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Collection « Les auteur(e)s classiques »

L’homme criminel. Étude anthropologique et psychiatrique. Tome I (1895)
Préface de l'auteur à la 5e édition italienne et à la 2e édition française
Turin, 31 décembre 1894


Une édition électronique réalisée à partir du texte de Cesare Lombroso (1835-1909), L’homme criminel. Criminel-né - Fou  moral - Épileptique - Criminel fou - Criminel d'occasion - Criminel par passion. Étude anthropologique et psychiatrique. Tome premier avec figures dans le texte. Deuxième Édition française traduite sur la cinquième édition italienne. Paris: Ancienne Librairie Germer Baillière  et  Cie, Félix  Alcan, Éditeur, 1895, 567 pp. [Merci à Mme Maristela Bleggi Tomasini, avocate, Porto Alegre - Rio Grande do Sul - Brasil de nous avoir prêté cet ouvrage précieux.] Une édition numérique réalisée par Janick Gilbert, bénévole, interprète en langage dcs signes, Cégep de Chicoutimi, Ville de Saguenay.

Préface de l'auteur à la 5e édition italienne et à la 2e édition française

C. LOMBROSO.
Turin, 31 décembre 1894

Une contradiction singulière règne en ce monde ; le juge, d’un côté, sépare en quelque sorte le délinquant du délit, pour prononcer comme si le délit était un fait complet à lui tout seul et comme s’il formait, dans la vie de l’agent, un incident dont il n’y aurait pas à craindre la répétition. Le criminel, d’un autre côté, fait tout ce qu’il peut pour prouver au juge précisément le contraire - par la rareté du repentir, - par l’absence du remords, - par la récidive répétée qui va du 30 au 55, au 80% ; ce qui n’est pas sans péril et sans dépense pour la société, ni sans humiliation pour cette malheureuse justice, qui devient trop souvent un jeu d’escrime illusoire contre le crime. En vain ceux qui approchent ou qui étudient les délinquants les trouvent-ils différents des autres hommes, faibles d’esprit et presque toujours incapables de s’amender ; en vain les aliénistes déclarent-ils ne pouvoir dans bien des cas différencier le crime de la folie : les législateurs persistent à n’admettre que par exception, dans les criminels, les altérations du libre arbitre : et seulement lorsqu’elles sont assez éclatantes pour constituer l’aliénation mentale proprement dite. 

Les causes de ces contradictions continuelles sont plusieurs : Les législateurs, les philosophes, hommes dont l’âme est nourrie des spéculations les plus sublimes de l’esprit humain, jugent les autres d’après eux-mêmes : répugnants au mal, ils croient que tous y répugnent ; ils ne veulent ni ne peuvent descendre des nébuleuses régions de la métaphysique au terre à terre humble et aride des maisons pénales. De son côté, le juge succombe tout naturellement à ces préoccupations momentanées, communes à nous tous dans les vicissitudes de la vie et qui nous surprennent tellement par leur intérêt actuel, qu’elles nous enlèvent la perception de leur connexité avec les lois générales de la nature. 

Je crois (et je ne suis pas seul, mais Holtzendorf, Thompson, Wilson, Despine, l’ont cru avec moi et avant moi) que pour réconcilier tant de divergences, pour résoudre le problème s’il existe ou non une vraie nécessité dans le crime, et si l’homme criminel appartient à un monde tout à lui, il fallait laisser de côté toutes les théories philosophiques et étudier, en somme plus que le crime, les criminels. 

Cette connaissance on ne saurait l’obtenir qu’au moyen de recherches patientes et complètes sur les conditions matérielles et morales de ces malheureux, sur leurs facultés intellectuelles, sur leurs dispositions naturelles, comme sur l’éducation qu’ils ont reçue, sur les influences physiques qu’ils subissent, et sur les inclinations dont une hérédité malfaisante dépose en eux un germe trop fécond. 

Le fruit de ces recherches est recueilli dans ce livre. 

Ce livre toutefois, pareil à l’humble insecte qui transporte, à son insu, le pollen fécondant, n’a pu que vivifier un germe qui n’aurait, peut-être, porté ses fruits qu’après de longues années. Il a donné naissance à une nouvelle école qui, grâce aux travaux de MM. Liszt, Kraepelin, Biliakow, Troiski, Knecht, Holtzendorf, Sommer, Mendel, Pulido, Echeverria, Drill, Kowalewshi, Likaceff, Minzioff, Kolokoloff, Espinas, Letourneau, Tonnini, Reinach, Soury, Sorel, Motet, Marandon, Fioretti, Le Bon, Bordier, Trade, Roussel, Heger, Albrecht, Warnott, Tamburini, Frigerio, Laschi, Mayor, Majno, Benelli, Fulci, Pavia, Aguglia, Sergi, Tanzi, Lessona C., Cosenza, Lestingi, Turati, Venezian,, et surtout grâce à MM. Laurent, Marro, Flesch, Benedikt, Beltrani-Scalia, Virgilio, Morselli, Garofalo, Puglia, Sighele, Ferri, Mme Tarnowski, Ottolenghi, Dotto, Carrara, Roncoroni et Kurella, a comblé les trop nombreuses lacunes de mes premières éditions, en même temps qu’elle en déterminait les applications pratiques au point de vue juridique. 

Je ne saurais trop reconnaître ce que je dois à ces illustres savants. 

Grâce à eux, pour la première fois, j’ai pu distinguer avec exactitude le criminel-né, non seulement du criminel d’occasion, mais encore du criminel-fou et de l’alcoolique, à qui je consacrerai des monographies spéciales dans le IIe volume. Grâce à ces savants encore, j’ai pu étendre mes recherches sur les formes primordiales du crime, chez le sauvage, l’enfant et l’animal, en compléter l’étude anatomique, en commencer l’étude physiologique, surtout pour ce qui touche aux anomalies de la sensibilité, de la réaction vasculaire et réflexe, phénomènes qui nous expliquent cette surabondance paradoxale de santé, que nous rencontrons, bien souvent, chez des individus qui pourtant sont infirmes dès leur naissance, comme les criminels-nés. 

C’est ainsi que j’ai pu démontrer comme la maladie se compliquait en eux par l’atavisme : et que j’ai pu opérer la fusion entre les deux concepts du criminel-né et du fou moral, fusion déjà entrevue et affirmée par MM. Mendel, Bonvecchiato, Sergi, Virgilio, mais que l’on ne pouvait admettre avec certitude, aussi longtemps que les contours en restaient mal précisés, et manquaient d’une vraie description scientifique (Vol. IIe). 

Si je n’ai eu qu’à me louer de mes critiques et de mes collaborateurs, je n’ai pas été moins heureux avec mes adversaires, parmi lesquels il me suffira de nommer MM. Tarde, Baer, Manouvrier, Œttingen, Brusa, Ungern-Sternberg. Il est beau d’être combattu, et même d’être vaincu par de tels hommes ; aussi croirais-je manquer à toutes les convenances, si je n’essayais de leur répondre : 

« Vous abusez trop, dans vos déductions, des faits isolés », m’objectent ces savants éminents ; « si vous rencontrez, p. ex., un crâne asymétrique, des oreilles écartées, etc., chez un sujet, vous vous hâtez d’en conclure à la folie ou au crime ; or, ceux-ci n’ont aucun rapport direct ni certain avec de pareilles anomalies ». - Je ne répondrai pas, qu’on ne rencontre jamais dans le cristal humain une formation anormale qui n’ait sa raison d’être, surtout dans l’arrêt du développement ; je ne dirai pas, non plus, qu’il existe une école de savants aliénistes, qui ne craignent pas de se fonder, bien des fois, sur une seule de ces anomalies, pour diagnostiquer les folies dégénératives ; je me contenterai de rappeler que je ne fais pas de telles déductions a priori, mais après les avoir vues en proportion plus grande chez les criminels que chez les gens honnêtes ; je dirai que, pour moi, les anomalies isolées ne sont qu’un indice, une note musicale, dont je ne prétends, je ne puis tirer un accord qu’après l’avoir trouvée jointe à d’autres notes physiques ou morales. Et n’est-ce rien, à leur avis, que d’avoir commis un crime ou d’en être soupçonné ? 

Il est vrai qu’on m’objectera : « Comment pouvez-vous parler d’un type chez les criminels, quand, de vos propres travaux, il résulte que 60% en manquent complètement ? ». - Mais, outre que le chiffre de 40% n’est pas à dédaigner, le passage insensible d’un caractère à un autre se manifeste dans tous les êtres organiques ; il se manifeste même d’une espèce à l’autre ; à plus forte raison en est-il ainsi dans le champ anthropologique, où la variabilité individuelle, croissant en raison directe du perfectionnement et de la civilisation, semble effacer le type complet. Il est difficile, par exemple, sur 100 Italiens, d’en trouver 5 qui présentent le type de la race ; les autres n’en ont que des fractions, qui se manifestent seulement quand on les compare à des étrangers ; et, pourtant, il n’y a personne qui songe à nier le type italien. 

