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Collection « Les auteur(e)s classiques »

Le surnaturel et la nature dans la mentalité primitive (1931)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Lucien Lévy-Bruhl (1931), Le surnaturel et la nature dans la mentalité primitive.

LA CATÉGORIE AFFECTIVE DU SURNATUREL

par Lucien Lévy-Bruhl
Plan de l'introduction:

I. Caractère vague et imprécis des représentations des puissances invisibles
II. Explications du shaman eskimo Aua. - Rôle prédominant de la crainte dans ces représentations
III. Pas de coordination, ni de hiérarchie des puissances invisibles
IV. Élément de généralité commun à ces représentations. La catégorie affective du surnaturel
V. Intervention continuelle des puissances invisibles dans le cours de la nature
L'enquête très générale que nous allons tenter fait nécessairement abstraction des différences de détail que l'on observe entre les sociétés primitives même les plus voisines les unes des autres, et les plus étroitement apparentées entre elles. Dans une région restreinte, dans une seule petite île, les croyances, les pratiques, les cérémonies varient plus ou moins, comme les dialectes, de tribu à tribu. Et même, pour peu qu'un groupe soit assez nombreux, les individus y révèlent souvent la diversité de leurs tempéraments et de leurs caractères, s'ils le peuvent sans trop de danger. Il s'y rencontre de temps en temps, comme chez nous, des natures portées à la critique, moins dociles au conformisme que les autres, moins respectueuses de la tradition, allant même, en certains cas, jusqu'au scepticisme et à l'incrédulité.

C'est là un fait incontestable. Mais il se concilie sans peine avec un autre non moins bien établi : l'existence, dans ces sociétés, de pratiques et de croyances universellement admises. Tous deux, à titre égal, peuvent légitimement devenir l'objet d'une étude scientifique. Ce n'est pas méconnaître le foisonnement presque infini des représentations et des pratiques relatives aux puissances invisibles que d'en rechercher les caractères communs, et d'essayer de montrer comment ceux-ci procèdent de la structure et des habitudes propres à la mentalité primitive. Dans la mesure où nous y réussirions, nous aurions atteint un double but. Nous rendrions compte ainsi de beaucoup de ces représentations et de ces pratiques, sinon dans tous leurs détails, du moins pour l'essentiel; et, du même coup, notre analyse de la mentalité primitive trouverait là une nouvelle confirmation.
I

Caractère vague et imprécis des représentations des puissances invisibles

Une première considération doit nous rester toujours présente à l'esprit : sur les points qui vont nous occuper, comme sur beaucoup d'autres, la mentalité primitive s'oriente dans une direction que la nôtre ne prend pas. Par exemple, d'un certain point de vue, les primitifs sont métaphysiciens. Ils le sont même avec plus de spontanéité et de constance que la plupart d'entre nous. Mais il ne suit pas de là qu'ils le soient comme nous.

Dans nos rapports avec les diverses forces physiques qui agissent sur nous, et dont nous nous sentons dépendre, nous avons l'habitude invétérée de nous reposer, avant tout, sur la connaissance la plus étendue et la plus exacte possible des lois de la nature. « Savoir pour prévoir afin de pouvoir » : nous nous réglons sur cette maxime, sans même y penser, tant nous sommes dressés par notre éducation à mettre notre confiance en la science, et à profiter en toute sécurité des avantages que ses applications nous procurent.

Les habitudes, et par suite l'attitude mentale des primitifs, sont différentes. Rien ne les avertit de l'intérêt qu'ils auraient à essayer de connaître les lois des phénomènes naturels : l'idée même leur en manque. Ce qui s'empare d'abord de leur attention, ce qui l'occupe à peu près exclusivement, dès que quelque chose l'a éveillée, et la retient, c'est la présence et l'action des puissances invisibles, des influences plus ou moins définies qu'ils sentent s'exercer autour d'eux, et sur eux.

Pour se protéger et se défendre, ils possèdent des traditions transmises par les ancêtres. Leur confiance en elles paraît inébranlable. Ils ne cherchent pas plus loin, moins par paresse d'esprit que par respect religieux, et par crainte du pire. En pareille matière, plus encore qu'en aucune autre, toute innovation pourrait être dangereuse. Ils n'oseraient s'y risquer. Il ne leur vient pas à l'esprit qu'une connaissance plus complète et plus exacte des conditions où s'exerce l'action des puissances invisibles leur suggérerait peut-être des méthodes de défense plus efficaces.

De là, dans la plupart de ces représentations, un vague qui d'abord déconcerte. Elles obsèdent souvent l'esprit du primitif ; au cours de la journée, elles ne quittent le premier plan de sa conscience que pour y reparaître bientôt. Parfois elles terrorisent ses nuits. Il craint de sortir de sa hutte quand il fait noir. Chaque fois qu'il va entreprendre, soit un voyage, soit une chasse, une guerre, une plantation, un mariage, etc., sa première pensée est pour ces puissances et ces influences, qui le feront réussir ou échouer. Et pourtant, si nous voulons déterminer avec quelque précision comment il se les définit, sous quels traits, avec quels attributs il les voit, en général nous n'y parvenons guère. Ces représentations, telles du moins que nous les saisissons, restent floues, indécises. Il ne semble pas qu'il ressente le besoin de s'en former de plus nettement dessinées.

