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Collection « Les auteur(e)s classiques »

Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie (1936):
Note du traducteur, 1942


Une édition électronique réalisée à partir du livre de John Maynard Keynes, Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie. (1936) Traduction de l'Anglais par Jean De Largentaye en 1942. Paris : Éditions Payot, 1942. Réimpression, 1968, 407 pages.


Note du traducteur

(Jean De Largentaye, 1942)



M. Keynes est surtout connu du grand publie français par ses Conséquences économiques de la paix. La confirmation éclatante apportée par l'expérience à certaines des vues exposées dans ce livre lui confère une grande autorité.

L’œuvre proprement scientifique de M. Keynes, qui l'a placé au tout premier rang des économistes contemporains, est loin d'être aussi connue en France. Faute d'avoir été traduits, ses principaux ouvrages de doctrine sont restés ignorés même de l'opinion éclairée. Ni le Traité de la Probabilité, qui date de 1921, ni surtout le Traité de la Monnaie, qui date de 1930, n'ont été publiés en France. Le seul ouvrage de doctrine qui ait été traduit, la Réforme Monétaire, remonte à 1923.

Or c'est depuis cette époque que la pensée de M. Keynes a subi sur le plan économique une évolution profonde, qu'elle est sortie des errements «classiques » et qu'elle a pris un tour vraiment original et constructif. Le Traité de la Monnaie marque une importante étape de cette évolution. Mais cet ouvrage, bien qu'il compte parmi les analyses les plus pénétrantes des questions monétaires, contient encore au jugement même de l'auteur des lacunes et des obscurités. C'est dans la Théorie Générale de l'Emploi, de l'Intérêt, et de la Monnaie, publiée en février 1936, que la théorie de NI. Keynes nous est présentée pour la première fois sous une forme complète et parfaitement homogène. A beaucoup de lecteurs français, cette théorie apparaîtra entièrement nouvelle. Afin de les aider à la situer dans la pensée économique moderne, peut-être ne sera-t-il pas inutile de leur en signaler diverses particularités, d'indiquer l'accueil qu'elle a reçu de la doctrine et de mettre en lumière certaines de ses applications.

En quoi la Théorie Générale se distingue-t-elle de la théorie traditionnelle ? Pour les uns elle constitue une révolution, pour les autres une simple évolution. Certains ont été jusqu'à nier qu'elle apportât aucune nouveauté réelle. C'est un sujet qui a été longuement discuté (Note 1). En ce qui concerne les différences d'hypothèses et de conclusions, il appartiendra au lecteur de les apprécier. Mais il existe des différences de méthode dont il importe qu'il soit instruit dès l'abord afin de ne pas entreprendre l'étude de la Théorie Générale avec des habitudes de pensée qui en compliqueraient grandement l'intelligence.

La théorie traditionnelle examinait successivement la production, la répartition, la circulation et la consommation des richesses (Note 2). Aucune trace d'une telle division ne subsiste dans la Théorie Générale. Celle-ci se présente sous la forme d'une construction entièrement cohérente. Sans doute y peut-on discerner une théorie de l'emploi, une théorie de l'épargne, une théorie des salaires et des prix, une théorie de l'intérêt ; mais chacune de ces théories apparaît soit comme un aspect particulier du système tout entier, soit comme une pièce du mécanisme général. Ceci nous semble la rapprocher grandement de la réalité. Car, lorsqu'on considère les faits économiques dans leur ensemble, la production, la distribution, la circulation et la consommation des richesses sont des phénomènes trop étroitement entremêlés pour qu'on puisse sans inconvénient les séparer. Beaucoup plus satisfaisante est la méthode qui consiste à diviser, non les faits économiques eux-mêmes, mais les causes qui les gouvernent, comme le fait M. Keynes lorsqu'il distingue la propension à consommer et l'incitation à investir.