À mon avis, on doit accueillir le type avec la même réserve qu’on met à apprécier les moyennes dans la statistique. Quand on dit que la vie moyenne est de 32 ans, et que le mois le plus fatal est celui de décembre, personne n’entend par là que tous les hommes doivent mourir à 32 ans et au mois de décembre. 

Loin de porter atteinte à l’application pratique de nos conclusions, cette façon restreinte d’envisager le type lui est favorable ; en effet, la détention perpétuelle, la peine capitale, qui sont les derniers mots de nos recherches, seraient impraticables à l’égard d’un grand nombre d’hommes, tandis qu’on peut les appliquer fort bien à un nombre restreint, et regarder comme un indice de criminalité la présence de ce type chez des individus suspects. 

Autre objection grave qu’on soulève à propos de ce type, c’est que nous le déduisons de l’examen de quelques milliers de criminels, tandis que les malfaiteurs existent par millions, et qu’une loi ne peut être considérée comme bien fondée si elle ne s’appuie pas sur les grands nombres (Œttingen). 

Mais on peut y répondre, avec M. Ferri, que : « En général, les données biologiques de la plus grande importance sont celles qui éprouvent les variations les moins considérables : tandis que la longueur des bras peut varier, d’homme à homme, de plusieurs centimètres, la largeur du front ne peut varier que de quelques millimètres. D’où il résulte avec évidence que, dans les questions d’anthropologie, la nécessité des gros chiffres est en raison directe de la variabilité des caractères étudiés, et, par conséquent, en raison inverse de leur importance biologique » (Sociologie criminelle, Paris, 1893). 

Les gros chiffres sont utiles quand on s’occupe des phénomènes que chacun peut enregistrer : mais quand il s’agit de connaître non pas le sexe, ni l’âge, ni la profession, mais le caractère physique ou la conformation crânienne d’un groupe de criminels, il est impossible de jouer avec des chiffres élevés. 

Dans ces questions délicates qui exigent une culture spéciale, les grands nombres recueillis par la statistique officielle, œuvre fournie, la plupart du temps, par des employés ignorants, ont bien moins de valeur que les observations, clairsemées à la vérité, mais dues à des hommes compétents. Ici la sûreté des recherches vaut bien mieux que leur quantité. 

Voyez ce qui a lieu, par exemple, pour un fait cependant bien simple à relever : la récidive. Si l’on s’en tient à une statistique de plus de 80,000 condamnés, dressée par l’homme le plus compétent de l’Italie en ce genre, M. Beltrani-Scalia, elle se limiterait à 18% dans les bagnes, à 27% dans les prisons, chiffres prodigieusement inférieurs à ceux que fournissent la France (42%) et la Hollande (80%). Ce n’est pas tout : la récidive, toujours d’après ce savant, semblerait perdre du terrain dans les parties de l’Italie où se commettent le plus de crimes : tandis que l’on trouverait dans l’ancien royaume Lombardo-Vénitien la proportion de 59 à 51%, on s’arrêterait dans le Sud à 10, à 14%. Heureusement que des cas peu nombreux, il est vrai, mais absolument sûrs, faisant connaître à fond le malfaiteur, et éclairant d’un grand jour les associations criminelles, ont permis de corriger, ici, comme Œttingen l’a déjà fait pour la Russie, l’erreur que l’on commettrait en se basant uniquement sur les grands nombres[1] 

« Vous niez, m’objecte M. Tarde, qu’il y ait la moindre analogie entre le criminel-né et l’aliéné ; et puis vous finissez par confondre le premier avec le fou moral. Mais, ainsi, vous perdez de vue l’atavisme, qui n’a rien à faire avec la maladie ». [2] - Il n’y a pas là de contradiction. Le fou moral n’a rien de commun avec l’aliéné ; il n’est pas, à dire vrai, un malade actuel, il est un crétin du sens moral. Du reste, dans cette édition, j’ai démontré qu’outre les caractères vraiment atavistiques, il y en avait d’acquis, et de tout à fait pathologiques : l’asymétrie faciale, par exemple, qui n’existe pas chez le sauvage, le strabisme, l’inégalité des oreilles, la dyschromatopsie, la parésie unilatérale, les impulsions irrésistibles, le besoin de faire le mal pour le mal, etc., et cette gaîté sinistre qui se fait remarquer dans l’argot des criminels, et qui, alternant avec une certaine religiosité, se trouve si souvent chez les épileptiques. Ajoutez-y les méningites, les ramollissements du cerveau, qui ne proviennent certainement pas de l’atavisme. Et je suis venu par là à rattacher le fou moral et le criminel-né dans la branche des épileptoïdes. 

Du reste, l’atavisme est déjà un phénomène maladif. 

« L’incapacité, écrit M. Nordau, [3] de coordination de l’activité musculaire est nommée par la médecine : ataxie. Celle-ci est donc chez l’enfant l’état naturel et sain. Et cette même ataxie est une maladie grave, quand elle apparaît chez l’adulte comme symptôme principal de tabes de la moelle épinière. L’identité de l’ataxie maladive du tabétique et de l’ataxie saine du nourrisson est si complète, que le Dr S. Frenkel a pu fonder sur elle un traitement des ataxiques, qui consiste essentiellement en ce que les malades apprennent de nouveau, comme des enfants, à marcher et à se tenir debout. [4] On voit donc qu’un état peut être en même temps pathologique, et, néanmoins, le simple retour d’une manière d’être originairement tout à fait saine, et ç’a été une légèreté coupable d’accuser de contradiction Lombroso voyant à la fois de la dégénérescence et de l’atavisme dans l’instinct criminel. Le côté maladif de la dégénérescence consiste précisément en ce que l’organisme dégénéré n’a pas la force de gravir jusqu’au niveau d’évolution déjà atteint par l’espèce, mais s’arrête en route à un point quelconque, situé plus ou moins bas. La rechute du dégénéré peut aller jusqu’à la profondeur la plus vertigineuse. De même qu’il tombe somatiquement jusqu’à l’échelon des poissons, plus encore jusqu’à celui des arthropodes et même des rhizopodes non encore sexuellement différenciés, lorsqu’il renouvelle par des fissures du maxillaire supérieur des lèvres sextuples des insectes, par les fistules du cou les branchies des poissons précisément les plus inférieurs, les sélaciens, par les doigts en excès (polydactylie) les nageoires à rayons multiples des poissons, peut-être même les soies des vers, par l’hermaphrodisme l’asexualité des rhizopodes, ainsi il renouvelle intellectuellement au meilleur cas, comme dégénéré supérieur, le type de l’homme primitif de l’âge de la pierre brute ; au pire des cas, comme idiot, celui d’un animal largement antérieur à l’homme ». 

À l’objection, très juste, de M. Tarde, que les sauvages ne sont pas toujours bruns, ni d’une taille élevée, et que la fossette occipitale moyenne peut se rencontrer chez des peuples peu portés au crime, comme les Arabes, et faire défaut chez d’autres plus barbares, j’ai déjà répondu en citant cette loi, que les anthropologues devraient mieux méditer : 

C’est-à-dire que les anomalies atavistiques ne se rencontrent pas toutes avec la même abondance dans les races les plus sauvages ; mais que, plus fréquentes néanmoins chez elles que chez les peuples plus civilisés, elles y varient dans la proportion, et peuvent manquer en partie sans que leur absence ou leur présence puisse être regardée comme une marque d’une plus grande supériorité ou infériorité dans la race. Ainsi, deux anomalies atavistiques, celle de l’os de l’Inca et de la fossette occipitale, se rencontrent ensemble chez des races à demi civilisées, comme la race américaine, et sont rares chez les nègres, pourtant plus barbares (Anutchine, Bull. soc., Moscou, 1881). 

Du reste, sans répéter que la maladie bien souvent obscurcit toute trace d’atavisme, il faut se souvenir que, quand on veut retrouver les lois de l’atavisme dans les phénomènes humains, même là où elles sont le mieux établies, dans l’embryologie par exemple, on risque souvent de s’égarer. Il en est comme de certains contours figurés des nuages qui disparaissent quand on les regarde de trop près ; ou comme de ces tableaux modernes, que j’appellerais des Hollandais au rebours ; vus de près, ils vous ont l’air de croûtes surchargées de couleurs ; à distance ils présentent des admirables portraits : dans les deux cas, toutefois, la ligne existe ; seulement, pour la saisir, il faut reculer le point de vue. En voulez-vous la preuve ? Adoptez cette opinion, et vous verrez aussitôt s’ouvrir devant vous mille voies nouvelles qui, s’éclairant l’une l’autre, éclaireront, en même temps, le sujet, tandis que le contraire devrait se produire si tout cela n’était qu’illusion pure. 

