, fruit d'un séjour de six mois au milieu de ces populations [2]. Ce furent donc les îles Trobriand, à l'est de la Nouvelle-Guinée, qui retinrent ensuite son attention, et le Dr Malinowski a vécu là comme un indigène parmi les indigènes pendant plusieurs mois d'affilée; jour après jour, il les a regardés travailler et jouer, conversant avec eux dans leur propre langue et tirant ses informations des sources les plus sûres qu'il soit - l'observation personnelle et les déclarations faites directement à lui par les aborigènes, dans leur dialecte, sans qu'intervienne un interprète. De cette manière, il a accumulé une masse de matériaux d'une haute valeur scientifique, portant sur la vie sociale, religieuse, économique et industrielle des peuplades des Trobriands. Il espère et entend publier par la suite ces documents au complet; en attendant, il nous livre, avec le présent volume, une étude préliminaire sur un trait particulier et capital de la société trobriandaise, le remarquable système d'échanges, en partie seulement économique et commercial, que ces insulaires pratiquent entre eux et avec les habitants des îles voisines. 

Point n'est besoin de réfléchir longtemps pour se convaincre de l'importance primordiale que revêtent les forces économiques tout au long de l'existence d'un homme, qu'il se situe au plus bas ou au sommet de l'échelle sociale. Après tout, l'espèce humaine représente une partie du monde animal, et comme telle, à l'instar des autres animaux, ses assises vitales sont d'ordre matériel. Sur cette base, peut s'édifier une vie intellectuelle, morale et sociale moins fruste, mais sans elle, aucune superstructure de ce genre n'est possible. Ce fondement matériel de l'existence - fait du besoin absolu de se nourrir, et, dans une certaine mesure, de se chauffer et de s'abriter pour se protéger des éléments - forme l'infrastructure économique et industrielle et la condition première de la vie de l'homme. On peut supposer que si les anthropologues l'ont jusqu'ici fort négligé, c'est beaucoup plus parce qu'ils se sentaient attirés par l'aspect noble de la nature humaine que parce qu'ils entendaient ignorer oit qu'ils sous-estimaient l'importance et, à vrai dire, la nécessité, de son côté prosaïque. On peut aussi leur accorder l'excuse que l'anthropologie est une science encore jeune, que les problèmes qui assaillent le chercheur ne sauraient être abordés tous à la lois, vu leur multitude, et qu'il convient au contraire de les étudier un à un. Quoi qu'il en soit, le Dr Malinowski a bien fait d'insister sur l'extrême importance de l'économie primitive, en choisissant d'examiner plus spécialement le remarquable système d'échanges des insulaires trobriandais. 

Bien plus, il a avec raison refusé de faire simplement le tableau des opérations de l'échange, mais il s'est attaché à comprendre les causes profondes de ce dernier ainsi que la mentalité qu'il engendre chez les indigènes. Il semble qu'on ait parfois estimé que la pure sociologie devait se contenter de décrire les actes et laisser la considération des motifs et des sentiments à la psychologie. Si l'on s'en tient à la logique, il est sans nul doute normal que l'analyse de ces motifs et sentiments se fasse indépendamment de la peinture des faits et gestes et qu'elle tombe, à proprement parler, dans le domaine de la psychologie; néanmoins, dans la pratique, une action n'acquiert de sens aux yeux de l'observateur que s'il connaît ou devine les pensées et les émotions de celui qui l'accomplit; il en résulte que rapporter une série d'actes sans tenir compte de l'état d'esprit de l'exécutant ne répondrait pas au but de la sociologie, qui se propose non de consigner purement et simplement, mats de rendre intelligibles les actions des hommes en société. La sociologie ne peut donc pas s'acquitter de sa tâche sans avoir recours à tout bout de champ à la psychologie. 