Nous avons déjà dû faire, dans L'Âme primitive, une remarque semblable au sujet de la représentation des morts. S'agit-il de ce que l'on peut craindre ou espérer de leur part ? Les relations abondent en détails précis sur les croyances, les rites, les cérémonies, les offrandes, les sacrifices, les supplications, etc., dont les morts sont l'objet ou l'occasion. Mais touchant leur condition en elle-même, en dehors de leurs relations avec les vivants, les renseignements restent maigres, vagues, et souvent contradictoires. Ces représentations demeurent confuses, sans contours bien définis. Le primitif y prend évidemment un intérêt beaucoup moins vif.

Or, parmi les puissances invisibles, les morts sont sans doute, pour des raisons évidentes, celles qui s'offrent à son imagination sous les traits les mieux définis. L'apparence des autres, sauf exception, reste encore plus flottante. Plus d'un observateur l'a formellement noté. Par exemple, « celui, dit M. Schadee, qui demeure quelque temps avec les Dayaks de la division occidentale de Bornéo, et qui essaie de se rendre compte de leurs sentiments religieux, reçoit l'impression que le Dayak vit dans une crainte continuelle de ce que nous devons appeler la destinée.

« Le plus souvent, il ne pense pas à des influences définies, bonnes ou mauvaises. Du moins, il ne le dit pas. Il se borne à parler de mauvaises influences en général, sans dire d'où elles émanent; il se croit continuellement soumis à des influences pernicieuses. Là plupart de ses rites sont des efforts pour les neutraliser ».

Un excellent ethnologue, M. J. H. Hutton, auteur de remarquables travaux sur des tribus Nagas du nord-est de l'Inde, dit de son côté : « Le danger à éviter quand on transcrit des idées quelconques des Angami touchant le surnaturel est, par-dessus tout, de préciser ce qui est vague, de donner forme à ce qui est sans contours, de définir ce qui n'est pas défini ». Et ailleurs : « Un Angami a une idée très nette de la façon dont il faut servir les dieux. Il sait que quiconque ne les servira pas ainsi devra mourir, sinon physiquement, du moins socialement. Et cela, bien que la plus grande partie du culte qu'il rend ne semble pas s'adresser à un dieu en particulier, ni à des êtres personnels définis, mais vise simplement des forces surnaturelles capables d'exercer une influence sur sa destinée ou sur sa vie de tous les jours. Cependant, s'il ne sait pas, comme le civilisé, classer naturellement et compartimenter ses idées d'êtres surnaturels, il est cependant capable de faire une distinction entre, d'une part, les âmes des morts (et peut-être celles des vivants) - et de l'autre des divinités, terhoma, d'une nature plus ou moins bien définie, depuis les divinités à fonctions connues et qui ont chacune leur nom, jusqu'aux vagues esprits de la jungle, de la pierre ou du cours d'eau ».

II

Explications du shaman eskimo Aua.
- Rôle prédominant de la crainte dans ces représentations

Le caractère imprécis de ces représentations n'affaiblit pas, il renforce plutôt les émotions qu'elles provoquent, ou pour mieux dire qui en font substantiellement partie. Ces puissances invisibles, ces influences insaisissables dont le primitif soupçonne ou perçoit la présence et l'action continuelles, il n'y pense jamais de sang-froid. A la seule idée que l'une d'elles le menace, s'il ne se croit pas tout à fait sûr de parer le coup, la crainte lui enlève la possession de lui-même.

Un shaman eskimo, Aua, a fait à M. Kn. Rasmussen un intéressant récit de sa propre vie. Il s'est prêté avec autant de dévouement que d'intelligence à l'effort du célèbre explorateur pour pénétrer jusqu'au fond de la mentalité eskimo. Pour exprimer la prédominance des éléments émotionnels dans les représentations des puissances invisibles, il a trouvé une formule saisissante : « Nous ne croyons pas : nous avons peur ! » Et il la développe dans les termes suivants : « Toutes nos coutumes viennent de la vie et sont tournées vers la vie (répondent à des besoins de la pratique). Nous n'expliquons rien, nous ne croyons rien (point de représentations provenant d'un besoin de connaître ou de comprendre)... Nous craignons l'esprit de la terre qui fait les intempéries, et qu'il nous faut combattre pour arracher notre nourriture à la mer et à la terre. Nous craignons Sila (le dieu de la lune). Nous craignons la disette et la faim dans les froides maisons de neige... Nous craignons Takanakapsaluk, la grande femme qui réside au fond de la mer, et qui règne sur les animaux marins.

« Nous craignons la maladie que nous rencontrons tous les jours tout autour de nous. Nous craignons non pas la mort, mais la souffrance. Nous craignons les esprits malins de la vie, ceux de l'air, de la mer, de la terre, qui peuvent aider de méchants shamans à faire du mal à leurs semblables. Nous craignons les âmes des morts, et celles des animaux que nous avons tués.

« C'est pour cela que nos pères ont hérité de leurs pères toutes les antiques règles de vie qui sont fondées sur l'expérience et la sagesse des générations. Nous ne savons pas le comment, nous ne pouvons pas dire le pourquoi, mais nous observons ces règles afin de vivre à l'abri du malheur. Et nous sommes si ignorants, en dépit de tous nos shamans, que tout ce qui est insolite nous fait peur. Nous craignons ce que nous voyons autour de nous ; nous craignons aussi toutes les choses invisibles qui nous entourent également, tout ce dont nous avons entendu parler dans les histoires et les mythes de nos ancêtres. C'est pourquoi nous avons nos coutumes, qui ne sont pas les mêmes que celles des Blancs. Les Blancs vivent dans un autre pays, et il leur faut d'autres règles de vie ».

