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Collection « Les auteur(e)s classiques »

Les Rabbis d’Israël. Les récitatifs rythmiques parallèles. I. Genre de la Maxime. (1930)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir du texte de Marcel Jousse, Les Rabbis d’Israël. Les récitatifs rythmiques parallèles. I. Genre de la Maxime. Paris: Éditions SPES, 1930, 211 pages. Collection: Études sur la psychologie du geste. Une édition numérique réalisée par Marcelle Bergeron, bénévole, professeure à la retraite de l'École polyvalente Dominique-Racine de Chicoutimi, Québec. [Avec l'autorisation formelle des ayant-droit, la Société Marcel Jousse.]

Introduction

aux Récitatifs Rythmiques
Parallèles

esquisse
d'une psychologie didactique
des rabbis d'israël

I. L'Enseignement par cœur et mot à mot
II. Les Balancements parallèles
III. Les Parallélismes-Clichés
IV. Les Schèmes rythmiques parallèles
V. Les Schèmes rythmiques-types et les Clichés propositionnels
VI. Les Récitatifs rythmiques parallèles
VII. Les Modules didactiques
Conclusion


Nos Études de Psychologie linguistique, parues en 1925 dans les Archives de Philosophie (Paris, Beauchesne), et les sympathiques commentaires dont on a bien voulu les entourer, ont familiarisé les lecteurs avec notre méthode psycho-physiologique et notre terminologie technique.

Un langage précis est le commencement de la science.

Or, le vocabulaire courant, créé pour étudier littérairement les procédés du Style écrit et du Rythme poétique, n'avait pas de termes spéciaux pour serrer de près et analyser scientifiquement les particularités si curieuses du Style manuel, du Style oral et du Rythme didactique.

À ces inconvénients méthodologiques notre premier travail a essayé de remédier.

Nous allons donc pouvoir utiliser immédiatement les résultats de nos recherches psychologiques et ethniques en poussant plus avant nos précédentes études sur les méthodes didactiques et sur le Style oral de l'antique milieu palestinien.

De par ses obligations religieuses, le peuple d'Israël a été, par excellence, « le peuple de la Récitation ». Avec une rare maîtrise dans le maniement de la loi psycho-physiologique du Parallélisme, il a résolu le difficile problème du « portage » des Gestes propositionnels laryngo-buccaux, ce problème dont M. le Professeur Pierre Janet indiquait tout l'intérêt vital, l'an dernier, dans son cours du Collège de France.

La Psychologie générale de la Mémoire et surtout la jeune Psychologie pédagogique ne peuvent que profiter grandement des expériences vivantes renouvelées pendant tant de siècles dans ce coin privilégié de l'immense Laboratoire ethnique.

Nous avons été particulièrement heureux de constater que nos idées se rencontraient, sur cette question pédagogique, avec les suggestions émises par M. George Foot Moore dans ses belles études sur les Tannaïm (II, p. 247).

Le travail de Sir Hermann Gollanez (Pedagogies of the Talmud and that of modern times. A comparative Study), paru en 1924, avait d'ailleurs ouvert magistralement la voie.


I. L'Enseignement par cœur et mot à mot


En Israël, comme dans tous les milieux de Style oral, l'Instructeur donnait son Enseignement – sa Torâh – mot à mot et rythmiquement :

Tout Disciple doit réciter
dans les termes de son Rabbi (1).

Les mots techniques, nombreux et quasi intraduisibles, qui, en araméen commun ou en hébreu scolastique plus ou moins aramaïsant, signifient, apprendre, savoir, doivent donc toujours être entendus dans le sens d'apprendre par cœur, de savoir mot à mot.

C'est dans ce sens restreint que nous disons nous-mêmes en français: « J'apprends Racine ». « Je sais mon La Fontaine ». « Les musulmans savent le Coran ».

L'Enseignement, est Fidélité, Mémorisation et les Disciples sont des Appreneurs par cœur. Notre maxime célèbre et très contestable :

Savoir par cœur
n'est pas savoir,

n'a certainement pas été élaborée dans un milieu de Style oral.

