RECHERCHE SUR LE SITE

Références
bibliographiques
avec le catalogue


En plein texte
avec Google

Recherche avancée
 

Tous les ouvrages
numérisés de cette
bibliothèque sont
disponibles en trois
formats de fichiers :
Word (.doc),
PDF et RTF

Pour une liste
complète des auteurs
de la bibliothèque,
en fichier Excel,
cliquer ici.
 

Collection « Les auteur(e)s classiques »

Une édition électronique réalisée à partir du texte de Kasimir Serinovitch Malevitch, La paresse comme vérité effective de l'homme. Texte écrit en 1921. Paris: Éditions Allia, 1994, 40 pp. Une édition numérique réalisée par Claude Ovtcharenko, bénévole, journaliste à la retraite, France.

Kazimir Malevitch

La paresse comme
vérité effective de l’homme



La paresse comme vérité effective de l’homme.

Le travail comme moyen d’atteindre la vérité.

La philosophie de l’idée socialiste.


J’ai toujours ressenti une impression étrange en entendant ou en lisant des propos réprobateurs sur la paresse avérée de tel ou tel, membre du gouvernement ou simple parent. “La paresse est la mère de tous les vices” – c’est ainsi qu’on a stigmatisé, que l’humanité entière, toutes nations confondues, a stigmatisé cette activité particulière de l’homme. Cette accusation portée contre la paresse m’a toujours semblé injuste. Pourquoi est-il à ce point exalté, porté sur le trône de la gloire et des louanges, quand la paresse est clouée au pilori, pourquoi les paresseux dans leur ensemble sont-ils couverts d’opprobre, marqués du sceau de l’infamie, du sceau de la mère-paresse, quand le moindre travailleur est voué à la gloire, aux honneurs, aux récompenses ? J’ai toujours pensé que ce devait être exactement le contraire : le travail doit être maudit, comme l’enseignent les légendes sur le paradis, tandis que la paresse doit être le but essentiel de l’homme. Mais c’est l’inverse qui s’est produit. C’est cette inversion que je voudrais tirer au clair. Et comme toute explication passe par la mise en évidence de symptômes, d’états existants, que toute analyse ou toute conclusion est fondée sur ces symptômes, je veux dans cette étude expliquer le sens que recèle le mot “paresse”.