Je répondrai, maintenant, à une autre accusation que je me permets, avec M. Turati (Archivio, III), de trouver bien singulière : « Cette école, disent quelques adversaires, a été fondée par des hommes étrangers à la science du droit, par de véritables intrus », - Mais ces contradicteurs, qui reprochent à des médecins-légistes d’avoir appliqué la médecine légale, à des anthropologues d’avoir appliqué l’anthropologie aux questions sociales ou juridiques, oublient que de même les chimistes font de l’industrie, les mécaniciens de l’hydraulique et de la technologie ; ils oublient que pour la première fois Buckle et Taine on fait de l’histoire sérieuse quand ils ont fondu avec la chronologie historique l’économie politique, l’ethnologie comparée et la psychologie ; ils oublient, enfin, que la physiologie moderne n’est pas autre chose qu’une série d’applications de l’optique, de l’hydraulique, etc. Mais, voyez la bizarrerie ! Pendant que ces mêmes critiques protestent contre toute tentative faite pour supprimer le danger de légiférer sans avoir étudié l’homme et sans le connaître, et cela uniquement par horreur d’une alliance étrangère, on voit la plupart d’entre eux subir, rechercher même, non pas seulement l’alliance, mais la dictature d’une science étrangère au droit et peut-être à toutes les sciences : je veux parler de la métaphysique. Et ils ont eu le courage d’établir sur elle, même dans ses hypothèses les plus combattues, dans celle du libre arbitre, par exemple, les lois dont dépend la sécurité sociale ! 

Ici, je me vois arrêté par d’autres juristes, qui me reprochent de réduire le droit criminel à un chapitre de la psychiatrie, et de bouleverser en entier la pénalité, le régime des prisons ! Cela n’est vrai qu’en partie. Pour les criminels d’occasion je me renferme, tout à fait, dans la sphère des lois communes, et me contente de demander qu’on étende davantage les méthodes préventives. Quant aux criminels-nés et aux fous criminels, les changements proposés par moi ne feraient qu’ajouter à la sécurité sociale, puisque je demande pour eux une détention perpétuelle, c’est-à-dire la prison à vie, moins le nom. 

La nouveauté de nos conclusions les plus combattues est-elle donc si grande ? Pas du tout. Et vous trouverez des conclusions analogues dans l’antiquité, chez Homère quand il fait le portrait de Thersite, chez Salomon quand il proclame (Eccles., XIII, 31) que le cœur change les traits du méchant. Aristote et Avicenne, G. B. Porta et Polémon ont décrit la physionomie de l’homme criminel ; les deux derniers sont même allés plus loin que nous. Citerai-je encore les proverbes qui, nous le verrons plus loin, aboutissent à des conclusions bien plus radicales que les miennes, et nous viennent évidemment des anciens ? 

Il y a bien des siècles déjà que le peuple a signalé l’incorrigibilité des coupables, surtout des voleurs, et l’inutilité des prisons. [5] 

Celles de nos théories qui paraissent les plus hardies ont même été mises en pratique dans des temps qui sont bien loin de nous : MM. Valerio et Loyseau citent un édit du moyen-âge prescrivant, dans le cas où deux individus seraient soupçonnés, d’appliquer la torture au plus laid des deux. - La Bible distingue déjà le criminel-né et ordonne de le mettre à mort dès sa jeunesse. - Solon a trouvé dans le Dictérion un préventif social contre le viol et la pédérastie. 

Rappelons-nous ici que, pour toutes ces découvertes, comme du reste pour tout ce qui est vraiment nouveau dans le champ expérimental, rien ne fait plus de tort que la logique, que le gros bon sens, le plus grand ennemi des grandes vérités. C’est que dans des études initiales il faut travailler bien plus avec le télescope qu’avec la loupe. 

Avec les syllogismes et la logique, avec le bon sens, on vous prouvera que c’est le soleil qui se meut et que la terre est immobile. Ce sont les astronomes qui doivent se tromper ! 

M. Manouvrier nous a dit en effet, avec une logique très serrée (Actes du Congrès d’Anthropologie criminelle, Paris, 1890), qu’il ne fallait pas comparer les criminels aux soldats, parce que ceux-ci sont déjà passés par une sélection ; mais il oublie que nous avons comparé les criminels aux étudiants et aux gens du monde, que Marro les a comparés aux ouvriers de la ville de Turin et que Mme Tarnowsky a mis en parallèle les femmes criminelles avec les villageoises et les dames russes ; dernièrement, Brancaleone-Ribaudo a comparé les soldats criminels aux soldats honnêtes du même âge, du même pays, ce qui achèvera d’ôter les scrupules, si pourtant ils étaient sincères, de ce dernier critique ; c’est bien vrai qu’il nous a dit qu’il fallait faire notre comparaison avec les hommes vertueux ; mais nous pourrions répondre que la vertu, dans ce monde, est déjà une grande anomalie. Je n’aurais qu’à citer Charcot, Legrand du Saulle et moi-même (s’il m’est permis de me joindre à eux), dans l’Homme de génie (p.180), pour prouver que la sainteté, qui est bien la vertu la plus complète, n’est bien souvent que de l’hystérie, ou encore, de la folie morale. 

Vous voyez qu’à force de logique nous nous trouvons comme le père, le fils et l’âne de la fable, dans l’impossibilité de faire aucun choix et d’avancer d’un seul pas. 

M. Manouvrier nous accuse de n’avoir exhibé que quelques criminels monstrueux « qui ne prouvent pas que les criminels soient des monstres anatomiques ». 

Vraiment, c’est étrange un tel reproche de la part d’un anatomiste aussi distingué que M. Manouvrier : car comme dans le monde il n’y a pas d’accidents, de même il n’y a pas de monstres dans la nature ; et tous les phénomènes sont l’effet d’une loi, les monstres peut-être plus que les autres, car, bien souvent ils ne sont que l’effet de ces mêmes lois exagérées. 

Mais ces reproches d’ailleurs tombent lorsqu’on passe à la seconde critique, selon laquelle « j’ai rassemblé trop d’exemples et sans les avoir choisis ». 

Dans ce reproche il y a pourtant du vrai ; il est certain qu’en progressant, nous avons vu qu’il n’y a pas un seul type de criminel, mais plusieurs types spéciaux (de voleur, par exemple, d’escroc, de meurtrier) ; et que les femmes criminelles ont un minimum d’anomalies dégénératives presque autant que les femmes honnêtes. 

Et il est encore vrai que j’ai réuni (en étudiant les crânes et les cerveaux) les observations de plusieurs savants, assez discordantes entre elles. Mais ces différences s’expliquaient très bien, parce que chaque observateur s’arrêtait avec prédilection sur quelques anomalies, et négligeait les autres. Et c’est seulement depuis que Corre a appelé l’attention sur l’asymétrie, Albrecht sur l’appendice lémurien de la mâchoire, et depuis que j’ai signalé la fossette occipitale moyenne, que l’attention des anthropologistes a été portée sur ces anomalies et qu’on les a observées dans les criminels. C’est toujours l’analyse qui précède la synthèse ; or on aurait bien pu m’accuser de mauvaise foi, si j’avais oublié tous mes devanciers. 

M. Manouvrier oublie, à son tour, que tout en donnant de l’importance aux résultats des autres observateurs, j’ai tenu compte spécialement de cent-soixante-dix-sept crânes de criminels que j’avais étudiés moi-même, et dont je reportais tous les détails chiffrés dans la première édition italienne de mon Homme criminel. Et c’est bien à ces crânes (p.168 de mon livre) que je donnais le plus d’importance. 

Mais M. Manouvrier ignore aussi que, pour les vivants, nos études, bien loin d’être bornées à quelques monstres, s’appliquent déjà à 27,915 criminels comparés à 28,021 normaux. 

Et il n’est pas exact qu’on n’ait pas étudié le type particulier de chaque espèce de criminels. Je ne l’ai fait, il est vrai, qu’en passant ; mais Ferri le premier, puis Ottolenghi, Frigerio et surtout Marro, et en Russie Mme Tarnowsky, l’ont fait avec une abondance de détails, qui est vraiment merveilleuse. 

Il était naturel que, dans les premiers travaux, on n’eût en vue que l’ensemble des lignes et qu’après seulement on ait étudié les sous-différences de chaque espèce. Il en est ainsi dans toute création : on passe toujours du simple au composé, de l’homogène à l’hétérogène. 

M. le professeur Magnan combat mon opinion, que, dans l’enfance, il y ait une prédisposition naturelle au crime. Dans ce but, il commence par nous donner deux ou trois pages de M. Meynert sur les sensations de l’enfant nouveau-né. Vraiment, ces citations sont inutiles ; car ce n’est pas dans les premiers jours de la vie que j’ai étudié l’enfant pour montrer ses penchants criminels. Il est alors dans un état végétatif, qu’on pourrait, tout au plus, comparer à celui des zoophytes ; et il va sans dire qu’alors il n’a point d’analogies avec les criminels. Après s’être appesanti sur une comparaison qui n’a rien à faire ici, M. Magnan glisse ensuite seulement deux mots sur l’autre période qui, seule, aurait dû l’arrêter. 