Ce qui caractérise la méthode du Dr Malinowski, c'est qu'il tient pleinement compte de la complexité de la nature humaine. Il envisage l'individu sous toutes ses faces à la fois et non sous un angle particulier. Il n'oublie pas que l'homme est une créature sensible au moins autant que raisonnable, et, pour chacun de ses actes, il prend sans cesse la peine d'en découvrir le support affectif aussi bien que rationnel. Le savant, comme le littérateur, a trop tendance à ne voir l'homme que dans l'abstrait, en choisissant pour son étude un seul des multiples côtés d'un être essentiellement complexe et varié. Parmi les grands écrivains, Molière fournit un remarquable exemple de cette façon unilatérale de considérer ses semblables. Chacun de ses personnages est présenté sous un aspect uniforme . il s'agit soit d'un avare, soit d'un hypocrite, soit d'un fat, etc., mais non pas vraiment d'un homme. Tous sont des mannequins costumés à l'image de créatures humaines; la ressemblance demeure superficielle et l'intérieur est creux, parce que la nature vraie a été sacrifiée à l'effet littéraire. Chez de grands artistes tels Cervantes et Shakespeare cette nature humaine est présentée d'une manière très différente . les caractères sont consistants, car ils laissent apparaître toute la complexité de l'âme. Il appert qu'en matière scientifique une certaine abstraction n'est pas seulement légitime, mais aussi nécessaire, puisque la science n'est autre qu'une connaissance portée à son plus haut degré d'efficacité, et que toute connaissance implique un processus d'abstraction et de généralisation - le simple fait de reconnaître un individu qu'on voit tous les jours n'est possible que parce qu'on s'est fait au préalable une idée abstraite de lui, idée formée en généralisant ses apparitions antérieures. Ainsi, la science de l'homme se voit contrainte d'abstraire certains aspects de la nature humaine et de les considérer indépendamment de la réalité concrète; ou plutôt, elle se divise en un certain nombre de disciplines qui étudient chacune une face particulière d'un organisme humain multiple, tel, par exemple, le côté physique, ou intellectuel, ou moral, ou social; et les conclusions générales qu'elle tire ne sont qu'une esquisse plus ou moins poussée de l'homme complet, étant donné que les traits qui la composent ne représentent forcément qu'un choix minime opéré dans un ensemble très large. 

Dans le présent traité, le Dr Malinowski s'intéresse surtout à ce qui peut sembler constituer de prime abord une activité Purement économique des insulaires trobriandais ; mais, avec son habituelle largeur de vue et son sens aigu des choses, il fait bien remarquer que l'étrange circulation d'objets précieux qui s'effectue entre les habitants des Trobriands et ceux d'autres îles, tout en s'accompagnant d'un commerce normal, ne s'identifie en aucune façon avec une transaction purement commerciale; il démontre qu'au fond elle ne répond pas à un calcul utilitaire, de profit et de perte, mais qu'elle vise à satisfaire des aspirations émotionnelles et esthétiques d'un ordre plus élevé que le pur assouvissement de besoins vitaux élémentaires. Ceci conduit le Dr Malinowski à critiquer sévèrement l'idée qu'on se fait d'ordinaire de l'Homme Économique Primitif, espèce de fantôme qui, à ce qu'il paraît, hante encore les manuels d'économie et exerce même son influence néfaste jusque sur les esprits de certains anthropologues. Affublé des défroques de M. Jérémie Bentham et de M. Gradgrind, cet horrible spectre n'est apparemment mû que par l'amour le plus sordide du lucre, qu'il poursuit sans relâche, selon les principes spencériens , en se donnant toujours le moins de peine possible. Si vraiment des enquêteurs sérieux ont cru que loin d'être une simple abstraction utile, cette fiction économique correspondait à une certaine réalité dans la société sauvage, le récit que le Dr Malinowski fait de la Kula dans cet ouvrage contribuera sûrement à mettre un terme à la carrière de ce fantôme; en effet, il démontre que le commerce d'articles d'usage, qui intéresse une partie du système Kula, est, dans l'esprit des indigènes, tout à fait secondaire par rapport à l'échange d'autres objets qui n'ont rien d'utilitaire. Cette singulière institution, avec son caractère d'entreprise commerciale et d'organisation sociale se développant sur un fond de mythe et de rite magique, sans parler de la vaste étendue géographique de son champ d'action, semble n'avoir pas d'homologue dans la littérature anthropologique publiée jusqu'à ce jour; mais son découvreur, le Dr Malinowski, voit probablement juste en disant que, dans l'avenir, grâce à des recherches plus poussées parmi les populations sauvages et barbares, on trouvera sans doute des cas analogues - non pas nécessairement similaires - de ce genre d'institution. 