De nombreux mots recouvrent fréquemment des vérités que l’on ne peut pas exhumer. Il me semble que l’homme a agi avec les vérités de façon étrange, à la manière d’un cuisinier qui dispose de nombreux pots emplis de nourritures diverses.  Bien sûr, chaque pot a reçu son couvercle propre, mais par distraction, le cuisinier a refermé les pots en mélangeant les couvercles, et maintenant, il est impossible de deviner ce qu’il y a dans les ports. Il s’est produit la même chose avec les vérités : sur de nombreux vocables, sur de nombreuses vérités, il t a des couvercles, et ce qu’il y a sous le couvercle paraît clair à chacun. C’est, me semble-t-il, ce qui s’est passé avec la paresse. Sur un couvercle, il y avait écrit : “La paresse est a mère de tous les vices.” On en a recouvert un pot au hasard et jusqu’à ce jour, on croit que ce pot contient l’infamie et le vice. Certes, l’usage du mot “paresse” pour caractériser l’homme est très dangereux. Pour l’homme, il n’y a rien de plus dangereux au monde ; il suffit de songer que la paresse est la mort de “l’être”, c’est-à-dire de l’homme, qui ne trouve son salut que par la production, par le travail – s’il ne travaille pas, le pays tout entier ira à la mort, le peuple entier est menacé de mort. En conséquence, il est clair que cet état doit être combattu comme un état mortel. Afin d’échapper à la mort, l’homme invente des systèmes de vie où tous travailleraient et où il n’y aurait pas un seul paresseux. Voilà pourquoi le système du socialisme, menant au communisme, flétrit tous les systèmes qui ont existé avant lui, pour que l’humanité tout entière suive un seul chemin laborieux et qu’il ne reste  plus un seul inactif. Voilà pourquoi la loi la plus cruelle de ce système humain stipule : “Qui ne travaille pas ne mange pas”, voilà pourquoi il est hanté par le capitalisme, parce que celui-ci engendre des “paresseux” et que l’argent conduit à coup sûr à la paresse. De sorte que la malédiction jetée par Dieu sur les hommes avec le travail reçoit dans les systèmes socialistes la plus haute bénédiction, sous peine de mourir de faim. Tel est le sens qui se cache dans le système ouvrier. Ce sens réside en ceci : sous tous les autres régimes, jamais l’homme n’aurait ressenti la proximité de la mort de la communauté et n’aurait vu que la production engendre du bien non seulement pour la communauté dans son ensemble mais pour chacun en particulier. Dans le système laborieux commun, chacun se trouve confronté à la mort, chacun n’a qu’un seul objectif : trouver une planche de salut dans le travail, la production du travail, sous peine de mourir de faim. Un tel système socialiste du travail a en projet, dans son action bien sûr inconsciente, de mettre au travail toute l’humanité, pour accroître la production, pour garantir la sécurité, pour renforcer l’humanité et par sa capacité de production affirmer son “être”. Certes, ce système, qui ne se soucie pas de l’individu, mais de toute l’humanité, est incontestablement juste. Mais le système capitaliste aussi. Il offre le même droit au travail, la même liberté du travail, d’accumulation de l’argent dans les banques pour se garantir la “paresse” dans l’avenir, et présuppose donc que la monnaie est ce signe qui séduira parce qu’il apportera la félicité de la paresse à laquelle, en réalité, chacun songe. En vérité, telle est la raison d’être de la monnaie. L’argent n’est rien d’autre qu’un petit morceau de paresse. Plus on en aura et plus on connaîtra la félicité de la paresse. Les gens d’idées, qui se préoccupent du peuple, n’ont bien sûr pas vu, consciemment ce principe et ce sens. Ils ont toujours été solidaires pour penser que la Paresse est la “mère de tous les vices”. Mais, dans leur inconscient, il y avait autre chose : l’ambition de niveler tous les hommes dans le travail, autrement dit, de niveler tout le monde dans la paresse. Le capitalisme et le socialisme ont la même préoccupation : parvenir à la seule vérité de l’état humain, la paresse. C’est cette vérité-là qui se cache au plus profond de l’inconscient mais, qui sait pourquoi, on ne le reconnaît toujours pas, et nulle part il n’existe le moindre système de travail qui ait comme slogan : “La vérité de ton effort est le chemin vers la paresse.” au lieu de cela, ce sont partout des slogans prônant le travail, et il en ressort que le travail est inévitable, qu’il est impossible de l’abolir, alors qu’en fait, c’est à cela que tendent les systèmes socialistes, à soulager du travail les épaules de l’individu. Plus il y aura de gens au travail, moins il y aura d’heures de travail, plus il y aura d’heure d’oisiveté.

