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Collection « Les auteur(e)s classiques »

Influence de l'habitude sur la faculté de penser (1799)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir du texte de Maine de Biran, Influence de l'habitude sur la faculté de penser. Paris: Les Presses universitaires de France, 1re édition, 1953, 242 pp. Une édition numérique réalisée par Marcelle Bergeron, bénévole, professeure à la retraite de l'École polyvalente Dominique-Racine de Chicoutimi, Ville de Saguenay.

Ouvrage qui a remporté le prix sur cette question proposée par la classe des sciences morales et politiques de l'Institut national: Déterminer quelle est l'influence de l'habitude sur la faculté de penser ; ou, en d'autres termes, faire voir l'effet que produit sur chacune de nos facultés intellectuelles la fréquente répétition des mêmes opérations.

Introduction


Nul ne réfléchit l'habitude, a dit un homme célèbre (Mirabeau, Conseils à un jeune prince, etc.); rien de plus vrai ni de mieux exprimé que cette courte sentence. La réflexion, au physique comme au moral, demande un point d'appui, une résistance: or l'effet le plus général de l'habitude est d'enlever toute résistance, de détruire tout frottement; c'est comme une pente où l'on glisse sans s'en apercevoir, sans y songer.

Réfléchir l'habitude!... et qu'est-ce qui peut ou veut faire cette première réflexion? Comment soupçonner quelque mystère dans ce que l'on a toujours vu, fait ou senti? De quoi s'enquérir, douter, s'étonner? Les graves tombent, le mouvement se communique; les astres roulent sur nos têtes; la nature étale à nos yeux ses plus grands phénomènes: quel sujet d'admiration, quel objet de connaissance peut-il y avoir dans des choses aussi familières? Et notre existence? Les phénomènes de la sensibilité, de la pensée? Cette foule de modifications qui se succèdent, d'opérations qui se répètent et se cumulent depuis l'origine? Ce moi, qui s'échappe à lui-même dans la prétendue simplicité, et la facilité extrême de ses propres actes, qui se fuit sans cesse et se porte partout?... Comment réfléchir ses habitudes, les plus intimes et les plus profondes de toutes?

La première réflexion est en tout le pas le plus difficile: il n'appartient qu'au génie de le franchir. Dès que le grand homme qui sait s'étonner le premier, porte ses regards hors de lui, le voile de l'habitude tombe, il se trouve en présence de la nature, l'interroge librement, et recueille ses réponses; mais s'il veut concentrer sa vue sur lui-même, il demeure toujours en présence de l'habitude, qui continue à voiler la composition et le nombre de ses produits, comme elle dérobait auparavant jusqu'à leur existence.

Le premier coup d’œil que nous jetons sur notre intérieur ne nous découvre en effet, pour ainsi dire, que des masses: c'est l'image du chaos; tous les éléments sont confondus; impressions, mouvements, opérations, ce qui vient du dehors, ce qui est propre à l'individu, tout se mêle, se combine en un seul produit résultant, infiniment complexe, et que l'habitude nous fait juger ou sentir comme s'il était simple. Point d'origine, de génération ni de succession; c'est un cercle qui roule sur lui-même avec une extrême rapidité; on n'en distingue pas les points, on sait à peine s'il roule.

Lorsqu'une première réflexion a découvert un composé, et qu'un commencement d'analyse en a détaché les parties les plus grossières, cette analyse s'arrête encore à des masses, comme aux derniers termes de décomposition possible; veut-elle avancer, elle trouve toujours dans l'habitude même plus de résistance, plus de prestiges et d'erreurs.

Ce fut donc la même cause qui, dans l'ordre des connaissances humaines, assigna le dernier rang à la science de nos idées, et dans cette science même à la découverte de ses premiers et véritables éléments. Ainsi l'artifice du raisonnement était connu, ses diverses formes analysées, ses méthodes pratiquées avec succès dans plusieurs genres, tandis que les produits immédiats de la sensibilité, les plus simples résultats de l'exercice des sens, l'origine évidente de toute faculté demeuraient oublies, inaperçus, et voilés par leur simplicité, leur familiarité même; tant il est vrai que la lenteur et la difficulté de nos connaissances, se proportionnent presque toujours à la proximité, à l'intimité de leurs objets, à la fréquence où à la continuité des impressions qu'ils nous occasionnent.

L'analyse avait peut-être usé déjà son instrument propre contre l'agrégat de l'habitude, lorsqu'elle songea heureusement à l'atteindre par une voie opposée, comme le chimiste forme de toutes pièces, par la puissance de son art, un mixte semblable à celui qu'il ne pouvait dissoudre, mais dont il soupçonnait les éléments; des métaphysiciens observateurs, remontant d'abord jusqu'à des suppositions ou des faits premiers très simples, et placés hors de la sphère de l'habitude, entreprirent de recomposer ou d'imiter ses produits pour les connaître. À mesure qu'ils combinaient les éléments de leur création, ils comparaient les propriétés de leurs résultats hypothétiques avec les produits complexes réels, et mesuraient exactement sur leur propre ouvrage des proportions qu'ils n'auraient jamais pu reconnaître dans l'œuvre de l'habitude (1) c'est ainsi que l'on parvint vraiment à réfléchir cette habitude c'est ainsi que les facultés et les opérations de l'entendement se démêlèrent peu à peu, et sortirent du chaos: mais la manière détournée dont le génie fut obligé de s'y prendre prouve quelles étaient la difficulté du travail et la puissance de la cause qu'il fallait combattre.

Ils sentirent donc bien cette puissance, les premiers maîtres, qui, remontant contre la pente de l'habitude, trouvèrent l'origine de nos facultés, l'ordre de leur génération, qu'elle avait obscurcis ou confondus: ils l'ont encore mieux appréciée, ces philosophes, qui ont agrandi le champ de la science, et pénétré plus avant dans les secrets de la pensée: toutes leurs découvertes ne sont-elles pas autant de conquêtes arrachées à l'habitude, autant de preuves de ce qu'elle peut, tant pour étendre nos facultés, perfectionner et compliquer nos opérations, que pour en voiler l'exercice? Que manque-t-il donc maintenant à la détermination précise de cette cause générale de nos progrès d'un côté, de notre aveuglement, de l'autre? Qu'y a-t-il encore à découvrir sur un sujet qui a donné lieu à tant de recherches, à tant de travaux imposants? Que reste-t-il à dire enfin après les maîtres? La manière dont leur ouvrage a été commencé et continué peut nous fournir à cet égard quelques indications.

En étudiant et composant de nouveau l'entendement humain, il fallut d'abord s'assurer de la nature, du nombre et de l'espèce des matériaux qui concourent à le former: cette recherche importante et laborieuse ne permettait pas sans doute d'observer en même temps, comment, dans quel ordre et par quelle suite d'actes ces divers éléments avaient pu se réunir, quelle était, pour ainsi dire, la force d'agrégation, le degré de persistance dont chacun d'eux jouissait, soit par sa nature propre, soit par la fréquence de ses répétitions.

En s'occupant de la génération de nos facultés, les analystes se sont attachés à connaître d'abord comment elles naissaient toutes d'une première qui se transformait pour les produire; mais, préoccupés de leur ordre de filiation, ils n'ont pu examiner avec assez de détail quel était le mode du développement individuel de chacune d'elles; quels étaient les effets de la répétition de leur exercice, si ces effets étaient constants ou variables; comment la sensation (faculté unique par l'hypothèse) pouvait en se répétant, tantôt s'obscurcir, s'affaiblir ou s'exalter, tantôt s'éclaircir, se distinguer ou rester dans le même état; comment l'habitude pouvait être ainsi tantôt mobile de perfectionnement, tantôt principe d'altération; comment enfin l'analogie ou la contrariété de résultats, dans l'action d'une même cause, pouvait jeter un nouveau jour sur l'origine des facultés mêmes, et montrer les liens qui les unissent comme les différences qui les séparent.

L'influence que l'habitude exerce sur la faculté de penser est donc encore une question importante, susceptible d'être envisagée sous plusieurs nouveaux points de vue: pour la traiter avec toute l'exactitude désirable, peut-être faudrait-il se transporter au point d'où partirent les créateurs de la science, les suivre dans leur marche, refaire avec eux toutes ces habitudes dont se compose notre entendement, en insistant sur les diverses considérations qu'ils ont été forcés d'omettre; ce plan serait trop vaste pour ma faiblesse.

Les philosophes qui ont proposé le problème en ont mesuré l'étendue; ce sont eux-mêmes qui l'ont conduit, en quelque sorte, à son point de maturité; ils en ont fourni les données et préparé la solution; si celle que j'essaie d'en donner est bonne, c'est à eux qu'elle appartient; les erreurs seules, s'il y en a, viendront exclusivement de mon propre fonds.

L'énoncé de la question suppose comme connues les facultés et les opérations de l'entendement; et en effet il faut bien connaître la nature, le nombre, la dépendance ou la subordination réciproque, soit des facultés entre elles, soit des opérations considérées par rapport aux facultés, pour déterminer comment la répétition de l'exercice des unes peut influer sur les autres, ou les modifier. La solution est même contenue implicitement dans ces données réelles ou supposées: elle devra donc ressortir de leur discussion, et servir ensuite à leur plus grand éclaircissement; les fortifier comme principes, les confirmer ou les redresser comme hypothèses.

C'est dans cet objet que j'ai cru devoir rappeler, d'abord séparément, et réunir dans cette Introduction, tout ce que j'ai puisé, soit dans les ouvrages de mes maîtres, soit dans mes propres réflexions, sur l'analyse de nos facultés intellectuelles; et comme il est bien reconnu qu'elles dérivent toutes de celle de sentir ou de recevoir des impressions, je vais m'attacher d'abord à démêler scrupuleusement les caractères spécifiques de ces impressions diverses, ou à étudier les différentes manières dont nous sentons; je déduirai de là, la distinction des facultés et l'ordre de distribution de mes recherches ultérieures. Je demande grâce pour les détails dans lesquels je vais entrer. Ils paraîtront sans doute d'abord bien minutieux, mais on jugera peut-être à la fin qu'ils n'étaient pas tout à fait inutiles (2).

N. B. – Avant que d'aller plus avant, j'ai encore une grâce à demander au lecteur, c'est de se bien pénétrer que, dans tout ce qui va suivre, je n'ai d'autre vue que de rechercher et d'analyser des effets, tels qu'il nous est donné de les connaître, en réfléchissant d'un côté sur ce que nous éprouvons dans l'exercice de nos sens et de nos facultés diverses, et en étudiant de l'autre les conditions ou le jeu des organes d'où paraît dépendre cet exercice. J'ai voulu essayer d'unir, par certains côtés du moins, l'idéologie à la physiologie; j'étais conduit là par la nature de la question, qui appartient en même temps aux deux sciences; j'ai pensé même que l'idéologie en général ne pouvait que gagner à cette alliance; et qu'il appartenait surtout à la physique de répandre un peu de jour sur quelques obscurités de l'être pensant; mais, dès qu'on adopte la marche du physicien, on doit, à son exemple, ne s'occuper que du rapport et de la succession des phénomènes, en laissant derrière soi et sous le voile qui les couvre, les causes premières qui ne sauraient jamais devenir pour l'homme objets de connaissances.

Nous ne savons rien sur la nature des forces (3). Elles ne se manifestent à nous que par leurs effets; l'esprit humain observe ces effets, suit le fil de leurs diverses analogies; calcule leurs rapports quand ils sont susceptibles de mesure: là sont les bornes de sa puissance.

Étudier seulement dans la réflexion intime et dans les résultats (connus ou supposés) du jeu des organes, ce que la métaphysique a longtemps recherché dans la nature de l'âme même, c'est donc abandonner une cause dont nous ne connaissons que le nom, pour nous en tenir aux faits d'expérience et d'observation qui sont de notre domaine propre; c'est appliquer directement à l'idéologie l'excellente méthode de philosopher, pratiquée avec tant de succès, dans tous les genres, par les bons esprits et les génies qui honorent notre siècle.

Les exemples de Condillac, de Bonnet surtout (4), que j'aime à citer, et qui m'a souvent servi de modèle, prouvent que l'on peut transporter la physique dans la métaphysique, sans vouloir porter atteinte à rien de ce qui est respecté et vraiment respectable; sans ébranler aucune espérance, ni attaquer aucune de ces opinions consolantes qui servent de supplément au fragile bonheur de la vie, souvent de préservatif contre le vice et d'encouragement à la vertu. Mais, comme le dit si énergiquement Bonnet lui-même dans sa préface de l'Essai analytique: «La vertu perdrait-elle de son prix aux yeux du philosophe, dès qu'il serait prouvé qu'elle tient à quelques fibres du cerveau?»


I. – La faculté de recevoir des impressions (5) est la première et la plus générale de toutes celles qui se manifestent dans l'être organisé vivant.

Elle les embrasse toutes: nous n'en saurions concevoir aucune avant elle ou sans elle, et qui n'en soit plus ou moins étroitement dépendante. L'exercice de cette faculté se modifie différemment dans chaque organe, en raison, soit de sa construction particulière, soit de la nature et de la manière d'agir des objets auxquels il est approprié. Il y a donc autant de classes d'impressions, qu'il y a de sens ou d'organes capables d'en recevoir.

On pourrait rapporter chacune de ces classes à des facultés particulières (comme on dit quelquefois, en effet, la faculté de toucher, de voir, d'entendre, etc.), et l'on serait peut-être d'autant mieux fondé dans cette distinction des facultés, qu'il y a plusieurs opérations qui ne dépendent quelquefois que de l'exercice d'un sens isolé, ou de deux réunis, sans avoir rien de commun avec les autres qui ont aussi leurs opérations particulières, essentiellement distinctes (les opérations de l'instinct, par exemple, ne se rapportent point aux mêmes organes que celles de la connaissance), mais les métaphysiciens n'examinant dans les organes que la propriété commune de recevoir des impressions, et dans l'individu celle d'en être affecté ou modifié, comprirent tous les résultats quelconques de l'exercice des sens, sous le nom générique de sensations; et la faculté de recevoir ou d'éprouver des sensations fut appelée faculté de sentir, ou sensibilité physique.