Toutefois les causes des faits économiques sont elles-mêmes nombreuses et complexes. La Théorie Générale les groupe en un certain nombre de concepts de nature psychologique, parmi lesquels les principaux sont la propension à consommer, l'incitation à investir, déjà cités, et la préférence pour la liquidité. Outre ces concepts psychologiques qui n'existaient pas dans la théorie traditionnelle elle introduit pour les besoins du raisonnement des concepts objectifs, comme le coût d'usage et le plein emploi, ou mixtes, comme l'efficacité marginale du capital. Quelle que soit la complexité de ces divers concepts, ils sont tous nettement définis et leur choix a été assez heureux pour conférer à la Théorie Générale le double avantage d'une étroite conformité aux faits et d'une simplicité suffisante pour que le lecteur familiarisé avec eux puisse embrasser la théorie dans son ensemble.

Enfin la théorie traditionnelle et la Théorie Générale se distinguent par le choix des variables. Dans la théorie traditionnelle, ainsi qu'on le verra, le revenu global de la communauté est rangé implicitement ou explicitement parmi les donnée, du système. L'idée que le revenu peut être considéré comme constant est d'ailleurs enracinée dans les esprits ; c'est elle qu'on trouve à la base de la plupart des sophismes économiques contemporains. Dans la Théorie Générale au contraire le revenu global est la variable dépendante essentielle ; l'objet même de cette théorie est d'identifier les facteurs qui le déterminent ; et, si elle analyse les motifs psychologiques de la dépense, c'est parce que la dépense des uns est la condition nécessaire et suffisante du revenu des autres.

Ceci peut être exprimé sous une autre forme. Dans la théorie traditionnelle toutes les personnes désireuses de travailler sont censées pouvoir à un certain salaire trouver de l'emploi ; on suppose qu'il n'existe pas de chômage involontaire ou en d'autres termes qu'il y a « plein emploi ». Dans la Théorie Générale au contraire, le plein emploi n'est qu'une situation limite ; il n'existe pas dans les circonstances normales.

Une seconde différence, qui mérite d'être signalée, réside dans le caractère attribué par les deux théories au niveau général des salaires nominaux ou, comme on dit parfois, au salaire pur. La théorie traditionnelle suppose que la demande et l'offre de main-d'œuvre varient avec ce niveau et que par conséquent, puisqu'elles sont égales, elles lui assignent une valeur déterminée. La Théorie Générale considère, ni contraire, que la demande de main-d'œuvre ne dépend pas directement du niveau des salaires, que l'offre n'en dépend pas non plus sauf en cas de plein emploi, et que par conséquent ces deux facteurs ne sauraient le déterminer ; le niveau général des salaires nominaux apparaît donc comme une variable indépendante susceptible de prendre une valeur quelconque.

La Théorie générale de l'Emploi, de l'Intérêt et de la Monnaie a suscité chez les économistes un très vif intérêt ; il n'est presque aucune de ses lignes qui n'ait donné lieu à de multiples commentaires. Toutefois, si elle fut accueillie avec grande faveur par des économistes nombreux et influents, elle rencontra une hostilité non moins grande chez d'autres économistes marquants. Les professeurs Cassel et Pigou notamment, ont pris position contre elle, le premier dans un article de la Revue internationale du Travail d'octobre 1937, le second dans un article d'Economica de mai 1936. Indiquons tout de suite que leurs arguments ne paraissent pas des plus solides ; ceux du Professeur Cassel parce que, selon la conclusion d'un article que le Professeur Lerner (R. I. T. novembre 1937), ils témoignent, semble-t-il, d'une lecture insuffisamment attentive de l'ouvrage de M. Keynes, et ceux du Professeur Pigou parce qu'ils reposent pour la plupart sur l'hypothèse que la politique bancaire peut assurer la stabilité du revenu monétaire global, hypothèse difficilement conciliable non seulement avec la Théorie Générale mais encore avec les faits.

D'autres auteurs, comme MM. R. G. Hawtrey, J. R. Hicks, B. Ohlin, D. H. Robertson, adoptant une position intermédiaire, ont critiqué certaines parties de la Théorie Générale et approuvé les autres. Si on excepte les questions de terminologie c'est surtout la théorie du taux de l'intérêt qui les a séparés de M. Keynes. Or dans l'Economic Journal de juin 1937 M. A. P. Lerner a pu établir que les théories du taux de l'intérêt respectivement soutenues par les trois derniers de ces auteurs et celle de M. Keynes n'étaient nullement inconciliables.