Il ne fallait pas moins que la confiance inspirée à Aua par M. Knud Rasmussen, à demi eskimo lui-même par ses origines, parlant la langue des Eskimo comme eux, et familier depuis son enfance avec leurs habitudes de pensée, pour obtenir de telles confidences et de si précieuses explications. Ce document est peut-être unique. Je ne sache pas que jamais, nulle part ailleurs, un « primitif » se soit rendu compte, avec une pareille clairvoyance, du ressort le plus intime de sa vie mentale et de son activité. Ce que nous sommes en général obligés d'induire, en interprétant les actes et les paroles des primitifs - opérations risquées et qui comportent tant de chances d'erreur qu'on ne peut guère se flatter de les éviter toutes -, le shaman eskimo l'expose sans réticence. Il nous le met sous les yeux en pleine lumière. Aucune ambiguïté dans son langage, aussi simple que direct.

Pour ces Eskimo, le monde visible et le monde invisible recèlent d'égales terreurs. Partout des menaces de souffrance, de famine, de maladie et de mort. Où trouver un secours, un appui, une sauvegarde ? - Non pas auprès d'une divinité suprême, dont la bonté protectrice et paternelle s'étendrait sur les hommes : Aua ne paraît pas avoir la moindre idée d'une Providence céleste. Pas davantage dans une connaissance exacte des maux et de leurs causes, qui permettrait, au moins dans certains cas, de les prévenir et d'y parer. « Nous n'avons pas de croyance ; nous n'expliquons rien. » Une seule chance de salut apparaît : se conformer pieusement aux traditions protectrices léguées par les générations antérieures. En dépit des dangers qui les enveloppaient de toutes parts, les ancêtres ont su vivre et transmettre la vie. Avec elle, leurs descendants ont reçu d'eux un ensemble de prescriptions et d'interdictions tel que, si on l'observe exactement, on peut comme eux ne pas succomber, et assurer la perpétuité du groupe. On trouvera des animaux qui se laisseront tuer : ainsi on ne mourra pas de faim ni de froid. La tempête ne fera pas couler le kayak : le chasseur ne périra donc pas en mer, et ainsi de suite. A chaque danger provenant des puissances invisibles, une tradition quasi sacrée oppose une parade.

Par là se révèle une attitude mentale caractéristique de ces primitifs. Selon nous, pour qu'un groupe humain subsiste, il faut d'abord que l'ordre de la nature soit stable et régulier. C'est une condition si bien admise pour ainsi dire d'avance qu'on ne prend pas la peine de l'énoncer : elle est toujours sous-entendue. Mais l'Eskimo, ne conçoit pas cet ordre, bien qu'en fait il en tienne compte dans les diverses techniques qu'il a su établir. Il lui est masqué par l'action incalculable d'une foule de puissances invisibles et d'influences capricieuses. A ses yeux, la possibilité de vivre, c'est-à-dire de se procurer des aliments, et d'échapper aux mille causes de malheur et de mort qui le guettent, se fonde avant tout sur l'observation stricte d'un ensemble de règles qui ont fait leurs preuves au temps des ancêtres. Comme par une sorte de convention tacite, si l'homme respecte exactement ces prescriptions, tant positives que négatives, les puissances invisibles maintiendront les choses en un état qui lui sera favorable. De la sorte, l'ordre de la nature - ordre précaire et sans principe propre selon les Eskimo - repose en fait sur l'observation de règles que nous appellerions morales et sociales. Si elles sont violées, cet ordre se trouble, la nature chancelle, et la vie humaine va devenir impossible.

Ainsi l'attachement opiniâtre, presque invincible, aux prescriptions et aux tabous traditionnels, que l'on constate non seulement chez les Eskimo, mais dans tant d'autres sociétés du même ordre, ne provient pas uniquement du désir de plaire aux ancêtres ou de ne pas provoquer leur colère. Il naît aussi d'un autre sentiment voisin du premier, de cette peur, ou plutôt de cet amas de peurs que le shaman Aua a exprimé en termes si forts. Qui viole ces règles, volontairement ou non, rompt le pacte avec les puissances invisibles, et par conséquent met en péril l'existence même du groupe social, puisqu'il ne dépend que d'elles, à tout moment, de le laisser mourir de faim, de maladie, de froid, ou autrement. Tant que cette crainte obsède et étourdit ainsi l'esprit humain, il ne peut faire que des progrès insignifiants dans la connaissance de la nature. Car il ne croit avoir d'autre ressource que de se cramponner aux règles traditionnelles qui ont eu jusqu'à présent le pouvoir de lui garantir, avec un certain ordre de la nature, la possibilité de vivre.

Nombre de témoignages confirment celui du shaman eskimo, et insistent sur la place tenue par la crainte dans ce que l'on pourrait appeler la religion des primitifs, si l'on élargit assez le sens de ce mot. En voici quelques-uns, pris tantôt parmi les plus anciens, tantôt parmi les plus récents. Autrefois, à Tahiti, « il n'est jamais entré dans l'esprit du plus zélé serviteur d'une divinité que l'objet de ses hommages et de son obéissance le regardât avec affection et bonté ; et lui-même, avec tout son zèle et toute sa dévotion, était entièrement étranger à tout sentiment qui approchât de l'amour. La crainte était la cause secrète de toute la puissance des dieux. La crainte était le principal et souvent l'unique motif qui faisait agir les plus zélés et les plus persévérants de leurs serviteurs. Si un autre sentiment était parfois associé à la crainte, c'était l'égoïsme ».

