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Collection « Les auteur(e)s classiques »

Les conséquences économiques de la paix. (1919)
Préface de l'édition française par l'auteur


Une édition électronique réalisée à partir du livre de John Maynard Keynes, Les conséquences économiques de la paix (1919). Traduction française de Paul Frank, 1920. Paris Éditions de la Nouvelle Revue Française, 1920, onzième édition, 237 pp. Une édition numérique réalisée par mon amie Gemma Paquet, bénévole, professeure à la retraite en soins infirmiers du Cégep de Chicoutimi. Un ouvrage fortement recommandé par M. Serge D'Agostino, professeur de sciences économiques.

Préface de l'édition française
par John Maynard Keynes, 1920.


Paris, mars 1920.
J. M. KEYNES

Ce livre était principalement destiné à des lecteurs anglais et américains. L'auteur a insisté sur les points qui, à son avis, intéressent un tel public. Il peut donc être utile, au début d'une traduction française, d'indiquer nettement et brièvement quelques aspects de la situation, qui touchent particulièrement la France.

Les chapitres qui suivent tendent à montrer entre autres choses que les délégués à la Conférence de Paris commirent deux graves erreurs à l'encontre de l'intérêt des alliés. En demandant l'impossible, ils abandonnèrent la proie pour l'ombre et perdront par la suite tout ce qu'ils croiront avoir obtenu. En concentrant leur attention sur des sujets politiques, ils négligèrent l'unité économique de l'Europe, et la sécurité qu'ils crurent obtenir n'est qu'illusoire, - illusoire, parce qu'elle ne peut pas résulter de l'occupation de plus vastes frontières et parce que les artifices Politiques actuels ne conviendront plus aux problèmes des années prochaines.

Je tiens à répéter plus énergiquement ce qui est dit dans les pages suivantes, en ce qui concerne la portée qu'auront ces deux erreurs sur la destinée de la France.

Par suite de la victoire triomphale, la situation politique et morale de la France est hors de toute discussion. Mais son avenir financier et économique est déplorable. C'est donc de ce dernier problème qu'aurait dû se préoccuper une politique prudente. Les intérêts de la France deman. daient à coup sûr un droit 'de priorité sur les sommes que l'Allemagne pourrait payer, ils demandaient que tes dettes trop lourdes vis-à-vis des alliés fussent annulées. La France aurait été en état d'obtenir proportionnellement à ses besoins de reconstruction une part modérée des crédits que consentiraient à l'Europe les nations qui auraient le moins souffert, en vue de l'apaisement universel. Nous avons recommandé toutes ces méthodes dans les chapitres suivants. Nous croyons qu'il est bon que l'Angleterre ne demande rien à l'Allemagne, tant que les réclamations plus urgentes de la France et de la Belgique ne seront pas satisfaites, que la Grande-Bretagne et les Etats-Unis annulent intégralement les dettes interalliées qui ne peuvent aucunement être considérées comme des placements commerciaux, et que, par un emprunt général, nous essayions de reconstituer une part du capital circulant de l'Europe. Qu'on ne nous accuse pas de mal distribuer notre sympathie, parce que nous désirons aussi tenir parole vis-à-vis d'un ennemi humilié et parce que nous souhaitons le rétablissement et la guérison de l'Europe en son entier.

Ceux dont s'entoura M. Clemenceau trahirent les intérêts de la France. Ils ont nui aux revendications des régions dévastées, en les exagérant effrontément. Ils abandonnèrent le droit de priorité de la France, pour des dispositions qui porteraient le total bien au-delà de la capacité de paiement de l'Allemagne, - ce qu'ils savaient fort bien, quoi qu'ils pussent dire en publie. Ils comprirent dans l'indemnité les pensions et les allocations, ce qui est contraire à nos engagements, et infligèrent à l'ennemi un fardeau insupportable. Tout cela n'a d'autre résultat que de réduire la part qu'aura la France dans les paiements effectués par l'Allemagne, sans augmenter la somme globale qui sera payée. Ils ne s'assurèrent aucun emprunt, aucun règlement des dettes interalliées, s'étant, par leur attitude, aliéné toutes les sympathies. Les délégués français à la Conférence de la Paix sacrifièrent les intérêts réels de leur pays, à des promesses irréalisables, obtenues pour des raisons de force majeure, et qui ne valent pas .plus que le papier sur lequel elles sont inscrites.

La politique que nous préconisons est donc bien plus favorable aux besoins matériels de la France que les illusions factices de Versailles. Mais cette cause, nous la Plaidons surtout parce qu'elle défend la solidarité de l'Europe et la sécurité véritable de chacun de nous. La France sera-t-elle à l'abri parce qu'elle a dei sentinelles sur le Rhin, si ses finances sont ruinées, si elle est moralement isolée de ses amis, si les luttes civiles, la misère et le fanatisme se répandent au travers de deux continents?

Nous ne chargeons cependant pas la France de toute la responsabilité du traité désastreux. Tous les pays qui Participèrent aux négociations en ont leur part. L'Angleterre, on Peut le dire, ne tarda pas à satisfaire ses intérêts égoÏstes et c'est elle surtout qui doit être blâmée de la forme du chapitre des Réparations. Elle a pris les colonies, la marine de l'Allemagne et une part de l'indemnité plus considérable que celle à laquelle elle avait droit.

Mais à un certain point de vue, la France est seule à présent et s'isole elle-même : elle est l'unique nation du monde dans laquelle les hommes d'État n'ont pas commencé à dire la vérité à leurs compatriotes et sans doute à euxmêmes. Mon livre a été publié en Angleterre il y a trois mois, et, bien qu'il ait été vivement critiqué, nul n'a tenté sérieusement de s'attaquer aux arguments que je fais valoir quant aux moyens de l'Allemagne. Les événements qui se sont succédés depuis que j'ai écrit, m'ont convaincu que les chiffres que je donne, loin d'être trop faibles, sont probablement trop élevés. En tout cas, je puis dire que mes conclusions sur ce point particulier ne sont pas mises en doute, hors de France, dans les milieux compétents. il s'ensuit que, hors de France, nul ne croit possible ou désirable de renforcer le traité dans son intégralité. Les uns veulent une révision complète, les autres (en l'absence d'un organisme convenable) désirent une révision lente, se produisant au cours même de l'exécution. Ce n'est qu'en France qu'on entend cette phrase vaine et inutile : « l'exécution intégrale du traité de Versailles ». Plus il devient évident que le traité n'est etne peut pas être exécuté, plus les hommes d'État français se ferment les yeux, se bouchent les oreilles et cherchent à modifier la réalité des faits en la niant.

Je fais donc appel, non aux hommes politiques, mais à l'intelligence de la France, à l'élément de lesprit français
qui veut voir les choses comme elles sont et en tirer les conséquences ; à cet idéalisme aussi, qui est le fils du bon sens et de l'humanité. En France, comme en Angleterre, les meilleurs éléments de la nation sont restés à l'écart. Ils n'ont ni lu, ni compris le traité. Mais à présent, ils reprennent leurs forces, pour écarter du monde les malheurs qui le menacent et qui résultent d'un règlement sans noblesse, sans moralité et sans esprit.

Paris, mars 1920.
J. M. KEYNES


Retour au texte de l'auteur: John Maynard Keynes Dernière mise à jour de cette page le Jeudi 26 décembre 2002 17:28
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue.
 
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