« L’enfant, dit-il, de la vie végétative passe à la vie instinctive ». Je le prierai de développer un peu les idées qu’il résume dans ces deux lignes, et il trouvera la clef de l’énigme ; il trouvera, avec Perez, chez l’enfant, la précocité de la colère, qui l’amène jusqu’à battre les personnes, à tout briser, semblable au sauvage qui entre en fureur quand il tue le bison. 

Il entendra Moreau dire que bien des enfants ne peuvent attendre un instant ce qu’ils vous ont demandé, sans entrer dans une colère extraordinaire : il en trouvera de jaloux au point de présenter un couteau à leurs parents, pour qu’ils tuent leurs rivaux ; il trouvera les enfants menteurs sur lesquels Bourdin a écrit un ouvrage remarquable ; il trouvera, chez tous, une affection qui dure quelques moments et s’évalouit tout de suite ; il trouvera, comme La Fontaine, que cet âge est sans pitié ; il trouvera avec Broussais qu’ils se plaisent tous à blesser les animaux, à tourmenter les faibles ; il trouvera chez eux, tout comme chez les criminels, la paresse la plus complète qui n’exclut pas l’activité lorsqu’il s’agit de leur plaisir ou de leurs jeux, et la vanité qui les rend fiers de leurs bottines, de leurs chapeaux neufs, de leur moindre supériorité. 

C’était là qu’il fallait que M. Magnan me trouvât en défaut, ou qu’il trouvât en défaut, plutôt que moi, MM. Perez, Moreau, Bourdin, Broussais, Spencer et Taine, qui ont dit tout cela bien avant moi. Et alors il n’aurait pas dit : que l’impulsion cruelle, les sévices envers les animaux ne se rencontrent que dans les enfants complètement malades, déséquilibrés. 

Naturellement, chez les enfants dégénérés, tarés par l’hérédité, ces penchants se manifestent avec une intensité plus grande et pendant toute la vie ; ils éclatent aux premières occasions et bien avant la puberté ; car les occasions de faire le mal ne manquent jamais, pas même à cet âge. L’éducation n’y peut rien ; l’éducation leur donnera au plus un faux vernis, ce qui est la source de toutes nos illusions à ce propos. Au contraire, chez les jeunes gens honnêtes, elle est très efficace, elle aide à leur métamorphose - à leur passage à l’état physiologique, à ce qu’on pourrait appeler leur puberté éthique - qui au contraire ne se manifesterait pas, si une mauvaise éducation les en empêchait. C’est le cas des grenouilles et des tritons qui n’accomplissent plus, dans les milieux très froids, leurs transformations dernières, et restent des poissons. 

Mais peut-être M. Magnan l’admet-il lui-même, lorsqu’il dit qu’on ne doit pas appeler cela une prédisposition naturelle aux actes délictueux, mais bien une tare pathologique, une dégénérescence qui porte le trouble dans les fonctions cérébrales. 

Seulement, je le prie de me permettre ici une juste remarque. 

Si c’était un juriste de la vieille école métaphysique qui parlât ainsi, je comprendrais très bien ces distinctions subtiles, ces jeux de mots byzantins. Je ne les comprends pas chez un médecin aussi distingué que lui. 

Il ne saisit pas que c’est justement dans cette tare, qui rend durables, qui perpétue les penchants embryonnaires vers le crime, que réside la nature tératologique et morbide du criminel-né, tandis que, lorsque cette tare pathologique, héréditaire, n’existe pas, les penchants criminels enbryonnaires s’atrophient comme s’atrophient dans un corps bien fait les organes embryonnaires, le thymus, par exemple. M. Magnan, après avoir nié les criminels-nés, nous en présente lui-même une série de cas ; je ne crois pas qu’il le fasse pour se trouver lui-même en défaut ; certainement, si c’est pour nous montrer que ce sont des héréditaires, des fils d’alcooliques, il ne fait que répéter ce que j’ai déjà affirmé dans mon édition italienne, et ce qu’ont dit avant moi, et mieux que moi, Saury, Knecht, Jacoby, Motet, et le premier de tous, notre maître à tous, Morel. 

Et comme j’ai autant d’estime pour son talent que pour son caractère, je le prie de nous avouer si ces dégénérés sans tare physique n’ont pas été choisis par une vraie sélection au milieu de centaines d’autres [6] qui étaient tarés et qu’il ne nous a pas présentés. Moi, pourtant, je n’ai point opéré une pareille sélection, j’ai offert au public 400 criminels d’un album criminel germanique, sans aucun choix. 

Il nous affirme encore que nos caractères ne suffisent pas pour les magistrats. Certainement, lorsque des médecins, aussi clairvoyants que lui, arrivent à nier les faits les plus évidents et à mettre en doute même ceux qu’ils avaient découverts, certainement on ne peut pas avoir la prétention d’entraîner la conviction des magistrats, qui auront une raison de plus pour se méfier de nous. Mais alors la faute en est à nous seuls. 

D’ailleurs, ce n’est pas seulement pour les applications judiciaires que nous étudions : les savants font de la science pour la science, et non pour des applications qui ne pourraient faire leur chemin tout de suite. 

Car qui ne vit que la diagnose physique aura toujours une chance plus sûre de faire son chemin, d’être plus exacte que la diagnose psychologique, qui peut être atteinte de tous les côtés par la simulation? 

M. Magnan est, ainsi que beaucoup de savants, trop occupé de ses propres recherches pour admettre et connaître toutes celles des autres; sans cela, il aurait dû savoir que ce ne sont pas seulement les caractères physiognomiques (qui, bien des fois, peuvent manquer), mais les biologiques et les fonctionnels que nous apprécions dans le criminel-né. 

Or ces derniers ne font presque jamais défaut chez le vrai criminel : par exemple, la gaucherie, les anomalies des réflexes et de la sensibilité. 

Peut-il affirmer que ces anomalies fonctionnelles manquent aussi chez les dégénérés? 

MM. Tarde et Colajanni nient les rapports entres organes et fonctions, ce qui a priori ôterait toute importance à l’anthropologie criminelle. 

«Le rapport entre l’organe et la fonction, écrit Colajanni, est fort incertain. On ne saurait conclure avec certitude de l’existence de l’organe à celle de la fonction : il y a des organe sans fonction actuelles» (p160). Mais cette affirmation, lui répond très bien Sergi (Revue internationales, 1889, p. 513), est tout simplement une énormité! Que font ces organes sans fonctions dans l’organisme humain? Seraient-ils par hasard des organes de réserve, devant se substituer à ceux que l’usage aurait détruits, comme des vêtements neufs remplacent de vieilles hardes? Et si, selon lui, la fonction engendre l’organe (p.160), comment naîtrait l’organe privé de fonction? 

Et s’il est bien vrai que les organes se renforcent, et s’hypertrophient en fonctionnant, il n’est pas moins vrai (et c’est ce qu’oublient Tarde et Colajanni) que, pour qu’ils fonctionnent, il faut qu’ils soient prêts. Les mollets des danseuses (nous disait très spirituellement M. Brouardel [7] grossissent sans doute en dansant, mais pour cela il faut avant tout… un mollet. 

Mais là où Colajanni essaie de nous accabler, sans espérance de relèvement, c’est quand il veut prouver que nous sommes en contradiction avec nous-même. Non seulement il est aisé de découvrir des contradictions chez le même écrivain, en prenant deux affirmations détachées d’un de ses livres, mais rien n’est plus facile, spécialement dans notre cas, que de trouver divers observateurs en défaut [8]. Les groupes d’individus observés étant différents, les résultats ne peuvent être identiques; et cela est connu de tous ceux qui s’occupent d’observations anthropologiques. Si je mesure cent crânes auvergnats, par exemple, je trouverai tel chiffre et telle quantité; si j’en mesure cent autres, je trouverai dans plusieurs éléments mesurés et calculés des chiffres et des quantités différentes, en grande partie du moins. Pour quoi n’en serait-il pas de même dans les observations sur la capacité du crâne, le poids du cerveau, le poids du corps, la stature, les signes de dégénérescence des criminels des différents pays, des différentes nations et aussi du même pays? Mais l’habilité de l’observateur consiste à trouver dans la diversité l’homogénéité, et il n’y a que l’observateur superficiel ou l’adversaire de bonne ou de mauvaise foi qu puisse trouver là l’incohérence et la contradiction [9]. 