En Nouvelle-Zélande, « tout le cérémonial maori était influencé non par l'amour, mais par la crainte des dieux... Même dans le cas de Io, la divinité bienfaisante, le sentiment du Maori était la crainte respectueuse, non l'amour ». De même chez les Nagas du N.-E. de l'Inde. « A un Lhota, sa religion se présente comme une série de cérémonies et de rites fixés par la coutume, dont il serait dangereux de négliger un seul » . Chez les Ao Nagas, voisins des Lhota, « la religion est un système de cérémonies... Un homme ne prospérera pas, s'il ne s'acquitte des sacrifices dus aux divinités qui l'entourent, et qui, si elles ne sont pas satisfaites, sont toujours prêtes à détruire ses récoltes, et à attirer la maladie sur lui et les siens... Cela ne veut pas dire pourtant que ce soit un malheureux vivant dans une terreur perpétuelle... Bien loin de là... La présence autour de lui d'esprits qui peuvent être malins ne pèse pas plus sur son âme que le chrétien moyen n'est réduit à un désespoir morose par l'idée de la colère divine à venir. Il célèbre allègrement les sacrifices obligatoires, et il espère que tout ira bien ».

Cette dernière remarque a une portée générale, Le sentiment de crainte dont s'imprègne presque toujours la représentation des puissances invisibles, partout présentes, ne jette pas, comme on le croirait peut-être, un voile de tristesse et d'anxiété sur la vie quotidienne du primitif. Au contraire, l'insécurité où il vit n'exclut ni l'insouciance ni la belle humeur. Quand l'Australien est sûr d'avoir à manger, disent Spencer et Gillen, il n'y a pas d'homme plus gai que lui, ni mieux disposé. Strehlow a signalé l'extrême mobilité de sentiments de l'Arunta. S'imagine-t-il qu'il est ensorcelé ? sa frayeur est telle qu'il va en mourir. Mais si l'on parvient à lui persuader que l'ensorcellement en réalité n'a pas lieu, ou qu'on l'a « neutralisé », le voilà aussitôt rétabli comme par enchantement.

Le primitif sait qu'à chaque instant un malheur imprévu peut fondre sur lui. Mais précisément parce que le danger peut venir de tant de points différents, et sous tant de formes diverses, à quoi bon y penser tant que la menace n'a pas pris corps, et ne le presse pas ? Son inquiétude, s'il en ressent, demeure dans le subconscient. Elle ne l'empêche pas de jouir de la vie. De plus, la prévoyance n'est guère son fait. Le présent l'accapare tout entier. De ce qui doit n'arriver que plus tard, il a peu de souci.

En Afrique du Sud, « semblables aux sacrifices offerts aux dieux du paganisme ou aux esprits des morts, les rites du fétichisme sont des efforts plus simples et plus grossiers pour apaiser les puissances invisibles ou pour leur plaire, pour préserver du mal l'adorateur, ou pour lui procurer du bien... Le sérieux avec lequel les cérémonies sont accomplies, et la satisfaction qui s'exprime quand tout s'est passé jusqu'à la fin conformément à la règle, témoignent de la force de l'autorité de ce qui a été transmis depuis une antiquité reculée » . Cette réflexion de Mackensie nous montre, en Afrique australe, l'équivalent assez exact de ce que nous dit Aua, le shaman eskimo : l'ensemble des rites et des cérémonies légués par les ancêtres constitue la seule garantie efficace contre les mauvaises influences de toutes sortes dont on a peur. De même, au Gabon, « le fétichisme, dit M. Albert Schweitzer est né du sentiment de crainte chez l'homme primitif. Celui-ci veut posséder un charme contre les mauvais esprits de la nature, contre ceux des morts, et contre la puissance malfaisante de ses semblables. Il attribue ce pouvoir protecteur à certains objets qu'il porte sur lui. Il ne rend pas à proprement parler un culte au fétiche, mais il veut utiliser les vertus surnaturelles de cet objet qui lui appartient ».

Sur le Haut-Congo, « la religion des Boloki (Bangala) a son fondement dans la crainte que leur inspirent ces nombreux esprits invisibles qui les entourent de toutes parts, et qui cherchent continuellement à attirer sur eux la maladie, la misère, et la mort. Le seul objet des Boloki, quand ils pratiquent leur religion, est de flatter, d'apaiser, de tromper, ou bien de dompter et de tuer ces esprits qui les inquiètent. - De là leurs nganga (docteurs), leurs rites, leurs cérémonies et leurs charmes ». Dans une région voisine, le P. Viaene dit, en parlant des Bahunde : « Ces pauvres Noirs vivent sous la loi de la peur : peur de la maladie, peur du malheur, peur de la mort, que causent soit des hommes criminels (les balozi ou sorciers), soit les esprits (bazimu) ».

Et enfin, chez les Bergdama de l'Afrique du Sud, « si nous demandons quel était le nerf vital de leur religiosité originelle, nous recevons cette simple réponse : la peur, rien que la peur! Gamab (Dieu), qui ne fait pas peur, on ne l'adore pas. Mais les anciens, qui habitent la demeure de Gamab, et qui tranchent prématurément le fil de la vie, on a à les craindre. On a à craindre le feu sacré, car il peut empêcher le succès de la chasse. On a aussi à craindre les « esprits » (des défunts), car leur apparition apporte la mort. Depuis son enfance jusqu'à sa vieillesse, la crainte de la mort sillonne toute la vie du Bergdama païen ».

