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Collection « Les auteur(e)s classiques »

Bases scientifiques d'une philosophie de l'histoire. (1931)
Table des matières


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Gustave Le Bon (1931), Bases scientifiques d'une philosophie de l'histoire. Ouvrage illustré de: 1- Médailles traduisant les sentiments d'une époque; 2- Instruments de l'auteur pour mesurer les variations des personnalités biologiques correspondant aux changements de personnalités mentales; 3- Combinaisons d'architecture montrant l'influence de races étrangères. Paris: Ernest Flammarion, Éditeur, 1931, 324 pp. Sixième mille. Ouvrage jamais réédité. Collection: Bibliothèque de philosophie scientifique. Une édition numérique réalisée grâce à la générosité de M. Roger Deer, retraité et bénévole.

Introduction
Les bases nouvelles d'une philosophie de l'histoire


Les principes généraux d’une science constituent sa philosophie. Lorsque cette science se transforme, sa philosophie se transforme également.

L’Histoire subit cette commune loi. La plupart des idées qui lui servaient de soutien s’étant évanouies tour à tour, elle cherche à remplacer ses anciennes bases d’interprétation.

Réduite au simple exposé des faits dont le monde a été le théâtre, l’Histoire semble un chaos d’invraisemblances issues d’imprévisibles hasards. Les événements les plus importants s’y déroulent sans relation apparente. Des causes infiniment petites produisent des effets d’une prodigieuse grandeur.

Cette absence de relation visible entre l’insignifiance des causes et l’immensité des effets est l’un des phénomènes les plus frappants de la vie des peuples. Au fond de l’Arabie, un obscur chamelier se croyant en communication avec le ciel crée une religion issue de ses rêves et, en peu d’années, sous l’influence de la foi nouvelle, un grand empire est fondé. Quelques siècles plus tard, les paroles enflammées de nouveaux illuminés précipitent l’Occident sur l’Orient et la vie des peuples se trouve encore bouleversée. De nos jours, un infime état balkanique entre en conflit avec une puissante monarchie et l’Europe se voit ravagée par la plus sanglante des guerres qu’ait enregistrées l’Histoire.

Continuant cette série d’imprévisibles événements, quelques hallucinés, aveuglés par des illusions politiques aussi dépourvues de fondements rationnels que les anciennes croyances religieuses, s’emparent de la Russie et ce gigantesque empire sombre bientôt dans une profonde misère.

De tels faits déconcertent la raison. Sans doute, ils ont leurs causes — l’incohérence elle-même a les siennes — mais la détermination de ces causes parfois si lointaines et compliquées se place au-dessus des ressources de l’analyse.

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Les événements dont se compose l’histoire naissent sous des influences diverses les unes permanentes, telles que le sol, le climat, la race; les autres accidentelles religions, invasions, etc.

Cette notion de cause est parmi celles qui exercèrent le plus souvent la sagacité des philosophes. Aristote donnait quatre sens différents au mot “ cause ”. Du point de vue pratique, il signifie le phénomène qui en produit un autre. Mais l’effet devient bientôt causal à son tour et en réa-lité, le monde se trouve constitué par un engrenage de nécessités dont chacune représente à la fois un effet et une cause.

En histoire, les événements s’enchaînent de telle façon qu’il faut remonter quelquefois fort loin, pour déterminer la succession d’influences qui les firent naître.

Une des grandes difficultés de la connaissance historique tient à ce que le présent qui nous enveloppe et que nous voyons bien est la création d’un lointain passé que nous ne voyons pas. Pour bien comprendre les événements il est nécessaire de remonter une longue série de causes antérieures.

Peu de faits sont isolables. en histoire. Les événements historiques forment avec ceux d’où ils dérivent une chaîne ininterrompue dont on ne peut séparer les anneaux. Sans les luttes civiles de Rome, les Césars étaient impossibles.