Féré (Dégénérescence et criminalité, 1888) nie aussi ma conclusion «que les germes de la folie morale et du crime se rencontrent d’une façon normale dans les premières années de l’homme, comme on rencontre constamment dans l’embryon certaines formes qui, dans un adulte, sont des monstruosité». Et cela parce que, selon lui, l’humanité n’a pas été constituée par des individus ayant les penchants antisociaux des enfants. En écrivant ces mots, il ne songeait pas… aux sauvages. Mais peut-être qu’ici nous ne nous comprenons pas. Lorsque Proyer démontre qu’on trouve dans le discours des enfants la logorrée, la disphrasie, l’écolalie, la bradiphrasie, la paraphrasie, l’acatafasie des fous, des idiots, il ne veut pas dire que les enfants soient fous ou idiots, et vice versa; mais il nous signale le point de repère atavistique des ces anomalies; il nous montre que ces phénomènes étranges, anormaux dans les fous, sont normaux à un certain âge de l’homme, et il explique ainsi la tératologie par l’embryologie. 

Il n’est pas juste, d’ailleurs, d’affirmer que la dégénérescence du criminel exclue l’existence d’un type, parce que nombre de ces caractères sont communs à tous les dégénérés : car si cela est vrai bien des fois, plus certain encore est le fait que chaque dégénérescence (crétinisme, scrofule, etc.) a son type spécial, et même le génie; et on le comprend aisément lorsqu’on pense à l’association constante des malconformations - ainsi la polydactilie se trouve souvent combinée au colobome de l’iris, à la rétinite pigmentaire - la spina-bifide avec l’hydrocéphalie, avec les difformités du membre inférieur - l’hernie avec l’étroitesse des fosses nasale, et avec les ectopies testiculaires - l’albinisme avec l’irrégularité de la face, des oreilles, l’épicanthus, le pied plat [10]. 

M. Liszt [11], tout en adoptant, comme nous allons le voir, nos conclusions pratiques, écrit qu’il ne peut pas accepter nos théories; il dit qu’il n’y croit pas, parce que bien des personnes les critiquent et les combattent. Mais c’est la destinée de tos ceux qui osent tracer de nouveaux sillons dans le monde scientifique, de choquer par là les sentiments du public, tandis que les éclectiques doucereux, qui pareil aux éponges, absorbent tout et ne renient rien ou presque rien, laissent chacun satisfait de lui-même, ne trouvent personne qui les combatte, quittes à être oubliés tout de suite. 

M. Adolphe Guillot, dans son livre remarquable : Les prisons de Paris et les prisonniers, affirme qu’il ne croit pas comme moi à la fatalité physique dominant le criminel : « Si l’on étudiait l’homme bien avant qu’il fût devenu criminel, dit-il, on serait frappé des changements que le crime et ses conséquences apportent même dans sa personnalité physique». Mais il oublie que nous avons étudié ces anomalies dans les enfants et que, même chez ceux-ci, nous en avons saisi une quantité plus grande que chez les adultes. 

M, Guillot établit, à l’aide de ses nombreuses observations personnelles, que le criminel, neuf fois sur dix, raisonne son crime. Je suis presque de son opinion; bien des fois, mais pas aussi souvent qu’il le croit, il raisonne son crime, il le médite; mais il ne peut pas s’empêcher de le commettre, quoique le plus faible raisonnement dût suffire à l’en dissuader. Or, c’est là l’anomalie; et les méditations du criminel sont, hélas! bien peu profondes : il y a toujours une fêlure qui le fait découvrir tôt ou tard à la justice, car les cas des délinquants criminels astucieux au point d’effacer toutes les traces de leurs crimes, sont une étrange exception. 

La faute en est plutôt à la justice, si peu armée contre le crime, justement à cause de son manque de connaissances psychologiques et anthropologiques. Lorsque des juges d’instruction, aussi éclairés que M. Guillot, croient sincèrement aux remords de criminels tels qu Abbadie, Gamahut et Marchandon, lorsqu’ils mettent encore sur le compte du repentir les nouvelles débauches qu’ils commettent après le crime (p. 155), il n’est pas étrange que bien souvent ils restent impuissants à découvrir les criminels même les plus bêtes. 

Pour appuyer sa thèse. M. Guillot cite un fait qui serait vraiment décisif. M. Roukavitchikoff, un des plus grands philanthropes de l’humanité, qui a créé une ville, la ville de Roukavitchikoff, pour les jeunes détenus, a raconté au Congrès de Rome que, en comparant les photographies de ses jeunes criminels à leur entrée et à leur sortie, il notait une amélioration de la physionomie qui correspondait à l’amélioration de la conduite : leurs traits ont perdu, chez la plupart, ce qu’ils avaient de menaçant, de hagard, de farouche, pour prendre une expression qui nous paraît plus douce. Eh bien, il se trompait; non pas qu’il mentît, étant un des philanthropes les plus angéliques, les plus sincères, mais il était suggestionné par sa grande œuvre, qu pourtant je ne crois pas inutile. Il nous avait offert à Rome un album photographique. J’ai fait nommer une commission dont lui-même faisait partie, pour étudier cet album. Du rapport de Commission, il résulte que sur 61 cas : 

22 ont amélioré leur physionomie;
14 l’ont empirée;
25 sont restés à l’état stationnaire. 

Or, des 14 empirés physionomiquement, 3 étaient améliorés moralement, et des 22 améliorés, certainement 3 avaient empiré moralement; et ces chiffres nous étaient donnés par M. Roukavitchikoff lui-même. Mais comme M. Guillot est en contact direct avec les faits, il est bien plus aisé de discuter avec lui. Il suffirait de lui citer les pages qu’il a écrites lui-même et dans lesquelles on voit très bien dépeints les criminels-nés qui se révèlent dès leur première jeunesse. 

« Parmi tous ces criminels, dont le nom a acquis une notoriété qui permet de les citer, sans manquer aux devoirs de la discrétion professionnelle, je n’en connais guère qui, malgré leur jeunesse, n’aient déjà été les hôtes des prisons ou qui, tout au moins, n’aient mérité de l’être; d’abord la faute avait été légère et superficielle, puis elle a fait place à des actes plus graves et plus réfléchis, lesquels, à leur tour, ont donné naissance au crime. À dix-sept ans Marchandon, le domestique assassin, débute en commettant un vol dans le château de ses maîtres; les preuves font défaut, l’impunité ne fait que l’enhardir; les dix-sept jours de prévention qu’il a subis ne l’ont pas corrigé, et, à peine est-il sorti de prison, qu’il vole dans une autre maison; cette fois il est condamné à trois mois de prison et plus tard à treize mois pour un autre vol encore plus important. 

« Les quatre jeunes gens, dont l’aîné avait vingt ans, qui se présentent en plein jour chez Mme Ballerich, se précipitent sur elle au moment où elle ouvre sa porte, l’étranglent et la frappent de coups de couteau, avaient tous été condamnés. 

« Le jour où le jeune garçon marchand de vin, Foulloy, surprend son patron dans sa cave et lui brise le crâne à coups de bouteille, pour le voler, il n’a paru devant aucun tribunal; mais l’instruction établit qu’avant de venir à Paris, il a commis dans les fermes où il travaillait plusieurs petits vols, pour lesquels on ne l’a pas poursuivi. Les gens de son pays qu’on entend, disent : Il est fin, il a des vices; il était extrêmement malin pour se défendre, il était intelligent, il savait bien arranger son affaire; lorsqu’il avait fait quelque chose, il s’en tirait très adroitement. Plusieurs fois, dit l’un d’eux, je lui ai prédit qu’il finirait au bagne… Les jeunes gens de son âge le fuyaient, il aimait à lire de mauvais livres; il se faisait envoyer de Paris les Brigands célèbres et manifestait toujours le désir de posséder de l’argent. 

« Citerai-je maintenant un homme de cinquante ans, père de dix-sept enfants, séducteur de sa propre fille et que la cour d’assise condamna, il y a quelques années, pour infanticide et avortement; aucune condamnation ne figurait à son casier judiciaire; mais sa vie n’avait été qu’une longue suite de mauvaises actions; il avait commencé par être un joueur, un homme de plaisir; puis ses affaires ayant nécessairement mal tourné, il avait cherché des distractions dans les vices les plus honteux. C’était un homme d’une remarquable intelligence et d’une indomptable énergie; la débauche l’avait perdu et en avait fait un farouche sectaire. À des témoins qui lui rappelaient que pendant la Commune il se faisait remarquer par sa violence, voulant faire sauter Paris, criant dans les rues : « Tant qu’on aura des curés, on sera toujours perdus », il répondait en relevant la tête : « J’ai été le premier à ouvrir le feu, et je me suis battu le dernier ». 