Ces quelques témoignages, dont il serait facile d'allonger la liste, suffiront sans doute à confirmer ce qui a été dit tout à l'heure dans la représentation, toujours émotionnelle, que les primitifs se font des puissances invisibles, ce qui prédomine, ce ne sont pas les traits qui les définissent, mais bien la peur qu'elles inspirent, et le besoin de se protéger contre elles.

III

Pas de coordination, ni de hiérarchie
des puissances invisibles

Un caractère de ces représentations vaut la peine que nous y insistions un instant. Étroitement lié à l'orientation et aux habitudes de la mentalité primitive, il nous permet de comprendre un peu mieux son attitude à l'égard des puissances invisibles, Celles-ci ne se présentent à l'esprit du primitif (s'il n'a pas subi, directement ou indirectement, l'influence plus ou moins lointaine de croyances religieuses organisées) qu'isolément et, pour ainsi dire, chacune à part. Elles ne forment pas un ou plusieurs ensembles, où certaines de ces puissances seraient subordonnées à d'autres, supérieures, lesquelles à leur tour apparaîtraient dépendantes d'un « Être suprême ». Il n'y a, pour grouper ou unir ces représentations, ni architecture, ni système, ni hiérarchie d'aucune sorte. De même que ces primitifs n'ont pas l'idée d'un ordre de la nature qui soit intelligible, ils n'ont pas non plus besoin de se représenter un ordre des êtres surnaturels, ni d'en embrasser ou d'en rendre intelligible la totalité. C'est ce qu'impliquait la formule du shaman eskimo. « Nous n'avons pas de croyance ; nous avons peur. » C'est-à-dire : « Nos représentations des puissances invisibles ne sont pas comparables aux croyances religieuses des Blancs. Leur nature essentiellement émotionnelle exclut toute vue d'ensemble sur les rapports de ces puissances entre elles, et tout dogme sur leur essence. Il n'y a pas là pour nous d'objet de pensée. Nous ne savons que les craindre. A chaque avertissement qui annonce un malheur, la peur nous envahit, et nous cherchons à pacifier la puissance que nous supposons irritée. Nous ne pensons qu'aux rites et aux cérémonies dont nous attendons notre salut en cette circonstance. »

Presque à l'autre extrémité du globe, en Nouvelle-Guinée, M. Landtman a observé de même que les représentations des puissances invisibles n'assiègent l'esprit des Papous qu'en ordre dispersé. « Il n'y a pas d'idées systématisées touchant le monde surnaturel auquel tout le monde croit. Pas de prêtres. Pas de culte publie, pas de prières ou de sacrifices auxquels un groupe plus ou moins considérable de la population participe. D'un groupe à l'autre, même d'un individu à l'autre, la conception des choses spirituelles diffère quelque peu ; les rites et les pratiques varient encore davantage. Il y a des êtres mythiques qui n'apparaissent qu'à certaines personnes. Chacun est son propre prêtre, et aussi son propre sorcier, guidé pour une grande part par les instructions qu'il reçoit des esprits qui viennent le visiter en songe. Il n'y a d'autres chefs religieux que les vieillards qui président aux grandes cérémonies et à divers autres rites. Une spécialisation marquée se manifeste souvent dans les pouvoirs religieux et magiques de différentes personnes : un homme, par exemple, pourra faire lever le vent, mais ne pourra pas le calmer ; un autre, faire venir la pluie, mais non pas l'arrêter...

« En ce qui concerne les idées religieuses supérieures, les indigènes de Kiwai n'ont aucune conception d'une divinité suprême. C'est un point sur lequel je me suis efforcé de réunir tous les renseignements possibles... Ce que les religions supérieures comprennent sous le nom de création est conçu à Kiwai comme une série d'événements sans liaison entre eux. Il y a un conte de l'origine de chacune des principales plantes cultivées, mais dans aucun n'intervient un auteur suprême des choses... Il y a là, semble-t-il, un trait caractéristique de la façon de penser des indigènes qui se retrouve aussi en d'autres sujets : l'idée de la somme totale des choses et des phénomènes est absente. La nature, pour eux, se compose d'unités indépendantes les unes des autres ».

Une des idées que les missionnaires, en général, ont le plus de peine à faire entrer dans l'esprit de leurs auditeurs indigènes est que Dieu soit le père commun de tous les hommes. Ils demeurent incapables de faire abstraction de la couleur pour s'élever à une idée générale d'humanité. Ils ne refusent pas de reconnaître qu'il y a des caractères communs aux Noirs et aux Blancs ; mais ils repoussent énergiquement une représentation qui les unirait tous dans une destinée semblable, et qui les soumettrait tous au même divin juge. Aux exhortations du missionnaire ils répondent, sans se laisser ébranler : « Regardez donc votre peau, et regardez la nôtre ! » Cette répugnance de la mentalité primitive à accepter une idée générale qui nous est si familière et qui nous paraît si simple provient, comme on sait, de son orientation constante, et de ses habitudes peu conceptuelles. Quand M. Landtman expose que le monde des êtres surnaturels, dans l'esprit des Papous de l'île Kiwai, demeure fragmentaire et incoordonné, il ne fait que mettre en lumière un autre effet de cette même cause.