Comme une conséquence normale de ce mode pédagogique, l'Instruction des Rabbis d'Israël se présentera sous des formes didactiques appropriées à une mémorisation rapide, à une conservation fidèle et à une reproduction impeccable.


II     Les Balancements parallèles


Là comme partout, les Balancements des Propositions, sémantiquement parallèles et didactiquement modulées sous forme de Schèmes rythmiques binaires ou ternaires, constituent la base même de cette Pédagogie vivante :

Guérisseur,
guéris ta douleur (2).
La Vérité demeure,
le Mensonge point ne demeure (3).
Le Mensonge est fréquent,
la Vérité point n'est fréquente (4).
Nul n'est plus pauvre que le Chien,
nul n'est plus riche que le Pourceau (5).
Ils sont simples comme des Colombes,
mais ils sont prudents comme des Serpents (6).
Mes pères ont thésaurisé pour la Terre,
et moi j'ai thésaurisé pour le Ciel (7).
Beaucoup ai-je appris de mes Maîtres
et de mes Confrères plus que de mes Maîtres
et de mes Disciples plus que de tous (8).
Fais ta Tôrâh gratuitement
et ne l'impose pas d'un salaire,
car Dieu la donna gratuitement (9).


III.     Les Parallélismes-Clichés


Comme on le voit, les Balancements de chacun de ces Binaires et Ternaires rythmiques s'appellent sémantiquement l'un l'autre, grâce à des Parallélismes-Clichés transmis par une tradition millénaire : Vérité-Mensonge ; Pauvre-Riche ; Chien-Pourceau ; Simple-Prudent ; Colombe-Serpent ; Terre-Ciel, etc.

Ces Parallélismes-Clichés sont la première chose qu’il faut maîtriser pour saisir le lien logique qui met sous le joug d'un même Schème rythmique les deux ou trois Balancements parallèles.

Souvent ces Parallélismes-Clichés jouent sur le sens profond de mots dérivés d'une même racine sémitique. De là, l’impossibilité de faire sentir, dans une traduction, ce lien verbalement logique.

Nous donnerons, dans un volume séparé, l'indispensable recueil de ces Parallélismes-Clichés traditionnels.

Ce Trésor des Pierres précieuses du Style oral palestinien sera quelque chose d'analogue à nos Dictionnaires de rimes.

Mais, en Israël, le parallélisme – tout comme la rythmique – a un caractère didactique et logique beaucoup plus qu'un caractère esthétique : on n'y connaît point encore « la Poésie pure ».

Ce caractère esthétique n'est cependant pas exclu. L'un des nombreux synonymes qui servent à qualifier la Récitation, rythmiquement modulée, n'est-il pas la Grâce ?

Partout et toujours, l'Homme est un artiste qui tâche de faire de la beauté tout en travaillant pour son utilité.

Omne tulit punctum qui miscuit utile dulci.

Aussi les Rabbis d'Israël récitaient-ils cette Maxime pédagogique et esthétique :

Quiconque dit le Mikrâ sans mélodie
et la Mishnâh sans psalmodie,
Celui-là l'Écriture en dit :
« Et certes Je leur ai donné
des Préceptes qui ne sont pas beaux » (10).


IV.     Les Schèmes rythmiques parallèles


La loi psycho-physiologique du parallélisme ne joue pas seulement à l'intérieur du Schème rythmique, en faisant se balancer les Gestes propositionnels identiques, synonymiques ou antithétiques.

Elle peut exercer son influence modelante de Schème rythmique à Schème rythmique :

Des grappes de Vigne sur des grappes de Vigne,
c'est chose belle et recevable.
Des grappes de Vigne sur des grappes de Ronce,
c'est chose laide et non recevable (11).
Les Choses qui furent données par écrit,
point ne pourras les donner oralement.
Les Choses qui furent données oralement,
point ne pourras les donner par écrit (12).
Quiconque apprend la Tôrah dans sa Jeunesse,
les mots de la Tôrâh pénètrent dans son sang
et ils sortent de sa bouche exactement.
Quiconque apprend la Tôrâh dans sa Vieillesse,
les mots de la Tôrâh ne pénètrent pas dans son sang
et ils ne sortent pas de sa bouche exactement (13).