M. Proal [12] tombe dans les mêmes erreurs lorsqu’il soutient que les criminels ne sont jamais des faibles d’esprit, des dégénérés, parce que, dans un recueil de causes célèbres, « à côté de paysans et d’ouvriers, on voit figurer des hommes exerçant des fonctions libérales avec talent, occupant les situations les plus élevées, des ministres (Teste, Despan-Cubière, Clément Duvernois, etc.), des députés, des sénateurs, des pairs de France; sur cette liste de criminels, on voit même des médecins et des magistrats. Les débats et l’instruction n’ont révélé aucun signe de dégénérescence physique et de faiblesse d’esprit chez les docteurs Palmer et Lapommeraie, non plus que sur les docteurs C. et X…, qui ont été dernièrement condamné par les cours d’assises de Seine-et-Oise et des Vaucluse, l’un pour avoir, par une substitution de cadavre, aidé un escroc à s’enrichir aux détriments d’une compagnie d’assurances, l’autre pour avoir, par rivalité professionnelle, tenté d’empoisonner son confrère. Le président d’Entrecastraux, qui coupa le cou à sa femme pour épouser sa maîtresse, le duc de Choiseul-Praslin, qui commit un crime analogue, etc., n’ont jamais été signalés comme des dégénérés. J’ai fait partie, dit encore M. Proal, il y a quelques années, d’une chambre correctionnelle qui a condamné à plusieurs années d’emprisonnement un ancien sous-secrétaire d’État au Ministère de la justice et un avocat fort distingué d’une grande ville, qui ont été entraînés à des actes criminels par l’inconduite, l’amour du luxe et des plaisirs. 

« Vice versa, ajoute-t-il, le niais est préservé du vice par son esprit borné » (Nouvelle Revue, 1890.) 

Il oublie que la dégénérescence n’exclut point le talent ni même le génie, bien au contraire [13]. Il oublie que nous-même nous admettons à côté des criminels-nés des criminels d’occasion et de passion, qui ne sont point des dégénérés. 

Et si M. Proual avait eu connaissance de notre criminel passionnel, il se serait mieux rendu compte de ces cas très rares, tels que celui de M. d’Entrecastraux qui, après avoir tué sa femme pour en épouser une autre, non seulement se dénonça, mais réclama lui-même sa condamnation, quoiqu’il pût jouir du droit d’asile, tant était puissant en lui le remords. C’est le contraire que font les vrais criminels, qui ne demandent qu’à se soustraire à la peine. Et ce n’est pas un ancien magistrat qui devrait croire aux propos et aux déclarations contraires des criminels déjà en prison, lesquels font les repentants, pour se jouer des honnêtes gens, et obtenir leur grâce. Souvenons-nous de Lacenaire qui, au dernier jour de sa vie, écrivait en vrai Socrate : 

Buvons à la sagesse,
À la vertu qui soutient.
Tu peux sans crainte d’ivresse
Voir tous les gens de bien. 

Joly et Proal critiquent la théorie de l’hérédité du crime, parce que très fréquemment les accusés ont des parents honnêtes. Même chez de grands criminels, ils ont fait cette constatation. 

Tout cela est vrai : mais il est vrai aussi que le plus grand nombre des criminels est issu de criminels ou d’alcooliques ou de phtisiques, etc., ce qui revient toujours à la dégénérescence sous un autre nom. C’est toujours l’exception que M. Proual prend pour la règle : on connaît les tribus des Lemaire, des Tanre, des Chrétien, des Jucke, des Motgare, et si le nombre en est si petit, c’est que le bourreau, quelquefois, et l’excès de la dégénération toujours se chargent de provoquer leur stérilité. 

Mais, à ce propos, M. Proual dans la Nouvelle Revue et M. Joly dans son Crime, oubliant leurs premières réserves, se laissent aller à démontrer que chez les peuples anciens, la moralité était aussi grande qu’à présent, ce qui détruirait la théorie de l’atavisme du crime. 

« Où sont, dit-il, les sociétés qui ont vécu pendant des siècles fondées sur ce que nous réprouvons, le vol, l’inceste, l’adultère, et méprisant ce que nous louons, la chasteté, la propriété, la famille, la charité? » Partout l’adultère a été puni; le vol a été un crime, frappé de peines sévères, même chez les anciens Aryas (Pictet, Les Origines indo-européennes, t. III, p. 152), chez les anciens Hindous (Manou, VIII, 302), chez les Hébreux (Exode, XII, 2), chez les anciens Chinois (Chou-Kinh, partie IIIe, ch. VII, section2, § 15), chez les Perse (id., Lajard, 485), chez les Grecs, les Romains et les Barbares. Quelques crimes, le parricide notamment, paraissent même avoir été moins fréquemment commis que de nos jours. « Les Perses, dit Hérodote, assurent que jamais personne n’a tué ni son père ni sa mère » (L.I, § 137). Romulus n’établit aucune peine contre le parricide, parce que ce crime lui paraît impossible; Plutarque dit que pendant six cents ans aucun parricide n’a été commis à Rome (Vie de Romulus). 

« Assurément, à côté de lois très sages, on trouve chez les anciens peuples des lois iniques; à côté de maximes morales très pures, des mœurs très immorales. Mais la violation de la loi morale ne suppose pas l’absence du sens moral. En outre, les coutumes les plus extravagantes, surtout en matière religieuse, n’excluent pas le sentiment de la justice ». 

M. Proual ne comprend pas qu’il prend ici l’exception pour la règle. 

Et les exceptions, il doit les chercher dans des âges relativement modernes; car le parricide ou du moins le meurtre des vieillards était un vrai rite religieux chez les anciens, et même le grand-père du saint pontife de Rome en était l’exécuteur. 

Et puis il faudrait démontrer la moralité dans les peuples primitifs, car l’ancienneté de 4 à 5,000 ans ne correspond pas à l’homme primitif qui date de 100,000 ans; et dont une pâle image nous est donnée par les Dahoméess, les Hottentots, les Australiens d’aujourd’hui. 

Enfin, M. Proual croit que nous avons invoqué contre le libre arbitre les résultats des statistiques criminelles, en prétendant que le nombre des meurtres, des assassinats, des incendies, des empoisonnements, des vols, etc., soit le même chaque année. Il nous prouve, justement, que ce n’est pas vrai. 

Mais nous n’avons jamais prétendu cela. - Nous croyons que le nombre quoté des crimes est toujours le même lorsque les circonstances extérieures sont identiques, qu’il change lorsque changent les circonstances; les vols croissent dans les temps de disette, les viols dans les bonnes années. - Mais qu’est-ce que cela prouve en faveur du libre arbitre? Si la volonté humaine varie salon les occasions, n’en est-elle pas évidemment l’esclave? [14]. 

Nous ne répondrons pas ici à certains critiques qui nous raillent parce que nous étudions trop certains détails de la vie somatique des criminels, tels que les sécrétions, le nez, les cheveux, etc. - Ce n’est pas un grief qu’ils élèvent contre nous, mais peut-être une pièce d’accusation qu’ils déposent contre eux-même. Ils nous rappellent les plaisanteries des médecins d’autrefois contre l’auscultation, la percussion et l’étude thermométrique des malades. S’ils ne saisissent pas l’importance de ces détails, ce n’est pas à nous que le tort en revient. ― De même, lorsque M. Brunetière loue M. Tarde de ne pas opposer des chiffres à nos statistiques, il n’est plus de notre siècle, il n’est même pas du siècle passé; car c’est en laissant de côté l’à peu près, en précisant tout ce qu’on peut préciser, c’est par le triomphe du nombre et du mètre que notre ère scientifique a surpassé les précédentes. 

Et c’est pour cela que je me vante d’avoir enrichie cette édition par les études nouvelles sur les anomalies du squelette, des muscles, du nez, sur le criminel fou, passionnel et sur celui d’occasion, sur le champ visuel, sur le goût, l’olfact, les sécrétions; sur les travaux artistiques et littéraires des criminels. 

Je suis, dit-on, un révolutionnaire. Cela ne m’importe guère; car, à cette accusation, j’en puis opposer une autre également portée contre moi, celle d’avoir, dans mes conclusions dernières (nécessité du crime, théorie de la défense sociale), ressuscité une théorie démodée, ou qui, du moins, n’est plus en vogue auprès de ceux que j’appellerais volontiers les petits-maîtres de la science, qui d’ordinaire attendent, pour se faire une opinion scientifique, la dernière mode de la Sorbonne ou de la foire de Leipzig. Cette accusation, d’ailleurs, tombe à faux, car des savants illustres ― Breton, Ortolan, Tarde, Robot, Despine en France, ― Holtzendorf, Grollmann, Hoffmann, Ruf, Feuerbach en Allemagne, Wilson, Thompson, Bentham, Hobbes en Angleterre, ― Ellero, Poletti, Serafini en Italie, ― soutiennent tous, avec des armes nouvelles, l’antique tradition, due à l’initiative vigoureuse de Becaria, de Carmignani et de Romagnosi. 

Mais, admettons que cette accusation soit fondée; serait-ce un motif pour rejeter une vérité? Le vrai n’a-t-il pas pour principal caractère de subsister éternellement? De reparaître plus fort et plus vivace justement alors qu’on le croit étouffé sous les oripeaux de la mode, et sous les obstacles accumulés par les rhéteurs ou par les stériles efforts de quelques grands esprits fourvoyés? Est-ce que la théorie du mouvement moléculaire, de l’éternité de la matière, n’est pas encore aujourd’hui fraîche et vivante, bien qu’elle remonte au temps de Pythagore? 