Dans une société beaucoup plus élevée que celles dont il vient d'être question, et qui possède une véritable religion, chez les Ashanti, le capitaine Rattray a recueilli l'observation suivante, où l'on voit persister ce trait caractéristique de la représentation des puissances invisibles. « Je n'oublierai jamais la réponse d'un vieux prêtre à qui je reprochais - surtout pour le faire parler et pour voir ce qu'il dirait - de ne pas se confier uniquement à l'esprit du grand Dieu, et de ne pas se désintéresser de toutes ces puissances moindres dont le secours lui serait ainsi indirectement assuré, sans aucune peine. Il me dit : « Nous autres, Ashanti, nous n'osons, pas adorer le Dieu-Ciel tout seul, ou la Déesse-Terre toute seule, ou quelque autre esprit seulement. Nous avons à nous protéger contre les esprits de toutes choses dans le ciel et sur la terre, et à les employer à notre usage quand nous le pouvons.

« Vous allez dans la forêt, vous voyez une bête fauve, vous tirez dessus, et vous découvrez que vous avez tué un homme. Vous renvoyez votre domestique, et ensuite vous vous apercevez qu'il vous manque. Vous prenez votre couteau pour couper ce que vous croyez être une branche, et vous trouvez que vous avez coupé votre propre bras. Il y a des gens qui peuvent se métamorphoser en léopards ; ceux du grass land sont experts à se transformer en hyènes. Il y a des arbres qui tombent sur vous et vous tuent. Il y a des fleuves qui vous noient. Si je vois trois ou quatre Européens, je ne traiterai pas avec égards l'un d'eux seulement, sans faire attention aux autres, de peur que ceux-ci n'aient aussi de la puissance et ne me baissent ».

Ce prêtre ashanti a la même préoccupation que le shaman eskimo, et que les Papous de Kiwai. Il se sent entouré de puissances invisibles innombrables. A côté des grands dieux, il y a les esprits des arbres, des cours d'eau, des animaux, des sorciers, de tous les êtres et objets de la nature, qui peuvent lui vouloir du mal. Chacun d'eux agit pour son propre compte, sans que les grands dominent ou dirigent les petits. Ce qui importe donc, ce n'est pas de connaître leur essence, ou de supposer une hiérarchie où chacun ait son rang : c'est, avant tout, de se protéger contre eux, si l'on soupçonne qu'ils vont nuire, en les « neutralisant », ou en se les conciliant. Le prêtre ashanti ne comprend pas ce que le capitaine Rattray a dans l'esprit, et ne voit pas où il voudrait l'amener. Il n'a pas l'idée d'une subordination des divinités secondaires et des esprits au Dieu suprême. Il croit que, s'il réservait son adoration et son culte à une seule des puissances invisibles, fût-ce la plus haute, en négligeant le reste, il commettrait la pire des imprudences. Sans doute, il ne les met pas toutes sur le même pied. Certaines sont plus redoutables que les autres. Mais il n'oserait en offenser aucune. La protection des plus élevées ne le garantirait pas contre la colère des plus humbles.

IV

Élément de généralité commun à ces représentations.
La catégorie affective du surnaturel

Dans ces représentations, à l'ordinaire, l'intensité de l'émotion supplée au défaut de netteté de l'objet. Un Arunta, par exemple, sous l'influence du rythme du chant et de la danse, de la fatigue, et de l'excitation collective, au cours d'une cérémonie, perd la conscience nette de son individualité, et se sent mystiquement uni à l'ancêtre mythique qui était à la fois homme et animal. Peut-on dire qu'il se « représente », qu'il pense l'homogénéité essentielle de ces deux natures ? Non sans doute : mais il en a un sentiment profond et immédiat. De même, la terreur que lui inspire une puissance invisible qui va causer son malheur ou peut-être sa mort la lui rend présente avec une extraordinaire vivacité, encore qu'il n'en conçoive pas une idée nette

En outre, les puissances invisibles et les influences malignes qui obsèdent le primitif, et dont il croit si souvent sentir la menace autour de lui, ne sont pas toujours, tant s'en faut, individualisées. M. SCHADEE parlait tout à l'heure des « influences » que les Dayaks redoutent « sans savoir d'où elles émanent », et M. Hutton « des vagues esprits de la jungle, de la roche et du fleuve », chez les Angami Nagas. « Tous ceux-ci, ajoute-t-il, sont enveloppés dans son esprit d'une sorte de brouillard d'unité, tout en gardant assez d'individualité pour pouvoir être objets de propitiation, soit séparément, soit collectivement. » Il s'agit ici, en un mot, non pas d'une multitude dénombrable, quoique non dénombrée, mais d'une multiplicité mouvante qui reste mal définie dans ses éléments.

Rien n'est plus conforme aux habitudes mentales des primitifs. Ils ne sont pas accoutumés à compter, au sens arithmétique du mot. Leur mémoire garde l'image des ensembles-nombres qui leur sont familiers, et ils savent ne pas les confondre entre eux. Mais, dès qu'il est question de nombres proprement dits, ils reculent tout de suite devant l'effort d'abstraction qui deviendrait nécessaire. Ils préfèrent dire « beaucoup, une foule, une masse », ou employer des images concrètes: « comme les cheveux de la tête, comme les étoiles du ciel, comme les grains de sable de la plage, etc. » Tel est sans doute aussi l'aspect que prend pour eux la multitude des puissances invisibles et des influences ambiantes. De la sorte, ce qui serait pour nous un nombre très considérable ne pèse pas sur leur esprit. Cette multitude restant indéfinie, l'individualité des unités qui la composent demeure de même indécise, ou même virtuelle. Dans certains cas, cependant, des puissances invisibles. particulièrement redoutées deviennent des personnes. Par exemple, dans l'archipel malais, les maladies, et surtout la petite vérole, sont souvent représentées comme des esprits, des personnes, et des sortes de divinités.

