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Collection « Les auteur(e)s classiques »

Miroir de la Chine. Présages, images, mirages (1933)
Extrait


Une édition électronique réalisée à partir du texte de Louis LALOY [(1874-1944) [Érudit, auteur de livres sur Debussy, Ravel, Stravinsky. Traducteur de drames chinois], Miroir de la Chine. Présages, images, mirages. Paris: Éditions Desclée de Brouwer & Cie, 1933, 340 pages. Une édition réalisée par Pierre Palpant, bénévole, Paris.

Extrait

RUES DE PEI-P’ING

 

La plupart de mes amis me plaignent d’habiter un quartier perdu. J’ai une automobile à ma disposition mais préfère, quand la distance n’est pas trop grande, faire appeler un de ces véhicules à deux roues, traînés par un homme, que les Français appellent des « pousses », les Anglais des « rickshaws » et les Chinois des « voitures étrangères » yâng tch’oe, parce qu’elles sont venues du Japon, il y a une cinquantaine d’années. On compte environ quatre-vingt mille tireurs de pousse à Pei-p’îng. Comme nos marchands des quatre saisons, ils louent à des entrepreneurs leur instrument de travail. Sauf les heureux qui entrent au service d’une maison particulière, ils gagnent de quoi ne pas mourir de faim. Sans famille pour la plupart, dans la rue tout le jour, sans autre vêtement que leur culotte courte et leur veste de cotonnade, il en est beaucoup qui n’ont d’autre domicile, la nuit, que le garage de leur voiture. En hiver, la clientèle se fait plus rare, à cause du froid dont on ne peut se garantir en ces paniers sur roues, et comme ils y sont plus exposés encore entre les brancards la tuberculose et la pneumonie les déciment. Il est rare qu’on dépasse la quarantaine en ce métier. D’autres prennent les places vides, maintenant au même chiffre l’effectif de cette population misérable et inoffensive. Il faut débattre le prix qui varie, selon la longueur de la course, entre soixante centimes et trois francs de notre monnaie. L’accord fait, jamais une contestation ne s’élève, ni un supplément n’est demandé à l’arrivée. Les agents n’ont pas à intervenir.

Ils sont nombreux et vigilants, postés à tous les carrefours des avenues spacieuses et fort bien entretenues qui traversent la ville, du nord au sud et de l’est à l’ouest, de part en part, et pareils, avec leurs bras gantés de blanc qui indiquent la voie libre, à des sémaphores en uniforme. Ils n’ont à dresser d’ordinaire que de minimes contraventions, pour croisement fautif ou stationnement interdit. Dans les quartiers populeux où se presse, sur les trottoirs de terre battue, une foule ouvrière, jamais je n’ai vu un ivrogne, ni assisté à une rixe, ni même à une altercation violente. Pourtant on parlait fort, dans les groupes ; on plaisantait ; on discutait aussi, parfois on échangeait de gros mots qui faisaient rire l’assistance, et la querelle en restait là.

Un soir que j’avais hélé un tireur de pousse pour dîner chez un ami, non loin de là, comme je lui donnais le nom de la rue, il me répondit : « Laquelle ? » Pei-p’îng ressemble à Londres en ceci qu’on y trouve, en des quartiers différents, des appellations identiques. Je ne pouvais le renseigner, et dus me fier à son instinct. Nous roulions de rue en rue ; les voitures devenaient de plus en plus rares, et les maisons plus basses. Je l’arrêtai. Un rassemblement de bonne volonté nous entoura aussitôt. Je me souvins que la maison était voisine de la Faculté de droit. Mais personne ne connaissait la Faculté de droit. Il fallut se remettre en route, et bientôt j’entendis le sifflet d’un train. Nous approchions de l’une des voies ferrées qui contournent la ville. Nous étions donc irrémédiablement perdus. La rue n’était qu’une route inégale, crevée d’ornières et bordée de masures. Par conscience, mais sans conviction, il finit par faire halte devant l’une d’elles qui portait bien le numéro requis, et m’interrogea du regard. Une lueur rougeâtre filtrait au bas de la porte, et les pulsations d’un tambourin sauvage traversaient le plâtras des murs. J’hésitais à descendre, mais il ne fallait pas offenser mon conducteur. Un passant me tira d’embarras en nous apprenant que c’était là le quartier des tanneurs. L’un d’eux sans doute battait des peaux de bêtes en cet antre de sorcières. Il n’y avait plus qu’à refaire en sens inverse le chemin parcouru. Avec joie je reconnus mon logis. Le chauffeur devant la porte attendait mes instructions. Comme il m’avait déjà conduit en cet endroit, il jeta un regard de mépris à son humble rival, qui fit des façons pour accepter le prix de la double course, se déclarant coupable de l’erreur commise.

