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Collection « Les auteur(e)s classiques »

Nouvelles considérations sur les conséquences de la paix (1921)
Chapitre I: “ L'état de l'opinion ”


Une édition électronique réalisée à partir du livre de John Maynard Keynes, Nouvelles considérations sur les conséquences de la paix (A Revision of the Treaty) (1921). Traduction française de Paul Frank. Paris: Librairie Stock, 1922, 258 pp. Collection: Les documents du temps. Une édition numérique réalisée par mon amie Gemma Paquet, bénévole, professeure à la retraite en soins infirmiers du Cégep de Chicoutimi. Un ouvrage fortement recommandé par M. Serge D'Agostino, professeur de sciences économiques.

Chapitre I: “ L'état de l'opinion”


Les hommes d'État modernes ont pour méthode de dire autant de sottises qu'en réclame le public et de n'en faire pas plus que ne l'exige ce qu'ils ont dit. Ils pensent que l'on ne tarde pas à se rendre compte de l'inanité des actes qui suivent les folles paroles et que cela fournit l'occasion de revenir à la sagesse. C'est une application au public de la méthode Montessori pour les enfants. Celui qui contredit ce grand enfant qu'est le peuple est bientôt forcé de céder la place à d'autres maîtres. Qu'il loue donc la beauté des flammes que son élève veut saisir et la joie de briser les jouets; qu'il le pousse même, qu'il l'excite; mais, sauveur sage et prudent de la société, qu'il guette soigneusement le moment opportun de l'écarter du feu, échaudé et attentif.

Je conçois qu'on puisse défendre cette politique terrifiante. M. Lloyd George a pris la responsabilité d'un traité insensé, en partie inexécutable, qui constituait un danger pour la vie même de l'Europe. Il peut plaider, tous ces défauts une fois admis, que les passions ignorantes du publie jouent dans le inonde un rôle dont doivent tenir compte tous ceux qui aspirent à mener une démocratie.

Il peut dire que la paix de Versailles a constitué le meilleur règlement provisoire que permissent les réclamations populaires et le caractère des chefs. Il peut affirmer que, pour défendre la vie de l'Europe, il a pendant deux ans consacré son habileté et sa force à écarter ou à modérer le danger.

De telles prétentions sont en partie exactes. L'histoire intérieure de la Conférence de la Paix, telle que l'ont divulguée les Français et les Américains qui y ont pris part, montre M. Lloyd George sous un jour assez favorable, luttant en général contre les excès du Traité et agissant au mieux tant qu'il ne courait aucun risque. Quant à l'histoire des deux dernières années, elle prouve qu'avec une rouerie sans égale, il a écarté de l'Europe, chaque fois qu'il a pu, toutes les conséquences funestes du Traité, sauvant la paix, sinon la prospérité du monde, exprimant rarement la vérité, mais agissant souvent sous son influence. Il pourrait donc prétendre qu'esclave du Possible, il a, par des voies détournées, servi l'Humanité.

Peut-être a-t-il raison de penser que tout ce dont est capable une démocratie, c'est d'être trompée, dupée, abusée. Peut-être l'amour de la vérité, considéré en tant que méthode, n'est-il qu'une opinion personnelle et morale, politiquement inutilisable.

Nous n'en pouvons rien dire, le public lui-même ne s'instruit que par l'expérience. Le charme magique agira-t-il encore, lorsque la confiance que depuis longtemps on accorde aux hommes d'État sera épuisée ?

En tout cas les individualités privées ne sont pas obligées comme les ministres de sacrifier la vérité à la satisfaction du public. Il est permis à un particulier de parler et d'écrire librement.

C'est pour ces raisons que je ne crois pas avoir eu tort de fonder
les Conséquences économiques de la paix sur l'interprétation littérale du Traité et d'examiner les résultats de son application éventuelle. J'ai prétendu que le traité était en grande partie inexécutable, mais je ne pensais point comme certains qu'il fût pour cela inoffensif. Dès les premiers temps, l'opinion des cercles autorisés fut convaincue de la plupart de mes conclusions. Mais il n'en importait pas moins que l'opinion publique les agréât aussi.

A l'heure actuelle, en effet, il y a deux opinions. Non pas, comme jadis, la vraie et la fausse, mais l'opinion des gens informés et celle du public ; l'opinion du public exprimée par les politiciens et les journalistes, et l'opinion des politiciens, des journalistes et des fonctionnaires, exprimée dans des milieux fermés. En temps de guerre, - et pour d'aucuns maintenant encore, - ce fut un devoir patriotique de rendre ces deux opinions aussi différentes que possible.