Ce mot sentir a été étendu, par la suite, à tout ce que nous pouvons éprouver, apercevoir ou connaître, en nous ou hors de nous, par l'action des objets externes, comme indépendamment de cette action, en sorte qu'il est devenu synonyme de cet autre mot conscience, employé par les premiers métaphysiciens, pour désigner cette sorte de vue intérieure par laquelle l'individu aperçoit ce qui se passe en lui-même.

Observons que l'expression sentir, en prenant cette généralité d'acception, n'en a pas moins conservé sa valeur propre et vulgaire qui s'applique spécialement aux modifications affectives, et de là résultent souvent des doubles emplois du même mot (6), et peut-être un certain louche qui se répand sur les premiers principes de la science.

Si l'on se sert, en effet, du même terme sensation, pour exprimer tantôt une simple modification affective, tantôt un produit composé d'une impression, d'un mouvement, d'une opération, etc., n'est-il pas à craindre que l'identité d'expression ne détermine souvent à confondre des choses tout à fait différentes, et ne serve à confirmer des illusions auxquelles nous sommes déjà assez enclins.

Si l'on réunit sous un terme unique les divers produits de l'action de nos organes, avant d'avoir bien déterminé les caractères spécifiques de chacun d'eux, comment distinguera-t-on ensuite les opérations ultérieures de la pensée qui ne peuvent se fonder que sur la différence de ces produits? C'est ce dernier motif surtout qui m'a engagé à entreprendre une analyse un peu détaillée des impressions de nos sens, et à les ranger dans deux classes séparées.


II. – Je distingue toutes nos impressions en actives et passives. Pour prévenir toutes les difficultés auxquelles ces vieilles dénominations pourraient donner lieu, voici d'abord sur quoi je fonde ma distinction: Que j'éprouve une douleur ou un chatouillement dans quelque partie interne du corps, et en général un sentiment de bien ou mal-être, que je sois dans une température chaude ou froide, qu'une odeur agréable ou fâcheuse me poursuive, je dis que je sens, que je suis modifié d'une certaine manière; il m'est évident que je n'exerce aucun pouvoir sur ma modification, que je n'ai aucun moyen disponible de l'interrompre ou de la changer; je dis donc encore que je suis ou que je me sens dans un état passif. Je puis bien savoir par le raisonnement, que ce que j'éprouve n'est point un résultat mécanique de l'action exercée sur mes organes, ou d'une simple communication de mouvements soumise à des lois nécessaires, fixes, invariables, comme le choc de corps à corps; qu'il y a une action réelle et propre à l'organe sensitif qui se dirige lui-même suivant des lois particulières, et donne le ton plutôt qu'il ne le reçoit... Mais ce jeu purement interne s'exécute en moi sans moi, et en n'envisageant le phénomène que dans la conscience que j'en ai, il me paraît que je ne serais pas autrement modifié, quand même mes organes seraient passivement soumis à l'impulsion qui les remue. S'il y a donc, comme on n'en saurait douter, une activité sensitive, je la distinguerai de l'activité motrice à laquelle je donnerai exclusivement ce nom, parce qu'elle se manifeste à mon sens intime avec la plus grande clarté (7).

Que je meuve en effet un de mes membres, ou que je me transporte d'un lieu à un autre, en faisant abstraction de toute autre impression que celle qui résulte de mon propre mouvement, je suis modifié d'une manière bien différente que dans le cas précédent: d'abord, c'est bien moi qui crée ma modification, je puis la commencer, la suspendre, la varier de toutes les manières, et la conscience, que j'ai de mon activité, est pour moi d'une évidence égale à la modification même.

Lorsque je suis borné aux sensations purement affectives, si l'une devient assez vive pour occuper toute ma faculté de sentir, je m'identifie avec elle; je n'en sépare pas mon existence, il me semble que mon moi est concentré dans un point, le temps et l'espace ont disparu, je ne distingue, je ne compare rien.

Lorsque je me meus, mon être s'étend au dehors; mais toujours présent à lui-même, il se retrouve, se saisit successivement ou à la fois dans plusieurs points; chaque mouvement, chaque pas fait est une modification très distincte qui m'affecte doublement, et par elle-même, et par l'acte qui la détermine; c'est moi qui meus, ou qui veux mouvoir, et c'est encore moi qui suis mu. Voilà bien les deux termes du rapport nécessaires pour fonder ce premier jugement simple de personnalité je suis. Je ne crois pas qu'on pût retrouver le même fondement dans les impressions absolument passives, mais ce point délicat pourra s'éclaircir ailleurs, autant du moins qu'il en est susceptible.

Nous pouvons déjà commencer à apercevoir que l'activité, comme la distinction du moi et de ses manières d'être, se rattache immédiatement à la faculté de mouvoir (8), qui doit être distinguée de celle de sentir, comme on distingue un rameau principal du tronc de l'arbre, ou plutôt deux arbres jumeaux qui se tiennent et se confondent dans la même souche (9).

Mais telle est la nature de notre organisation; telle est la correspondance immédiate, la connexion intime qui existe entre les deux facultés de sentir et de mouvoir, qu'il n'y a presque aucune impression qui ne résulte de leur concours mutuel, et qui ne soit par conséquent active sous un rapport et passive sous un autre.

Ôtez la modification particulière qui résulte de l'exercice de notre loco-mobilité, et celle que nous éprouvons dans les affections insolites des organes internes, nous trouverons que toutes les autres impressions de nos sens, ont un caractère mixte, et que l'action sensitive et motrice, le sentiment et le mouvement, s'y trouvent combinés, dans des proportions très différentes, il est vrai, puisque tantôt l'un prédomine sur l'autre, tantôt il lui est subordonné à son tour, tantôt enfin ils paraissent conserver entre eux le plus parfait équilibre.

Lorsque le sentiment prédomine jusqu'à un certain point, le mouvement qui concourt avec lui est comme nul, puisque l'individu n'en a point conscience, et l'impression demeure passive. Je conserverai à toutes celles de ce genre le nom de sensations. Si le mouvement prend le dessus et en quelque sorte l'initiative, ou même s'il est avec la sensibilité dans un degré d'équilibre tel qu'il n'en soit point éclipsé, l'individu est actif dans son impression, il aperçoit la part qu'il y prend, la distingue de lui-même, peut la comparer avec d'autres, etc. J'appellerai perception toute impression qui aura ces caractères.

Examinons maintenant dans l'exercice de chacun de nos sens, quelle est pour ainsi dire la part du sentiment et celle du mouvement.

1º L'organe du tact nous offre d'abord les deux facultés parfaitement réunies, mais faciles à reconnaître, à distinguer (10).

Que l'on applique sur ma main un corps dont la surface soit hérissée d'aspérités, ou polie, d'une chaleur douce ou d'un froid piquant, etc., tant que le contact dure, j'éprouve dans cet organe une impression agréable ou douloureuse, qu'il n'est point en mon pouvoir d'augmenter, de diminuer ni de suspendre en aucune manière: voilà la part du sentiment; et quand même la faculté motrice serait paralysée, il s'exercerait de la même manière. C'est à des sensations de ce genre que le tact serait borné, s'il n'était pas doué de mobilité, et dans ce cas il serait bien inférieur à plusieurs autres parties du corps recouvertes par la peau, mais dont la sensibilité est bien plus délicate, plus exquise.

Dans ces impressions passives, toujours assez confuses et dont il m'est très difficile de démêler les degrés, les nuances fugitives (même dans mon état actuel et avec toute mon expérience acquise), je ne vois rien qui pût faire distinguer le moi de ses modifications, ni ses modifications entre elles, si elles étaient seules.

Si le corps est abandonné sur ma 'main, en lui supposant un certain poids, il m'occasionne une modification d'un genre bien différent; je sens ma main poussée en bas et entraînée par une force opposée à la mienne; assurément ce qui pousse ma main, ou qui contraint le mouvement qui tend à élever ou à retenir mon bras, ce n'est pas le moi qui agit pour le retenir ou l'élever; quand je serais réduit à cette seule impression, je saurais qu'il y a quelque chose hors de moi que je distingue, que je compare, et tous les sophismes de l'idéaliste ne sauraient ébranler cette conviction (11).

Le corps étant toujours sur ma main, si je veux la fermer, pendant que mes doigts tendent à se replier sur eux-mêmes, leur mouvement est brusquement arrêté par un obstacle qu'ils pressent et qui les écarte: nouveau jugement nécessaire; ce n'est pas moi. Impression très distincte de solidité, de résistance qui se compose d'un mouvement contraint, d'un effort que je fais, dans lequel je suis actif, et de plus des modifications plus ou moins affectives, correspondantes à ce que l'on appelle les qualités tactiles (de poli, de rude, de froid ou de chaud) sur lesquelles je ne puis rien.

Arrêtons-nous un instant sur cette impression d'effort qui naît de tout mouvement contraint: nous avons besoin de la bien connaître.

L'effort emporte nécessairement avec lui la perception d'un rapport entre l'être qui meut ou qui veut mouvoir, et un obstacle quelconque qui s'oppose à son mouvement; sans un sujet ou une volonté qui déterminé le mouvement, sans un terme qui résiste, il n'y a point d'effort, et sans effort point de connaissance, point de perception d'aucune espèce.

Si l'individu ne voulait pas ou n'était pas déterminé à commencer de se mouvoir, il ne connaîtrait rien. Si rien ne lui résistait, il ne connaîtrait rien non plus, il ne soupçonnerait aucune existence, il n'aurait pas même d'idée de la sienne propre.

Le mouvement commencé, s'il s'arrêtait à la première résistance (par exemple, si, lorsqu'un corps est posé sur sa main, ses doigts, en se fermant, s'arrêtaient au plus léger contact), l'individu saurait simplement qu'il existe un obstacle; mais non point si cet obstacle est absolument impénétrable, solide, dur ou mou (12), etc. Ces propriétés de la matière ne peuvent se manifester à lui qu'autant qu'il veut continuer le mouvement et c'est l'intensité de son effort qui en est la mesure; presse-t-il l'obstacle de toutes ses forces, sans pouvoir fermer la main, il a un terme fixe qui lui fait connaître l'impénétrabilité, la dureté; si l'obstacle cède plus ou moins facilement, il a la mesure de ses divers degrés de mollesse, de mobilité, etc.

L'individu ne perçoit donc le premier rapport d'existence qu'autant qu'il commence à mouvoir, et les autres rapports successifs, qu'autant qu'il veut continuer le mouvement. Mais, si nous supposons que la résistance diminue progressivement au point de devenir insensible, le dernier terme de l'effort décroissant sera la limite, et pour ainsi dire l'évanouissement de toute perception, de toute connaissance.

Ce que nous venons de dire du mouvement contraint, s'applique de même au mouvement libre; la perception de ce dernier est également dans l'effort, qui se proportionné lui-même aux divers degrés de résistance que les muscles opposent à la volonté; à mesure que l'inertie musculaire diminue, l'effort ou l'impression même du mouvement s'affaiblit et finit par disparaître, le mouvement s'exécute alors sans conscience, sans volonté.

On voit donc que l'impression d'effort est susceptible d'une multitude de nuances, depuis son maximum qui correspond à un obstacle invincible, impénétrable, jusqu'au dernier degré de la résistance d'un muscle; en second lieu, que tant que cette impression subsiste, il y a toujours un rapport perçu entre le moi qui veut, et l'obstacle qui résiste; telle est l'origine et le fondement premier de tout rapport; 3º Que l'obstacle étant fixe, l'effort dépend de la volonté, mais que la résistance diminuant jusqu'à s'évanouir, l'effort et la volonté s'évanouissent avec elle (13).

Les réflexions, que nous venons de faire, s'appliquent en général à tous nos organes moteurs, comme au tact considéré sous ce rapport particulier. Revenant maintenant aux impressions propres de ce sens, examinons comment les deux facultés de sentir et de mouvoir concourent à les produire.

Par le mouvement seul nous ne connaîtrions guère que des masses diversement résistantes; la main décompose en quelque sorte ces masses, met à nu leurs éléments, distingue leurs propriétés, démêle leurs nuances; c'est le premier des instruments d'analyse, et tous ses avantages dépendent évidemment de sa construction, de la mobilité supérieure de ses parties et de la nature même de leur sensibilité.

En vertu de leur mobilité, les doigts se replient, s'ajustent sur le solide, l'embrassent dans plusieurs points à la fois, parcourent successivement chacune de ses faces, glissent avec légèreté sur les arêtes, et suivent leurs directions. Ainsi la résistance unique se sépare en plusieurs impressions distinctes, la surface s'abstrait du solide, le contour de la surface, la ligne du contour; chaque perception est complète en elle-même, et leur ensemble est parfaitement déterminé (14).

La sensibilité recueille à mesure les découvertes du mouvement, s'empare des nuances les plus délicates et se les approprie; elle saisit ce filet imperceptible, ces petites éminences, ces saillies, qui disparaissaient dans la résistance totale ou dans la rapidité de la course, et dessine exactement ce que l'organe moteur ne pourrait pour ainsi dire qu'ébaucher, si on le supposait calleux à l'extérieur. C'est ainsi, en effet, que l'aveugle géomètre doit la netteté et le nombre des perceptions qu'il se forme des modes de l'étendue figurée, autant à la délicatesse du sentiment des houppes nerveuses, qu'à l'agilité et à la flexibilité de ses doigts (15).

L'extrême division et le nombre prodigieux de filets nerveux qui animent les muscles de l'organe tactile, n'ont-ils pas d'ailleurs également pour fin, la distinction, la précision des mouvements, et la variété, la délicatesse des sensations? Tous ces caractères ne se rallient-ils pas à la même condition organique, fondamentale? Des nerfs très divisés doivent admettre des ébranlements moins confus, transmettre à l'organe cérébral des avertissements plus détaillés; si ces nerfs sont recouverts d'une enveloppe propre à modérer leur sensibilité, sans l'obscurcir, le contact approprié à ce mode de sensibilité ne l'excitera point assez vivement pour distraire les produits de l'action motrice qui concourt aux mêmes opérations (16); ainsi, les deux fonctions de l'organe seront entre elles dans ce degré d'équilibre qui favorise et détermine toute perception distincte.

