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Collection « Les auteur(e)s classiques »

Louis Lavelle, La philosophie française entre les deux guerres. (1942)
Préface


Une édition électronique réalisée à partir du texte de Louis Lavelle, La philosophie française entre les deux guerres. Paris: Aubier, Éditions Montaigne, 1942, 278 pp. Collection: “Les chroniques philosophiques II. Une édition numérique réalisée par un bénévole qui souhaite conserver l'anonymat sous le pseudonyme “Antisthène”, un ingénieur à la retraite de Villeneuve sur Cher, en France.

[5]

La philosophie française
entre les deux guerres

Préface

Nous avons recueilli dans cet ouvrage une série de chroniques philosophiques qui ont paru dans Le Temps depuis 1930 et qui donnent une vue d’ensemble sur le mouvement de la pensée philosophique en France entre les deux guerres. Dès cette époque nous nous montrions préoccupé d’une restauration de la métaphysique, sur laquelle le positivisme avait jeté une sorte de discrédit ; et déjà nous écrivions :

On observe en France et peut-être dans tous les pays du monde une renaissance de la pensée philosophique depuis la guerre. Sans doute la guerre l’a favorisée : les hommes de plusieurs générations ont été dépouillés pendant un temps de tous les avantages d’opinion ; mis en présence d’une mort imminente, ils ont fait un retour sur eux-mêmes qui les a marqués : ils continuent encore aujourd’hui à peser la valeur d’une vie à la fois si fragile et si chère ; ils s’appliquent à la considération de son essence plutôt que de ses modalités. Quant aux générations pleines d’ardeur et d’impatience qui sont parvenues à l’âge adulte depuis la guerre, elles montrent la même confiance et la même ambition dans le domaine [6] philosophique que dans tous les autres : le monde semble commencer pour elles ; la philosophie est à leurs yeux une admirable aventure de l’esprit dans laquelle, en croyant rompre avec le passé, elles donnent une jeunesse et une sève nouvelles à de grandes idées qui sont inséparables de l’exercice même de l’intelligence et que la sécurité méthodique des recherches particulières avait momentanément obscurcies.

On peut penser que la guerre où nous sommes donnera à la méditation philosophique plus d’extension encore et plus de profondeur. Notre pays, rejeté brusquement hors de l’action, se replie tout entier sur lui-même ; ses hommes les plus vigoureux sont prisonniers ; ils vivent dans les camps comme dans des monastères, soustraits à toutes les obligations du présent, l’âme pleine de souvenirs et d’espérance, libres de choisir entre la solitude et la communauté spirituelle, qui sont moins opposées qu’on ne pourrait croire. Notre jeunesse elle-même n’a jamais connu plus de gravité ni plus d’ardeur : elle mesure d’avance les tâches qu’elle aura à accomplir ; elle entend retrouver et exercer toutes les puissances caractéristiques du génie de notre nation et du génie même de l’humanité. Elle sait que l’on ne peut rien fonder de solide que sur cette prise de conscience de notre existence et de la signification que nous devons lui donner qui a été l’objet propre de la pensée métaphysique à toutes les époques de l’histoire.

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*   *

Or la philosophie française est par excellence la philosophie de la conscience. Elle possède une admirable unité, une mission traditionnelle à laquelle il faut qu’elle demeure fidèle. Un courant d’opinion récent et superficiel voudrait rendre Descartes responsable de tous nos malheurs ; et on a pu mal interpréter sa doctrine, la mutiler et en faire un mauvais usage. Mais il n’y a point de Français qui ne se reconnaisse en lui, au moins jusqu’à un certain degré. Et il faut craindre qu’en faisant son procès trop complaisamment on ne fasse aussi le procès des traits essentiels de notre race dont on trouve chez nos grands classiques l’expression la plus sobre et pourtant la plus belle et qui, s’ils se sont altérés, rétrécis ou pervertis, demandent qu’on les régénère et non point qu’on les maudisse. Nous ne pouvons rejeter cette primauté de la conscience sur tous ses objets qui n’est pas la découverte propre de Descartes, mais la découverte de chacun de nous dès qu’il commence à philosopher, ni cette exigence de clarté et de distinction qui fait la gloire de notre pensée et le prestige de notre langue. Seulement, il ne faut pas oublier que ce n’est jamais l’individu qui devient l’arbitre de la vérité et que, si Descartes ne cesse de remonter de sa pensée jusqu’à Dieu avant de retourner vers le monde, c’est pour trouver à sa pensée ce fondement universel qui en fait la pensée de l’humanité et non point seulement la sienne propre. Il ne faut pas [8] oublier non plus que la clarté et la distinction ne sont pas destinées à nous maintenir dans les parties les plus superficielles de notre être, mais qu’elles nous font un devoir de faire pénétrer la lumière dans les plus obscures qu’un préjugé opposé tend à considérer comme les plus profondes.