Ces objections, pourtant, sont sérieuses; elles ont pour auteurs des savants respectables; mais il en est une autre, lancée par des hommes bien inférieurs en savoir et en bonne foi, et qui, pour être anonyme, vague, impalpable et peu digne de réponse, n’en est pas, cependant, la moins dangereuse : c’est celle que j’appellerais l’objection de la légende. 

La légende prétend que ces travaux tendent à détruire le code pénal, à laisser toute liberté aux brigands, à saper la liberté humaine. 

Ne voit-on pas cependant, que si nous diminuons la responsabilité de l’individu, nous y substituons celle de la société, qui est bien plus exigeante et plus sévère? Que, si nous réduisons la responsabilité de l’individu, nous y substituons celle de la société, qui est bien plus exigeante et plus sévère? Que, si nous réduisons la responsabilité d’un groupe de criminels, loin de prétendre adoucir leur condition, nous réclamons pour eux une détention perpétuelle? Cette détention perpétuelle, la société moderne la repousse, pour rendre hommage à des principes théoriques; mais ce n’est point sans s’exposer à de grands périls. Et d’ailleurs, ne la voit-on pas adopter, avec infiniment plus d’incertitude, d’irrégularité et d’injustice, une demi-continuité de la peine, sous forme de colonie pénale, de surveillance, de résidence forcée, etc., mesures incomplètes, d’une efficacité douteuse, ordinaires ne peuvent lui fournir? mais au moyen desquelles elle se flatte d’obtenir la sécurité que les lois ordinaires ne peuvent lui fournir ? 

Les nouvelles mesures pénales que nous proposons excluent la note infamante, j’en conviens; mais celle-ci, nos juristes mêmes ne la croient plus nécessaire; ils la considèrent comme une transformation atavistique, un reste de l’antique vengeance, qui va disparaissant tous les jours. ― Et qui donc oserait repousser de tels avantages dans l’unique but de justifier un sentiment si odieux? Qui ne voit que notre temps a pour évangile la maxime de Mme de Staël : Tout connaître est tout pardonner! 

Reste l’argument tiré de l’exemple. Mais l’exemple subsisterait, puisque la détention perpétuelle signifie quelque chose de bien pénible; d’ailleurs, l’exemple n’est plus le but principal que poursuit le législateur, tout le monde en convient. 

On craint de porter atteinte à la morale, en réduisant, d’un côté, l’estime, de l’autre le mépris qui s’attacheraient à des actes soustraits au libre arbitre. Mauvaise raison! D’abord, il paraît peu sérieux d’établir un frein de cette importance sur un fait controversé; ensuite, nul ne songe à entamer le monde du sentiment, et, le voudrait-on, on n’y réussirait pas. 

Le critérium du mérite ne changera point, lorsque la plupart des vertus et des vices seront reconnus pour des effets d’un changement moléculaire. Refuse-t-on d’admirer la beauté, quoiqu’on voie en elle un phénomène tout à fait matériel et indépendant de la volonté humaine? Le diamant n’a aucun mérite à briller plus que le charbon; quelle femme, toutefois, jetterait ses diamants, sous prétexte qu’ils ne sont, au fond, que du charbon? 

Prenez tous les anthropologues-criminalistes; aucun d’eux ne voudrait serrer la main d’un scélérat; aucun ne mettrait, sur le même pied le crétin et l’homme de génie, bien qu’il sache que la stupidité de l’un et l’intelligence de l’autre ne sont qu’un résultat de l’organisme. Jugez donc de ce que fera le peuple, qui ne comprend rien à ces idées. 

Nous couronnerons toujours de fleurs les tombes des grands hommes, et nous jetterons au vent les cendres des malfaiteurs. 

Prétendre qu’on détruit la liberté humaine, en niant certains principes de morale, c’est renouveler l’exemple de ceux qui reprochaient à Galilée et à Copernic de troubler et de détruire le système solaire, quand ils enseignaient que la terre tourne et que le soleil reste immobile. Le système solaire dure toujours; il en sera de même du monde moral, quel que soit le critérium employé pour l’examiner. Les doctrines restent dans les livres, les faits poursuivent leur cours. La chose n’est, hélas! que trop prouvée. 

J’ajouterai même que le mépris ne s’attache pas toujours au crime, ni à la peine. On méprise la femme adultère; on admire, presque, l’homme qui se trouve dans le même cas. Les escroqueries des banquiers puissants s’appellent de beaux coups. Les crimes et délits politiques ne méritent aucun mépris, et pourtant ils sont visés par le code pénal; et la peine qui les frappe est justifiée par le misonéisme, qui est dans le cœur de l’homme, et par la nécessité de la défense sociale [15]. 

D’un autre côté, le mépris peut bien contribuer à détourner du crime un homme non encore corrompu, mais les criminels-nés, les criminels d’habitude, n’y attachent aucune importance; ils se sentent plutôt excités par la rumeur, même d’opposition, qui se fait autour d’eux. 

Il est, d’ailleurs, bien vrai que, si l’on admet l’identité du fou moral et du criminel-né, si l’on reconnaît l’existence des demi-fous et des criminels possédés de folies systématisées (V. vol. IIe), l’avocat habile, plaidant devant un juge qui fait du libre arbitre le fondement de la pénalité, pourra paralyser l’œuvre de la justice, en montrant un malade là où d’autres voyaient un coupable. 

Mais quoi? Devrons-nous falsifier, rejeter le vrai, parce que la loi, au lieu de l’admettre, se sera engagée dans une fausse voie, parce qu’elle aura étudié le crime sans étudier le coupable? N’est-il pas plus juste, dans cette alternative, de modifier les lois, et cela dans l’unique but de ne pas troubler la tranquillité sereine de quelques hommes, à qui il déplaît d’accorder leur attention à ce nouvel élément dont s’est enrichi le champ de nos études? 

On patienterait encore, si les mesures prises en dehors de nos conclusions et en opposition avec elles, aboutissaient du moins à la sécurité sociale, but suprême du tout législateur. Mais qui ne sait que les pénalistes les plus honnêtes et les plus intelligents conviennent, dans la pratique, que l’œuvre de la justice est en quelque sorte un travail de Sisyphe, une immense fatigue qui n’aboutit à aucun résultat, que les moyens suggérés par les écoles les plus modernes, la liberté provisoire, le jury, la libération conditionnelle, au lieu de diminuer le crime, l’augmentent bien des fois, ou, tout au moins, se bornent à le transformer? 

Que penser, également, de ces autres mesures que l’on donne pour le dernier mot de la science, et qui sont au contraire la plus claire démonstration du manque absolu de sens pratique? Je veux parler, ici, de l’adoucissement des peines appliquées aux récidivistes, de l’impunité acquise aux simples tentatives délictueuses, de l’extension du jury aux affaires correctionnelles. 

Et peut-on en dire autant des conclusions pratiques soutenues par notre école? Dira-t-on qu’elle ne conjure en rien le péril, qu’elle est absurde, quand elle propose de créer des asiles criminels, des prisons pour les êtres incorrigibles, de remplacer la première condamnation à la prison par une amende ou un châtiment corporel? Traitera-t-on de même ses projets de loi sur le divorce, sur le travail des enfants, sur l’abus de l’alcool, qui ont pour but de prévenir le viol, l’adultère et le meurtre? Dira-t-on que nous avons tort de demander que le coupable soit astreint à réparer le dommage causé, en raison de sa force et de sa richesse? 

Eh! nierez-vous, aussi, que, dans les procès de pédérastie, d’empoisonnement, de meurtre, où les preuves dont souvent défaut, l’introduction du critérium anthropologique puisse être d’une utilité bien plus grande qu’un simple trait anatomique, ou qu’une de ces réactions chimiques dont chaque année voit la chute et la résurrection? 

Qui peut nier, par exemple que, dans certains cas, le tatouage, par l’obscénité des dessins, par la partie du corps où il a été pratiqué, révèle le crime de pédérastie bien mieux que toutes les lésions anatomiques, comme nous le démontrera ici Lacassagne? 

Même dans les questions de droit pur, ces études trouvent une large application. Ainsi, la théorie qui substitue le droit de la défense sociale à la doctrine religieuse du péché, qui remplace le libre arbitre par la crainte des dangers que peut faire courir le coupable, fournit une base solide à la philosophie pénale qui jusque-là oscillait, sans cesse, d’un côté à l’autre, sans produire aucun résultat. Prenez, une bonne fois, pour critérium, la crainte du coupable, pour indices, les caractères physiques et moraux du criminel-né, et vous aurez la solution du problème relatif à la tentative, aux faits d’inertie coupable suivie de mort, qu’il faut punir quand il s’agit d’un de ces êtres misérables (Garofalo, Criminologia, 1885). 