Un autre jour, au matin, un robuste coureur m’entraînait allègrement par l’avenue qui longe au sud l’enceinte interdite, quand j’aperçus devant nous un cortège de jeunes gens en robes noires, de jeunes filles en jupes bleues, portant haut des bannières blanches, comme une procession de fête sous le clair soleil. Mais la démarche était plus vive ; sur les bannières, en approchant, je lisais des devises vouant à l’exécration l’impérialisme des Japonais, et aussi l’injustice des étrangers ; de minute en minute, la troupe entière avec ensemble proférait des cris de guerre, pendant que les tramways sonnaient, les voitures se détournaient, les passants s’arrêtaient un moment, sans paraître autrement surpris d’un spectacle qui sans doute leur était familier. Le sort qui m’a fait naître à l’autre bout du continent m’a donné des traits où aucun Asiatique ne saurait se méprendre. Mon tireur court si vite que nous aurons bientôt rejoint les manifestants. Pour rien au monde je ne voudrais lui demander de ralentir ni de changer de route, et nous voilà, longeant les rangs en marche, à les toucher parce qu’il faut laisser libre passage aux voitures. Tous me jettent au passage un regard scrutateur, mais pas un, parmi tant de jeunes exaltés, n’a un geste de menace, ni même un mot désobligeant pour cet Européen avéré. J’arrive à la tête du défilé quand il tourne à gauche en bon ordre pour s’engager sur un pont de marbre et disparaître, englouti par la voûte obscure de la porte centrale, gardienne immuable, majestueuse et revêche sous la pesante coiffure de ses deux toits crochus. La vieille Chine accueille ses enfants.

Hors des avenues, les rues se croisent en réseau rectangulaire, juste assez large pour deux voitures. Mais dans les quartiers du commerce, la foule répandue sur la chaussée oblige à de telles précautions qu’on va plus vite en pousse et même à pied. Tous ceux qui ont conduit une auto en Chine savent que le passant ne se gare qu’au dernier moment. Ce n’est pas qu’il ait moins de nerfs que l’Européen, mais il a plus de dignité, et compte davantage sur des égards réciproques. Il les obtient toujours de ses compatriotes, aussi habiles que prudents, et les accidents sont très rares, même en cette populeuse capitale. Cependant un de mes amis, qui se hâtait en bicyclette à son bureau de l’Académie, en a causé un ce matin, et me le raconte plus ému que s’il en avait été victime :

— C’était un vieux bonhomme, qui ne m’entendait pas ou pensait à autre chose. Le voilà étendu par terre qui se met à gémir : Ma jambe, ma pauvre jambe ! Il y a trois mois elle était cassée. A peine guérie, il va falloir la réparer encore ! Je le relève, il tremble, mais se tient debout, essaie de faire un pas : sa jambe était intacte. Je lui offre un peu d’argent qu’il refuse : Vous ne me devez rien, puisqu’il n’y a pas de mal. Et il est parti, se retournant encore pour me dire : Soyez sans inquiétude.

Dans tous les pays du monde, le commerce de détail cherche à plaire au client par l’attrait des étalages. Ici, de même, une vitrine mêle agréablement les souliers de soie sur semelles de feutre blanc aux bottines de cuir brillant, à la mode d’Europe ou d’Amérique ; une autre a composé un édifice d’abat-jour multicolores ; ailleurs ce sont des robes délicatement nuancées, ou des appareils de photographie exposés entre un choix de portraits et de paysages, ou des chapeaux de feutre en compagnie de calottes chinoises et de bonnets de fourrure. Partout l’entrée est libre. On peut faire le tour du magasin, examiner de près un objet, puis un autre, s’y attarder comme dans un musée. Le commis en silence attend qu’on l’interroge et salue, aussi poliment qu’à son entrée, le visiteur qui s’en va les mains vides. Le marchand est un hôte qui reçoit dans sa maison. C’est pourquoi, non content de lui donner bonne apparence, il la pavoise au dehors d’enseignes et d’oriflammes, qui sont comme un habit de fête.

Si pourtant il n’attend que des invités de bonne compagnie, il dédaigne cette parure et promet au contraire une intimité que ne troubleront pas les importuns. Dans cette rue sans étalages, il suffit de quelques mots au jambage d’une porte pour renseigner le connaisseur. C’est là que sont groupés les marchands d’objets en jade. Ce silicate de chaux et de magnésie, qu’il ne faut pas confondre avec la jadéite, silicate de soude et d’alumine, ne se rencontre qu’en gisements disséminés parmi les montagnes du Turkestan chinois, ou sous la forme de cailloux roulés dans les torrents qui en descendent. C’était jadis un tribut réservé à l’empereur qui en décorait ses officiers, gardant pour lui le jade blanc, préféré de beaucoup jusqu’à nos jours, pour son doux éclat, au jade noir, veiné, ou vert. Une seule qualité se vend plus cher encore : c’est le jade jaune, qui doit cette nuance à un long séjour sous terre et porte ainsi la marque indélébile de son antiquité.