Il y a dans la philosophie française un aspect métaphysique et un aspect psychologique qu’elle ne peut pas détacher l’un de l’autre : ce qui est aisé à expliquer si l’on s’aperçoit que nous avons besoin de l’absolu pour asseoir toutes nos certitudes et que chacune de nos certitudes est une épreuve qui ne peut prendre son sens qu’au fond de nous-même. Telle est la double tendance que l’on retrouve encore, après Descartes, chez nos penseurs les plus représentatifs. Il n’y a jamais eu dans aucun pays un métaphysicien plus lucide que Malebranche, ni un psychologue plus pénétrant que Maine de Biran. Et on observe une continuité de la pensée française depuis Biran jusqu’à Ravaisson et Lachelier, que le positivisme, sans s’y intégrer tout à fait, n’est jamais parvenu à interrompre. La renaissance philosophique que la première guerre avait peut-être favorisée en obligeant chacun de nous, à mesure que sa vie était plus menacée, à chercher sa signification spirituelle, était un retour à une tradition qui ne pourrait mourir qu’avec nous.

[9]

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Mais ce retour se préparait déjà dans les années antérieures à 1914 où tous les germes qui devaient se développer plus tard avaient déjà pris racine.

M. Bergson faisait figure d’initiateur : il nous aidait à découvrir en nous une vie intérieure si riche, si nuancée et si mobile, que l’intervalle entre la connaissance et son objet s’abolissait et que nous croyions assister dans la durée à une éclosion perpétuelle de nous-même et du monde. De même la réflexion scientifique rompait les lisières dans lesquelles le fondateur du positivisme avait cru pouvoir l’enfermer : elle s’orientait déjà vers cette métaphysique de la matière dont les travaux de la physique moderne sur la constitution de l’atome et sur la relativité préparent l’avènement. L’intelligence à son tour n’était plus définie comme un mécanisme abstrait et immuable : M. Brunschvicg lui attribuait la souplesse et la vie ; il en faisait une puissance qui ne cessait de se transformer et de se renouveler, qui prenait conscience d’elle-même au contact de ses créations les plus originales et qui devenait inséparable de celles-ci. Hamelin, adoptant une démarche en apparence contraire, traçait le tableau systématique des fonctions fondamentales de la pensée et construisait l’univers par une synthèse de relations intelligibles. La philosophie néo-thomiste s’élaborait et proposait à tous ceux [10] qu’inquiétait le caractère dispersé et destructif de la réflexion critique un corps de doctrine éprouvé et une méthode traditionnelle où la vie de la pensée et la vie religieuse étaient accordées. Alain, à l’autre extrémité, rompait toutes les barrières de la scolastique et même de la scolarité : son esprit voulait appréhender le concret sous toutes ses formes et trouver dans tous les domaines, dans l’art comme dans la politique, la même matière pour exercer l’indépendance de la faculté de juger.

Déjà la conscience cessait d’apparaître comme une sorte de reflet illusoire d’un monde inaccessible dans lequel il nous serait interdit de pénétrer : elle prenait confiance dans ses propres forces ; déjà elle se jugeait compétente pour connaître la réalité en elle-même. On sentait qu’il n’était plus possible de la définir comme un miroir extérieur au réel, car elle était une pièce de ce réel. C’est en lui qu’elle prenait racine : elle en était la forme la plus évoluée et la plus parfaite. Bien plus, elle cherchait à s’élargir et à s’approfondir dans deux sens opposés : d’une part, elle espérait percer le mystère de son origine et éclairer une sorte d’infra-conscience où s’opérait sa liaison avec l’organisme et avec le courant de la vie universelle ; ainsi elle suscitait les recherches des médecins, des naturalistes et de tous ceux parmi les psychologues et même parmi les romanciers qui essayaient de saisir la pensée non pas en ce point de culmination où elle s’épanouit en une gerbe d’idées claires, mais en ce point d’émergence où elle se détache de la matière dont elle prolonge et commence déjà à régler l’obscure [11] poussée intérieure. D’autre part, il ne lui suffisait plus de s’assurer qu’elle était engagée dans la voie d’un progrès sans limites et qu’elle pouvait désormais multiplier indéfiniment ses propres acquisitions : elle se demandait si ce progrès ne comportait aucun dénouement, si ces acquisitions ne convergeaient pas vers un foyer commun où elles recevaient à la fois leur signification et leur unité ; ainsi commençait à reprendre vie l’idée d’une supra-conscience vers laquelle s’étaient élevées les aspirations des mystiques de tous les temps, avec laquelle chacun de nous serait capable de prendre contact dans certaines minutes d’exceptionnelle lucidité, et qui, au lieu d’abolir la conscience claire, exprimait le succès de son effort et portait jusqu’à son dernier point l’élan même qui l’animait.