Tels étant, pour l'essentiel, les caractères généraux des puissances invisibles dans l'esprit des primitifs, ces représentations comportent-elles néanmoins un élément de généralité, et, s'il existe, pouvons-nous le définir ? Peut-être, mais à condition de ne pas vouloir trouver cet élément là où il n'est pas, et de le chercher là où il est.

Nos langues, nos grammaires, notre philosophie, notre psychologie, notre logique traditionnelles nous ont habitués à ne considérer la généralité que dans les idées. Elle apparaît dans les opérations qui forment les concepts, les classent et en établissent les rapports. De ce point de vue, l'appréhension et l'appréciation de la généralité appartiennent à l'intellect, et à lui seul. Mais pour une mentalité autrement orientée, qui ne serait pas régie, comme la nôtre, par un idéal aristotélicien, c'est-à-dire conceptuel, et dont les représentations seraient souvent d'une nature essentiellement émotionnelle, la généralité ne résiderait-elle pas ailleurs que dans les idées ? Elle ne serait pas alors proprement « connue», mais plutôt « sentie ». L'élément général ne consisterait pas en un caractère constant, objet de perception intellectuelle, mais plutôt en une coloration, ou, si l'on veut, une tonalité commune à certaines représentations, que le sujet saisirait aussitôt comme leur appartenant à toutes.

Pour désigner à la fois la nature émotionnelle et la généralité de cet élément, d'ailleurs inséparable des autres dans ces représentations, ne pourrait-on dire qu'elles ressortissent à une catégorie affective ? « Catégorie » ne serait pris ici ni au sens aristotélicien ni au sens kantien, mais simplement comme principe d'unité dans l'esprit, pour des représentations qui, tout en différant entre elles par tout ou partie de leur contenu, l'affectent cependant de la même manière. En d'autres termes, quelle que soit la puissance invisible, quelle que soit l'influence surnaturelle dont le primitif soupçonne ou perçoit la présence ou l'action, à peine y est-il attentif qu'une vague émotionnelle, plus ou moins forte, envahit sa conscience ; toutes les représentations de ce genre en sont semblablement imprégnées. Chacune d'elles prend ainsi une tonalité qui replonge aussitôt le sujet dans un état affectif dont il a déjà eu maintes fois l'expérience. Il n'a donc pas besoin d'un acte intellectuel pour le reconnaître. La catégorie affective du surnaturel est entrée en jeu.

Tel est, semble-t-il, le sens profond des témoignages si nombreux où les primitifs nous disent sous des formes variées : « Le fond de nos idées des puissances invisibles, c'est la crainte quelles nous inspirent. » - « Nous ne croyons pas ; nous avons peur. » Ce qu'ils veulent caractériser ainsi, c'est l'élément fondamental et général de leurs représentations relatives aux êtres du monde surnaturel. Cet élément n'est pas lui-même représenté au sens propre du mot ; il est senti, et aussitôt reconnu.

Il y aurait sans doute lieu de rechercher si cette catégorie affective appartient exclusivement à la mentalité primitive, ou si elle ne correspond pas plutôt à une attitude constante de l'homme en présence du surnaturel. Plus facile à discerner chez les primitifs, à cause du rôle si fréquent et si considérable que ces représentations émotionnelles jouent dans leur vie, elle se retrouve aussi, quoique moins apparente, dans les autres sociétés. Là où le mode de pensée conceptuel s'est développé et imposé, les éléments intellectuels ont pris une place de plus en plus importante dans les représentations relatives au monde surnaturel. Une floraison de croyances est apparue alors, et souvent elle a fructifié en dogmes. Mais la catégorie affective du surnaturel subsiste cependant. Le fond émotionnel de ces représentations n'est jamais entièrement éliminé. Recouvert, enveloppé, transformé, il reste toujours reconnaissable. Aucune religion ne l'a ignoré. Initium sapientiae timor Domini.

V

Intervention continuelle des puissances invisibles
dans le cours de la nature

La présence constante et la prédominance des éléments affectifs dans la représentation des puissances invisibles rend malaisé de définir dans nos langues ce que sont, pour la mentalité primitive, les rapports de la nature et du monde surnaturel. Affirmer simplement qu'elle ne les distingue pas serait inexact. Au contraire, le primitif se représente fort bien l'intervention des puissances invisibles dans le cours des phénomènes naturels. Mais il la croit très fréquente, ou, pour ainsi dire, continuelle. Il essaie constamment, selon les cas, de la provoquer ou de la combattre. Nous dirions qu'il vit dans le miracle, s'il n'était de la définition du miracle d'être quelque chose d'exceptionnel. Pour lui, les miracles sont plus que quotidiens. Son medicine-man en fait à peu près autant qu'il lui plaît.

C'est là précisément que nous avons peine à suivre les démarches de son esprit. Par l'effet de ces interventions continuelles des puissances invisibles, la distinction entre la nature et le surnaturel s'estompe, et tend à s'effacer. Dans un grand nombre de circonstances, la pensée et l'action du primitif passent de l'un de ces mondes à l'autre sans s'en apercevoir. En ce sens, on peut dire que, s'il ne confond pas en principe le monde surnaturel et la nature, tout se passe souvent comme s'il ne les distinguait pas.