Observons, à l'appui de ce qui précède, que si la sensibilité devient prédominante, si les qualités tactiles chatouillent, irritent ou repoussent trop vivement les extrémités nerveuses, l'action volontaire, l'effort s'obscurcit, la modification affective reste seule et la perception des formes, confuse dans le sens, est irrévocable ensuite dans le souvenir.

Ce n'est donc que comme organe mobile que le tact contribue essentiellement à mettre l'individu en communication avec la nature extérieure; c'est parce qu'il réunit les deux facultés dans la proportion la plus exacte, qu'il est susceptible d'impressions si nettes, si détaillées, si persistantes; c'est à ce titre enfin qu'il ouvre la carrière à l'intelligence, et lui fournit ses plus solides matériaux (17).

On a coutume de comparer les diverses impressions de nos sens à celles du tact proprement dit (18). Toutes nos sensations, dit-on, ne sont qu'une espèce de toucher, et cela est très vrai, si l'on n'a égard qu'à la fonction sensitive ou passive; mais sous le rapport de l'activité, du mouvement, aucun autre organe ne supporte le parallèle; seulement, en proportion de leur mobilité, ils sont plus ou moins capables de correspondre ou de s'entendre avec le tact, de profiter de ses avertissements, et d'y associer leurs impressions. C'est ce que nous allons voir dans une analyse rapide de ces sens.

2º L'organe de la vue est celui qui est doué de la sensibilité la plus délicate; il est exposé presque à nu au contact de la lumière. Les fibrilles de la rétine, dans un état de division que la pensée, sans doute, ne saurait atteindre, sont appropriées à la ténuité du fluide qui les frappe. Les couleurs et toutes leurs nuances semblent se dessiner sur la toile sensible, comme avec le pinceau le plus fin, le plus léger: tout paraît disposé pour transmettre immédiatement au centre cérébral des impressions distinctes, qui semblent même, par leur nature, être les mobiles propres de son activité.

Cependant il est difficile de dire dans quelles bornes étroites les fonctions de la vue se trouveraient circonscrites, si nous faisions abstraction de la mobilité particulière de cet organe, et surtout de son association, de sa correspondance intime avec le tact.

L'impression visuelle (19), ou du moins son complément, dépend de l'activité motrice qui y concourt, qui la prépare; c'est par une action proprement musculaire, et avec un effort très perceptible, sans doute, dans l'origine, que l’œil se fixe, se dirige, s'ouvre plus ou moins, raccourcit ou allonge son diamètre pour faire converger les rayons au point convenable, tempérer leur vivacité ou suppléer à leur faiblesse, qu'il exécute enfin cette multitude de mouvements nécessaires pour saisir les objets, en démêler les nuances, s'approprier ces figures, que le tact premier en exercice, supérieur en mobilité, analyse pour lui, et avec lui.

Mais les produits de cette activité propre, et très marquée dans l'organe de la vue, seraient-ils nuls s'ils étaient isolés? Quand l'individu ouvre ou ferme ses yeux, il crée ou anéantit ses modifications, et peut les varier de plusieurs manières.

Nous ne savons point jusqu'où pourraient être poussées ces expériences, ni quels en seraient les résultats; mais n'y aurait-il pas au moins des couleurs distinguées les unes des autres? Un moi agissant, distinct des modifications qu'il concourt à se donner, un effort perçu dont le sujet et le terme ne peuvent se confondre? Cela suffit, ce me semble, pour détruire le parallèle que l'on a fait quelquefois entre les impressions propres de la vue et celles des sens passifs: si l'on pouvait supposer un individu borné à ces premières impressions, il ferait plus que sentir, il percevrait, parce qu'il mouvrait (20).

C'est uniquement à cause de sa mobilité que l'œil soutient des rapports aussi intimes avec le tact (21) et lui associe si étroitement ses opérations: or, il est incontestable, dans toutes les hypothèses, que cette alliance doit changer le caractère propre des impressions visuelles, accroître leur activité, leur persistance, rendre le jugement bien plus fixe, l'effort bien plus distinct, puisque la résistance extérieure s'y trouve substituée à la simple résistance musculaire, ou coïncide avec elle, dans le principe.

Ceci nous engage à faire une remarque essentielle qui va bientôt trouver son application: c'est qu'un organe peu mobile, qui, s'il était isolé, ne comporterait que des impressions plus ou moins passives et confuses, peut acquérir l'activité qui lui manque par son association ou sa correspondance avec un organe supérieur en mobilité.

Du reste, nous pouvons appliquer à la vue presque tout ce que nous avons dit du tact. Dans l'état naturel et dans l'exercice ordinaire de l'organe, les deux fonctions sensitive et motrice se correspondent et s'équilibrent sans se troubler; mais si, par la manière d'agir de l'objet ou les dispositions du sens, l'impression devenait trop vive, l'effet affectif serait seul ou dominant, et l'individu ne percevrait plus.

3º Les ondulations communiquées par le corps sonore, soit à l'air, soit peut-être à un fluide plus subtil, se transmettent d'abord à l'organe auditif, et par lui (ou même quelquefois sans cet intermédiaire) (22), ébranlent plus ou moins le système nerveux; plus celui-ci est délicat et mobile, plus les impressions ont de force affective; plus l'individu est passif en les recevant, moins elles sont distinctes.

On voit des personnes très sensibles qui ne sont affectées par les suites de sons, que comme par un bruit incommode. Il est aussi des timbres d'instruments, tels que l'harmonica, qui sont éminemment excitatifs de la sensation, et plus on en sent vivement les effets, moins on les perçoit.

Pour que les sons puissent être distingués, il faut d'abord, sans doute, que les vibrations soient communiquées avec un degré modéré de force dans un certain ordre, suivant certaines proportions déterminées, aux fibres de la lame spirale, dont la structure paraît bien éminemment appropriée à la distinction des suites harmoniques ou mélodieuses.

Mais cette distinction se rapporte-t-elle uniquement à la sensibilité de l'organe ou à ses fonctions passives? Les remarques précédentes nous prouvent le contraire: d'ailleurs, pour bien entendre, il faut écouter: or, qu'est-ce qu'écouter, sinon déployer une action sur les muscles destinés à communiquer divers degrés de tension à la membrane du tympan, etc.? Il est vrai qu'ici l'effort est devenu imperceptible, que le jeu et l'appareil du mouvement, étant tout à fait internes, ne se manifestent point comme termes de la volonté; que l'oreille étant dans l'homme extérieurement immobile, ouverte à toutes les impressions, sans, moyen direct de s'y soustraire ou de les modérer, paraît être un organe d'autant plus passif, que sa sensibilité est plus prédominante. Mais la nature même a pris soin de suppléer à ces défauts; elle a ramené l'équilibre, en associant, de la manière la plus intime, ses impressions passives au jeu d'un organe essentiellement moteur.

Les sons transmis à l'ouïe, et par elle au centre cérébral, ne déterminent pas seulement l'action de ses muscles propres, mais encore (et par l'effet d'une sympathie qui ne nous frappe point, tant elle est intime et habituelle) les mouvements de l'organe vocal qui les répète, les imite, les réfléchit, pour ainsi dire, vers leur source, et fait ensuite rentrer ces modifications fugitives dans la sphère d'activité de l'individu, les y fixe, les y incorpore (23).

Lorsque nous percevons des sons (et nous les percevons toujours d'autant plus distinctement, qu'ils ont plus de rapport avec ceux que nous pouvons rendre, imiter ou articuler nous-mêmes), l'instrument vocal contracte donc des déterminations parallèles à celles de l'ouïe, et se monte, pour ainsi dire, au même ton: en entendant chanter ou parler, nous chantons, nous parlons tout bas; c'est un instinct d'imitation encore plus marqué ici que dans aucun autre mouvement, il nous entraîne le plus souvent, sans que nous nous en apercevions.

Ainsi, l'individu, qui écoute, est lui-même son propre écho, l'oreille se trouve comme frappée instantanément, et du son direct externe, et du son réfléchi intérieur: ces deux empreintes s'ajoutent l'une à l'autre dans l'organe cérébral, qui s'électrise doublement, et par l'action qu'il communique, et par celle qu'il reçoit: telle est la cause de l'activité particulière des têtes sonores; c'est là que vont se rattacher tous les caractères de distinction, de persistance et de révocabilité, dont jouissent éminemment les impressions auditives... Nous pourrions peut-être aussi bien les appeler vocales; car si nous parlons, parce que nous entendons, il est vrai de dire que nous n'entendons bien qu'autant que nous parlons; les deux organes agissent et réagissent sans cesse l'un sur l'autre. La nature même semble avoir préordonné les modes de leur action mutuelle dans les diverses espèces (voyez Buffon, Discours sur la nature des oiseaux), en proportionnant presque toujours la finesse et la délicatesse de l'un à la force et à la flexibilité de l'autre.

L'association de la voix avec l'ouïe est analogue, dans ses effets premiers, à celle qui existe entre le tact et la vue; dans les deux cas, c'est un organe supérieurement mobile qui communique son activité à celui dont la sensibilité prédomine.

4º Le sens du goût est celui qui paraît d'abord avoir le plus de rapport avec le toucher; les saveurs ne sont en effet que le tact propre de la langue et du palais; les molécules sapides s'appliquent sur leurs houppes nerveuses, d'une manière intime, immédiate, comme des parties plus matérielles à la surface de la main et au bout des doigts. Différentes saveurs peuvent très bien se comparer aux sensations tactiles de froid, de chaud, de doux, de rude, de piquant; aussi ces deux genres de modifications ont-ils plusieurs noms communs dans nos langues (24).

Les saveurs, aussi confuses en général dans les nuances qui les séparent, et plus variables, plus fugitives que les qualités tactiles séparées de la résistance, ont une force active bien supérieure. Dans l'exercice du tact passif, l'individu n'est modifié, pour ainsi dire, que d'une manière locale; mais dans l'exercice du goût, lorsqu'il est surtout déterminé par le besoin, la sensation devient presque générale et très complexe: un organe interne, qui a l'influence la plus étendue sur le système sensitif, y prend la part la plus directe: or, on sait combien sont tumultueuses, confuses et passives, toutes les affections où ces organes intérieurs se trouvent directement intéressés.

On voit que, si la fonction sensitive prend un ascendant supérieur dans les impressions du goût, l'action motrice devra s'obscurcir dans le même rapport. L'organe du goût (qui est en même temps celui de la parole), est doué d'une très grande mobilité; l'effort, qui a lieu dans la mastication ou la pression des lèvres, des dents, du palais contre les corps solides, suffirait sans doute pour nous donner des idées plus ou moins confuses de la résistance, et de quelques-uns de ses modes; plusieurs espèces d'animaux ont, comme on sait, leur tact dans la bouche et le museau.

Mais dans les opérations propres du tact, la perception de solidité, de forme, est le terme, le but du mouvement fait. L'impression d'effort est seule, ou dominante; c'est à elle que tout se rapporte; elle ne se confond avec aucun autre: dans les opérations du goût, au contraire, la résistance n'est qu'accessoire, le mouvement n'est que moyen; la sensation est le but, et dès qu'elle existe, elle absorbe tout ce qui n'est pas elle; dans le tact, la résistance est fixe, l'individu peut, à volonté, en prolonger l'impression; dans le goût, cette impression n'est que d'un instant, et la sensation qui la suit, qui en efface jusqu'au souvenir, ne conserve elle-même aucune fixité; ou elle est faible, et disparaît, dans l'effort même qui tend à la saisir; ou elle est vive, et annule ou cache cet effort.

L'individu qui savoure avec le plus d'attention est donc toujours plus ou moins passif dans ce qu'il éprouve; il n'est point, comme dans la perception proprement dite, agent et observateur réfléchi, désintéressé. Au reste, les sensations de saveurs se rapprochent toujours davantage des caractères de la perception (sans jamais parvenir cependant au même degré de distinction et de persistance), à mesure qu'elles sont moins affectives, plus séparées de l'action des organes internes, et plus subordonnées aux mouvements volontaires, lents et prolongés de leur organe propre. Remarquons aussi que les saveurs des corps solides sont plus distinctes dans le sens, et un peu moins confuses dans le souvenir, que celles des liquides; ce qui s'accorde assez bien avec nos principes.

5º Ce que nous venons de dire du goût s'applique encore plus directement à l'odorat; ces deux sens sont intimement unis entre eux, comme aux organes internes, et leurs impressions n'en deviennent que plus affectives et plus confuses; celles de l'odorat surtout sont éminemment appropriées à la sensibilité générale du système. Ce sens, mis en jeu d'abord par l'instinct, demeure presque entièrement sous sa dépendance; son immobilité absolue annonce combien il est passif, et on pourrait dire qu'il tient, parmi nos sens externes, le même rang que le polype ou l'huître, dans l'échelle de l'animalité; ses fonctions, il est vrai, se rallient au mouvement de la respiration, mais ce mouvement premier est nécessaire, forcé, continu par sa nature, et par là-même presque insensible; aussi les odeurs sont les sensations par excellence comme l'indique le langage même (25); ce sont celles qui se distinguent le moins: lorsque plusieurs se trouvent unies ensemble, elles se fondent dans une sensation unique, dont l'analyse nous est impossible, malgré l'attention volontaire que nous donnons au mélange; remarquons que cette attention ne consiste que dans un mouvement d'inspiration uniforme, lente et prolongée. Ce sont là les bornes de notre pouvoir sur ces modifications.

6º Viennent enfin les impressions que nous éprouvons dans les parties intérieures du corps, et qu'on pourrait appeler sensations pures. Ici la fonction sensitive est en effet absolument isolée: point d'effort perçu, point d'activité, point de distinction, nulle trace de souvenir, toute lumière s'éclipse avec la faculté de mouvement (26).