Le système capitaliste a formé par tous les moyens bons ou mauvais une classe de capitalistes qui s’est assuré la félicité dans la paresse. Mais comme la paresse est garantie par le travail a construit son système de la manière suivante, qui ne permet pas de mettre tout le monde au même niveau dans l’utilisation de la “paresse” : ne jouissent de la paresse que ceux qui sont assurés d’un capital. Ainsi, la classe des capitalistes s’est-elle affranchie de ce travail dont ‘humanité tout entière doit s’affranchir. La classe des capitalistes envisage le peuple entier comme une force de travail, de même que les systèmes socialistes l’envisagent comme une machine de travail. Aussi le capitaliste cherche-t-il à ravitailler le peuple travailleur pour que ses forces, qui lui sont indispensables, ne s’épuisent pas, mais comme il y a beaucoup de monde, même ce dernier souci reste lettre morte. La lutte des capitalistes avec les systèmes non-capitalistes provient du fait qu’après la victoire des systèmes non-capitalistes, il se produira un nivellement dans le travail. Alors, la classe capitaliste perdra sa félicité dans la paresse. C’est pourquoi on réquisitionne toutes les entreprises des capitalistes, afin de redistribuer tous les moyens à parts égales, que ce soient les outils de travail ou les outils de paresse. L De mes systèmes socialistes ne font que veiller à cette répartition du travail et de la paresse, et chaque individu prend garde à ce que le travail soit distribué avec équité. Les heures de paresse son issues de cette répartition égalitaire. La classe capitaliste envisage la production tout entière comme une valeur garantissant le capital, et le capital comme des titres garantissant la paresse. De même le système non-capitaliste socialiste voit dans la production une valeur garantissant les heures d’inactivité de l’être. La finalité de ce dernier système n’est pas la multiplication des heures de travail mais leur réduction. On ne produira pas plus de produits qu’il n’y en aura besoin pour l’humanité. Rien de superflu, aucune surproduction ne doit avoir lieu, car n’arrive que là où règne l’avidité, qui bien souvent n’apporte aucun bien. Et comme dans le système socialiste l’intérêt est commun à tous les hommes, ce système sera garanti par tous les travailleurs à parts égales. Et, faut-il croire, la réalisation de la perfection ne sera jamais obtenue pour satisfaire un besoin personnel. On n’y parviendra que par des efforts communs pour le bien commun. En fait, pour ce qui est des inventions, on peut dire que tout ce qui a été réalisé a toujours eu en vue, par essence, le bien commun de l’humanité, mais qu’il a suffi que le créateur de perfection porte dans le Monde son œuvre, pour qu’elle soit immédiatement accaparée par l’entrepreneur, qui s’en est servi en premier lieu dans son intérêt propre, en exploitant ceux qui n’avaient pu en faire l’acquisition. On a construit une machine. Le capitaliste l’a tout de suite utilisée au service de son idée ; on a eu la possibilité de réduire la main d’œuvre et d’accroître son travail ultime qui aurait été de recevoir de l’argent comme titre de paresse. Il en est resté davantage à l’entrepreneur. L’ouvrier a dû se contenter de jours fériés pendant lesquels il pouvait se reposer physiquement, alors que les entrepreneurs jouissaient d’une paresse sans limite.

Le système socialiste développera davantage encore la machine, c’est là tout son sens. Son sens consiste à libérer le plus possible la main d’œuvre du travail, en d’autres termes, de faire de tout le peuple travailleur ou toute l’humanité un maître aussi oisif que le capitaliste qui reporte sur les mains du peuple tous ses cals et tout son travail. L’humanité socialiste reportera ses cals et sa sueur sur les muscles des machines et garantira aux machines un travail illimité, qui ne leur laissera pas une minute de répit. Dans l’avenir, la machine devra se libérer et reporter son travail sur un autre être, se débarrassant du fardeau de la société socialiste, se garantissant elle aussi le droit à la “paresse”.