V.     Les Schèmes rythmiques-types
     et les Clichés propositionnels

En général, deux Schèmes rythmiques parallèles se balancent à la suite l'un de l'autre dans une même Improvisation. Ainsi en est-il dans les exemples donnés ci-dessus.

Cependant, tout Schème rythmique qui a fait danser un Geste propositionnel sur les muscles laryngo-buccaux d'un Improvisateur ou d'un Récitateur, acquiert par là une tendance à danser de nouveau.

Un Geste propositionnel, identique ou analogue au premier, s'esquisse-t-il tôt ou tard dans le « composé humain » de l'Improvisateur et cherche-t-il à s'exprimer sur les muscles laryngo-buccaux ? De par les lois de l'automatisme et du moindre effort, ce Geste propositionnel – simplement esquissé et, pour ainsi dire, à la recherche de sa forme définitive – va s'amplifier et se danser selon le Schéma verbal et rythmique qui s'offre spontanément à lui.

Le même phénomène psycho-physiologique de stéréotypie gestuelle se produira pour tous les Gestes propositionnels, plus ou moins nombreux, qui. seront nécessaires à l’intercommunication des individus de tel ou tel milieu ethnique.

Ainsi s'élaborent, au long des siècles, mi-instinctivement et mi-volontairement, un certain nombre de Gestes propositionnels clichés, dansant sur les muscles laryngo-buccaux selon des Schémas rythmiques-types en nombre relativement restreint. Les mêmes propositions se trouvent sur les lèvres de tous.

L'Improvisation et la Mémorisation des Compositions orales rythmiques sont grandement facilitées par ce phénomène linguistique que nous rencontrons dans tous les milieux de Style oral. M. Milman Parry (14) a récemment étudié ces Clichés propositionnels chez les anciens Rythmeurs ioniens. Un travail analogue sera à faire pour les autres milieux ethniques de Style oral et, en particulier, pour le milieu palestinien (et son prolongement babylonien).

Cette utilisation des Clichés propositionnels rythmiques nous explique pourquoi des enfants, des jeunes filles, et, à plus forte raison, des Instructeurs professionnels improvisent, avec une aisance qui nous déconcerte, des Compositions rythmiques d'une facture remarquable.

En y regardant de près et surtout en comparant le plus grand nombre possible de ces Improvisations, on s'aperçoit vite que tous les Improvisateurs ne font qu'enchaîner, dune façon neuve, des Clichés propositionnels à l'usage de tous.

La supériorité intellectuelle réside principalement dans l'abondance plus grande des Clichés maîtrisés et dans la juxtaposition inattendue – et parfois géniale – de ces Clichés traditionnels au cours d'une Improvisation, d'un Enchaînement nouveau.

On fait sortir de son Trésor
et du Nouveau et de l'Ancien.

Dès l'âge le plus tendre, l'enfant acquiert un par un ces Clichés, en mémorisant fidèlement les Récitations traditionnelles.

Cette mémorisation, physiologiquement facilitée par le balancement de tout le corps et par la mélodie nettement rythmée, est attentivement guidée par les innombrables et subtils procédés mnémotechniques :

Sans procédé mnémotechnique,
point ne serait de Didactique (15).

Le nombre de ces Récitations traditionnelles et stéréotypées augmente naturellement sur les lèvres du Récitateur au fur et à mesure qu'augmentent les années d'incessante mémorisation.

De là, le religieux respect dont on entoure la Science, la Sagesse des Vieillards, des Anciens, dans tous les milieux de Style oral.

Quiconque a beaucoup entendu
doit avoir beaucoup retenu,

La fonction principale des Anciens est, de garder oralement la plénitude de la Grâce rythmique et de la Vérité, la justesse de l'Instruction traditionnelle, la perfection de la Science, la totalité de la Sagesse :

Nul n'est vraiment Ancien
s'il n'est vraiment un Sage (16).