Il n'est pas moins intéressant et instructif de voir, d'après l'exposé qu'en fait le Dr Malinowski, quel rôle primordial y joue la magie. Selon sa description, il semble que, dans l'esprit des indigènes, l'accomplissement des rites magiques et la prononciation des mots magiques soient jugés indispensables au succès de l'entreprise tout au long de sa réalisation, depuis l'abattage du tronc que l'on creuse en pirogue jusqu'au moment où, le but atteint et l'expédition réussie, le canot rempli de sa précieuse cargaison prend le chemin du retour. Et par ailleurs, nous apprenons que les incantations et cérémonies magiques sont estimées tout aussi nécessaires pour la culture des jardins et pour une pêche heureuse, en somme pour les deux sortes d'activités qui procurent aux insulaires leurs principaux moyens d'existence; il en découle que le magicien du jardin, dont la mission consiste à favoriser la croissance des plantes par ses tours de passe-passe, est l'un des hommes les plus importants du -village, venant tout de suite après le chef et le sorcier. En bref, on regarde la magie comme l'auxiliaire indispensable dans toute entreprise industrielle, aussi utile pour la mener à bonne fin que les opérations manuelles qu'elle comporte, tels le calfatage, la peinture et le lancement de l'embarcation, la plantation dans le jardin ou la mise en place d'une nasse. « La croyance en la magie », écrit le Dr Malinowski, «constitue l'une des principales forces psychologiques qui intervient dans l'organisation et la systématisation de l'effort économique aux Trobriands. » 

Ce précieux compte rendu, qui prouve combien la magie est un facteur d'importance économique primordiale pour le bien-être et, en fait, pour l'existence même de la communauté, suffira à réfuter l'opinion fausse qui, opposant la magie à la religion, tient la première pour essentiellement malfaisante et antisociale, parce qu'un individu l'emploie toujours dans le but de favoriser ses intérêts personnels et de nuire à ses ennemis, sans se soucier des répercussions que cela peut avoir sur le bien général. Il est évident que la magie peut être - et a même sûrement été dans toutes les parties du monde - utilisée à de telles fins; il en va ainsi aux Trobriands, où elle passe pour être pratiquée de semblable façon par les sorciers, servant leurs visées scélérates et entretenant chez les indigènes une crainte des plus vives et une perpétuelle anxiété. Pourtant la magie n'est en sot ni bienfaisante ni malfaisante; il s'agit simplement d'une puissance imaginaire qui est censée commander aux forces de la nature, et un tel pouvoir peut être exercé par le magicien pour le bien ou pour le mal, pour aider ou pour léser les individus et la communauté. Sous ce rapport, la magie se trouve sur un pied d'égalité avec toutes les sciences, dont elle est la sœur bâtarde. Celles-ci non plus ne sont fondamentalement ni bonnes ni mauvaises, bien qu'elles puissent être génératrices de grands bienfaits ou de grands malheurs, selon la manière dont on les applique. Il serait absurde, par exemple, de stigmatiser la pharmacie comme antisociale, parce que la connaissance des propriétés des drogues est souvent employée pour tuer les hommes tout autant que pour les guérir. Il est de même ridicule, à l'endroit de la magie, de négliger ses usages utiles et de Présenter ses maléfices comme le trait caractéristique qui la définit. Les phénomènes naturels, sur lesquels la science a un pouvoir réel et la magie un pouvoir imaginaire, ne se trouvent en rien influencés par les tendances morales, les bonnes ou les mauvaises intentions de l'individu qui met à profit ses connaissances pour déclencher leur action. Qu'elles soient administrées par un médecin ou par un empoisonneur, les drogues agissent absolument de la même façon sur le corps humain. La Nature et sa servante la Science ne sont ni pour ni contre la morale; elles ne s'en soucient point, tout simplement, et se tiennent prêtes à obéir au saint comme au pécheur, à celui qui sait exactement ce qu'il faut faire pour les mettre à son service. Que les canons soient ceux de patriotes luttant pour défendre leur pays ou ceux d'envahisseurs violant un territoire au mépris de la justice et du droit, leur feu sera tout aussi destructeur, s'ils sont bien chargés et bien dirigés. L'erreur qui consiste à juger diversement d'une science ou d'un art selon l'usage qu'on en fait et les intentions morales de l'exécutant est manifeste dans le cas de la pharmacie et de l'artillerie; et la remarque vaut tout autant pour la magie, même si cela semble moins évident aux yeux de la plupart des gens. 