On retrouve dans la philosophie contemporaine toutes ces tendances en apparence opposées. Elles sont devenues seulement plus puissantes et plus impérieuses. Peut-être chaque esprit les porte-t-il en lui toutes à la fois : car il n’en est point qui ne fasse de la vie une invention jaillissante comme les bergsoniens, qui ne demande à la science de surprendre le mécanisme que cette invention utilise, qui ne cherche à découvrir dans l’univers l’architecture d’un système intelligible et qui n’espère trouver aux deux bords extrêmes de la conscience le secret de son apparition et de son destin. Ainsi, ces différentes tendances visent-elles à s’unir plutôt qu’à s’exclure. Et si chacune d’elles revendique encore la prépondérance ou même la suffisance, ce n’est pas qu’elle méprise les besoins dont les autres [12] témoignent, c’est parce qu’elle prétend les satisfaire dans sa propre sphère en vertu d’un principe plus compréhensif et plus sûr.

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*   *

Telle était l’image que nous nous faisions des principaux traits de la philosophie française au début de ce court intervalle de temps qui a séparé les deux guerres. Nous avons poursuivi l’étude de leur développement au cours d’une dizaine d’années à travers les œuvres les plus caractéristiques. Nous réunissons ici quelques-unes de ces chroniques en une sorte de tableau d’ensemble. Et pour maintenir au livre son unité, nous avons recueilli celles dont la suite mettait en relief la continuité d’une même tradition de pensée depuis Descartes jusqu’à nos jours : notre livre s’est trouvé ainsi naturellement divisé en cinq parties :

Dans la première, nous avons étudié, à travers les ouvrages qui ont paru pendant cette période sur Descartes, cette tradition en elle-même, telle qu’elle s’est constituée dans la philosophie cartésienne proprement dite que l’on identifie souvent avec la philosophie française tout entière.

Dans la seconde, nous nous attachons au réalisme spiritualiste qui est déjà le fond de la doctrine cartésienne, mais qui a trouvé un épanouissement admirable au cours du XIXe siècle, avec des œuvres qu’il a fallu rééditer comme celles de Maine de Biran, dont l’inspiration est plus psychologique, et de Lachelier, dont l’inspiration est plus intellectualiste, ou dans les derniers livres [13] d’Henri Bergson et de M. Édouard Le Roy, qui empruntent davantage à l’intuition immédiate de la vie.

Dans la troisième, nous avons étudié le spiritualisme catholique tel qu’il s’est manifesté, indépendamment de la pensée thomiste qui est restée elle-même très vivante, dans les ouvrages de M. Maurice Blondel, qui ont presque tous paru entre les deux guerres. L’Action, qui datait de 1893, dont l’influence avait été grande et qui avait été vite épuisée, a reçu une forme nouvelle : elle a été encadrée par d’autres travaux d’une égale importance qui lui donnent sa véritable signification et nous permettent d’apercevoir maintenant l’ensemble même de la doctrine.

Dans la quatrième, nous avons défini cette forme de rationalisme d’origine plus strictement cartésienne qui trouve son expression dans une réflexion sur la constitution de la connaissance scientifique et dont il faut dire qu’elle a toujours été en honneur dans notre pays : on en trouve les formes d’expression les plus remarquables dans la philosophie de M. Léon Brunschvicg, qui a marqué profondément notre enseignement universitaire, dans celles de M. André Lalande et d’Émile Meyerson.

Dans la cinquième partie, nous avons étudié enfin les principaux courants de la pensée tels qu’ils se sont exprimés par des entreprises collectives. Le nom de Xavier Léon reste lié à la fondation de la Revue de Métaphysique et de Morale qui, au moment où elle paraissait pour la première fois, manifestait jusque dans son titre une sorte de retour vers des spéculations philosophiques [14] que le positivisme menaçait ; le même philosophe avait favorisé le rapprochement entre les esprits de tous les pays par le moyen de Congrès de philosophie. Il est mort trop tôt pour pouvoir assister au Congrès de Paris qui s’est tenu pendant l’Exposition de 1937 et qui a été placé sous l’invocation de Descartes à l’occasion du troisième centenaire du Discours de la méthode et qui nous a permis de dresser une sorte de bilan des préoccupations intellectuelles de l’Europe et de la France à cette époque. Enfin, la publication qui portait pour titre Recherches philosophiques, et la collection Philosophie de l’Esprit ont été retenues comme des centres d’activité intellectuelle qui ralliaient des penseurs souvent en communication les uns avec les autres et soucieux de donner une vie nouvelle aux thèmes les plus essentiels de la métaphysique, en particulier au problème de l’existence, de la valeur et de la destinée humaine. Nous avions déjà étudié séparément les œuvres de quelques-uns d’entre eux, par exemple de M. Le Senne et de M. Gabriel Marcel dans un précédent recueil de nos chroniques : Le Moi et son destin [1].


[1] Les différents chapitres ont subi quelques remaniements très peu importants destinés seulement à assurer leur liaison : le chapitre IV de la cinquième partie est inédit.



Retour au livre de l'auteur: Louis Lavelle (1883-1951) Dernière mise à jour de cette page le mercredi 8 février 2017 19:25
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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