Ainsi, donc, tout ce qu’il y a de vivant tend à la paresse. D’autre part, la paresse est l’aiguillon principal pour le travail, car c’est seulement par le travail qu’on peut l’atteindre, ainsi est-il évident que  l’homme est tombé, avec le travail, sous le coup d’une sorte de malédiction, comme si auparavant, il se trouvait constamment en état de paresse. Peut-être, dans la communauté humaine, un tel état a-t-il réellement existé et peut-être la légende de la création du paradis et de l’homme chassé de celui-ci est-elle une représentation trouble d’une réalité passée, à moins qu’il ne s’agisse de l’image d’une réalité future à laquelle l’homme parviendra à travers la malédiction du travail. Mais peut-être cette dernière réussira-t-elle à travers la malédiction du travail. Mais peut-être cette dernière réussira-t-elle à mettre davantage en lumière, ou plutôt, à compléter l’idée que je développe dans la “pensée blanche [1]” sur le Dieu déchu. Pour la moment, je veux faire part d’une supposition qui pourra servir d’introduction à une autre pensée sur la finalité du travail, et pourra par là même le mener à un tout autre état. Dans la communauté humaine, on présuppose que le travail n’est qu’une simple nécessité d’ordre alimentaire, qu’il n’est pas l’essentiel de la perfection humaine et qu’après le travail, on doit pouvoir disposer d’un temps où il serait possible d’œuvrer en vue de la perfection. Des perfections de ce genre supposent des sciences et en général toutes les connaissances, notamment celle du monde qui nous entoure. Partant, la réduction des heures de travail se trouve justifiée par ce dernier postulat. Mais on va jusqu’à compter le loisir parmi ces perfections : on a l’habitude de considérer l’art comme un loisir. Or, il me semble que justement, cette deuxième face de l’activité ne peut justifier la première, le travail proprement dit, car la science tout entière, ainsi que les autres branches de la connaissance, sont elles aussi du travail, travail d’un autre ordre, certes, orienté vers des révélations créatrices, vers la liberté d’action, vers l’expérience libre, la recherche. En cela réside sa supériorité sur la face uniquement laborieuse, dans laquelle l’acte créatif n’existe presque pas. Cet acte créatif sera atteint grâce à la manufacture, c’est-à-dire le fait que les objets soient reproductibles, transformés par la perfection créative en vue de leur multiplication.

Telle est la cause de l’aspiration du travailleur à d’autres domaines de la production où il se sentirait libéré de la banalité et se retrouverait face à un travail de création. La science et l’art procurent un tel travail, mais beaucoup, du fait des systèmes sociaux mis en place par les gouvernements, ne peuvent pénétrer dans ce deuxième domaine de l’activité humaine. A défaut, le travailleur réclame et fréquente volontiers des spectacles et des théâtres scientifiques de toute sorte. Mais, en approfondissant ces raisons, je remarque que c’est dans la deuxième face du travail humain que l’on place le repos. En d’autres termes, dans le repos ou dans l’art se cache un type particulier de “paresse”. Cet état particulier conduit à la réalisation de la pleine inactivité physique, en transférant toute activité physique dans la sphère particulière de l’activité de la seule pensée. Mais je parlerai de l’activité de la pensée plus tard. Pour la moment, il faut mettre en lumière l’identité qui existe entre les deux faces du travail humain, le travail proprement dit et la seconde face de la perfection, celle que constituent les sciences et autres formes un tout et tendent l’une comme l’autre à la réduction des heures de travail mais aussi à la réduction des heures de connaissances et de création des sciences. Et de même qu’en travaillant, l’homme se hâte d’atteindre la “paresse”, de même, dans leur totalité, les connaissances et la science ont l’ambition de donner à reconnaître et à comprendre l’ensemble de l’univers ; en d’autres termes, d’atteindre la totalité de la connaissance du monde. Cela, pas un seul homme ne peut le nier, il n’est pas un instant où l’homme n’essaie de pénétrer dans le système du monde et de comprendre ce qui lui est caché. Cette aspiration, je dirais que c’est l’aspiration vers Dieu, c’est-à-dire vers cette image que l’homme s’est donnée de quelque chose de parfait. Comment s’est-il représenté Dieu ? Il se l’est représenté comme un être omniprésent, omniscient, omnipotent, etc. Si chaque pas de l’homme est calculé en fonction de la perfection, c’est pour se rapprocher de Dieu. Et admettons que dans plusieurs milliers ou millions d’années, l’homme atteigne la connaissance universelle, et par suite, l’omniprésence. Quel sera ce moment ? Il n’y aura rien à atteindre, plus rien à savoir, et naturellement, il n’y aura plus non plus besoin de ne rien faire. Le monde est découvert et tout son être se trouve dans la connaissance, l’univers dans toute sa grandeur, dans l’infinité de la création se mouvra selon la loi éternelle du mouvement, et tout son mouvement est connu dans ma connaissance, et chacun de ses phénomènes est mesuré également à l’aune de l’infini. Ayant atteint une telle perfection, nous atteindrons Dieu, c’est-à-dire cette image que l’humanité a prédéterminée dans sa représentation, dans les légendes ou dans la réalité. Ce sera alors l’avènement d’une nouvelle inaction, cette fois-ci divine, un non-état où l’homme disparaîtra, car il entrera dans la suprême image de sa prédétermination parfaite. Il en sera de même avec le travail. Avec lui aussi, l’homme conquerra une perfection de ce genre, et tout ce qu’il produira entrera dans la nature et entrera aussi, sans le moindre effort, dans son organisme, à la manière de la respiration qui est la force principale de tout organisme, en tant que vie. Cette image parfaite de Dieu, on la voit aussi dans le travail cherchant à libérer l’homme du travail et à atteindre cette époque de félicité où toutes les usines et tous les ateliers humains fonctionneront d’eux-mêmes. Alors cette petite action sera le modèle de la grande fabrique de l’univers, où toute la production est élaborée sans ingénieur spécialisé ni ouvrier et qui, selon la représentation qu’en a l’homme, a été construite par Dieu, qui est tout-puissant et omniscient. Bien sûr, la toute-puissance et l’omniscience peuvent être révélées et démontrées par de nombreuses imperfections qui conduisent toutefois à la perfection. Mais peut-être le mécanisme entier de l’univers, ébauche en même temps que principe capital, est-il absolu dans sa perfection, et seuls sont imparfaits ses détails intelligibles, comme une de ses formes parfaites, l’homme. Mais en fait, l’homme représente une petite copie de la construction de l’univers. Il cherche à tout construire sur terre selon la loi de l’univers. En atteignant dans la connaissance et le travail le but unique d’une totale omniscience et de la production, l’homme atteint Dieu, la perfection. En d’autres termes, il s’incorpore à lui ou l’incorpore à soi et arrive le moment de la pleine inactivité, arrive le moment de la totale “paresse”, ou de l’activité comme contemplation de l’autoproduction, car même moi je ne peux plus participer à la perfection, elle est atteinte.