Le jade, selon les anciens rituels, est l’emblème de toutes les vertus parce qu’il est diffus comme l’humanité, serré comme la connaissance, net sans tranchant comme la justice, précieux comme la sagesse. C’est ici, dans la calme clarté d’une salle que les stores baissés protègent contre l’indiscrétion de la rue, qu’il faut contempler à loisir, sur les gradins des étagères, une pendeloque découpée à jour, un vase que supporte un phénix héraldique, une tasse qui laisse filtrer un reflet lunaire. Le regard n’est pas seul à y trouver sa joie. Il est permis de s’approcher. On soupèse l’objet, on éprouve la finesse du trait, la fermeté du grain et la douceur de l’épiderme, car le jade a un corps.

Les luthiers sont plus loin, plus retirés encore, sans autre indication que leur nom sur la porte, en d’étroites boutiques où les grosses guitares sont pendues au plafond et se touchent de l’abdomen. Les ouvriers quittent leur travail, dans l’atelier voisin, et viennent avec leur tablier poudré de fins copeaux pour voir cet étranger qui parle d’un vieux luth. Pour garnir l’instrument qu’on m’a offert à Nankin il faut que je m’adresse à trois corps de métier, dont l’un fournit la corde, l’autre la torsade de soie pour l’accrocher, et le troisième le petit étui de bois, solidaire avec celle-ci, qui en tournant produit la tension, retenu par le frottement de sa face plate contre le dessous de la table. Je ne m’en tirerais pas sans peine, si je n’avais pour guide un ami obligeant, que tous les arts intéressent. Né dans une des premières familles de la capitale, d’un père qui fut ministre sous l’ancien régime, il doit à son origine et à son éducation première un goût que ses études, achevées en France, ont cultivé encore.

Nous revenons par la rue des libraires, qui est la plus animée de toutes. Étudiants et étudiantes flânent aux devantures où sont ouvertes des éditions rares, et d’autres annoncées par une affiche sur la vitre, mais s’écartent pour faire place au vieux lettré qui descend d’un pousse et qu’on voit accueillir, à l’intérieur, par des salutations profondes. Quelques jours plus tôt, j’étais allé seul en un de ces magasins pour rectifier une commande. C’était ma seconde visite, mais le libraire ne m’avait pas reconnu. Ce qui ne l’a pas empêché de m’offrir aussitôt une tasse de thé, dans la salle du fond, réservée aux ouvrages de prix. Couchés sur les rayons, du plancher au plafond, ils garnissent les murs. Craignant d’avoir fait erreur moi-même, j’alimentais la conversation en lisant à haute voix les titres, recevant en récompense des compliments pour mon savoir, et nous pouvions rester ainsi jusqu’à la fin du jour, si un autre rendez-vous ne m’eût pressé. Je risquai une allusion à la collection qui devait m’être envoyée, mon hôte tressaillit, et me pria d’excuser ses mauvais yeux.

Dans un atelier ouvert, trois ou quatre ouvriers, courbés sur des dalles de pierre inclinées comme de longs pupitres, les couvrent d’inscriptions fines, à la pointe du ciseau. Le plus âgé se dresse et décerne un salut particulier à mon compagnon. C’est lui qui a gravé l’épitaphe de son père et il s’en souvient, à cinq ans de distance, comme d’un de ses plus beaux ouvrages.

Dans les quartiers aristocratiques, la rue est enfermée entre les murs que dépasse le feuillage. De distance en distance, sous un auvent de tuiles vernissées, une porte carrée à deux battants, d’un rouge vif, est close. Il faut se reconnaître parmi les numéros qui souvent ne sont pas en ordre ; si l’on fait erreur, les voisins d’ordinaire s’ignorent et ne donnent aucune indication. Le visiteur admis trouve devant lui un vestibule clos, d’où on passe dans le jardin par des ouvertures latérales, et de là au bâtiment qui fait face à l’entrée et où s’ouvrent les appartements de réception. D’autres pavillons, épars sous les ombrages et reliés entre eux par des galeries couvertes, servent à l’habitation ou à l’étude. Ainsi chaque famille à l’abri de son enceinte dispose à son gré de l’espace et forme une cité dans la cité.

On reconnaît qu’un dîner se donne à la file des voitures arrêtées et vides. L’usage hospitalier de la Chine réunit à l’office, pour un repas non moins nombreux que celui des maîtres, les valets de pied et les chauffeurs. Au retour, dans la nuit, on entend le silence au bruissement des feuillages. Les maisons dorment, invisibles, et personne, même en rêve, n’y soupçonne mon existence. Je l’oublie moi-même et me dissous dans cet univers qui m’ignore comme une goutte d’eau dans la mer.


Retour au livre de l'auteur: Louis Laloy (1874-1944) Dernière mise à jour de cette page le vendredi 12 janvier 2007 11:31
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur au Cegep de Chicoutimi.
 
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