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Collection « Les auteur(e)s classiques »

Introduction aux études historiques (1898)
Introduction


sUne édition électronique sera réalisée à partir du texte de Charles-Victor Langlois (1863-1929) et Charles Seignobos (1854-1942), Introduction aux études historiques (1898). Paris: Les Éditions Kimé, 1992, 284 pages. 1e édition: Librairie Hachette, Paris, 1898. Une édition numérique réalisée par Pierre Palpant, bénévole, Paris.

Introduction

Le titre de cet ouvrage est clair. Cependant, il est nécessaire de dire nettement ce que nous avons voulu, et ce que nous n’avons pas voulu faire ; car, sous ce même titre :  « Introduction aux études historiques », des livres très différents ont déjà été publiés.

Nous n’avons pas voulu présenter, comme W. B. Boyce, un résumé de l’histoire universelle à l’usage des commençants et des personnes pressées.

Nous n’avons pas voulu enrichir d’un numéro la littérature si abondante de ce que l’on appelle ordinairement la « Philosophie de l’histoire ». Des penseurs, qui, pour la plupart, ne sont pas historiens de profession, ont fait de l’histoire le sujet de leurs méditations ; ils en ont cherché les « similitudes » et les « lois » ; quelques-uns ont cru découvrir « les lois qui ont présidé au développement de l’humanité », et « constituer » ainsi « l’histoire en science positive ». Ces vastes constructions abstraites inspirent, non seulement au public, mais à des esprits d’élite, une méfiance a priori, qui est invincible

M. Fustel de Coulanges, dit son dernier biographe, était sévère pour la Philosophie de l’histoire ; il avait pour ces systèmes la même aversion que les positivistes pour les concepts purement métaphysiques. A tort ou à raison (à tort, sans doute), la Philosophie de l’histoire, n’ayant pas été cultivée seulement par des hommes bien informés, prudents, d’intelligence vigoureuse et saine, est déconsidérée. Que ceux qui la redoutent — comme ceux, d’ailleurs, qui s’y intéressent — soient avertis : il n’en sera pas question ici.

Nous nous proposons ici d’examiner les conditions et les procédés, et d’indiquer le caractère et les limites de la connaissance en histoire. Comment arrive‑t‑on à savoir, du passé, ce qu’il est possible et ce qu’il importe d’en savoir ? Qu’est‑ce qu’un document ? Comment traiter les documents en vue de l’œuvre historique ? Qu’est‑ce que les faits historiques ? Et comment les grouper pour construire l’œuvre historique ? — Quiconque s’occupe d’histoire pratique, plus ou moins inconsciemment, des opérations compliquées de criti­que et de construction, d’analyse et de synthèse. Mais les débutants et la plupart des personnes qui n’ont jamais réfléchi sur les principes de la méthode des sciences historiques, emploient, pour effectuer ces opérations, des procédés instinctifs qui, n’étant pas, en général, des procédés rationnels, ne conduisent pas d’ordinaire à une vérité scientifique. Il est donc utile de faire connaître et de justifier logiquement la théorie des procédés vraiment rationnels, assurée dès à présent en quelques‑unes de ses parties, encore inachevée sur des points d’une importance capitale.

Ainsi la présente « Introduction aux études historiques » est conçue, non comme un résumé de faits acquis ou comme un système d’idées générales au sujet de l’histoire universelle, mais comme un essai sur la méthode des sciences historiques.

Voici pourquoi nous avons cru opportun, et voici dans quel esprit nous avons résolu de l’écrire. 

I

Les livres qui traitent de la méthodologie des sciences historiques ne sont guère moins nombreux, mais ne jouissent pas d’un meilleur renom que les livres sur la Philosophie de l’histoire. Les spécialistes les dédaignent. Il résumait une opinion très répandue, le savant qui, à ce que l’on raconte, disait : « Vous voulez écrire un livre sur la Philologie ; faites-nous donc plutôt un bon ouvrage de Philologie. Moi, quand on me demande : Qu’est-ce que la Philologie ? je réponds : C’est ce que je fais. »  Il ne croyait dire, et il ne disait en effet qu’un lieu commun, le critique qui, à propos du Précis de la science de l’histoire de J. G. Droysen, s’exprimait ainsi : « En thèse générale, les traités de ce genre sont forcément à la fois obscurs et inutiles : obscurs, puisqu’il n’est rien de plus vague que leur objet ; inutiles, puisqu’on peut être historien sans se préoccuper des principes de la méthodologie historique qu’ils ont la prétention d’exposer. » — Les arguments de ces contempteurs de la méthodologie paraissent assez forts. Ils se ramènent aux propositions suivantes. En fait, il y a des gens qui pratiquent manifestement les bonnes méthodes et qui sont reconnus par tout le monde comme des érudits ou comme des historiens de premier ordre, sans avoir jamais étudié les principes de la méthode ; réciproquement, on ne voit pas que ceux qui ont écrit en logiciens sur la théorie de la méthode historique aient acquis, de ce chef, comme érudits ou comme historiens, une supériorité quelconque : quelques-uns même sont notoirement des érudits ou des historiens tout à fait impuissants ou médiocres. A cela, rien d’étonnant. Est‑ce que, avant de faire en chimie, en mathématiques, dans les sciences proprement dites, des recherches originales, on étudie la théorie des méthodes qui servent dans ces sciences ? La critique historique ! Mais le meilleur moyen de l’apprendre, c’est de la pratiquer ; on l’apprend suffisamment en la pratiquant. Pressez, d’ailleurs, les écrits qui existent sur la méthode historique, et même les plus récents, ceux de J. G. Droysen, de E. A. Freeman, de A. Tardif, de U. Cheva­lier, etc. : vous n’en extrairez, en fait d’idées claires, que des vérités évidentes par elles‑mêmes, des vérités de La Palice.