L’homme, le peuple, l’humanité entière se fixent toujours un but et ce but est toujours dans le futur : un de ces objectifs est la perfection, c’est-à-dire Dieu. L’imagination humaine l’a décrit et a même donné le détail des jours de la création, d’où il ressort que Dieu construisit le monde en six jours et que le septième il se reposa. Combien de temps ce jour se prolonge-t-il, on ne le sait pas, mais en tout cas, le septième jour est celui du repos. On peut admettre que le premier moment de repos soit un repos physique, mais en réalité, il n’en a pas été ainsi : s’il avait dû construire l’univers, Dieu aurait dû travailler autant qu’un homme ; il est clair qu’il ne s’agissait pas d’un travail physique, et qu’en conséquence il n’avait qu’à prononcer les mots “Que cela soit”. Depuis ce temps, Dieu ne crée plus, il se repose sur le trône de la paresse et contemple sa propre sagesse. Mais ici se pose une question : est-ce que par sa contemplation, Dieu n’a pas atteint une plus grande perfection ? Apparemment non. Sa sagesse est celle qui, dans l’univers, s’offre à notre regard. Dieu est tellement parfait qu’il ne peut même pas être en état de pensée, car tout l’univers épuise la perfection de la pensée divine. J’ai déjà dit que l’homme n’est qu’une petite copie de la divinité qui a été conçue en nous-mêmes, et qu’en réalité, l’homme tend vers elle. Il y a déjà beaucoup d’hommes qui sont arrivés à la perfection d’action par la seule pensée, mettant en marche une population entière à l’aide de la pensée et forçant la matière à prendre un autre aspect. De tels hommes existent, ce sont les meneurs d’hommes, les donneurs d’idées, les faiseurs de perfection. En fait chaque donneur d’idée, par l’action de sa pensée, a trouvé une idée qui tôt ou tard viendra soulever un peuple tout entier et le refondra dans de nouveaux modes de vie ; chaque faiseur de perfection qui découvre un nouveau corps, une nouvelle machine, un nouvel appareil, mobilise une nombreuse main-d’œuvre pour exploiter sa découverte. La monde prend alors un autre aspect, s’engage dans la voie de la perfection future. Sa pensée crée des machines qui multiplient son œuvre et libèrent l’homme du travail. Et comme le processus de perfection de l’homme continuera à se poursuivre dans le futur, il nous mènera nécessairement à l’état de Dieu, qui a fait le monde avec des “Que cela soit”. Tout souverain ne fait que remuer la vie à coups de “J’ordonne” et de “Que cela soit”. Nous en connaissons déjà quelques exemples, mais tout ce qui a été fait dans le passé ne l’a été que par l’homme ; aujourd’hui, l’homme n’est déjà plus seul : la machine l’accompagne ; demain, il ne restera que la machine ou quelque chose qui en tiendra lieu. Alors il n’y aura plus qu’une seule humanité, assise sur le trône de sa sagesse préétablie, sans chefs, sans souverains et sans faiseurs de perfection ; tout cela sera en elle ; de la sorte, elle s’affranchira du travail, atteindra la paix, l’éternel repos de la paresse et entrera dans l’image de la Divinité. Ainsi se justifie la légende de Dieu comme perfection de la “Paresse”.