Puisqu'en rapportant chaque classe d'impressions à son organe propre, nous voyons constamment la distinction et la perceptibilité décroître dans la même proportion que la capacité sensitive de ces organes augmente ou s'isole d'un côté, et que leur mobilité diminue de l'autre, je crois pouvoir conclure avec assez d'assurance, des analyses qui précèdent, que la faculté de percevoir ou de distinguer nos impressions entre elles (après qu'elles sont séparées en quelque sorte du moi qui les éprouve) (27), n'est point un attribut de l'être purement sensitif, mais dépend absolument de la motilité volontaire qu'elle suit dans toutes ses phases; par conséquent, que la perception n'est point une opération générale que l'individu puisse librement exercer sur toutes les espèces de modifications qu'il éprouve ou reçoit, mais que chaque classe d'impressions a son caractère spécifique qui la rend propre à être ou perçue ou sentie; que ce caractère dépend d'abord de la forme de l'organe, de la proportion selon laquelle le sentiment et le mouvement peuvent s'y combiner; en second lieu (et ces conditions supposées), du mode de l'action externe, de son degré de force excitative, d'où il suit encore qu'une impression peut être sentie sans être perçue et qu'on ne peut pais dire qu'on perçoit une sensation: par exemple, si je touche un corps chaud, je perçois bien la solidité en même temps que je sens la chaleur, mais je ne puis dire que je perçoive cette dernière modification. Enfin, quoique l'on ait fait du mot sensations un terme générique, il ne s'ensuit point du tout que l'on soit fondé à attribuer aux unes ce que l'on dit des autres. Ce principe, par exemple, que la sensation se transforme pour devenir telle opération de l'entendement (28), ne sera point généralement vrai; car il est des sensations (et ce sont toutes les impressions que nous avons nommées ainsi), qui ne se transforment en aucune manière, comme nous le verrons tout à l'heure, en déduisant d'autres conséquences de non principes.

III. – L'action première exercée par les objets sur les organes sentants, ou par les organes moteurs sur les objets, n'est pas bornée à l'effet du moment. Une modification quelconque ne peut être que le résultat d'un changement opéré dans le sens ou dans quelque centre du système: or, ce changement lui-même qui persiste et survit plus ou moins à l'impression, nous l'appelons en général détermination; et comme il y a deux classes d'impressions, il y aura deux sortes de déterminations, l'une pour le sentiment, l'autre pour le mouvement. Ces déterminations peuvent également s'effectuer (29) ou par l'action renouvelée des mêmes causes qui les formèrent, ou spontanément; et, en l'absence de ces causes, en vertu d'une force vive, inhérente aux organes, lorsqu'ils ont une fois été montés par les objets. Examinons ce qui arrive dans ces deux cas différents.

1º Si la détermination sensitive s'effectue par l'impulsion répétée de la même cause externe, il ne peut en résulter qu'une modification semblable à la première, et différente seulement par le degré: la différence étant proportionnée à l'intensité et à la persistance du changement premier opéré dans l'organe, la sensation renouvelée sera en général plus faible, moins affective.

L'individu ne peut percevoir cette différence sans reconnaître la sensation comme étant la même qui l'a déjà affecté, et réciproquement il ne peut la reconnaître sans percevoir quelque différence. Or, que l'on fasse abstraction de tout signe extérieur, de toute circonstance associée à une modification affective, que l'on suppose un individu borné aux degrés de cette modification, ou à plusieurs autres du même genre, pense-t-on d'abord qu'il lui fût possible d'apprécier des nuances qui tendent toujours à se confondre, même pour nous dont les moyens de reconnaissance sont si multipliés, dont les sensations et les jugements sont si indivisiblement unis? Est-ce bien en effet par les caractères intrinsèques de nos sensations pures, et par les changements, les altérations qui y surviennent, que nous parvenons à les distinguer, à les reconnaître, quand elles se renouvellent? Saurions-nous jamais dire, si telle douleur interne, tel degré de froid ou de chaud, est le même que celui que nous avons déjà éprouvé, ou s'il en diffère?

Observons que plus nos sensations sont unes, ou dégagées de tout accessoire, plus elles occupent exclusivement notre faculté de sentir, et moins nous pouvons ensuite les reconnaître si elles viennent à se renouveler (30). Que serait-ce donc d'un être qui serait absolument identifié avec chacune de ses modifications? Pour comparer deux manières d'être, ou percevoir leur différence, il faut nécessairement que le moi se mette, pour ainsi dire, en dehors de l'une et de l'autre; il faut un premier jugement de personnalité: or, comment y aurait-il un jugement là où il n'y a qu'un terme? Supposer que le moi est identifié avec toutes ses modifications, et cependant qu'il les compare, qu'il les distingue, c'est faire une supposition contradictoire (31). Reconnaissons donc qu'il n'y a dans la sensation renouvelée et affaiblie, considérée en elle-même, aucun fondement à la réminiscence (32).

Que la détermination sensitive s'effectue par l'action répétée de l'objet, ou spontanément en son absence, le résultat ne sera jamais qu'une modification plus ou moins affaiblie, mais sans relation d'existence, de cause ni de temps; car on ne saurait évidemment admettre ces rapports sans une personnalité distincte, antérieure; pour que l'être sentant pût distinguer le souvenir de la sensation, ou pour qu'il y eût en lui l'équivalent de ce que nous appelons souvenir, il faudrait que le moi modifié actuellement, se comparât au même moi modifié dans un autre instant; il faudrait, comme l'a dit Condillac, «qu'il sentît faiblement ce qu'il a été, en même temps qu'il sent vivement ce qu'il est»; mais est-ce donc la même chose que de sentir faiblement, et de sentir qu'on a été? Comment trouver une relation de temps dans cette seule circonstance d'affaiblissement? Est-ce que la sensation faible n'est pas présente, comme la sensation vive?

Mêmes difficultés ici que pour la réminiscence.

2º La détermination motrice est une tendance conservée par l'organe ou le centre moteur, pour répéter l'action ou le mouvement qui ont lieu une première fois. Lorsque cette tendance passe du virtuel à l'effectif, par suite de la provocation extérieure renouvelée, l'individu veut et exécute le même mouvement; il a conscience d'un effort renouvelé... Cet effort renouvelé diffère du premier par un plus grand degré de facilité: or, ici cette facilité peut être reconnue, distinguée, parce qu'il y a les éléments d'un rapport, un sujet qui veut, toujours identique à lui-même, et un terme variable, la résistance; comme ce sujet et le terme n'ont pu s'identifier dans la première action, ils se sépareront encore dans la seconde, la troisième, etc., tant qu'il subsistera la moindre résistance.

L'être moteur qui a agi, et qui agit maintenant avec plus de facilité, ne peut percevoir cette différence sans reconnaître sa propre identité, comme sujet voulant: or cette reconnaissance entraîne nécessairement celle du terme de l'action; ils se supposent l'un l'autre, et s'unissent intimement dans la même impression d'effort. On voit avec quelle facilité la réminiscence peut s'expliquer de cette manière; nous verrons ailleurs comment ce jugement, en partant de l'origine qui vient de lui être assignée, s'éclaircit et s'étend par l'addition de nouvelles circonstances.

Si la détermination motrice s'effectue spontanément en l'absence de la cause première, l'individu veut la même action; il se remet, autant qu'il est en lui, dans le même état où il était en l'exerçant au dehors; il a conscience de l'effort qu'il fait encore; mais comme il distingue avec la plus grande clarté le mouvement libre du mouvement contraint par un obstacle, il lui sera impossible de confondre le souvenir avec l'impression, la représentation qui se fait dans son cerveau, par exemple, de la forme d'un solide qu'il a touché, avec la résistance que lui opposait ce solide présent.

Lorsqu'en vertu de la détermination contractée par le centre moteur et sensible, la main reprend ou tend à reprendre la même, disposition qu'elle avait en touchant ou en embrassant un globe, l'individu se retrouve donc à peu près dans le même état actif où il a été, il perçoit; il touche encore, pour ainsi dire, par la pensée, un globe absent.

Cette seconde perception, très distincte de la première, se réfère à elle, et la suppose, comme une copie reconnue pour telle se réfère à l'original; c'est cette copie, ainsi conçue, que j'appelle idée (33).

Remarquons bien que l'individu agit dans la représentation, ou l'idée du solide tangible, comme il agissait dans l'impression directe; tout ce qu'il avait mis pour ainsi dire du sien dans, celle-ci, il le remet, l'effectue dans l'autre; il se créerait donc une seconde perception presque égale à la première, et uniquement différente par le degré, s'il disposait de la sensation comme il dispose du mouvement; mais pendant que la main agit pour reprendre la forme du globe, les extrémités sentantes restent inactives, engourdies, et ne se montent point au gré de la volonté; il en est de même dans les idées des sons: lorsque l'organe vocal répète ou tend à répéter les mouvements qui correspondent aux impressions auditives, l'individu est aussi actif dans l'idée qu'il l'a été dans la perception, et la différence serait insensible, si l'ouïe pouvait renouveler les sons directs, comme la voix reproduit les sons réfléchis (34).

Nous voyons clairement dans ces deux exemples, que la production des idées n'est qu'un résultat ou une suite de l'activité des impressions mêmes. Sans cette activité inhérente au caractère des impressions, à la mobilité des organes qu'elles intéressent, ou avec lesquels elles sont en rapport, en un mot, sans détermination motrice (originaire), il n'y a ni réminiscence ni idées.

Et cela peut nous être confirmé en partie par notre expérience journalière même; car la, facilité que nous avons à reconnaître un objet, ou à nous rappeler nettement son idée, dépend bien moins de la force affective dont il nous a frappé, que de l'attention volontaire que nous lui avons donnée, attention qui se lie toujours dans son principe à quelques-uns des mouvements dont nous disposons (35).

L'impression d'effort, qui est l'origine commune de nos perceptions et de nos idées, est susceptible d'une infinité de nuances; elle s'affaiblit singulièrement par sa répétition (comme nous aurons dans la suite assez d'occasions de nous en convaincre); or, quoique l'activité de conscience s'affaiblisse dans les mêmes rapports, ses résultats premiers ne suivent point la même loi de dégradation; les impressions et les idées, auxquelles cette activité a concouru clans l'origine, demeurent distinctes, et lui survivent; ceci s'applique principalement aux fonctions représentatives de l'organe de la vue; ces fonctions s'exécutent actuellement avec une promptitude et une facilité telles, que nous ne nous apercevons plus de l'action volontaire qui les dirige, et que nous méconnaissons absolument la source qu'elles ont dans la résistance; de même, donc, que l'effort est nul ou insensible dans les perceptions visuelles, il le sera également dans la production des idées ou images correspondantes; ces images naîtront spontanément dans l'organe de la pensée, s'y succéderont avec la plus grande rapidité, y brilleront de l'éclat le plus vif, s'éclipseront pour reparaître encore, et cela sans que la volonté de l'individu semble y participer en aucune manière. Les déterminations visuelles se rapprochent donc, par cette dernière circonstance, de celles que nous avons distinguées sous le nom de sensitives (36); et l'on serait peut-être d'autant plus fondé à les ranger dans la même classe (si d'ailleurs d'autres caractères ne s'y opposaient), que les couleurs identifiées par une habitude première avec les perceptions de formes et de figures, paraissent être en quelque sorte les excitants naturels de la sensibilité propre du centre cérébral, comme leurs images sont les produits les plus immédiats de son activité. Dans toute exacerbation de cette sensibilité, occasionnée par quelque irritation extraordinaire dans la substance même du cerveau, ce sont ordinairement des visions qui frappent l'individu avec autant de force que la réalité même (37); et dans l'état naturel, combien de fois n'arrive-t-il pas que ces mêmes images, prenant l'ascendant des perceptions directes, excluent tout retour vers le modèle, le remplacent, et se confondent avec lui, comme les produits des déterminations sensitives se confondent avec ceux des causes qui les formèrent. Remarquons que ces illusions n'ont point également lieu dans les idées correspondantes aux impressions actives du tact et de l'ouïe.

Ces observations nous conduisent à distinguer deux modes différents de reproduction: l'un, qui se rapporte aux diverses idées tirées du mouvement, de la résistance et de ses formes, des sons vocaux, s'exécute toujours avec un effort volontaire plus ou moins sensible; il est essentiellement accompagné du jugement de réminiscence.

L'autre qui se rapporte spécialement à la production des images, ne se joint à la réminiscence que dans un degré modéré de vivacité, et cette vivacité même dépend de la nature et de l'intensité des causes organiques qui déterminent l'apparition spontanée des images.

Le premier mode de reproduction est actif; je l'appellerai rappel; le second est plus ou moins passif et parce qu'il s'applique principalement aux images de la vue, je l'appellerai imagination; la faculté de rappeler en mouvant, en faisant un effort, sera nommée mémoire. Ajoutons encore quelques traits aux caractères distinctifs de ces deux facultés.

1º Les mouvements volontaires qui ont formé les impressions actives, ou concouru essentiellement à les rendre distinctes, sont encore les moyens ou les sujets uniques du rappel; on peut donc dire qu'ils sont les signes des impressions qu'ils distinguent, et des idées qu'ils rappellent; et cette qualification de signes est d'autant mieux fondée dans cette circonstance, que les mouvements, en même temps qu'ils servent à l'individu à se remettre dans un état où il a déjà été, et fournissent ainsi une prise à sa volonté, un point d'appui pour se modifier lui-même, sont encore les seules marques par lesquelles il puisse manifester, au dehors, cette volonté, ces modifications les plus intimes.

Je dirai donc que le mouvement ou l'effort reproduit dans la main, lorsqu'elle figure ou tend à figurer le solide, est le signe de l'idée de forme, de résistance extérieure.

Les mouvements vocaux seront aussi les signes des impressions auditives ou de leurs idées. Ceux de la mastication ou de l'inspiration pourraient également être considérés comme les signes des saveurs et des odeurs, si la prédominance de la sensibilité, dans ces deux genres d'impressions, en obscurcissant les mouvements, ne mettait obstacle à leur conversion en signes de rappel, ou ne la rendait toujours plus ou moins imparfaite.

Lorsque les mouvements servent à rappeler ou à manifester les impressions auxquelles ils ont essentiellement concouru, on peut les appeler proprement signes naturels, ou premiers; mais, dès que l'individu a été déterminé à remarquer ces fonctions premières, il les étend, par un acte réfléchi et fondé sur la grande loi de la liaison des idées, à plusieurs autres manières d'être qui n'ont avec ces mouvements que des rapports plus ou moins indirects, et souvent même de pure convention. Il transforme ainsi les signes premiers en artificiels ou secondaires, et multiplie ses moyens de correspondance, soit au dehors, soit avec sa propre pensée. Il fait plus, il communique aux modifications les plus fugitives une partie de la disponibilité de ses mouvements, les force à rentrer dans la sphère de sa mémoire, et crée en quelque sorte des termes ou des motifs à sa volonté, là où il n'en existait d'aucune espèce (38).