Nous reconnaissons volontiers que, dans cette manière de voir, tout n’est pas faux. — L’immense majorité des écrits sur la méthode d’investigation en histoire et sur l’art d’écrire l’histoire — ce que l’on appelle, en Allemagne et en Angleterre, l’Historik — sont superficiels, insipides, illisibles, et il en est de ridicules. D’abord, ceux qui sont antérieurs au XIXe siècle, analysés à loisir par P.-C.-F. Daunou dans la tome VII de son Cours d’études historiques, sont presque tous de simples traités de rhétorique, dont la rhétorique est surannée, où l’on discute avec gravité les problèmes les plus cocasses. Daunou les raille agréablement, mais il n’a fait preuve lui-même que de bon sens dans son monumental ouvrage, qui, aujourd’hui, ne paraît guère meilleur, et n’est certainement pas plus utile, que les productions anciennes. Quant aux modernes, il est très vrai que tous n’ont pas su éviter les deux écueils du genre : obscurité, banalité. Le Grundriss der Historik de J. G. Droysen, traduit en français sous le titre de Précis de la science de l’histoire (Paris, 1888, in‑8), est lourd, pédantesque et confus au‑delà de ce que l’on peut imaginer. MM. Freeman, Tardif, Chevalier ne disent rien qui ne soit élémentaire et prévu. On voit encore leurs émules discuter à perte de vue des questions oiseuses : si l’histoire est un art ou une science, quels sont les devoirs de l’histoire, à quoi sert l’histoire, etc. — D’autre part, c’est une remarque incontestablement exacte que presque tous les érudits et presque tous les historiens actuels sont, au point de vue de la méthode, des autodidactes, formés par la seule pratique ou par l’imitation et la fréquentation des maîtres antérieurs.

Mais de ce que beaucoup d’écrits sur les principes de la méthode justifient la méfiance généralement professée envers les écrits de cette espèce, et de ce que la plupart des gens de métier ont pu se dispenser sans inconvénients apparents d’avoir réfléchi sur la méthode historique, il est excessif, à notre avis, de conclure que les érudits et les historiens (et surtout les futurs érudits et les futurs historiens) n’aient aucun besoin de se rendre compte des procédés du travail historique. — En effet, la littérature méthodologique n’est pas tout entière sans valeur : il s’est formé lentement un trésor d’observations fines et de règles précises, suggérées par l’expérience, qui ne sont pas de simple sens commun. Et s’il existe des personnes qui, par un don de nature, raisonnent toujours bien sans avoir appris à raisonner, il serait facile d’opposer à ces exceptions les cas innombrables où l’ignorance de la logique, l’emploi de procédés irrationnels, l’absence de réflexion sur les conditions de l’analyse et de la synthèse en histoire, ont vicié les travaux des érudits et des historiens.

En réalité, l’histoire est sans doute la discipline où il est le plus nécessaire que les travailleurs aient une conscience claire de la méthode dont ils se servent. La raison, c’est qu’en histoire les procédés de travail instinctifs ne sont pas, nous ne saurions trop le répéter, des procédés rationnels ; il faut donc une préparation pour résister au premier mouvement. En outre, les procédés rationnels pour atteindre la connaissance historique diffèrent si fortement des procédés de toutes les autres sciences, qu’il est nécessaire d’en apercevoir les caractères exceptionnels pour se défendre de la tentation d’appliquer à l’histoire les méthodes des sciences déjà constituées. On s’explique ainsi que les mathématiciens et les chimistes puissent se passer, plus aisément que les historiens, d’ « introduction » à leurs études.