Dans la vie, à l’égard de la paresse, on a une opinion tout à fait différente de celle que j’expose, et, je dirai même, une opinion étrange. Il est clair pour tout le monde que chacun cherche à éviter le travail et aspire à la félicité, au repos ou à tout autre état qui permette de ne pas travailler et qui, mieux encore, fasse en sorte que toute la pensée ne soit plus occupée à pénétrer le secret de la nature des choses. Ainsi, cette deuxième face de la vie de l’homme serait à ce point parfaite qu’elle pourrait s’étendre à toute chose, permettant à tous les phénomènes de la nature de devenir transparents. Cette si grande perfection doit toucher la condition humaine, et cet homme-là doit utiliser toute sa force pour arriver à cette grande force préétablie de la clairvoyance et de la connaissance. Mais comme c’est curieux : pour cet homme, cet état suprême peut être un état éternel, mais alors, c’est comme si la vie s’arrêtait en lui, car il n’y aura plus de lutte. Or la vie est un combat victorieux. Peut-être aussi, la vie – ce que nous appelons le bonheur et le malheur – n’est-elle qu’une monstruosité. Dans ce cas, atteignant l’état éternel de clairvoyance et de connaissance, peut-être l’homme quittera-t-il la vie pour le grand principe où la rotation universelle des secrets deviendra la plénitude de son achèvement. C’est la paresse qui conduit à cet état, elle que l’on dénigre et que l’on fustige. Et, me semble-t-il, si l’on a cloué la paresse au pilori, c’est que le sage qui a lancé sur elle l’anathème voyait clairement qu’elle n’était pas du tout ce que son nom laissait entendre et qu’en la couvrant de honte, c’est plutôt de mensonge qu’il couvrait le peuple. Il craignait de montrer sa réalité, il craignait de dire qu’elle seule recelait ce trésor dont l’homme rêvait. L’étrangeté, c’est qu’on ne se précipite pas à grandes enjambées vers cette suprême pensée humaine, au lieu de cette constance dans la malédiction et cette ardeur à s’en éloigner, à empêcher toute manifestation de paresse, à l’empêcher au besoin par la faim et la mort. Tel est le système de la lutte contre la paresse, et en même temps ce système utilise tous les moyens qui mènent à elle. Bien sûr, l’accès à toute félicité doit être entouré de multiples précautions, faute de quoi la félicité peut se transformer en mort, et à un moment donné, il se passe la même chose avec la paresse : elle est un rêve et elle est la mort. Et si l’humanité entière voulait utiliser la “paresse”, elle serait vouée à la mort, car rien pour le moment ne peut avancer de soi-même, la production a besoin des mains de l’homme, elle n’est pas encore incluse dans l’état naturel du mouvement. A vrai dire, beaucoup de gens ont à moitié atteint cet état : le capitaliste, amassant des titres de paresse, y parvenait uniquement en libérant ses muscles du travail et se satisfaisait de la contemplation et de la transformation de son mode de production par l’application de son idée. Mais même cela n’allait pas sans difficultés. Chaque changement d’idée s’accompagnait de la peur de perdre ce qui avait été acquis, aussi le système du capitalisme est-il imparfait. Le socialisme du système non-capitaliste est plus proche du but, mais le plus proche est le système de la fabrication de la perfection, de l’intégration des canaux de la force éternelle au mouvement de la production et de l’auto-production humaine existante. Le danger de la paresse est grand, car elle est une force capable de tout transformer en non-être, c’est-à-dire que le non-être vaincra l’homme. Ce contre quoi l’homme combat avec son être, autrement dit sa production, parce que le non-être renferme la menace de la perte de tous les biens, dont la