Tout cela n'est pas absolument nouveau, mais des changements se sont produits. Certains disent que M. Gladstone était un hypocrite. Si cela est, il ne laissa jamais tomber son masque dans la vie privée. Les grands tragédiens qui déclamaient jadis dans les parlements du monde conservaient, à dîner, la même intonation. Mais maintenant on ne peut pas porter dans la vie privée le fard de la vie publique, s'il est assez éclatant pour passer la rampe, - ce qui change considérablement la mentalité des acteurs eux-mêmes. Les foules qui vivent dans la salle de spectacle qu'est le monde, veulent quelque chose de plus grand que la vie et de plus simple que la vérité. Il n'est pas jusqu'au son, qui ne circule trop lentement dans ce vaste théâtre. Le mot n'est déjà plus lui-même, lorsque son écho a atteint le dernier auditeur.

Ceux qui vivent dans des milieux fermés et partagent les convictions intimes des dirigeants attachent à la fois trop et trop peu d'attention à l'opinion extérieure. Trop, parce que, prêts par leurs paroles et leurs promesses à tout lui abandonner, ils considèrent l'opposition franche comme ridiculement vaine. Trop peu, parce qu'ils pensent que leurs propres engagements devant certainement se modifier en temps utile, il est prétentieux, fatigant et inopportun d'en étudier le sens littéral et les conséquences exactes. Ils savent tout cela presque aussi bien que le critique lorsqu'il s'excite en vain sur des résultats qui, de son propre avis, ne pourront pas se produire. Néanmoins les déclarations publiques agissent plus profondément que ces murmures souterrains et ces chuchotements bien informés. Ce sont pourtant ceux-là qui permettent à la conviction secrète de se sentir supérieure à l'opinion publique, à l'instant même où elle s'incline devant elle.

Mais il y a une autre difficulté. En Angleterre, - sans doute en va-t-il de même à l'étranger, - il y a deux opinions publiques. Celle qu'expriment les journaux et celle à laquelle croit chacun de ceux qui constituent la masse. Ces deux degrés de l'opinion publique sont plus proches l'un de l'autre que de l'opinion secrète des cercles autorisés et sont même identiques en quelques points.

Cependant, il y a une différence réelle entre le dogmatisme et la précision de la presse et les croyances vivantes, indéterminées de l'individu. J'imagine que, même en 1919, l'Anglais moyen ne croyait pas à l'indemnité. Il l'envisageait toujours avec quelque sentiment de doute intellectuel. Mais il lui semblait que pour le moment cela ne pouvait pas faire de mal de pousser la campagne des réparations. Il pensait aussi d'après ses sentiments personnels qu'il était mieux de croire
à la possibilité de paiements illimités qu'à l'idée contraire, en admettant même flue ce contraire fût plus plausible. La récente évolution de l'esprit publie anglais est donc, en partie seulement rationnelle et résulte plutôt des événements nouveaux. En effet, en même temps que les sentiments se, font moins impératifs, on comprend que la campagne pour les réparations ne pourrait plus aller sans dommages pratiques. Les Anglais sont donc prêts à examiner des arguments dont ils savaient l'existence sans qu'ils les cassent regardés directement.

L'observateur étranger risque de ne pas apprécier à leur valeur ces impondérables que la voix de la presse finit par exprimer. Là conviction intime des dirigeants s'étend à des cercles de plus en plus étendus. C'est la tâche du politicien moderne de connaître parfaitement les trois degrés de l'opinion. Il doit avoir assez d'intelligence pour comprendre l'opinion secrète des Chefs, assez de compréhension pour découvrir l'opinion publique la plus cachée et assez d'impudence pour exprimer l'opinion de la presse.

Que ces appréciations soient ou non exactes, on ne peut pas douter de la grandeur des changements qui sont intervenus dans l'esprit public au cours des deux dernières années. Une vie tranquille, de bons rapports de voisinage, voilà ce qu'on désire par-dessus tout. La folie belliqueuse a passé et chacun veut conformer sa conduite à la réalité des faits. C'est pour ces raisons que le chapitre des réparations du Traité de Versailles tombe en pièces. Il est peu probable que nous voyions jamais les conséquences désastreuses de sa mise en œuvre.

J'entreprends une double tâche dans les chapitres suivants. Je commence par la chronique des événements et l'exposé des faits. Je conclus par des propositions concernant ce que nous devons faire. C'est naturellement à la seconde partie que j'attache la première importance. Mais il n'y a pas seulement un intérêt historique à jeter un coup d'œil sur le récent passé. Si nous regardons de près les deux dernières années, (et en général, la mémoire est si faible que c'est à peine si nous connaissons mieux le passé que l'avenir), nous serons surtout étonnés par la quantité considérable de mensonges funestes dont on a fait usage. Mes conclusions supposent que ce lacteur a cessé d'être politiquement nécessaire. Les convictions cachées peuvent se dévoiler à l'opinion. Et ce n'est plus être inutilement indiscret que de parler raisonnablement au public.


Retour au texte de l'auteur: John Maynard Keynes Dernière mise à jour de cette page le Jeudi 26 décembre 2002 17:29
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue.
 
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