Il n’y a pas lieu d’insister davantage sur l’utilité de la méthodologie historique ; car c’est évidemment à la légère qu’elle a été contestée. Mais il faut expliquer les motifs qui nous ont conduits à composer le présent ouvrage. — Depuis cinquante ans, un grand nombre d’hommes intelligents et sincères ont médité sur la méthode des sciences historiques ; on compte naturellement parmi eux beaucoup d’historiens, professeurs d’Université, mieux placés que d’autres pour connaître les besoins intellectuels des jeunes gens, mais aussi des logiciens de profession, et même des romanciers. M. Fustel de Coulanges a laissé, à cet égard, dans l’Université de Paris, une tradition : « Il s’efforçait, a-t-on dit, de réduire à des formules très précises les règles de la méthode... ; il n’y avait rien de plus urgent à ses yeux que d’apprendre aux travailleurs à atteindre la vérité. » Parmi ces hommes, les uns, comme M. Renan, se sont contentés d’énoncer des remarques, en passant, dans leurs ouvrages généraux ou dans des écrits de circonstance ; les autres, comme MM. Fustel de Coulanges, Freeman, Droysen, Lorenz, Stubbs, de Smedt, von Pflugk-Harttung, etc., ont pris la peine d’exposer, dans des opuscules spéciaux, leurs pensées sur la matière. Il existe quantité de livres, de « leçons d’ouverture », de « discours académiques » et d’articles de revue, publiés dans tous les pays, mais particulièrement en France, en Allemagne, en Angleterre, aux États-Unis et en Italie, sur l’ensemble et sur les diverses parties de la méthodologie. On se dit : ce ne serait certes pas un travail inutile que de coordonner les observations dispersées, et comme perdues, en tant de volumes et de brochures. Mais ce travail séduisant n’est plus à faire : il a été récemment exécuté avec le plus grand soin. M. Ernst Bernheim, professeur à l’Université de Greifswald, a dépouillé presque tous les écrits modernes sur la méthode historique ; il en a profité ; il a groupé dans des cadres commodes, et, en grande partie, nouveaux, quantité de considérations et de références choisies. Son Lehrbuch der historischen Methode (Leipzig, 1894, in‑8) condense, à la manière des Lehrbücher allemands, la littérature spéciale du sujet qu’il traite. Nous n’avons pas eu l’intention de recommencer ce qu’il a si bien su faire. — Mais il nous a semblé que tout n’était pas dit, après sa laborieuse et sage compilation. D’abord, M. Bernheim traite amplement de problèmes métaphysiques que nous croyons dépourvus d’intérêt ; en revanche, il ne se place jamais à des points de vue, critiques ou pratiques, que nous tenons pour très intéressants. Puis, la doctrine du Lehrbuch est raisonnable, mais elle manque de vigueur et d’originalité. Enfin, le Lehr­buch ne s’adresse pas au grand public ; il reste inaccessible (et à cause de la langue et à cause de la forme) à l’immense majorité du public français. Cela suffit à justifier le dessein que nous avons formé d’écrire le présent ouvrage au lieu de recommander simplement celui de M. Bernheim. 

II 

Cette « Introduction aux études historiques » n’a pas la prétention d’être, comme le Lehrbuch der historischen Methode, un Traité de méthodologie historique. C’est une esquisse sommaire. Nous l’avons entreprise, au commencement de l’année scolaire 1896‑1897, en vue d’avertir les étudiants nouveaux de la Sorbonne de ce que les études historiques sont et doivent être.

Nous avions constaté depuis longtemps, par expérience, l’urgente nécessité d’avertissements de cette espèce. La plupart de ceux qui s’engagent dans la carrière de l’histoire, en effet, le font sans savoir pourquoi, sans s’être jamais demandé s’ils sont propres aux travaux historiques, dont ils ignorent souvent jusqu’à la nature. D’ordinaire, on se décide à choisir la carrière de l’histoire pour les motifs les plus futiles : parce que l’on a obtenu des succès, en histoire, au collège ; parce que l’on éprouve pour les choses du passé l’espèce d’attrait romantique qui jadis décida, dit‑on, la vocation d’Augustin Thierry ; parfois aussi parce que l’on a l’illusion que l’histoire est une discipline relativement facile. Il importe assurément que ces vocations irraisonnées soient au plus tôt éclairées et mises à l’épreuve.

Ayant fait, à des novices, une série de conférences comme « Introduction aux études historiques », nous avons pensé que, moyennant révision, ces conférences pourraient être profitables à d’autres qu’à des novices. Les érudits et les historiens de profession n’y apprendront rien sans doute ; mais s’ils y trouvaient seulement un thème à réflexions personnelles sur le métier que quelques-uns d’entre eux pratiquent d’une manière machinale, ce serait déjà un grand point. Quant au public, qui lit les œuvres des historiens, n’est-il pas à souhaiter qu’il sache comment ces œuvres se font, afin qu’il soit davantage en mesure de les juger ?

Nous ne nous adressons donc pas seulement, comme M. Bernheim, aux spécialistes présents et futurs, mais encore au public qu’intéresse l’histoire. Cela nous a fait une loi d’être aussi concis, aussi clairs et aussi peu techniques que possible. Mais, en ces matières, lorsqu’on est concis et clair, on paraît souvent superficiel. Banal ou obscur, telle est, comme on l’a vu plus haut, la fâcheuse alternative dont nous sommes menacés. — Sans nous dissimuler la difficulté, sans la croire insurmontable, nous avons essayé de dire nettement ce que nous avions à dire.

La première moitié du livre a été rédigée par M. Langlois, la seconde par M. Seignobos ; mais les deux collaborateurs se sont constamment aidés, concertés et surveillés.

Retour au livre des auteurs: Langlois et Seignobos Dernière mise à jour de cette page le Mercredi 17 août 2005 14:36
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue.
 
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