Remarquons pourtant que ces fonctions secondaires ont leurs bornes fixées par la nature même de l'organisation; ce qui n'est pas représentable d'après ces lois, ne saurait guère le devenir par aucun artifice, et demeure toujours au nombre des souvenirs plus ou moins vagues et confus. Les signes artificiels ne sont donc, pour ainsi dire, qu'entés sur les signes naturels.

En envisageant les signes sous ce rapport, on voit combien il est vrai de dire qu'ils sont nécessaires à là formation de nos premières idées; on voit encore bien évidemment qu'ils sont l'unique soutien de la mémoire, considérée soit dans son origine, soit dans ses développements ultérieurs; on voit enfin que pour l'être borné à la sensation, il ne peut y avoir ni signes, ni idées, ni mémoire.

2º L'imagination, avons-nous dit, pourrait être considérée comme ayant des rapports plus immédiats avec la sensibilité propre de l'organe cérébral, et la mémoire avec sa force motrice (39); les produits ou les opérations qui dépendent de ces deux facultés, semblent différer en effet comme la sensation diffère de la perception.

Le rappel des idées, par leurs signes naturels ou artificiels, laisse à l'individu tout le calme nécessaire pour les contempler, en visiter les détails et y appliquer en quelque sorte son tact intérieur, comme il applique lentement sa main ait solide dont il veut connaître les formes; l'effort qui accompagne le rappel a toujours quelque chose de réfléchi, de concentré, incompatible avec les émotions trop fortes et les illusions de la sensibilité exaltée.

Au contraire, la production spontanée des images, quand elle a un certain degré de vivacité, est toujours accompagnée de sentiments affectifs semblables et souvent supérieurs à ceux que la présence même de l'objet pourrait exciter; aussi l'exercice habituel de l'imagination exalte-t-il les forces sensitives, et réciproquement tout ce qui exalte ces forces tourne au profit de l'imagination.

Mais le jeu de cette faculté peut être déterminé par différentes causes, qui, sans changer son caractère passif, donnent à ses produits tant de degrés divers, d'énergie et de persistance, mettent tant de différences dans le mode d'apparition des images, qu'on serait tenté de les rapporter à des facultés réellement différentes: nous avons besoin d'indiquer en peu de mots les principales d'entre ces causes.

1° Dès que la vue a intimement associé toutes ses opérations à l'exercice de la motilité, elle s'étend au loin, embrasse simultanément de vastes perspectives, et groupe toujours, malgré la volonté même qui la dirige, autour de l'objet principal sur lequel elle se fixe, plusieurs des accessoires dont il se trouve entouré; cette liaison s'établit et persiste dans l'organe de la pensée; et la copie s'y trouve disposée comme le tableau premier, original, l'était au dehors; si donc l'un des accessoires vient ensuite à se reproduire isolément à la vue, il déterminera l'apparition imaginaire plus ou moins vive du tableau entier; de même si l'objet principal se reproduit seul ou entouré de nouveaux accessoires, il réveillera l'image des premiers, etc.

Tout cela se passe dans le cerveau de l'individu sans qu'il y prenne aucune part active; le jeu de son imagination se mêle, se confond avec celui du sens externe, sans qu'il puisse le plus souvent distinguer leur produits; il croit simplement voir, sentir, et il imagine, il compare, il agit même en conséquence de plusieurs jugements dont il n'a point actuellement conscience.

Ce mode d'exercice de l'imagination se rallie à une foule d'habitudes dont nous parlerons; nous le rapportons principalement à la vue, parce que cet organe tend surtout à la composition, aux associations par simultanéité, qu'il est enfin le premier instrument de synthèse; mais les autres sens y prennent aussi plus ou moins part, en proportion du caractère percevable de leurs impressions. On peut appeler signes, les objets mêmes dont la présence détermine l'apparition des images ou du tableau total auquel ils ont été associés comme éléments; ils ont en effet, avec les signes du rappel ou les mouvements (auxquels ce titre m'a paru plus propre), la propriété commune, mais unique, de remettre l'individu dans un état semblable à celui où il a déjà été; mais ils ne remplissent cette fonction de signes que pour l'imagination exclusivement; ils se fondent entièrement sur son caractère passif, et ne font que l'étendre et le renforcer.

2º Indépendamment de toute provocation extérieure, le centre cérébral peut entrer en action, soit par sa force propre, et en vertu des déterminations acquises, soit par des causes anormales qui irritent immédiatement sa substance, soit enfin par les irradiations des organes internes, qui, sans être directement sous sa dépendance pour l'accomplissement ordinaire de leurs fonctions, ne lui sont pas moins liés par une sympathie dont une foule de phénomènes ne permet point de douter.

À ces causes diverses se rattachent autant de modes particuliers dans l'exercice de l'imagination: la première, et sans doute la plus fréquente, est celle dont les produits sont les plus légers; ils se confondent perpétuellement tant que nous veillons avec l'action des sens; et lorsque les objets ont disparu, ils les remplacent, se succèdent, se poussent avec rapidité dans l'organe de la pensée, comme des ondes mobiles. Les deux autres causes se distinguent par la vivacité et l'énergie de leurs produits; elles contribuent également aux divers degrés de manie, de folie, aux visions, aux extases, aux songes, aux effets surprenants du somnambulisme, etc. Tous ces modes se ressemblent en ce que la volonté de l'individu n'y prend aucune part, et qu'il est affecté, poursuivi, entraîné malgré lui par des images attrayantes, tristes ou pénibles. La persistance, l'opiniâtreté de ces images, leur teinte particulière, la force des passions qui s'y joignent, les rapports qu'elles ont avec la satisfaction des besoins naturels ou d'habitude, la périodicité de leur apparition, qui concourt avec le sommeil et le réveil alternatifs des organes de l'appétit, sont autant d'indices qui peuvent nous éclairer sur la nature et le siège de leurs causes productives, ou du moins (et c'est ce qui nous intéresse ici plus particulièrement) sur l'analogie, la correspondance étroite qui lie les opérations propres du sentiment à celles de l'imagination.

Terminons ici la recherche et la longue énumération des données de notre sujet. Nous venons de voir comment l'exercice de la mémoire et de l'imagination dérive immédiatement de la nature même des impressions, ou de la manière dont l'être moteur et sensible perçoit ou sent l'action des objets; nous verrons dans la suite comment toutes les opérations, les plus éloignées des sens en apparence, se réfèrent également à l'une ou à l'autre de ces deux sources; et le mode particulier d'influence que l'habitude exercera sur ces opérations pourra nous indiquer la faculté dont elles dépendent, et la classe dans laquelle nous devons les ranger: ainsi, tout ce mémoire ne sera, pour ainsi dire, que la continuation des analyses qui précèdent; il doit servir en même temps à les confirmer, si elles sont exactes.

La division de mon travail se trouve toute tracée par la manière dont j'en ai posé les bases:

1º Je rechercherai d'abord quelle est l'influence de l'habitude sur la faculté de sentir, ou comment les mêmes sensations (les mêmes impressions passives) répétées modifient cette faculté;

2º Quel est l'effet de la répétition des mêmes mouvements, considérés comme les signes naturels, et premiers des impressions auxquelles ils concourent, et qu'ils servent à distinguer, à fixer, à transformer en perceptions;

3º Comment ces perceptions formées et répétées dans le même ordre, successif ou simultané, s'associant étroitement dans l'organe cérébral, chacune d'elles devient un signe pour l'imagination, acquiert ainsi une capacité représentative, très éloignée de son caractère propre, individuel et détermine une foule de jugements qui se confondent dans l'impression même par leur rapidité et leur aisance.

La faculté de percevoir se lie immédiatement à l'imagination (considérée dans sa fonction simplement représentative), et l'habitude n'influe sur les opérations des sens, qu'en les faisant concourir avec l'exercice de l'imagination: nous ne séparerons donc point ces effets, mais nous les examinerons dans leurs rapports réciproques;

4º L'imagination, considérée comme une modification de la sensibilité propre de l'organe cérébral, est soumise à diverses causes internes d'excitation, qui produisent des habitudes particulières plus ou moins persistantes; et c'est de là que dépendent en partie les passions factices qui tyrannisent notre espèce. Nous tâcherons de reconnaître les effets principaux de ces habitudes.

Nous réunirons ces quatre sortes de recherches dans une première section, qui comprendra ce que nous appellerons les habitudes passives. En effet, la plupart des opérations dont nous venons de parler se rangent d'elles-mêmes dans la classe que nous avons désignée ainsi, tandis que les autres parviennent très promptement à ce degré de facilité où l'individu n'a absolument aucune conscience de l'action qu'il exerce pour les produire; d'ailleurs ces opérations, converties en habitudes, ne sont jamais que le produit de la répétition des mêmes circonstances extérieures (40), des actes, des mouvements que l'individu a été déterminé, forcé en quelque sorte d'exécuter sur lui ou hors de lui; s'il était borné à ces habitudes, il ignorerait sans cesse le pouvoir qu'il a de se modifier, et sa volonté comme son pouvoir seraient circonscrits (par l'habitude même) dans d'étroites limites.

L'activité réelle, prise dans le sens idéologique, ne commence donc qu'avec l'usage des signes volontairement associés aux impressions (ou remarqués par l'individu dans ces impressions mêmes), avec l'intention de communiquer au dehors ou avec sa propre pensée. Cette faculté (particulière à l'homme) de convertir ses mouvements ou signes naturels ou artificiels, donne lieu par son exercice répété et les divers modes de cet exercice, à une classe d'habitudes qui, ne différant point essentiellement des premières, se transforment néanmoins dans le développement indéfini de notre perfectibilité, de manière à paraître obéir à des lois particulières. Après avoir établi le fondement de ces habitudes, nous rechercherons dans la seconde section (qui aura pour titre des habitudes actives) leurs effets idéologiques, qui se rallient principalement à l'exercice de la mémoire, dont nous distinguerons différentes espèces, suivant la nature des impressions ou des idées associées aux signes, et le mode même de ces associations. Le rappel des idées par leurs signes entraîne les jugements portés sur la valeur de ces derniers, ou sur les rapports des idées mêmes; d'un autre côté, nos jugements se suivent dans l'ordre habituel que la mémoire donne à nos signes; de là les méthodes ou les formes du raisonnement, qui deviennent pour nous des habitudes mécaniques auxquelles nous nous laissons entraîner, comme à des suites familières de mouvements.

Ces diverses habitudes ont plusieurs points de contact avec les erreurs, les préjugés invétérés de toute espèce, comme avec les lumières et le perfectionnement de l'esprit humain; nous n'avons pas pu nous empêcher d'insister quelquefois sur ce sujet important.

Restreint aux termes précis de la question, ce mémoire eût été plus court et sans doute meilleur; mais, dans un sujet qui tient à tout, j'ai éprouvé souvent combien il était difficile de se circonscrire.

Tout imparfait qu'est encore mon travail, j'ai osé le reproduire, non par un sentiment de présomption, mais comme un témoignage du respect et de l'obéissance que je devais aux juges éclairés qui ne dédaignèrent pas d'encourager mes premiers efforts.

Notes

(1) La psychologie, l’Essai analytique, de BONNET, le Traité des sensations (a) de CONDILLAC, ne procèdent guère autrement; nous examinerons mieux dans les cours du mémoire, pourquoi cette marche était la seule que l’on pût adopter. (C.)
(a) Le grand mérite de ces ouvrages est de faire penser ou de fournir un texte à nos méditations sur nous-mêmes; car, à mesure qu'on fait des progrès, on y trouve plus de lacunes et même de contradictions cela s'applique surtout au Traité des sensations. (B.)

(2) Quo minus sunt ferendi, qui hanc artem, ut tenuem ac jejunam cavillantur: quae, nisi (oratoris futuri) fundamenta fideliter jecerit, quidquid superstruxeris, corruet... Ne quis igitur tam parva fastidiat elementa. Quintilien, liv. 1, chap. IV (E).

(3) Comment les forces peuvent-elles agir les unes sur les autres? Que sont-elles en elles-mêmes, hors de leur application, hors des sujets où elles résident et des termes de leur application? Voilà les questions qu'on s'engage à résoudre, lorsque, abandonnant la voie de l'observation, on cherche ce qu'est l'âme comment elle peut être unie au corps? etc. En physique on ne s'occupe pas des essences, pourquoi s'en occuperait-on en métaphysique? Le sens intime doit nous conduire et non point les fausses lueurs de l'imagination ou les méthodes abstraites. (E.)

(4) Voyez ce que dit CONDILLAC, particulièrement dans sa Logique, chap. IX, 1re Part., sur la physique de la mémoire, de la conservation des idées et des habitudes; BONNET, dans la Psychologie et l'Essai analytique de l'âme. (D.)

(5) J'entends par impression le résultat de l'action d'un objet sur une partie animée: l'objet est la cause quelconque, externe ou interne de l'impression. Ce dernier mot aura pour moi la même valeur générale que celui de sensation, dans l'acception ordinaire; on verra tout à l'heure pourquoi j'ai substitué l'un de ces termes à l'autre. (C.)

(6) En vertu de l'extension donnée à ce mot, on dirait également, je sens que je meus, que j'agis, que je raisonne, etc. Je sens que je sens: ici il est bien évident que les deux je sens accolés l'un à l'autre, n'ont point la même signification: le dernier exprimant la modification simple du plaisir ou de la douleur, tandis que l'autre désigne cet acte par lequel je me sépare en quelque sorte de ma modification, je reconnais mon moi comme existant hors d'elle; mais si cette modification était seule, je serais entièrement identifié avec elle: je sentirais dans toute la force du terme, et cependant il n'y aurait aucun fondement au premier je sens, qui est l'expression d'un jugement (a).