Enfin, parmi les partisans de la Théorie Générale, on peut citer notamment Mme Joan Robinson, M. R. F. Harrod, M. A. P. Lerner. Non contents de défendre ladite théorie, ces auteurs en ont fait le point de départ de travaux originaux tels que The Trade Cycle (Harrod) ou les Essays in the Theory of Employment (Mme Robinson). Ils ont ainsi montré avec quelle aisance elle se prête à la solution des difficultés théoriques aussi bien qu'à l'explication des faits.

La controverse au sujet de la Théorie Générale a été trop vaste pour que nous puissions en retracer ici même les grandes lignes. Elle a d'ailleurs roulé beaucoup plus sur les méthodes de M. Keynes et la nature de ses hypothèses que sur la substance de sa thèse. Au demeurant le point important est qu'aucune contradiction n'ait été relevée ni dans la thèse elle-même ni entre la thèse et les faits. Eu égard au nombre des critiques dirigées contre elle et à la qualité de leurs auteurs, ceci peut être interprété comme un important témoignage en sa faveur.

A l'heure actuelle la discussion tend à s'apaiser. La Théorie Générale exerce sur les esprits une influence grandissante. Certains de ses concepts, comme la propension à consommer, le plein emploi, la prime de liquidité, ont fait l'objet d'études spéciales tant sur le plan théorique que sur le plan pratique. De nombreux auteurs se réfèrent à ses chapitres, souvent par la seule indication de leur numéro. Et il est permis de penser que la Théorie Générale, après avoir dénoncé les erreurs de l'école dite « classique», est devenue à son tour une oeuvre classique au sens le plus exact du mot.

La Théorie Générale de l'Emploi, de l'Intérêt et de la Monnaie est un ouvrage de théorie pure. Beaucoup de temps et de travail seront nécessaires pour en tirer toutes les conséquences pratiques qu'elle comporte. Toutefois elle est assez proche de la réalité pour qu'il s'en dégage divers principes immédiatement applicables. Plusieurs des idées maîtresses qu'elle contient figuraient déjà dans le Traité de la Monnaie ; et il semble que l'influence pratique de la doctrine de M. Keynes ait commencé à se faire sentir dès la publication de cet ouvrage. Sans doute est-il impossible d'affirmer que dans chaque cas particulier l'attitude d'un Gouvernement ait été inspirée par telle ou telle doctrine. Mais on peut constater, en divers pays, l'accord de la politique suivie au cours des dernières années avec certains principes essentiels de la Théorie Générale.

En Grande-Bretagne la chute de la Livre à la fin de septembre 1931 a marqué tout à la fois le déclin des tendances orthodoxes et la prédominance, dans le domaine monétaire notamment, de conceptions très analogues à celles de M. Keynes. Jusqu'à cette époque, lorsque la balance des paiements se trouvait en déficit, les autorités s'efforçaient de ramener l'équilibre en relevant le taux de l'escompte. Cette conception, vieille de plus d'un siècle, avait fini par devenir dans la plupart des pays une règle fondamentale de la politique monétaire. Tout autre est la conception de M. Keynes, Dans sa doctrine, hors le cas de plein emploi, la hausse du taux de l'intérêt apparaît toujours indésirable. Elle contrarie en effet l'investissement et d'une manière indirecte la consommation ; elle ralentit par conséquent l'activité économique et risque en certains cas d'aggraver le déficit de la balance des paiements au lieu de l'atténuer. Or les autorités, britanniques semblent, depuis 1931, s'être constamment refusées, malgré la pression qui s'est exercée à plusieurs reprises sur le change, à imposer les restrictions monétaires qu'eût exigées la hausse du taux de l'intérêt. Le taux de l'escompte, qui autrefois variait fréquemment, a été fixé en juin 1932 à un niveau immuable. D'autre part, un fonds d'égalisation a été créé sous une forme qui soustrait le marché monétaire à l'effet des mouvements internationaux de capitaux. On peut ainsi, en toutes circonstances, maintenir sur ce marché une abondance monétaire adéquate, comme on maintient dans les bassins à flot un niveau permanent au moyen des écluses qui les isolent de la mer.