De cette plénitude, tous les Jeunes, tous les Petits, tous les Pauvres de Science doivent recevoir :

Nul n'est vraiment un Pauvre
s'il n'est Pauvre de Science (17).
Point n'est comparable
celui qui apprend tout seul
à celui qui apprend d'un Rabbi (18).
Quiconque saurait et Mikrâ et Mishnâh
et n'aurait point appris d'un Rabbi,
celui-là serait un ignorant (19).

En Israël, aucun Récitateur nouveau ne peut être reçu et écouté en public s'il n'est « envoyé », s'il ne « vient » au nom d'un Rabbi, au nom de son Instructeur, de son « Abba de la terre » dont il est le « Fils » intellectuel :

Il fut son Appreneur
et il but de son Eau (20).

Pendant de longues et laborieuses années. en se balançant mnémoniquement de droite à gauche ou d'avant en arrière, « il prit sur lui le Joug du Royaume (ou du Règlement) des Cieux », « il souleva le Fardeau » rythmique de la Récitation traditionnellement psalmodiée.


VI.     Les Récitatifs rythmiques parallèles


Non seulement la loi du parallélisme fait sentir son influence de Balancement à Balancement et de Schème rythmique à Schème rythmique, mais elle peut aussi faire se balancer des groupes entiers de Schèmes rythmiques.

Ces petits groupes, modulés sur le même air, forment ainsi des sortes de Récitatifs rythmiques parallèles.

C'est dans l'élaboration de ces Récitatifs didactiques, toujours à peu près les mêmes et toujours un peu différents, que se révèlent l'ingénieuse souplesse et l'énigmatique subtilité de l'Instructeur.

Là aussi, les Rabbis d'Israël ont été des maîtres consommés, comme on pourra le voir en étudiant, de très près, les quelques centaines de Récitatifs rythmiques parallèles que nous avons choisis parmi des milliers. Les Talmuds et les Midrashim, ces fidèles appareils enregistreurs des innombrables Récitations séculaires et traditionnelles d'Israël, ne résonnent-ils pas, à chaque instant, du double écho des Récitatifs parallèles ?


VII.     Les Modules didactiques


Un Schème rythmique qui, même isolément, a dansé une seule fois sur les muscles laryngo-buccaux, acquiert ainsi une tendance à se rejouer spontanément, chez l'Improvisateur, quand une attitude mentale, identique ou analogue, cherche ensuite à s'exprimer oralement.

C'est là, nous l'avons vu plus haut, l'origine psycho-physiologique des Schémas rythmiques-types et des Clichés propositionnels.

Or, ce phénomène d'automatisme et de moindre effort se reproduit, à plus large échelle, pour les Récitatifs rythmiques eux-mêmes.

L'Instructeur, ayant à improviser une Récitation sur tel ou tel, sujet, analogue à un sujet traditionnellement stéréotypé, trouve tout préparé sur ses muscles laryngo-buccaux, mélodiquement et rythmiquement, un Module schématique de Récitatifs dans lequel se coule, comme d'elle-même, la nouvelle Instruction.

Les Disciples de l'Instructeur, s'ils sont déjà familiarisés eux-mêmes avec ce Module didactique, y trouvent aussi, naturellement, un adjuvant considérable pour la mémorisation. Parfois après une seule audition, l'Enchaînement nouveau de Parallélismes traditionnels connus et de Clichés propositionnels stéréotypés se psalmodiera, avec une justesse impeccable, sur leurs lèvres fidèles.

Cette nouvelle Récitation peut, selon les besoins, utiliser les deux Récitatifs parallèles, comme c'est le cas pour les Récitations XLI, XLII, XLIII, XLIV et XLV du présent recueil.

Parfois aussi, elle se borne à n'en utiliser qu'un seul.

Le parallélisme de ce Récitatif unique – apparemment indépendant et isolé – pourrait être appelé, selon la terminologie de M. Pierre Janet, un parallélisme « différé ». La loi psycho-physiologique du parallélisme y joue, mais avec retardement.