Je sais que les analystes ne s'y trompent point, et qu'ils distinguent très bien d'ailleurs les classes de phénomènes qu'ils rapportent à la sensibilité ou faculté de sentir; mais pourquoi ne pas consacrer ces distinctions si essentielles par le langage même? Sans doute il était nécessaire, dans le principe, de rappeler continuellement que la sensation était l'origine commune de nos facultés: il fallait forcer la pensée à ne jamais perdre de vue cette origine, surtout dans ces excursions lointaines où elle est si sujette à l'oublier: mais nous n'en sommes plus aux premiers pas; nous ne pouvons plus aujourd'hui reconnaître d'opérations ni de facultés antérieures à l'action des sens, indépendantes du jeu quelconque des organes: ce point essentiel convenu et bien arrêté, ne craignons pas de noter, par des signes différents, des phénomènes, qui, pour se rallier à fa même source, n'en sont pas moins distincts entre eux. Apportons toute la clarté, toute la précision possibles dans les principes comme dans la langue; et ôtons des armes aux ennemis encore trop nombreux de la science idéologique. (C.)

(a) On s'est servi du terme sentir pour exprimer tous les actes et les opérations de la pensée; on dit par exemple, sentir des rapports, comme on dirait sentir un mal de tête; mais si ce mot a une signification propre dans ce dernier cas, il ne peut en avoir qu'une métaphorique dans l'autre. Lorsqu'on a fait de ce terme une idée si complexe, il n'est pas étonnant ensuite que l'on cherche à décomposer la faculté de sentir. (B.)

(7) On pourrait dire dans le même sens à peu près qu'un globe élastique est actif sous l'impulsion qu'il reçoit parce qu'il réagit et change le mouvement du corps choquant par le débandement de son ressort... mais si nous voyions de plus le même corps se donner à lui-même le mouvement spontané, ne devrions-nous pas distinguer cette activité de celle qu'il déploie forcément dans le choc? Les phénomènes qui dépendent de l'activité sensitive ou impressionnable doivent de même être distingués de ceux qui dépendent de la volonté. Ces deux sortes de produits, qui appartiennent à deux forces distinctes, se réunissent dans toutes nos impressions internes et externes, mais d'une manière accidentelle dans certains cas, et essentielle dans d'autres; tellement que s'il n'y avait que des impressions sensitives, la volonté ne saurait naître et il n'y aurait pas de moi tandis que la volonté une fois formée par les impressions actives s'unit aux sensations et y joint le sentiment ou le jugement de personnalité. (E.)

(8) Le citoyen DESTUTT-TRACY est le premier qui ait clairement rattaché l'origine de la connaissance, de la distinction de nos manières d'être entre elles, et du moi qui les éprouve, du jugement enfin d'existence réelle et de tous les autres jugements qui en dérivent, à la faculté de mouvoir, ou à la motilité volontaire (voyez les Mémoires de la classe des sciences morales et politiques, 1er vol., an IV, et surtout les Éléments d'idéologie que je regrette d'avoir connus trop tard et lorsque mon mémoire était presque entièrement terminé). Je n'ai guère fait que développer les premières idées de ce philosophe estimable, en cherchant dans les impressions et le jeu de chaque organe en particulier, les effets de cette cause ou faculté motrice, dont il avait déjà apprécié l'influence générale dans la formation de nos idées et la génération de nos connaissances. (D.)

(9) Quoique les physiologistes reconnaissent bien aujourd'hui l'identité d'origine ou l'unité primordiale des deux forces sensitive et motrice, ils n'en distinguent pas moins soigneusement les produits de ces deux forces, dans les phénomènes de l'organisation auxquels elles concourent. Il m'a semblé qu'en introduisant la même distinction dans l'analyse philosophique, on pouvait dissiper beaucoup de vague et présenter les phénomènes de la pensée sous un point de vue plus lumineux; la suite de ce mémoire fera voir si je me suis trompé. (C.)

(10) Condillac a reconnu les deux espèces de sensations qui nous viennent par le tact; il a remarqué aussi que les rapports des sensations affectives de froid ou de chaud, etc., étaient toujours vagues et indéterminées, mais la raison qu'il en donne est tout à fait mauvaise, et les principes avancés dans la 1re Partie du Traité des sensations devaient lui cacher la vraie cause (voyez chap. X, IIIe Partie).
Condillac avait très bien reconnu dans son premier ouvrage la différence entre les facultés actives et passives; la réflexion était pour lui la faculté que nous avons de disposer de notre attention; il en démontrait les moyens dans les signes institués; malheureusement il oublia ensuite cette distinction essentielle et confondit tout. (E.)

(11) L'idée de force motrice nous vient, suivant Maupertuis, du sentiment de l'effort que nous faisons, en voulant produire quelque changement; or pour faire un effort, il faut agir. L'effort est quelque chose de moyen entre l'action et l'effet, ou entre la force motrice qui appartient à l'individu et la résistance qui appartient au corps; c'est leur moyen de communication.(E.)

(12) La difficulté de concevoir une force sans parties, dit l'auteur de l'examen du fatalisme, vient de ce que nous avons presque toujours joint le sentiment de la résistance à la sensation de l'étendue. La force de résistance ou d'action s'est toujours, fait sentir à nous, accompagnée de la perception d'étendue et nous avons jugé ces deux choses inséparables quoique très distinctes. Un être privé de la vue et qui n'aurait pour toucher les corps qu'un ongle extrêmement aigu, éprouverait de la résistance et n'aurait aucune idée des trois dimensions des corps. Il ne concevrait que de la résistance et point d'étendue. Il trouverait des obstacles dans tous les corps sans les imaginer étendus, sans y supposer ni continuité, ni parties, parce que l'impression qu'il recevrait n'en supposerait point, et qu'il ne pourrait savoir si ce n'est pas la même force qui se présente partout à lui. Les conditions et les résultats de cette hypothèse méritent d'être examinés.

On peut supposer un être qui n'aurait, pour toucher, qu'un ongle extrêmement aigu, avec la faculté de mouvoir cette partie, de la promener sur les corps résistants, ou seulement avec la faculté de tendre vers les corps cette partie dénuée de mobilité; dans ce dernier cas et en faisant abstraction de toute autre sensation, l'individu ne percevrait son moi que comme une force, comme une unité qui fait effort et les corps différents comme une unité résistante qui répéterait son action. (E.)

(13) Sans résistance il n'y a pas d'effort ni de volonté; d'un autre côté, la résistance suppose le mouvement volontaire..., il semble donc que l'on tourne ici dans un cercle vicieux. Cette difficulté disparaîtra, ce me semble, si l'on fait attention que les mouvements premiers de l'être sensible sont déterminés par l'instinct, force interne très réelle, très indépendante de toute connaissance acquise, et de la volonté proprement dite; mais les mouvements, dont l'exécution doit être dans la suite spécialement affectée à cette volonté, ne peuvent avoir lieu par l'acte instinctif, sans que l'individu n'en soit averti par cette impression particulière que nous nommons effort), qui doit être même plus vive dans l'origine: or, tel est le caractère de cette impression, que l'individu ne peut l'éprouver et la distinguer, sans sentir qu'il a en lui le pouvoir de la reproduire; c'est de la conscience ou du souvenir de ce pouvoir que naît la volonté...

Les parties, qui se sont mues sans effort dans le principe, demeurent toujours subordonnées à l'instinct, il n'y a point de souvenirs, ni de déterminations volontaires correspondantes à leurs propres mouvements; ces déterminations ne peuvent en effet se former et persister que dans le centre cérébral, qui est le siège propre de la volonté, comme les organes internes le sont de l'instinct. L'appétit ou les désirs vagues qui donnent à l'animal la première impulsion ( et qui continuent à la lui donner dans une foule de cas), sont inséparables du sentiment; la volonté, qui tend à un but, est inséparable de la perception, de l'expérience; ce n'est qu'après plusieurs actes de l'instinct, que le cerveau contracte les déterminations nécessaires pour effectuer les mouvements qui sont sous sa dépendance; et ce n'est qu'après plusieurs actes de l'instinct, que le cerveau contracte les déterminations nécessaires pour effectuer les mouvements qui sont sous sa dépendance; et ce n'est qu'alors aussi que l'être sensible et moteur les veut, les dirige avec assurance; il ne veut point de même les mouvements vitaux, quoiqu'il les sente quelquefois, et qu'il désire en conséquence (a). (C)

(a) On reconnaît les impressions indépendantes de l'instinct à leur invariabilité, leur persistance. Quelle différence à cet égard entre les perceptions du tact actif et celles du toucher passif ou de l'odorat, du goût! Cabanis n'a pas été assez frappé de ces distinctions. (E.)

(14) Les êtres ne se manifestent les uns aux autres que par les forces opposées et réciproques qu'ils exercent. L'être qui ne fait que recevoir l'action du dehors sans réagir ne connaît ni ne se représente rien. La monade est active, dans le système de Leibnitz, lorsqu'elle a des perceptions distinctes, passive en tant qu'elle a des perceptions confuses. (E.)

(15) Ce n'est point par la délicatesse des houppes nerveuses que les modes de l'étendue figurée sont perçus; mais seulement par la résistance et le mouvement.

Il faut bien distinguer les sensations tactiles du jugement ou de la perception des formes et des figures, et je commettrais ici une erreur semblable à celle de Reid, qui assimile les sensations tactiles à toutes les autres, parce qu'il ne tient pas compte de la résistance et de l'effort. Les erreurs ou l'inexactitude de ses analyses viennent de n'avoir pas songé aux conditions constitutives du moi, avant de chercher celles qui rendent les impressions perceptibles, d'avoir considéré l'acte d'aperception comme inhérent à ces impressions. Assurément, on ne saurait supposer avec Condillac qu'un être sentant et pensant, dénué de toutes les conditions de l'existence et réduit à un seul sens, commence à percevoir les impressions relatives à ce sens; mais je crois qu'en supposant tout l'appareil organique intérieur qui est nécessaire pour constituer un être tel que l'homme physique, on pourrait examiner ce qu'il serait avec tel sens ou tel autre, et selon qu'on le réduirait à l'odorat, ou au goût par exemple, ou bien à l'ouïe ou à la vue, on verrait sa perceptibilité réfléchie se resserrer ou s'étendre avant même qu'il eût acquis aucune idée relative au monde extérieur. Un Traité des sensations où l'on apprécierait la motilité dont Condillac n'a tenu aucun compte fournirait des vues nouvelles sur l'origine et le développement de l'aperception personnelle interne, séparée de la perception extérieure dont les métaphysiciens se sont jusqu'ici exclusivement occupés. (E)

(16) Tout ceci est très inexact, en ce que l'effet sensitif ou les ébranlements nerveux qui se propagent de l'organe au cerveau ne sont pas assez distingués des mouvements qui sont déterminés par la volonté et qui vont du centre aux organes. (E)

(17) La trompe de l'éléphant remplit à peu près les mêmes fonctions que la main de l'homme; la mobilité et la sensibilité s'y trouvent également réunies dans un degré parfait; aussi n'est-il point douteux, comme l'a remarqué Buffon, que ce ne soit à cet organe que l'éléphant doive les caractères d'intelligence qui le distinguent. En comparant les facultés des diverses espèces d'animaux, il ne serait peut-être pas difficile de prouver qu'elles se proportionnent bien moins au nombre et à la finesse des ses qu'à l'activité et à la perfection des organes moteurs: à moins à l'énergie et à la délicatesse propres de la sensibilité, qu'à la correspondance prompte, à l'équilibre constant qu'elle entretient avec la motilité, soit dans quelques organes particuliers, soit dans l'ensemble de l'organisation; ce qui suppose toujours un centre commun, qui sert de point d'appui aux deux forces, nu qui réunit, combine leurs produits, et les échange, pour ainsi dire, les uns dans les autres (a).


(a) La force musculaire est exclusivement propre à l'animal; la force tonique on sensitive peut appartenir aux plantes comme aux zoophytes. (E.)

En suivant ainsi tous les degrés de l'échelle, depuis l'homme jusqu'au polype, on trouverait que les facultés des êtres organisés se balancent d'une manière prodigieusement variée entre le sentiment et le mouvement, sans qu'aucune espèce les réunisse dans ce degré proportionnel, qui est si favorable au développement de l'intelligence. Les uns nous offrent en effet l'image d'un mouvement perpétuel, qui fait la base de leur existence; d'autres, éminemment sensibles, s'irritent au plus léger contact, mais sont privée de tout mouvement progressif; ailleurs, le sentiment est aussi obtus que le mouvement est inerte. Partout des mouvements brusques sont subordonnés à des appétits véhéments, dont la satisfaction entraîne après elle l'engourdissement et l'inertie. Nous observons dans l'organisation des variétés parallèles et correspondantes. Ici c'est une pulpe sentante, uniformément répandue; tout est sens: là, des enveloppes dures, écailleuses, recouvrent les parties sensibles; les os sont par-dessus la chair; le cerveau, quelquefois nul et imperceptible, est toujours plus ou moins disproportionné à la masse du corps; plusieurs ganglions égaux, ou des troncs de nerfs très volumineux, en tiennent lieu, ou en remplissent les fonctions. L'extrême subdivision des nerfs dans l'homme, la proportion et la répartition admirable des organes sensibles et moteurs, la perfection des derniers (surtout de la main et de l'instrument vocal), la correspondance qu'ils ont dans un centre unique, qui se trouve construit sur un plan si particulier; voilà sans doute le fondement ou les conditions de la prééminence humaine. (C.)

(18) Un auteur (Buisson) observe une différence entre le sens de la vue et celui de l'ouïe; elle consiste suivant lui en ce que la vue a un auxiliaire dans la toucher, et que l'ouïe n'a point de sens auxiliaire; cela est vrai dans ce sens, que les opérations du toucher, quoique intimement unies par une habitude première à celles de la vue, peuvent cependant en être séparées dès la naissance, et s'accomplir dans un degré de perfection. On n'a jamais vu d'homme né avec le larynx ou la langue paralysée et jouissant de la faculté d'entendre. L'organe vocal à son tour est sans exercice lorsque le sens de l'ouïe n'existe pas. L'un est une dépendance, mais non le supplément de l'autre, comme le tact l'est par rapport à la vue. Néanmoins, nous voyons des sourds par accident, qui parlent sans entendre, comme des aveugles nés qui touchent sans voir, et il n'y a point d'exemples d'hommes qui entendent sans parler où qui voient sans toucher. Que si l'on pouvait supposer une vue s'exerçant hors du tact, comme l'ouïe hors de la parole, il est à croire qu'il y aurait entre ces deux sens ainsi isolés une analogie comparable à celle qui existe dans leur état actuel. Les perceptions de couleur seraient simples, légères, fugitives et irrévocables, comme celles des sons; il n'y aurait point de moyen de fixer ni de distinguer les nuances et les figures colorées, comme les articulations sonores. (E.)