L'influence énorme exercée par la magie sur toute la vie et la pensée des insulaires trobriandais constitue peut-être le trait qui frappe le plus le lecteur tout au long du livre du Dr Malinowski. Il nous dit que « la magie, tentative faite par l'homme pour régir directement les forces de la nature au moyen d'une science particulière, se pratique partout aux Trobriands et revêt la plus grande importance »; elle est « intimement mêlée aux multiples activités artisanales et communautaires »; « toute la documentation déjà réunie met en lumière le rôle majeur que la magie joue dans la Kula. Mais si notre propos était d'étudier n'importe quel autre aspect de la vie tribale de ces indigènes, nous constaterions de la même façon que, chaque fois qu'ils entreprennent une action d'importance vitale, ils recherchent le secours de la magie. On peut dire sans exagérer que, selon leurs conceptions, cette dernière commande aux destinées humaines - c'est-à-dire qu'elle fournit à l'individu le pouvoir de maîtriser les forces de la nature et qu'elle fait pour lui office d'arme défensive et de cuirasse protectrice contre les multiples dangers qui partout le guettent ». 

Ainsi, dans l'optique des insulaires trobriandais, la magie représente une force de suprême importance qui agit au service du bien ou au service du mal; elle peut faire la fortune ou la ruine d'un homme; elle peut soutenir et protéger l'individu et la communauté, ou bien aussi leur causer du tort et les détruire. Par rapport à cette conviction profonde et universelle, la croyance en l'existence des esprits des morts semble n'exercer qu'une influence minime sur la vie de ces populations. Contrairement à l'attitude de la majorité des sauvages vis-à-vis des mânes, le Dr Malinowski signale que les Trobriandais ignorent pour ainsi dire la crainte des revenants. Au vrai, ils croient que ceux-ci retournent dans leur village à l'occasion de la grande fête annuelle, pour y prendre part; mais « généralement, en bien comme en mal, ils n'impressionnent que fort peu les humains »; « rien ne rappelle cette interaction, cette collaboration intime de l'homme et de l'esprit qui forment l'essence du culte religieux ». Cette prédominance frappante de la magie sur la religion, du moins sur le culte des morts, est un trait fort remarquable dans la culture d'un peuple qui, parmi les populations sauvages, se situe à un niveau relativement élevé. Elle 'témoigne derechef de l'emprise extraordinairement forte et persistante que cette chimère a exercée et continue d'exercer dans le monde entier sur l'esprit de l'homme. 

Le compte rendu complet des travaux du Dr Malinowski dans ces îles sur les rapports de la magie et de la religion sera pour nous, à n'en pas douter, d'un grand enseignement. Les recherches persévérantes qu'il a consacrées à une seule institution, la richesse des détails qui illustrent son propos, permettent de se faire une idée de l'ampleur et de la valeur de l'ouvrage plus important qu'il prépare. Celui-ci promet d'être l'une des études les plus exhaustives et les plus scientifiques qui aient jamais été faites sur un peuple sauvage.

 

The Temple, Londres.
J. G. FRAZER.

7 mars 1922.


NOTES

[1]. The Family among the Australian Aborigines : A Sociological Study (University of London Press, 1913).

[2]. The Natives of Mailu : « Preliminary Results of the Robert Mond Research Work in British New Guinea ». Transactions of the Royal Society at South Australia, Vol. XXXIX, 1915.



Retour à l'auteur: Bronislaw Malinowski Dernière mise à jour de cette page le lundi 22 septembre 2008 19:48
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 
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