La guerre de 1871, eut pour cause immédiate une dépêche diplomatique et pour origines lointaines la bataille d’Iéna, suite de la Révolution française, elle-même conséquence d’une longue série d’événements antérieurs. Sans Iéna, nous n’aurions probablement pas connu l’unité politique de l’Allemagne qui engendra Sedan. En remontant ainsi dans l’échelle des causes, la victoire de Napoléon I° aurait préparé le conflit. L’ultimatum de l’Autriche à la Serbie, phénomène initial de la Grande Guerre, fut l’aboutissement. d’une longue suite de faits et serait incompréhensible sans eux. Ses causes immédiates discussion de la Serbie avec l’Autriche et mobilisation consécutive de l’armée russe, etc., semblaient si peu importantes que les diplomates espéraient empêcher le conflit. Leurs efforts furent vains parce que derrière les faibles causes présentes s’élevait l’influence de forces accumulées depuis longtemps dans le même sens, et dont le poids dépassait de beaucoup les tentatives d’apaisement.

L’historien se bornant à rechercher les origines de la guerre européenne dans les pourparlers diplomatiques qui, en une semaine précipitèrent les unes sur les autres les grandes nations de l’Europe, ne comprendrait rien à la genèse de cette formidable catastrophe. Il en viendrait sans doute à se demander si tous ces hommes d’État, qui malgré leurs efforts évidents tendant à conserver la paix, arrivèrent à la guerre, ne furent pas frappés de démence. Une série de lointaines causes avaient créé des forces plus puissantes que leur volonté. En vain s’agitaient-ils pour maintenir une paix qui fuyait rapidement. En vain manifestèrent-ils un profond désespoir quand apparut le gouffre fatal ouvert devant eux : Ils ne pouvaient dominer le présent étant sans action sur le passé.

Si pour chaque événement l’on devait étudier la succession des causes éloignées qui le déterminèrent, l’histoire deviendrait impossible. Il faut donc se résigner à l’étude des causes immédiates, puis à l’examen sommaire des influences générales ayant agi pendant longtemps pour les créer. Des faits aussi imprévisibles que la fondation de grandes religions capables de changer les civilisations, ou la domination de l’Europe par un simple capitaine devenu empereur, constituent les accidents de l’histoire. Mais à côté de ces bouleversements accidentels on constate un enchaînement assez régulier dans l’évolution des peuples. Les éléments fondamentaux de la vie sociale institutions politiques, propriété, famille, etc., suivent une marche aussi rigoureuse que celle conduisant une infime cellule à devenir chêne verdoyant. L’état présent d’un peuple est déterminé par la succession de ses états antérieurs. Le présent sort du passé comme la fleur de la graine.

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À l’époque, peu lointaine encore, où Bossuet résumait, dans un discours célèbre, les conceptions de son temps sur l’univers et sur l’homme, la philosophie de l’histoire pouvait se formuler en quelques lignes une toute-puissante Providence guidait le cours des choses, réglait le sort des batailles et aucun événement ne pouvait se produire en dehors de sa volonté.

Les savants ont généralement renoncé à cette conception, pourtant elle reste très répandue encore. Il y a peu d’années un premier ministre britannique déclarait du haut de la tribune que la Providence désignait visiblement l’Angleterre pour gouverner le monde. Quelque temps auparavant, c’était à l’Allemagne que, d’après son empereur, la même Providence avait confié ce rôle.

L’influence de divines volontés dirigeant la marche du monde, très vivante encore dans la vie des peuples, s’évanouit de plus en plus devant le déterminisme qui voit dans la nécessité l’âme directrice des choses.

L’histoire n’étant pas une science mais une synthèse de diverses sciences, sa conception varie nécessairement d’un âge à l’autre. Avec les progrès scientifiques sa philosophie actuelle implique certaines notions essentielles sur l’évolution de l’Univers et la nature de l’homme. Nous avons été ainsi conduit à étudier des sujets ne figurant pas habituellement dans les ouvrages d’histoire, bien qu’ils en soient les véritables bases.