(19) Distinction essentielle, consacrée par le langage, entre la vue passive et le regard, comme l'a reconnu CONDILLAC, dans la dernière édition du Traité des sensations. L'attention est la seule différence qui sépare ces deux modes visuels, or l'attention n'est que la volonté commandant les phénomènes visuels et les dirigeant, c'est la volonté présente dans la vision. Cette volonté imprime à l'organe une nouvelle modification physique, mais en quoi consiste cette modification? Buisson pense qu'elle n'est point le résultat d'un changement de direction de la part de l’œil, et il nie en conséquence qu'on puisse la rapporter au mouvement musculaire; mais l'effet de ce mouvement n'est pas seulement dans la direction, il est de plus dans l'espèce d'électrisation occasionnée par une rotation du globe de l’œil, la pression contre les parties solides qui l'entourent, etc. C'est ici un effet particulier des forces motrices sur les sensitives. Pourquoi la volonté de l'animal ne pourrait-elle pas électriser certains organes auxquels elle s'applique ainsi que nous en avons des exemples dans les animaux dont les yeux brillent dans l'obscurité, comme l'a observé Barthez dans l'anguille de Surinam, etc. (a)? Il n'y aurait point de raison suffisante du regard, sans une première sensation visuelle que la volonté n'a point commandée. Il en est de même de tous les actes volontaires. La force des objets a commencé par mettre en action notre force propre, mais elle la domine continuellement dans certains sens et lui est subordonnée dans d'autres tels que le toucher actif et l'ouïe.

(a) Il faut bien distinguer ces modifications physiques, imprimées aux organes, lorsque la volonté s'y applique pour les tendre vers les objets (modifications qui rentrent dans l'influence générale des force motrices sur les sensitives) il faut dis-je, bien distinguer ce cas de celui où l'excitation générale du système sensitif se communiquant à certains organes particuliers y détermine des sécrétions plus abondantes des humeurs qui servent à leurs fonctions, ou fait refluer vers eux une plus grande quantité du fluide qui entretient leur sensibilité. Ainsi, dans diverses passions, les yeux ont une expression particulière; ils s'enflamment ou sont languissants, se dessèchent ou se mouillent de larmes, etc., l'ouïe, le tact, l'odorat et le goût reçoivent aussi des modifications nouvelles analogues au ton du système, mais ses effets n’ont rien de commun avec la volonté Les forces sensitives sont alors générales et entraînent les motrices.

C'est à tort que Buisson a fait une exception pour l'odorat relativement aux modifications particulières que la volonté ou plutôt l'organisation peuvent imprimer à ce sens; dans l'olfaction volontaire, ce n'est point sa membrane qui change d'état et de sensibilité, ce sont les matériaux de l'impression qui lui sont fournis en plus grande abondance... L'organe respiratoire est le moyen que la volonté emploie pour déterminer l'olfaction; elle n'agit point sur l'organe olfactif lui-même; l'olfaction suppose plus de corps présents et non plus de sensibilité dans l'organe qui reçoit; on odore plus, on n'odore pas mieux. Cette assertion séduisante n'est peut-être pas très exacte. Pourquoi n'y aurait-il pas ici quelque influence de la force motrice qui détermine l'inspiration sur la sensitive... dans l'exaltation du système sensitif, il n'est pas douteux (au moins), que la sensibilité de l'odorat ne soit augmentée (E.).

(20) Parce qu'il y aurait dans cet organe même les conditions constitutives de l'aperception personnelle. (E.)

(21) Comment les mains pourraient-elles dire aux yeux: Faites comme nous, si les yeux étaient immobiles? (Voyez le Traité des sensations de CONDILLAC) (a) (D.)

(a) Necesse est consimili causa tactum visumque moveri (Lucrèce, liv. IV) et plus bas. Nam seorsum cuique potestas divisa est, sua vis cuique est. (E.)

(22) On a vu des hommes absolument sourds être saisis d'un tremblement général lorsqu'on jouait à leurs côtés de quelque instrument: Boërhaave en cite un exemple. Les nouveau-nés sont affectés et trémoussent au moindre bruit. Certains animaux ne peuvent entendre des sons sans pousser des cris aigus. Ces exemples prouvent qu'en considérant les sons sous le rapport purement affectif, l'oreille et l'organe cérébral n'en sont point exclusivement le siège. (C.)

(23) Dans le moment même où j'écrivais ceci, il m'est tombé dans les mains une brochure intitulée: Notice historique sur le Sauvage de l'Aveyron, publiée l'an VIII, par le citoyen BONATERRE (professeur de grammaire générale). J'y vois avec grand plaisir mon opinion confirmée par le passage suivant: «Quelques personnes ont cru qu'il (le sauvage de l'Aveyron) était sourd, parce qu’on ne le voit ni se retourner, ni répondre aux cris et aux questions qu'on lui adresse; mais avec un peu de réflexion, on conçoit que son oreille, quoique parfaitement conformée, lui est cependant beaucoup moins utile par le défaut de la parole, qui, dans l'homme, est une dépendance de celui de l'ouie, un organe de communication, un organe enfin qui rend ce sens actif; au lieu que dans l'individu dont il s'agit ici, ce sens est presque entièrement passif, n'étant point lié avec le langage.» Il faut être solitaire comme je le suis, se méfier de soi-même comme je le fais (par instinct, par tempérament, et sans doute avec raison), pour concevoir la jouissance que l'on éprouve quand on se trouve aussi formellement d'accord avec les maîtres et qu'on peut s'appuyer de leur témoignage (a). (C.)

(a) «Tout est image pour le sourd-muet; il ne parle que par images et les signes auxquels sont attachées les idées intellectuelles ne sont encore pour lui que des dessins abrégés» (BUISSON). Rien de plus difficile à concevoir pour un sourd-muet que l'idée de volonté. Toutes les idées qui naissent à la réflexion sont nulles pour lui. Le sens réfléchi lui manque, le geste l'entraîne toujours au dehors. Au contraire l'aveugle exerce beaucoup les facultés méditatives; mais l'exercice continuel du tact a exalté chez lui l'attention objective; il apprécie exactement les rapports des choses, mais ceux des êtres avec le sien propre, le sentiment intime de ses facultés ou n'existent pas ou éprouvent des diversions continuelles.

Pourquoi? parce qu'il est trop occupé des objets tangibles qui l'environnent, qu'il a un trop grand intérêt à les connaître. Il est dans un état comparable à celui où la société met les indigents qui, trop occupés des moyens de subsistance, n'ont pas le loisir nécessaire à la réflexion. Le sens de la vue nous procure les avantages de l'aisance; il sert à notre sécurité et nous permet de vaquer aux travaux méditatifs, mais sous un autre rapport, il a plus souvent les inconvénients de la richesse et multiplie pour nous les sujets de diversion. (E.)

(24) Nos langues sont souvent le miroir fidèle de nos sentiments et de leurs nuances les plus délicates. Il ne tiendrait qu'à nous de nous y contempler, et d'apprendre à mieux connaître, notre intérieur. La langue nous apprend qu'il y a une fonction active et passive dans chaque organe; elle nous indique quels sont ceux qui sentent et ceux qui perçoivent. Si les sens distinguent, analysent, elle les suit, marche et s'arrête avec eux. On peut remarquer que nos sensations affectives ont très peu de noms qui les expriment; et ces noms sont toujours tirés de l'objet percevable qui sert à les distinguer: c'est ainsi que, les odeurs portent les noms des objets visibles. Comment aurait-on multiplié les signes là où il n'y a pas de rappel possible? (C.)

(25) Qui a affecté le terme sentir, au propre, aux modifications d'odeur. (E.)

(26) Rien de plus incertain que les jugements que nous portons sur le siège des douleurs intérieures. Le plus souvent, le cerveau rapporte la sensation à une partie où elle n'est point. Les aberrations du principe qui perçoit n'ont pas aussi souvent lieu dans les impressions des sens externes. (E.)

(27) Ces conditions me paraissent étroitement liées, malgré l'autorité respectable de Condillac et de Bonnet, qui pensent que le moi, identifié avec chacune de ces modifications, pourrait cependant en percevoir, en distinguer les différents degrés, les comparer, exécuter enfin toutes les opérations qui dérivent de la forme composée et mixte de notre organisation actuelle. Ces métaphysiciens présupposent toujours le jugement de personnalité, mais il fallait avant tout en assigner le fondement (a). (C.)

(28) Tous les philosophes physiologistes on métaphysiciens ont également confondu ce jugement de personnalité avec la sensation ou modification affective même. Préoccupés de la difficulté du passage de ces modifications aux objets qui les causent, et cherchant avec curiosité le fondement sur lequel nous rapportons nos propres sensations aux objets, ils n'ont pas vu que la difficulté était la même dans le rapport de ces sensations aux parties déterminées de notre corps, car ce corps lui-même est un objet extérieur au moi. Pour n'avoir pas poussé l'analyse jusque-là et être partis d'une question qui ne devait être que secondaire, ils ont laissé échapper le vrai principe fondamental d'où dérivent en même temps la personnalité, la distinction du moi d'avec ses manières d'être, comme d'avec les corps qui les occasionnent. Ce principe est l'impression d'effort qui accompagne l'action volontaire exercée d'abord sur les organes, et puis sur les objets extérieurs, car le moi ne connaît ses organes que parce qu'il agit sur eux, et il n'agit sur eux qu'autant qu'ils sont capables de résistance. Supposez un individu borné aux organes intérieurs et aux modifications affectives, il n'y aurait en lui aucune connaissance, aucun jugement.

(a) Dans un être borné aux impressions intérieures, il ne saurait y avoir de moi, de personnalité, de sentiment continu de l'existence, car les organes d'où naissant ou impressions varient continuellement dans les rapports de leur action sympathique et de là naissant les variations que nous éprouvons dans le sentiment de notre existence, quoique l'action volontaire constamment exercée sur le corps et l'impression continue d'effort, qui en résulte, nous rende le témoignage de notre identité au sein de toutes les variations. (E.)

(28) Si on entend par là, que nous sentons tout ce qui se passe en nous-mêmes, ou que nous avons conscience de toutes nos opérations, comme des impressions qui nous affectent, il me semble encore qu'on ne peut voir dans cet acte, toujours semblable à lui-même, dans cette lumière intérieure qui éclaire tout, qu'on ne peut y voir, dis-je, la sensation transformée. C'est peut-être ma faute, mais cette expression m'a toujours paru trop vague. (C.)

(29) Je dirai qu'une détermination s'effectue lorsque l'organe on le centre se remettent dans le même état où ils étaient en vertu de l'action première. (D.)

(30) Il y a une réminiscence personnelle et une réminiscence objective que les métaphysiciens ont confondues. La première s'applique aux modifications affectives, c'est un jugement de personnalité... qui est surajouté à ces impressions, mais qui est hors d'elles, puisqu'elles n'emportent point essentiellement la personnalité première. La réminiscence est inhérente à l'effort; lorsqu'il a eu pour objet la résistance extérieure, elle devient objective. La réminiscence objective présuppose bien la personnelle, mais elle la prédomine dans les perceptions extérieures renouvelées, comme le sentiment réfléchi du moi se confond dans les impressions rapportées à la résistance. Se reconnaître pour la même individualité qui a déjà été modifiée d'une certaine manière et dans le même organe, ou reconnaître le même objet pour avoir été déjà perçu, sont deux actes qui diffèrent comme le sentiment intime du moi diffère d'une perception ou modification première. Il n'y a donc de réminiscence d'aucune espèce qu'autant qu'il y a eu antérieurement séparation du sujet et de l'objet. Cet objet peut être une idée ou mode quelconque. (E.)

(31) «Lorsque l'âme éprouve l'impression d'un objet, dit Bonnet (Essai anal., § 113), et qu'elle se rappelle en même temps une ou plusieurs autres modifications, elle s'identifie avec toutes, et cette identification est le fondement de la personnalité.» Il me semble plutôt que c'est là une négation de personnalité.

Nos deux grands analystes ont supposé dans la nature même de l'âme, action et volonté, qui s'exercent indifféremment sur toute espèce d'impressions, ce qui n'est pas: mais, en leur passant cette supposition, ils ne devraient pas dire que l'âme s'identifiait avec les modifications; car là où il y a volonté, action, il y a un sujet et un terme qui ne sauraient s'identifier (a). (C.)

(a) Condillac donne à sa statue la faculté de s'observer de réfléchir sur des modifications avec lesquelles elle est pourtant encore identifiée. Voyez le chapitre VIII de la IVe partie où il s'énonce là-dessus très clairement. En lui accordant une âme, on voit qu'il la suppose douée de facultés inhérentes à elle-même (B.)

(32) C'est sur la presque nullité de réminiscence attachée à une impression affective, qu'est fondé en grande partie le sentiment du remords que nous éprouvons après avoir été porté par de violentes passions à des actes contraires à l'ordre. C'est cette absence du souvenir des affections entraînantes qui nous fait rendre à l'égard de notre conduite passée les yeux d'un spectateur impartial. Si nous pouvions rappeler la violence des motifs déterminants, nous nous repentirions moins. Observez aussi combien notre condition serait plus déplorable, si les douleurs ou affections pouvaient se retracer à notre souvenir dans toute leur vérité; la nullité de mémoire ou la fugacité des impressions passives est donc une condition ou une loi de notre nature morale, loi aussi nécessaire que la permanence et l'invariabilité des modes actifs que la volonté crée. (E.)

(33) Condillac appelle idée d'abord le souvenir d'une sensation, puis cette sensation même représentative de quelque chose d'extérieur. Voilà pourquoi il appelle idée 'exclusivement les sensations du tact comme les souvenirs de ces sensations (voyez l'extrait du Traité des sensations, à la fin). (E.)