N'oublions pas, en effet, que les Récitatifs vivants n'existent pas dans les muscles du Mémorisateur comme ils apparaissent dans les pages successives ou espacées d'un livre. Tout est constamment et potentiellement présent à la fois. Il suffit d'un « mot d'appel » mnémotechnique pour faire déclencher un Ensemble récitationnel. La loi de la disposition typographique dans l'espace n'entre plus ici en jeu. Point n'est besoin, non plus, de logiques tables des matières, visuellement alignées.

Cela peut nous expliquer pourquoi les Récitations traditionnelles et stéréotypées des Rabbis d'Israël, mises plus ou moins tard par écrit, sur les pages compactes des Talmuds et des Midrashim, ne se présentent pas à nous par séries rigoureusement logiques.

Les sujets les plus divers (Jurisprudence, Théologie, Philosophie, Morale, Édification, Liturgie, etc.) se suivent les uns les autres, amenés par simples « accrochages », verbaux ou sémantiques, si ténus que nous sommes tentés de prendre tout cela pour un inextricable fouillis.

Les recueils des Talmuds et des Midrashim ne sont pas, en effet, des livres composés pour être lus des yeux, en courant, selon notre actuelle manière de lire. Ils sont, avant tout, des Témoignages traditionnels, des Textes-Étalons, des « Aide-mémoire » pour les Mémorisateurs :

Tout ce qui fut mis par écrit
fut écrit afin d'être appris.

Or, les adjuvants de la mémoire laryngo-buccale ne sont pas les mêmes que ceux requis par la mémoire oculaire, visuelle.

La mémoire laryngo-buccale des Récitateurs – qui sont souvent de doctes Illettrés – procède par « Colliers de Perles », par « Chapelets didactiques » de Récitatifs rythmiques, musculairement agrafés avec des « mots-agrafes » qui en forment les concaténations.

C'est le déroulement oral de ces Chapelets didactiques qui a été pour ainsi dire enregistré, en pleine vie, tout le long des Talmuds et des Midrashim, avec de perpétuelles répétitions des mêmes éléments, avec d'incessants « doublets »

Point n'est comparable
celui qui répète sa Récitation
pour la centième fois
À celui qui répète sa Récitation
pour la cent unième fois (21).

Dans le vocabulaire technique des Rabbis d'Israël, le mot, Répétition n'est-il pas le synonyme d'Instruction ?

À ces Chapelets didactiques psycho-physiologiquement amis de la mémoire laryngo-buccale, la mémoire oculaire des Liseurs – ou mieux des Regardeurs – doit préférer des compositions logiquement et spatialement distribuées par matières, par volumes, par chapitres, par paragraphes.

Point n'est comparable
celui qui possède du
Pain dans sa corbeille
À celui qui point ne possède
de Pain dans sa corbeille (22).

N'ayant pas en ses muscles, à son immédiate disposition, le texte vivant tout monté et prêt à se dérouler au moindre appel, l'homme de Style écrit a besoin de se retrouver facilement dans les rayons de sa bibliothèque morte et dans les pages de ses livres.

Des Talmuds et des Midrashim, destinés à notre usage, devraient donc être ordonnés de nouveau, par matières. Une disposition typographique, analogue à celle que nous proposons ici, suppléerait visuellement à la traditionnelle et logique psalmodie des Récitateurs. Là, en effet, rythme et logique sont inséparables.

Si l'on voulait étudier les Récitations des Rabbis au point de vue spécial de la Psychologie didactique, il faudrait alors, comme ici, les imprimer en mettant en plein relief l'ossature stéréotypée des Récitatifs parallèles. On classerait ensuite ces Récitatifs par Modules didactiques de même type, comme nous l'avons fait pour les Récitations du présent volume, indiquées ci-dessus (page 14).

Nous verrions ainsi, immédiatement, que des Rabbis-Instructeurs, vivant à plusieurs siècles d'intervalle, ont coulé, par exemple, le prélude de leurs Meshâlîm ou Paraboles dans un Module didactique, traditionnellement préformé, en y faisant les légères variantes appropriées au sujet.