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Jusqu’à une époque relativement récente — puisqu’un siècle et demi à peine nous en sépare — nos connaissances, en dehors du domaine des mathématiques et de l’astronomie, ne dépassaient guère celles enseignées, il y a deux mille ans, par Aristote à son royal élève Alexandre. L’air, le feu, la terre et l’eau étaient toujours considérés comme les éléments constitutifs de l’univers. L’électricité, la vapeur, et toutes les forces qui devaient dominer l’activité moderne demeuraient insoupçonnées, le monde des infiniment petits, inconnu. L’existence des êtres qui précédèrent l’homme à la surface du globe et les milliers d’années de préhistoire antérieures à. l’aurore des civilisations restaient ignorés. Les livres religieux simplifiaient considérablement l’histoire de notre globe en assurant que depuis 6.000 ans seulement la volonté d’un Dieu tout-puissant avait brusquement fait sortir du chaos la terre avec tous les êtres qui l’habitent. Ignorant les barbaries de l’âge des cavernes, les philosophes admiraient la perfection imaginaire des sociétés primitives et les théoriciens de la Révolution prétendaient ramener violemment le monde à cette période de supposé bonheur.

La science a dissipé tous ces rêves. Elle renouvela entièrement nos idées sur les origines de la terre et de l’humanité, sur les phénomènes de la vie et leur évolution, sur la parenté de l’homme avec les animaux et leurs communes origines.

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Une des caractéristiques de l’âge actuel est l’étonnante rapidité du changement des idées. Elles naissent, grandissent, tourbillonnent et meurent avec une prodigieuse vitesse. Ce cycle s’observe dans tous les domaines de la connaissance.

En biologie, les idées de la transformation des êtres par une évolution continue, qui avaient profondément impressionné le monde savant, il y a un demi-siècle à peine, sont abandonnées et remplacées par le principe des mutations brusques.

En physique, les transformations ont été plus profondes encore. L’atome inerte des anciens physiciens est devenu un système solaire en miniature. L’éther, considéré comme élément essentiel à la transmission de la lumière, perd son existence et se trouve momentanément remplacé par des équations ne révélant rien du substratum qui leur sert de soutien.

L’immuable astronomie elle-même s’est considérablement modifiée. Elle croyait avoir atteint les limites des choses et, derrière cet univers borné, elle fait apparaître aujourd’hui des milliards de mondes d’une colossale grandeur.

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Une des découvertes les plus caractéristiques de la science moderne est la substitution de l’idée d’instabilité à celle de stabilité. La terre et les êtres qui la peuplent ont perdu leur illusoire fixité. Ils représentent des édifices en voie de destruction et de reconstruction permanente. Cette mobilité continue du monde s’est révélée comme une des lois fondamentales de son existence.

En histoire, les transformations n’ont pas été aussi profondes. Mais en pénétrant dans l’obscure région des causes, il apparut clairement que les raisons réelles des événements différaient beaucoup des illusoires interprétations acceptées comme dogmes pendant de longs siècles.

On ne pouvait d’ailleurs demander à l’histoire des précisions que les sciences commencent seulement à réaliser. Étant donnée la nature de notre intelligence, nous ne percevons cette science que sous forme d’événements isolés. Elle ne serait concevable d’une façon différente que par une intelligence assez haute pour voir chaque fait historique entouré de la série des causes qui l’ont engendré et des conséquences dont il sera suivi. Notre cerveau n’étant pas organisé pour la notion d’un tel ensemble, il faut bien se résigner à ne saisir que les fragments des choses.

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L’histoire est née des réactions de l’âme humaine sous des influences diverses, mais la nature réelle de cette âme est à peine connue encore. La psychologie — base essentielle de la connaissance de l’histoire — n’a réussi jusqu’ici qu’à en éclairer les contours.

Parmi les résultats qui ont permis de transformer nos conceptions de l’histoire, il faut mentionner spécialement celles relatives à la vie mentale étudiée par la psychologie moderne.

Bien que très rudimentaire encore, cette science contribue de plus en plus à modifier des opinions tenues jadis pour certitudes.