(34) Thomas Reid a vivement combattu l'opinion qui ne distingue l'imagination de la perception réelle que par le degré de vivacité, mais il est certain que dans l'imagination passive les jugements que nous portons sur la présence réelle de la cause sont absolument dépendants du degré de vivacité de l'image. Il n'en est point de même du rappel actif. (E.)

(35) Voilà pourquoi on ne se rappelle que rarement les rêves qu'on fait en dormant comme en veillant.

Le Sauvage trouvé dans les forêts de Lithuanie avait oublié tout ce qui lui était arrivé pendant la durée de sa vie purement sensitive. S'il y avait un souvenir proprement dit des modifications affectives, oublierait-on si vite les douleurs de la maladie, les tourments qui ont si souvent été la suite des passions imprudemment satisfaites. Si l'expérience des maux de la vie est si souvent perdue, c'est que nous sommes peut-être heureusement doués de la faculté d'oublier nos maux et qu'il n'y a point de souvenir direct des sensations. Les sentiments qui sont liés à des idées peuvent se reproduire immédiatement par ces idées; encore faut-il que les dispositions sensitives n'aient pas changé; autrement l'idée ne sera suivie d'aucun effet affectif. Les signes qui font revivre dans certains cas les sensations ne produisent cet effet qu'en contribuant à remettre le système dans l'état où il était lorsque ces sensations ont été éprouvées. Ce n'est donc pas à l'intensité de la réaction motrice en tant qu'elle est proportionnée à la vivacité de l'impression qu'est due la netteté de la réminiscence ou du souvenir, mais à 1 influence volontaire exercée librement du centre; or, dans le cerveau même, il peut y avoir plusieurs centres de réaction. (E.)

(36) L'œil, dit Buffon, paraît par sa nature participer plus qu'aucun autre à la nature de l'organe intérieur; on pourrait le prouver par la quantité de nerfs qui arrivent à l’œil; il en reçoit presque autant à lui seul que l'ouïe, l'odorat et le goût pris ensemble (Discours sur la nature des animaux). (E.)

(37) BONNET rapporte un exemple singulier de ces visions (voyez le §676 de l'Essai anal.). Dans les commotions électriques, un peu violentes, dans les coups donnés sur la tête, dans les opérations du trépan, comme aussi dans les contentions excessives de la pensée, dans les divers cas de manie, dans les songes, etc., ce sont toujours des fantômes, des couleurs, des flammes, des suffusions scintillantes, qui s'offrent à la vue: ces sortes de représentations peuvent donc être considérées comme les produits propres et spontanés de la sensibilité particulière du cerveau: car on sait que chaque organe a sa manière de sentir, et ses fonctions particulières. (C.)

(38) Comme nos modifications purement affectives n'ont point de signes naturels (j'entends de mouvements volontaires qui entrent dans leur formation), nous n'avons aucun pouvoir de les rappeler. Or, dans l'ordre de la nature, les limites de la volonté sont les mêmes que celles du pouvoir; il n'y aurait donc point, hors de l'action organique, de motif pour vouloir (je ne dis pas désirer) rappeler ces modifications. C'est ainsi que nous ne songeons point à reproduire cette multitude de sensations intérieures qui se succèdent et qui nous affectent souvent avec beaucoup de vivacité parce qu'elles n'ont guère plus de noms qui les expriment que de mouvements qui les distinguent. Mais dès qu'un signe artificiel s'est associé avec une sensation, le pouvoir de rappeler l'un semble se réfléchir sur l'autre, et les soumettre également à la même volonté: c'est ainsi que nous croyons avoir idée de tout ce que nous pouvons nommer, quoique les mots soient souvent vides de sens. Cette illusion si forte, si générale se rattache à nos plus intimes habitudes, comme nous le verrons ailleurs. (C.)

(39) Des savants que j'honore, et dont les opinions sont en quelque sorte des arrêts à mes yeux, n'ont pas été pleinement satisfaits de la distinction que j'établis entre la mémoire et l'imagination. Leurs difficultés portent principalement sur la manière dont j'exprime cette distinction et sur le fondement physiologique que je lui suppose. Comme c'est là un point capital dans mon ouvrage, je dois ajouter quelques explications.

1º Les analyses précédentes des sens ont fait voir, je pense, que nos impressions diverses peuvent et doivent réellement être distinguées en passives et actives, sensitives et perceptives: celles-ci dépendent davantage de la faculté de mouvoir; celles-là intéressent plus exclusivement la faculté de sentir: la volonté détermine et dirige les unes; elle est subordonnée et comme nulle dans les autres.

Mais ce que l'on dit des impressions doit nécessairement s'appliquer ou s'étendre aux idées; car la production de l'idée (considérée comme copie) n'est, pour ainsi dire, que la réplique de l'opération antécédente du sens. Pour imaginer ou rappeler, l'organe de la pensée doit reprendre une forme, une modification semblables à celles qu'il avait dans la perception même. Lorsque, par exemple, je me représente la figure ou la forme d'un corps, que je rappelle en moi-même une suite de sons, mon cerveau est disposé, sans doute, de la même manière (au degré près) que si l’œil et la main parcouraient actuellement les dimensions du solide ou si l'ouïe était frappée des vibrations sonores: or, les perceptions de formes et de sons n'ont pu avoir lieu sans mouvements réels et sensibles, volontairement exécutés dans les organes, dans les muscles de la main et de l’œil, de l'ouïe et de la voix; donc la production des idées correspondantes doit dépendre aussi de déterminations semblables, ou d'une réaction motrice analogue.

Mais, m'a-t-on dit, «le simple rappel de nos idées, l'exercice secret de notre faculté pensante, ne sont accompagnés d'aucuns mouvements sensibles: le centre cérébral est seul alors proprement en action; tout se passe dans son sein. L'organe musculaire est dans un repos partait; la supposition que vous faites de mouvements exécutés dans le rappel est donc gratuite, ou du moins votre langage est inexact, et présente un contresens physiologique»?

Je réponds d'abord (et pour faire cesser toute difficulté sur les mots) que je me sers du terme mouvement pour exprimer en général tout acte de la volonté, tout déploiement de la force motrice du centre; soit que ce déploiement se manifeste au dehors par l'exécution de mouvements musculaires, soit qu'il se borne à cette simple détermination, qui, n'ayant aucun signe extérieur, se manifeste seulement à l'individu, par la conscience de ce que j'ai appelé effort. Ainsi, dans la méditation solitaire, au sein du repos et du silence le plus apparent, je n'en reconnais, je n'en sens pas moins les mouvements d'articulation qui accompagnent ou déterminent le rappel régulier de mes idées: la parole, pour être intérieure, en est-elle moins un mouvement vocal?... Et lorsque l'aveugle se représente et combine dans son cerveau des idées de formes tactiles, ne faut-il pas que sa main réponde et consente, pour ainsi dire, à ces représentations? «La mémoire (comme l'a dit Condillac (a) (voir La Logique, chap., IX) mais dans un sens différent du mien) n'a pas seulement son siège dans le cerveau; elle doit l'avoir encore partout où est la cause occasionnelle des idées que nous rappelons; or, si pour nous donner la première fois une idée (une perception) il a fallu que les sens aient agi sur le cerveau (j'ajoute, et que le cerveau ait agi pour mouvoir les sens d'une certaine manière); il paraît que le souvenir de cette idée ne sera jamais plus clair que lorsqu'à son tour le cerveau agira sur les sens.» (Je dis lorsque le cerveau réagira sur les organes, pour leur imprimer des mouvements semblables à ceux qui ont eu lieu dans la perception.) Il me semble que la difficulté sur ce point est assez éclairée.

(a) L'opinion de Condillac au reste sur l'origine de la perception diffère bien de la mienne, car il considère la direction des organes qui traduit l'attention comme la seule part que prend le corps dans cet acte, et la sensation comme la part exclusive de l’âme, ainsi la volonté est bien là comptée pour rien (voyez encore La Logique, article «Attention»). (E.)

2º Au déploiement de la force motrice dans le rappel volontaire, dans l'exercice de la mémoire, j'ai opposé la force sensitive du centre cérébral, dans la reproduction spontanée des images, ou l'exercice passif de l'imagination. Cette distinction a paru trop hypothétique, du moins dans la forme: je ne chercherai pas non plus à la justifier entièrement sous ce rapport. Lorsque j'ai emprunté des termes de la physiologie pour expliquer des faits idéologiques, je n'ai point entendu établir un parallèle absolu entre deux ordres de phénomènes qui diffèrent dans plusieurs points, mais seulement indiquer des analogies qui m'ont paru propres à jeter quelque jour sur les principes de la science, et qui ont été en général trop eu observées par les métaphysiciens. Je prie donc que l'on ne presse pas trop le parallèle. Un maître sur l'autorité duquel j'aime à m'appuyer (b), distingue deux sortes de réaction du centre qui concourent (inégalement selon moi) dans nos impressions diverses, les forment et les complètent: à ces deux modes de réaction (l'un pour le sentiment, l'autre pour le mouvement qui s'exercent ensemble, et tantôt s'équilibrent, tantôt se prédominent, lorsque l'individu perçoit ou sent l'action des objets) doivent correspondre deux déterminations du même ordre, motrice et sensitive. La première prévaut dans l'exercice de cette faculté de rappel, que j'ai nommée mémoire; et la seconde dans cette faculté passive que j'appelle imagination. Voilà le fond de l'hypothèse (c).

(b) Voyez l'Histoire physiologique des sensations (mémoire du citoyen CABANIS). (G.)

(c) L'imagination ne réveille le sentiment avec tant d'énergie qu'on nous replaçant dans le même état, les mêmes circonstances où nous étions quand nous l'éprouvâmes pour la première fois. Ainsi elle nous fait encore craindre ou espérer lorsque les motifs de nos craintes ou de nos espérances ne subsistent plus, parce qu'elle ôte à la réflexion la puissance de reconnaître cette absence de motif et qu'elle nous fait concevoir encore les maux et les biens, non comme passés, mais comme à venir.

L'imagination n'est pas asservie à la représentation des objets dans l'ordre où ils se sont présentés aux sens externes; les matériaux seulement sont donnée nécessairement par les impressions antérieures, mais leur combinaison dépend de causes sensitives internes. Les phénomènes du délire, des songes et des passions nous fournissent assez d'exemples de cet exercice. La mémoire suit au contraire l'ordre des représentations du dehors, et cette représentation fidèle dépend d'une action volontaire.

La différence entre l'imagination et la mémoire doit se tirer d'abord d'une diversité dam le siège organique de ces deux facultés, en second lieu et par suite, de la diversité des impressions et images ou idée ou signes appropriée à ces différents sièges, comme dans le sens externe (E.)

Maintenant abandonnant toute explication tirée de la physiologie, ne prenons, si l'on veut, ces termes de force sensitive et motrice, que pour deux noms génériques (tels que ceux de toutes les causes) sous lesquels il s'agit de ranger deux classes de faits, qu'il importe de ne pas confondre. Ces faits nous restent du moins: ils sont certains, palpables, et toute distinction qui s'appuiera sur eux, sera suffisamment justifiée: or, nous reconnaissons, par l'expérience et l'observation de nous-mêmes, qu'il y a certaines idées que nous rappelons volontairement avec un effort senti, et des images qui naissent souvent malgré nous dans l'organe pensant, le remplissent, l'assiègent, en quelque sorte, sans que nous ayons plus de pouvoir pour les distraire que pour les évoquer; que ces images correspondent aux perceptions dans lesquelles la volonté, la force motrice est moins sensiblement intervenue; que leur reproduction, leur persistance, leur ténacité coïncident toujours avec certaines dispositions organiques, avec une exaltation de sensibilité, des affections nerveuses, quelquefois des altérations, soit dans la substance même du cerveau, soit dans d'autres foyers de sensibilité, dans des organes internes, dont les dispositions, transformées en tempérament, impriment toujours à l'imagination une direction, une couleur, une teinte particulière.

Il est enfin bien reconnu que l'homme dispose de sa mémoire, tandis qu'il est entraîné par son imagination; et qui est-ce qui n'a pas éprouvé ces deux états, souvent dans le même instant, lorsqu'étant occupé à rappeler une suite ordonnée de signes et d'idées, une autre suite simultanée de fantômes importuns vient troubler et distraire l'action régulière de la pensée, etc.? il était donc utile, nécessaire même, que le langage consacrât cette distinction réelle entre deux modifications principales de l'être pensant, et que la théorie en assignât le sujet (d).

(d) Nous sentons bien souvent en nous-même la contact des deux vies dont l'une qui se manifeste par la volonté, a son siège dans le cerveau, l'autre toute sensitive a son siège dans l'épigastre. Les idées et les mouvements qui naissent de celle-ci se succèdent avec une rapidité tout à fait entraînante. Les produits de l'autre s'exécutent toujours avec effort et lentement. En attribuant cet entraînement à des jugements d'habitude et l'effort à l'absence de tes habitudes, Tracy me parait avoir trop étendu l'influence de cette cause particulière et trop limité celle de l'organisme. Bichat a bien vu les phénomènes pour ce qui a rapport aux mouvements et aux panions. Il ne faut qu'étendre sa théorie à la reproduction des idées pour confirmer la distinction que j'ai établie entre l'imagination et la mémoire. Il faut reconnaître dans le cerveau une force sympathique et une force propre. (E.)

Au surplus, comme ces principes n'ont été établis qu'en vue de la question proposée, c'est par elle qu'ils recevront le développement et le degré de confirmation dont ils sont susceptibles. Je prie donc que l'on suspende tout jugement sur leur réalité et leur utilité, jusqu'à ce qu'on en ait vu l'application dans la suite de cet ouvrage. (D.) (e)

(e) Cette longue note a remplacé la note suivante qui se trouvait dans le manuscrit de l’Académie des sciences Morales et Politiques (p. 23 du manuscrit). Cf. page 205.

(40) C'est là ce qu'on appelle ordinairement coutume. «La coutume, dit-on (voyez cet article dans l'Encyclopédie ancienne), nous rend les objets familiers, l'habitude nous rend les mouvements faciles.» Nous prouverons que ces deux effets reviennent au même, et que la distinction est inutile. (C.)

Retour à l'auteur: Maine de Biran (1766-1824) Dernière mise à jour de cette page le dimanche 13 mai 2007 8:44
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur au Cegep de Chicoutimi.
 
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