Rappelons, en passant, que les « mises par écrit » des Récitatifs, stéréotypés selon ces Modules didactiques familiers à toutes les bouches, se font souvent avec des abréviations graphiques variables et plus ou moins considérables (omissions de mots, de membres de proposition, etc.). Le Mémorisateur, qui utilise le texte écrit comme « aide-mémoire », sait naturellement suppléer, dans sa récitation, à ces abréviations graphiques coutumières.

Comme exemples d'abréviations graphiques, nous signalons, entre autres, celles des Récitations XLI et XLII. Dans notre texte, nous avons mis entre crochets les mots que rétablirait le Récitateur.

Voici comment les Rabbis ont utilisé un Module didactique traditionnel pour le prélude de mainte Parabole.

Je vais te rythmer un Mâshâl :
à quoi sera-ce comparable ?
À un Roi de chair et de sang
qui sortit pour faire la guerre.
Je vais te rythmer un Mâshâl :
à quoi sera-ce comparable ?
À un Roi de chair et de sang
qui avait un fils.
Je vais te rythmer un Mâshâl
à quoi sera-ce comparable ?
À un Roi de chair et de sang
qui avait deux fils.
Je vais te rythmer un Mâshâl :
à quoi sera-ce comparable ?
À un Roi
qui fit Festin pour ses amis.
Je vais te rythmer un Mâshâl :
à quoi sera-ce comparable ?
À un Homme
qui fit des Noces pour son fils.

À propos des Balancements octosyllabiques et des signes typographiques employés ci-dessus, nous rappelons, brièvement, la curieuse coïncidence que nous avons déjà indiquée dans nos Études de Psychologie linguistique (page 123) et que nous allons analyser longuement dans notre travail sur la Pensée et le Geste.

On sait avec quelle pénétrante intuition le subtil et suggestif auteur des Deux Musiques de la Prose, M. l'abbé Henri Bremond, avait depuis longtemps deviné, dans notre octosyllabisme français impénitent, l'existence d'un intéressant problème psycho-physiologique et rythmique.

Les caractéristiques des Gestes propositionnels – généralement triphasés – du Style oral palestinien sont telles qu'une fois décalquées en français, ces propositions ont une tendance à tomber dans notre mystérieux octosyllabisme (23).

En outre, les trois mots significatifs, dont ils sont d'ordinaire composés, animent de trois explosions énergétiques ces vivants Balancements.

Ces octosyllabes, se balançant par couples, nous donnent quelque chose de singulièrement analogue aux Binaires de huit + huit syllabes, si familiers à nos proverbes et à l'ancien Style oral français.

Cet écho traditionnel de notre milieu ethnique spontané, se joignant aux souples Binaires sémitisants de Paul Claudel, nous aide à sympathiser plus étroitement avec la vivante psychologie du Style oral rythmique palestinien.

Ainsi donc, dans le milieu didactique des Rabbis d'Israël, comme dans tous les milieux ethniques de Style oral, il s'était constitué une sorte de Réserve traditionnelle de Balancements, de Schèmes rythmiques, de Récitatifs, préformés verbalement et rythmiquement, dans lesquels se jouèrent, au cours des siècles et avec plus ou moins de souplesse, les attitudes mentales de tous les Improvisateurs.

À proprement parler, ces Improvisateurs ne se sont rien emprunté les uns aux autres.

Tous ont reçu, de la plénitude de ce Trésor oral commun, plus ou moins de Talents selon leur capacité mnémonique.

Dans leurs Improvisations individuelles, ils ont fait valoir ces Talents selon leur propre génie.


Conclusion


Dans le présent volume, qui voudrait être comme une Introduction au vivant mécanisme du Style oral palestinien, nous avons procédé par gradation.

De cette façon, apparaîtra la complexité progressive des Récitatifs rythmiques parallèles, depuis les Récitatifs composés d'un simple Binaire ou Ternaire jusqu’aux Récitatifs composés d'un nombre toujours plus grand de ces « unités récitationnelles » que sont les Schèmes rythmiques.