Elle a révélé que l’inconscient, héréditaire ou acquis, détermine le plus souvent les mobiles de la conduite; que des forces mystiques et affectives, très supérieures aux forces rationnelles, régissent cet obscur domaine ; que l’unité de la personnalité n’est qu’apparente et résulte de combinaisons momentanées nous dotant de personnalités successives dont chacune prédomine suivant les événements. La constance des personnalités se trouve ainsi liée à la constance du milieu.

La psychologie montre encore que les erreurs de jugement sur les événements historiques tiennent, en général, à ce qu’on leur attribue une genèse rationnelle alors qu’ils résultent d’influences affectives et mystiques spéciales à chaque peuple, influences sur lesquelles la raison reste sans prise ; que les croyances religieuses et les croyances politiques à forme religieuse ne s’édifient pas sur des raisons ; que la mentalité d’une collectivité différant tout à fait de celle des individualités qui la composent, les mobiles susceptibles d’agir sur un être isolé n’ont aucune action sur le même individu faisant momentanément partie d’un groupe ; que les erreurs tenues pour vérités jouèrent dans la vie des peuples un rôle dépassant parfois celui des vérités les mieux établies.

En dehors du récit des réalités constituant le côté matériel des civilisations, l’histoire comprend aussi l’étude des illusions religieuses et politiques qui les ont orientées. Dans le monde moderne comme dans le monde antique, l’influence de ces grands fantômes s’affirma toujours considérable. Pour les créer ou les détruire, de puissants empires furent bouleversés et d’autres le seront sans doute encore.

Les progrès de la raison ne doivent pas faire oublier le rôle prépondérant des illusions dans la vie des peuples. Elles créèrent de consolantes espérances et donnèrent à l’homme une force d’action qu’aucune influence rationnelle n’a jamais égalée. L’irréel s’est ainsi trouvé un grand générateur de réel.

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La philosophie de l’histoire n’étant que le dernier chapitre d’une philosophie générale de l’univers, nous avons été conduit à exposer rapidement quelques-unes des conceptions nouvelles que les progrès scientifiques permettent de formuler.

Au lieu d’isoler l’homme de l’immense passé dont il est la floraison, nous l’avons rattaché à l’ensemble des êtres qui le précédèrent sur notre planète et montré ainsi que le monde minéral, le monde végétal, le monde animal sont les étapes successives d’un vaste ensemble. Par des transitions insensibles, la matière inerte des premiers âges, simple condensation d’énergie, s’est lentement transformée en matière vivante et finalement pensante.

Un tel exposé était nécessaire pour montrer les changements profonds en voie de s’opérer dans la pensée humaine sur des conceptions jadis considérées comme vérités éternelles et qui servaient de bases à l’interprétation de l’histoire.

Ne pouvant développer dans cet ouvrage tous les éléments d’une philosophie de l’histoire, j’ai ramené son étude aux quatre divisions suivantes :

1° Recherches scientifiques conduisant à modifier entièrement les anciennes idées sur les phénomènes de la vie, les origines de l’homme et l’évolution des éléments dont il est formé ;
2° Conceptions successives des historiens sur les divers faits historiques ;
3° Méthodes permettant de reconstituer les événements du passé et leurs causes ;
4° Recherches du rôle exercé sur les variabilités de la personnalité par les grands facteurs de l’histoire croyances religieuses et politiques, influences économiques, etc.

En étudiant les conjectures que la science permet de formuler sur les forces créatrices de l’univers, les origines du monde et son instabilité, la nature de l’homme, les phénomènes de la vie, les origines de l’activité des êtres, la vie instinctive, etc., nous verrons les anciennes doctrines, dont l’esprit avait jusqu’ici vécu, s’évanouir tour à tour et être remplacées par des principes entièrement nouveaux.

Édifiée sur ces bases scientifiques, l’histoire revêt un intérêt imprévu. Elle représente une synthèse de toutes les connaissances sur l’univers et sur l’homme. Nous assistons ainsi à la naissance d’une philosophie de la nature, et par conséquent de l’histoire, totalement différente de celles qui l’ont précédée.

Retour au texte de l'auteur: Gustave Le Bon Dernière mise à jour de cette page le Lundi 16 juin 2003 13:10
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue.
 
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