paresse elle-même – et c’est pourquoi le penseur de l’humanité mobilise toutes les forces des hommes et des animaux dans son combat contre le non-être, affirmant par là son être, l’être lui étant nécessaire pour atteindre la félicité et la paresse. Une telle félicité ou paresse apparaît toujours chez un seul homme, qui porte en lui la pensée du bien-être de l’homme. Habituellement, tout le bien-être de l’homme se concentre dans son nouveau système de production matériel ainsi que spirituel et culturel. Bien sûr, il se peut que le penseur, au moment où il crée un nouveau bien pour l’homme, n’ait à l’esprit que la prospérité immédiate et ne soupçonne pas que son projet final n’est rien d’autre que la paresse, que tout son système de bien-être indique la voie qui mène à la paresse. Souvent, ce penseur du bonheur de l’humanité apporte un nouveau système de vie, l’inonde du sang des peuples et répand l’enfer sur la terre. Mais c’est ainsi que naît une nouvelle idée éternelle, et je ne sais pas si un jour le penseur sera reconnu par le peuple comme nouveau donneur d’idée, si le peuple se reconnaîtra lui-même en lui, ou se rendra compte de sa propre félicité, ou bien encore s’il lui jettera toujours des pierres et le tuera sans croire à la pensée qu’il aura aperçue. Cependant, un penseur de ce genre ne reste jamais seul, et c’est pourquoi aucun gouvernement étatique ne peut l’éliminer comme perturbateur et criminel cherchant à renverser le régime instauré par la vérité précédente. Chaque vérité porte en elle le travail comme moyen d’atteindre la paresse, cela n’apparaît clairement ni au peuple, ni à l’Etat, de sorte qu’une vérité nouvelle. Mais celle-ci est difficile à extirper, car il est difficile d’attraper une goutte d’eau dans la mer. Si la mer tout entière était cette idée neuve, ou si le peuple découvrait l’idée d’un seul coup, il serait simple alors de déceler cette idée et de la détruire. Mais comme une idée est toujours une goutte d’eau, il est difficile, impossible de s’en saisir. Toute l’histoire témoigne de cet étrange phénomène, mais, qui sait pourquoi, les gouvernements n’en prennent jamais acte. Ils s’empressent toujours au contraire de chercher à vaincre cette idée neuve et échouent immanquablement. Il en est de même dans la lutte contre la paresse, contre la plus haute forme d’humanité, contre sa véritable représentation. Toute la philosophie du travail consiste à libérer la paresse, mais tout le monde pense que le travail sert à atteindre une autre félicité. Aussi, peut-être pour la première fois, je porte le nom de paresse, ou “mère de tous les vices” sur la place publique, sur cette même place où on l’a clouée au pilori. Et pour la première fois peut-être, j’ai touché le front de sagesse ou de la sagesse de l’homme en elle, et j’ai effacé le sceau d’infamie. Puisse-t-on lire tracé sur son front qu’elle est le principe de tout travail, que sans elle, il n’y aurait pas de travail. Elle était aux origines mêmes, et par la malédiction du travail, elle doit restaurer son nouveau paradis. La paresse épouvante les peuples et ceux qui s’y adonnent s’en trouvent persécutés, et cela parce que personne ne l’a comprise comme vérité, mais qu’on l’a appelée la “mère des vices” alors qu’elle est la mère de la vie. Le socialisme est porteur de la libération au niveau inconscient, mais lui aussi la calomnie, sans comprendre que c’est la paresse qui l’a engendré. Et ce fils, dans sa folie, la qualifie de mère de tous les vices. Ce n’est pas encore ce fils-là qui supprimera l’anathème, c’est pourquoi, avec ce petit écrit, je veux réduire à néant la calomnie et faire de la paresse non la mère de tous les vices, mais la mère de la perfection.