Je n'en citerai qu'un seul exemple, que j'emprunte à un excellent ouvrage du P. van Wing. « Les Bakongo distinguent en l'homme un être double : l'un extérieur, corporel, qui est visible ; l'autre intérieur, psychique, qui est invisible. C'est l'être intérieur qui agit au-dehors. L'être psychique lui-même est double. Il y a un élément mystérieux qui va et vient. Quand il est là, l'homme a conscience de lui-même ; s'il s'en va, l'homme perd cette conscience. Par cet élément (mfumu kutu), l'homme peut entrer en contact avec un autre monde, vivre et agir dans une autre sphère, se transformer en un autre être. Cet autre monde est celui des esprits, cette sphère, celle de la magie. De cette façon, un homme peut changer de forme de telle sorte que, dans la sphère ordinaire, il reste un homme quant à son être extérieur, et, quant à son être intérieur, il devient un homme-animal » . Et l'auteur ajoute : « Pour le Bakongo, il n'y a pas de ligne de démarcation tranchée entre le possible et l'impossible, entre le réel et l'irréel, entre la sphère de ce qui est visible et naturel, et celle du suprasensible, spirituel et magique. Le rêve même n'est pas pure illusion à ses yeux. L'homme, par son mfumu kutu, est en contact avec cet autre monde. Lorsqu'il meurt, il y passe tout entier, et les morts sont les vivants par excellence. »

On ne saurait mieux caractériser que ne le fait ici le P. van Wing l'aisance de la mentalité primitive à passer d'une de ces sphères à l'autre. Quelque effort que nous fassions, nous ne parvenons pas à nous représenter la nature autrement qu'ordonnée, ni une dérogation à cet ordre comme possible, sinon par le décret d'une sagesse suprême, en vue d'un ordre plus complexe et plus parfait, comme l'a expliqué Malebranche. Mais, pour les esprits dont nous parlons, rien n'est absurde, ni incompatible avec la nature. N'importe quoi peut arriver, pourvu que les puissances invisibles soient intervenues. Or l'expérience du primitif lui a appris que leur action se fait sentir continuellement. De la sorte, il n'est pas moins familier avec la réalité suprasensible que nous ne le sommes avec le monde de la nature.

C'est là une des raisons qui rendent souvent si difficile pour nous de suivre sa pensée. Ainsi, au sujet du dédoublement de l'homme que décrivait tout à l'heure le P. van Wing, nous serions facilement induits en erreur. Le Bakongo, en entrant dans la « sphère du magique », change de forme. Cela signifie, penserions-nous, que tout en conservant son identité psychique, il revêt la forme d'un animal où il entre : à peu près comme on imagine les loups-garous dans nos campagnes. Or c'est précisément le contraire qui arrive. Le Bakongo garde l'apparence humaine dans son être extérieur. C'est son être intérieur (de la présence duquel dépend la conscience de soi) qui devient un homme-animal. Allusion aux cas si fréquents, dont j'ai cité ailleurs des exemples, où le sorcier dort tranquillement sur sa natte, tandis que, sous la forme d'un léopard, d'un crocodile ou de quelque autre animal, il s'empare de sa victime. Cet animal-homme est bien son « être intérieur ». Les termes employés par le P. van Wing nous surprennent d'abord. Mais ils sont aussi exacts que le permet la différence des mentalités et des langues.

Au moment d'aborder l'étude de la représentation du monde surnaturel chez les primitifs, et de leurs relations avec lui, il faut donc ne jamais perdre de vue qu'il fait pour eux l'objet d'une expérience constante, inséparable à chaque instant de l'expérience ordinaire, la seule qui existe pour nous, dans la vie courante. Ils se sentent en contact incessant avec les puissances surnaturelles dont ils ont si grand peur. Elles sont invisibles et le plus souvent impalpables, mais non pas sourdes, ni muettes. On ne peut pas les toucher; mais on leur parle, et on les entend. Le culte des morts, par exemple, comporte presque partout un véritable commerce avec eux. Selon certaines légendes recueillies en Nouvelle-Guinée, il y eut un temps où les morts et les vivants n'étaient pas séparés, et vivaient familièrement ensemble.

Les primitifs, en général, se représentent le ciel comme une calotte qui, à l'horizon, repose sur la terre, et qui, même au zénith, n'est pas très élevée. De nombreux mythes racontent que, primitivement, le ciel touchait partout la terre, et qu'un jour il en a été séparé, et exhaussé à quelque distance au-dessus d'elle. Comme leur ciel, le plafond des représentations « religieuses » des primitifs est bas. Le monde des esprits, des êtres surnaturels et invisibles, est demeuré tout proche de celui des hommes.

Néanmoins, on l'a vu plus haut, ce qui domine habituellement dans les représentations des puissances invisibles, c'est une attente anxieuse, un ensemble d'éléments émotionnels que les primitifs caractérisent eux-mêmes le plus souvent par le mot de « peur ». Nous avons cru pouvoir y discerner un élément de généralité spécifique qui permet de les rapporter à la « catégorie affective du surnaturel ». Chercher à les définir plus exactement, à en dégager une notion précise, serait faire fausse route, et s'engager dans une voie sans issue. C'est en étudiant les sentiments dont les puissances invisibles sont l'objet, comment elles agissent sur le sort des humains, les procédés si variés et parfois si étranges auxquels les primitifs ont recours pour se défendre contre elles, ou, quand ils le croient possible, pour se concilier leur faveur et leur aide, que nous en donnerons l'image la plus approchée, et l'explication la moins imparfaite.

Par Lucien Lévy-Bruhl.

Retour à l'auteur: Lucien Lévy-Bruhl Dernière mise à jour de cette page le dimanche 23 avril 2006 13:31
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue.
 
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sociologue, professeur associé, UQAC.
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