Vous apprendrez, aussi, par ce moyen, que les facteurs du crime variant selon les climats, la nature des châtiments doit subir une variation analogue, faute de quoi, la loi, placée en contradiction avec l’opinion publique, restera lettre morte. Et c’est bien de là que résultent ces acquittements, qui, au fond, constituent un nouveau code régional en opposition avec le code écrit; c’est bien là une démonstration pratique, malheureusement trop répétée et fort dangereuse, de l’influence du climat sur la morale. C’est pourquoi les jurés des régions méridionales regardent certains groupes de crimes avec un œil bien différent de ceux du Nord. « Dans la province d’Aoste, écrivait Morano, le jury fait plus de cas de la vie que de la bourse; dans la vallée de Mazzara, il est plus indulgent pour les attentas à main armée; il s’ensuit que les jurés prononcent les verdicts les plus divers dans les deux régions ». 

On pourrait en dire autant du viol, de la camorra et de la mafia, qui sont jugés avec beaucoup plus d’indulgence dans le Sud que dans le Nord de l’Italie. 

En voilà assez pour répondre à ceux de mes adversaires qui, sans nier le résultat de mes recherches, prétendent qu’elles ne peuvent être appliquées ni aux sciences juridiques, ni aux sciences sociales. 

Quant à ceux qui nous accusent, tout doucement, de rechercher par cette nouveauté, les applaudissements populaires, ils feignent d’ignorer que les foules, qu’elles viennent des académies ou de la rue, ont été et restent toujours les ennemies les plus acharnées de toute nouveauté, et que le progrès ne s’effectue guère qu’aux dépens de son auteur; ils feignent d’ignorer que nous avons été signalés aux ressentiments des réactionnaires, aux moqueries faciles des petits maîtres, aux yeux desquels une chose nouvelle n’est bonne que si, toute superficielle, comme la mode, elle n’exige ni fatigue, ni travail sérieux. 

Il est, encore, plus étonnant de voir de tels adversaires se donner pour défenseurs de la liberté, sous prétexte qu’ils soutiennent le libre arbitre. Je n’ai qu’un mot à leur répondre : Qu’ils jettent les yeux autour d’eux, et qu’ils nient ensuite que la théorie du libre arbitre ne soit la doctrine préférée des ennemis de la libre pensée, et de toute église orthodoxe! Oh! qu’ils nient, s’ils le peuvent, que leurs disciples se trouvent souvent moins parmi les victimes que parmi les complices du despotisme! 

Mais, quelque peine que je me sois donnée, je ne puis me flatter d’avoir atteint, même de loin, la solution idéale du problème. Plus j’avance dans la voie que je me suis tracée, plus je ressemble à l’homme qui, debout sur un sommet, voit l’horizon s’élargir devant lui, mais s’effacer, en même temps, les contours de la plaine. 

Ainsi, entre le criminel de génie et la foule des malfaiteurs, il y a un intervalle qu’il serait bien difficile de combler. La même distance sépare le monde des escrocs de celui des assassins. 

En outre, étranger à la science du droit, je ne puis me flatter d’avoir entrevu toutes les applications que l’on peut faire de mes recherches; et je n’ignore pas que la pratique seule consacre les théories. 

Mais ces lacunes sont amplement comblées par un certain nombre de revues : les Archives d’anthropologie criminelle, de Lacassagne; la Zeitsch. f. gesammte Strafsrecht, de Liszt; la Rivista sperimentale di freniatria, de Reggio; la Rivista di filosofia scientifica, de Morselli; mon Archivio di psichiatria, scienze penali e antropologia criminale, de Turin; les Archives psychiatriques et légales, de Kowalewski; le Messager de psychiatrie, de Mierzejewski; le Bulletin de la Société d’anthropologie, de Bruxelles; la Revue philosophique, de Paris; la Revue scientifique, de Richet. Toutes ces publications signalent au public les découvertes faites au jour le jour par ces hommes de talent, qui ont bien voulu me venir en aide. 

Pour compléter et consolider encore l’édifice, j’ai à ma disposition une bibliothèque entière : la Criminologie, de Garofalo; l’Omicidio, de Ferri, et sa Sociologie criminelle, 1894; l’étude anthropologique et juridique, Sull’aborto ed infanticidio, de Balestrini; l’étude de Marro, Sur les caractères des criminels; celui de Lacassagne sur Le tatouage; la Criminalité comparée, de Tarde; les Maladies de la volonté, de Ribot; les Sociétés animales, d’Espinas; les Symbolismes dans le droit, de Ferrero; la Foule criminelle, de Sighele, et son Crime à deux; les travaux de Flesch, de Sommer et de Knecht; de Drill, de Roussel, de Kurella, Baer, Dotto, Ottolenghi, etc. 

Mais plus encore que sur ces savants, je compte sur l’appui de celui qui a marqué le plus grand sillon dans la pensée moderne, devant lequel pâlissent est ombres blêmes des critiques à courte haleine :― je compte sur l’appui de Taine, de ce maître à nous tous, de ce grand maître 

….da cui io tolsi
lo… stile che mi ha fatto onore.
(Dante). 

C’est pour cela que j’ai voulu consacrer par ses lignes, comme par une amulette scientifique, les premières pages de cet ouvrage. 

Turin, 31 décembre 1894.
C. Lombroso.


[1] GAROFALO, Archivio di psichiatria e scienze penali, VII, fasc. IV, 1886.

[2] TARDE, dans son beau livre : Criminalité comparée. - Paris, Alcan, 1886.

[3] Dégénérescence, par MAX  NORDAU. - Paris, Alcan, 1894.

[4] Doct. S. FRENKEL, La thérapeutique des troubles ataxiques du mouvement (Gazette hebdomadaire médicale de Munich, n. 52, 1892).

[5] Archivio di psichiatria, ecc., III, p. 451.

[6] À l’examen de ces dégénérés on a, d’accord avec l’illustre clinicien de Saint-Anne, trouvé beaucoup de ces caractères, quoique en moins grand nombre que chez les criminels. On a trouvé l’appendice lémurien et l’asymétrie dans un voleur, les incisives latérales hypertrophiques et la mâchoire hypertrophiée dans une nymphomane, dans tous l’obtusité du tact, etc.

[7] Actes du Congrès d’anthropologie criminelle. – Paris, 1890.

[8] Actes du Congrès d’anthropologie criminelle. – Paris, 1890.

[9] Sergi, l’Anthropologie criminelle et ses critiques. – Revue internationale, 25 novembre 1889.

[10] Féré, La famille névropatique, 1876.

[11] Zeitschr.f. Strafsrecht, 1889.

[12] Le crime et la peine, 1890.

[13] Lombroso, L’Homme de génie, 1re édition, p.91, 305 et 464.

[14] Le nombre, écrit-il, des accusés d’infanticide a doublé de 1830 à 1860. De 1826 à 1830 il était de 113; pendant trente ans, il s’est élevé; de 1856 a 1860 on le trouve à 252. puis il redescend de 1876 à 1880 à 219, et en 1887 à 176.

Le nombre des accusés d’avortement, qui n’était que de 12 en 1826 à 1830, s’est élevé rapidement à 48 de 1846 à 1850. Il s’est encore accru du double pendant les cinq années suivantes; il est alors de 88. À partir de 1861 il se produit la même diminution que j’ai déjà signalée. En 1885, le nombre de ces accusés n’est plus que de 47; il remonte à 63 en 1886 et redescend à 54 en 1887.

Les variations sont surtout très considérables dans le nombre des viols et attentats à la pudeur commis sur des enfants. De 1826 à 1830, on comptait 139 accusés. Ce nombre augmentant sensiblement presque chaque année, a été de 809 de 1876 à 1880. Depuis quelques années une notable diminution s’est produite. En effet, alors que le nombre de ces accusés était de 809 de 1876 à 1880, il n’est plus que de 732 en 1884, de 628 en 1885; il remonte un peu en 1886 à 645, et dans la dernière statistique, celle de 1887, il redescend d’une manière très sensible à 594.

Le nombre des prévenus d’adultère est devenu 20 fois plus grand depuis 1830. À cette époque, il était de 92; il s’est élevé à 824 de 1876 à 1880. La loi sur le divorce en a doublé le nombre. En effet, il a été de 1274 en 1884, de 1601 en 1885 et de 1720 en 1887.

Il ressort aussi des statistiques que depuis cinquante ans le nombre des crimes inspirés par la cupidité a beaucoup augmenté. Il était de 87 en 1838 sur 100,000 habitants; il a été de 149 en 1887. chose digne de remarque, c’est de 1838 à 1848 qu’il y a eu le moins de crimes ayant pour mobile la cupidité. Que n’a-t-on pas écrit cependant sur l’esprit de cupidité de la génération de 1830 à1848! La statistique criminelle vient sur ce point rectifier la légende.

[15] Lombroso e Laschi, Il delitto politico. ― Fratelli Bocca, 1890.


Retour au livre de l'auteur: Enrico Ferri Dernière mise à jour de cette page le samedi 1 avril 2006 19:22
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue.
 
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