15 février 1921,

Vitebsk

note du traducteur

La Paresse comme vérité effective de l’homme fut écrit sans doute d’un seul jet le 15 février 1921.

Malevitch est alors le chef de l’Unovis (Affirmation des nouvelles formes de l’art), le groupe formé sur la base de l’Ecole d’art de Vitebsk à l’arrivée de Malevitch à la tête de celle-ci, fin 1919. Son enseignement n’est plus simplement celui d’un peintre, mais celui d’un transmetteur de vérités devant mener à l’absolu philosophique. La réflexion pure, le mot a en quelque sorte remplacé le pinceau et les couleurs.

Dans ses leçons, le maître exposait à ses disciples les dernières avancées de sa vision philosophique. Ce texte est l’une des nombreuses notes qui formaient la base des leçons du maître. Par son esprit, il est voisin d’une brochure plus importante, publiée pour les élèves de l’Unovis en 1922, Dieu n’est pas déchu. L’art. L’église. La fabrique, dans lequel Malevitch développera sa conception de l’état de divinité et de la perfection que doit atteindre l’homme “libéré de la réalité physique” par la “réalisation des actes dans la pensée pure”.

e manuscrit de La Paresse comme vérité effective de l’homme est conservé aux archives Malevitch du Stedelijk Museum d’Amsterdam (inventaire n° 10). Il a été traduit en anglais et publié par Troels Andersen dans K. S. Malevitch, The Artist, Infinity, Suprematism. Unpublished Writings. 1913-33, vol. iv, Copenhague, Borgen, 1978, p. 73-85. Ce texte n’a été publié en russe qu’en 1994, en volume séparé, par Serge Koudriavtsev (éditions Guiléia, Moscou), accompagné d’une présentation par Alexandra Chatskikh et de la traduction russe d’un article (“Réhabilitons la paresse”) du slaviste suisse Felix-Filipp Ingold dont une version plus étoffée avec paru en allemand en 1979 dans le Wiener Slawisticher Almanach. Le style de Malevitch rappelle celui des prophéties. La syntaxe, faite le plus souvent de propositions juxtaposées, est heurtée, les répétitions foisonnent, des éléments du raisonnement restent parfois non exprimés. Pour la présente version, le traducteur a bénéficié des conseils de Valérie Posener.



[1] Allusion à la brochure La Pensée (1921), première variante de Dieu n’est pas déchu. Le texte de cette brochure fut inclus par la suite dans Le Suprématisme. Le monde comme non-objectivité, dont la rédaction fut achevée à Vitebsk en février 1922. Malevitch appelait “stade blanc” le dernier stade, celui de la totale non-objectivité, atteint par le suprématisme pictural (après le stade noir et le stade coloré). La “pensée blanche” de Malevitch aboutit au Rien, à l’absolu philosophique auquel est consacré Dieu n’est pas déchu. (n.d.t.)



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le dimanche 4 mai 2014 8:03
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
Commanditaires




Saguenay - Lac-Saint-Jean, Québec
La vie des Classiques des sciences sociales
dans Facebook.
Membre Crossref