Aux États-Unis la politique monétaire a évolué dans un sens parallèle. Depuis 1934 les taux d'intérêt tant à long terme qu'à court terme sont restés remarquablement faibles et les taux d'escompte, autrefois assez mobiles, ont fait preuve d'une grande stabilité. L'évolution de l'économie américaine au cours des dernières années montre d'ailleurs que, si la baisse du taux de l'intérêt est une condition nécessaire de la reprise, elle n'en est pas une condition suffisante, conformément à une importante conclusion de la Théorie Générale. On peut encore retrouver l'influence de cette théorie dans les récentes dispositions fiscales appliquées aux réserves des Sociétés américaines. Il serait inexact de soutenir, comme on l'a fait parfois, que la Théorie Générale condamne le principe même de l'épargne. Les préférences de M. Keynes vont au contraire à une politique d'extension de l'épargne, puisqu'il estime que les dépenses de consommation ne doivent pas être développées à l'exclusion des dépenses d'investissement et puisque d'autre part le montant global de celles-ci est nécessairement égal à celui des épargnes. Mais il démontre que, lorsque le plein emploi n'est pas réalisé, la propension à épargner est de nature, en diminuant le revenu global, à réduire le montant effectif des épargnes. Une distribution plus large des bénéfices des sociétés témoigne chez elles d'une propension plus faible à épargner ; et c'est par là qu'elle peut avoir, en certains cas, une action favorable sur l'activité des affaires.

Quant à la politique monétaire appliquée en Allemagne depuis 1933 par le Dr Schacht, il paraît malaisé sans l'aide de la Théorie Générale d'en comprendre la nature et les résultats. Comment en particulier une forte augmentation de la quantité de monnaie a-t-elle pu se traduire beaucoup plus par la réduction du chômage que par la hausse des prix ? C'est un phénomène difficilement conciliable avec la Théorie Quantitative de la Monnaie communément admise. On s'explique que la politique financière allemande ait paru mystérieuse à beaucoup de publicistes de formation traditionnelle et, que certains d'entre eux n'aient cessé pendant plusieurs années d'on prédire l'échec imminent.

Ces brèves indications suffiront, il faut l'espérer, à faire entrevoir au lecteur la place que la Théorie Générale de l'Emploi, de l'Intérêt et de la Monnaie occupe dans l'économie théorique et pratique d'aujourd'hui. A vrai dire peu d'ouvrages semblent avoir enrichi la science économique d'un apport aussi considérable. Il serait certes exagéré de dire que tout dans ce livre est original. Le mérite de M. Keynes n'est pas seulement d'avoir créé des théories nouvelles, il est aussi d'avoir su faire un choix heureux parmi la multitude des anciennes et surtout d'avoir groupé ces diverses théories dans une construction homogène, simple et rigoureuse. Pour mesurer la puissance de raisonnement, la sûreté de méthode et l'indépendance d'esprit qui lui ont été nécessaires pour mener à bien cette tâche, il faut se rappeler qu'un siècle de travaux éminents 'avaient pas suffi à débarrasser la théorie ricardienne des défauts qui l'empêchent d'expliquer certains phénomènes du monde économique réel. Sans doute la Théorie Générale est-elle encore susceptible d'améliorations. Telle qu'elle est, elle n'en constitue pas moins un instrument remarquable, qui a rendu et rendra à l'analyse économique les plus utiles services. C'est pourquoi nous avons pensé que, six ans après sa publication, il convenait de ne pas différer plus longtemps le moment d'en saisir l'opinion économique de langue française.

Nous ne voudrions pas terminer cette note sans remercier M. J. Cheguillaume de la collaboration constante qu'il nous a prêtée au cours de la traduction, ainsi que notre collègue, M. Gabriel Ardant, de l'aide précieuse qu'il nous a également apportée.

Jean de Largentaye, 1942

(1) On pourra consulter notamment l'étude de M. Harrod, M. Keynes and the traditional Theory (Econometrica, février 1937).

(2) Toutefois cette division a été expressément écartée par M. Colson, qui en France nous paraît avoir donné à la théorie traditionnelle sa forme la plus accomplie et dont la mort récente est une grande perte pour la science française.

Retour au texte de l'auteur: John Maynard Keynes Dernière mise à jour de cette page le Lundi 02 décembre 2002 18:38
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue.
 
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