C'est par Schèmes rythmiques que comptent – et, content – ces inlassables et méticuleux Compteurs – et Conteurs – (Sôferîm) que sont les Rabbis.

Nous avons choisi nos exemples surtout dans le genre didactique de la Maxime, ce genre si populaire dans tous les milieux de Style oral. Partout, d'ailleurs, la Maxime ou Proverbe est la base même du Style oral et de sa Rythmique.

Dans les volumes suivants, nous étudierons les autres genres du Style oral palestinien : genre de la Parabole, genre du Mystère, genre de l'Apocalypse, genre de la Prière, genre de l'Histoire, etc.

Chacun de ces genres a ses clichés caractéristiques sans que, cependant, les frontières entre les divers genres soient nettement marquées.

Comme l'ont fort bien vu les Metoûrguemâns hellénistes d'Israël, il est difficile de traduire, en une langue d'un type linguistique différent, les mots concrets et les enchaînements verbaux de leurs propositions originales.

Mais le but de cette série d'Études sur le Style oral palestinien est, avant tout, d'essayer de faire sentir, même à travers une traduction française l'utilité mnémonique et mnémotechnique des Balancements, des Parallélismes-Clichés, des Schèmes rythmiques et des Récitatifs parallèles avec lesquels les Rabbis d'Israël ont construit leurs Récitations didactiques.

Nous nous sommes donc bornés à une traduction aussi strictement décalque, aussi concise que possible.

Ainsi faisaient presque toujours les Metoûrguemâns d'Israël, malgré l'obscurité de sens qui en pouvait résulter.

Nous emploierons, d'ailleurs, leurs formules décalques, traditionnellement stéréotypées, quand nous publierons, en décalque hellénistique, les Récitatifs que nous donnons aujourd'hui en décalque français. Dès à présent, les lecteurs pourront trouver, dans nos Études de Psychologie linguistique (pages 69-71), quelques spécimens de cette traduction décalque hellénistique, faite d'après les procédés traditionnels des Metoûrguemâns

À l'exemple de ces Metoûrguemâns, nous reconnaissons volontiers que les termes décalques hellénistiques – aussi bien que les termes décalques français – sont loin de pouvoir, automatiquement et sans longs commentaires, susciter en nous les complexes attitudes mentales ethniques de l'antique milieu palestinien et leurs irradiations affectives et logiques.

Les modernes Psychologues sionistes de Jérusalem savent combien il leur serait difficile de trouver des termes décalques, araméens ou hébreux, pour parler adéquatement de l'Intuition de Bergson et de la Relativité d'Einstein à un Rabbi Shammaï et à un Rabbi Hillel qui reviendraient passer quelques heures parmi eux.

Or, n'oublions pas que la réciproque est également vraie. C'est toute la vie d'un peuple, avec ses comportements caractéristiques et ses croyances particularisées, qui s'exprime et se joue dans son vocabulaire.

Toute cette vivante richesse psychologique ne se transfuse pas d'un individu à un individu étranger aussi simplement, aussi mécaniquement que se peuvent aligner face à face les mots, soi-disant équivalents, des dictionnaires bilingues.

Les conclusions scientifiques de la Psychologie de la Traduction n'ont fait que confirmer la vérité profonde traditionnellement exprimée par les Balancements parallèles antithétiques de la Maxime italienne :

Traduttore,
traditore.

Rabbi Jehudah récitait déjà, en termes analogues :

Quiconque traduit un texte mot pour mot,
celui-là est un Menteur (24).

Aussi voyons-nous les Metoûrguemâns araméens et hellénistes osciller perpétuellement entre la traduction-décalque stéréotypée et le commentaire plus ou moins libre.

Du Targoûm-décalque au Midrash explicatif nous aurons donc à étudier, plus tard, tous les intermédiaires possibles.

Nous analyserons ces divers procédés dans un ouvrage spécial, consacré à la Psychologie du Metoûrguemân en Israël.


Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le lundi 6 décembre 2010 20:33
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 
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