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Collection « Les auteur(e)s classiques »

Marcel Jousse, “Le mimétisme humain et l’Anthropologie du langage.” (1936)
Table des matières


Une édition électronique réalisée à partir du mémoire de Marcel Jousse, “Le mimétisme humain et l’Anthropologie du langage.” Un article publié dans la Revue anthropologique, organe de l’Institut International d’Anthropologie, no 7-9, juillet-septembre 1936, p. 201-215. Une édition numérique réalisée par Marcelle Bergeron, bénévole, professeure à la retraite de l'École polyvalente Dominique-Racine de Chicoutimi, Québec. [Avec l'autorisation formelle des ayant-droit, la Société Marcel Jousse.]

Le mimisme humain
et l'anthropologie du langage
.”

Par MARCEL JOUSSE,

Professeur d’Anthropologie linguistique
à l’École d'Anthropologie.

________


Introduction
I. – LE MIMISME HUMAIN.
II. – LE CINÉMIMISME ET LE MANUÉLAGE.
III. – LE PHONOMIMISME ET LE LANGAGE.

Introduction


Depuis longtemps, l'Anthropologie statique a comparé, sous leurs aspects anatomiques les plus divers et les plus précis, l'Anthropoïde et l'Anthropos. Il en est résulté l'ensemble de travaux remarquables que l'on sait.

À son tour, l'Anthropologie dynamique commence à confronter les comportements gestuels de l'Anthropoïde et de l'Anthropos, en y appliquant la même rigueur de méthode et d'analyse, ce qui fait bien augurer des résultats futurs. Dès à présent, le nombre et la valeur des ouvrages, publiés au cours de ces dernières années, montrent que cette confrontation gestuelle attire tout spécialement l'attention d'une large élite d'observateurs et d'expérimentateurs. Des noms comme ceux de Köhler, de Yerkes, de Kellog, ont tout de suite fait autorité.

De ces recherches, menées parallèlement sur l'Anthropoïde et l'Anthropos, une des branches les plus délicates de l'Anthropologie ne pourra que profiter grandement. Il s'agit de l'Anthropologie du Langage ou Science de la Gesticulation significative qu'il faut d'ailleurs bien se garder de confondre avec la Linguistique ou Science des Langues, domaine grammatico-philologique magistralement exploité par les Meillet, les Vendryes, etc...

À cette fréquente confusion de deux disciplines scientifiques, dépendantes mais distinctes, certains anthropologistes du Langage ont peut-être involontairement contribué. Jusqu'en ces dernières années, en effet, l'Anthropologie du Langage semblait trop souvent méconnaître les richesses inexplorées de s'on propre terrain et se contentait de faire des incursions à travers les phénomènes grammaticaux des Langues particulières, c'est-à-dire à travers la Linguistique.

Ne soyons cependant pas trop sévères pour des professeurs — la plupart éminents – qui avaient besoin de traiter, chaque année, un sujet nouveau devant un auditoire fidèlement assidu à leurs leçons pendant de nombreuses années. Or, pour permettre ce renouvellement annuel, le domaine anthropologique pur leur apparaissait beaucoup trop restreint, étant donné la conception qu'on se faisait du Langage.

Le Langage, en effet, était presque uniquement considéré comme un ensemble de sons que les lettres de l'alphabet transcrivaient normalement et pouvaient remplacer.

C'est contre cet inadmissible appauvrissement d'une matière extraordinairement complexe que la nouvelle Anthropologie du Langage a cru nécessaire de réagir. On pourra juger de l'opportunité et du rapide succès de cette réaction scientifique en comparant deux études, parues à dix années d'intervalle, l'une publiée sous le nom du Dr Barat en 1923, dans le Traité de Psychologie du Dr Dumas (t. I, p. 733) et intitulée : Le Langage ; l'autre donnée par notre fidèle disciple le Dr André Ombredane, en 1933, dans le Nouveau Traité de Psychologie du même Dr Dumas (t. III, p. 363) sous le titre : Le Langage, gesticulation significative, mimique et conventionnelle.

La loyauté scientifique nous oblige, d'ailleurs, à, ajouter que, dès 1928, c'est-à-dire trois ans seulement après la publication de nos premiers travaux sur le Geste comme base du Langage, le. Dr Morlaâs les, utilisait pour sa suggestive Contribution à l'étude de l’Apraxie. Tout récemment dans une étude parue dans L'Encéphale (n° de mars 1935) sous le titre : Du Mimage au Langage, il signalait la coïncidence de nos observations avec celles du Dr Pierre Marie sur l'Aphasie.

Enfin, l'actuelle publication des Cours de notre maître, le Dr Pierre Janet, au Collège de France, montre que l'auteur de L'Intelligence avant le Langage avait immédiatement adopté les, résultats de nos, recherches.

Contrôlés, vérifiés et utilisés par tous ces spécialistes du Geste et du Langage, nos travaux anthropologiques peuvent donc ainsi, avec une sécurité accrue, servir de point de départ pour de nouvelles recherches.

L'Anthropologie du Langage ne doit pas s'appauvrir dans les méthodes de la Linguistique philologique. C'est, au contraire, la Linguistique philologique qui doit enrichir ses méthodes, souvent trop livresques, en les revivifiant au contact des faits vivants, découverts par l'Anthropologie du Langage.

Ce sont ces faits anthropologiques dont nous voudrions schématiser, aussi brièvement que possible, l'enchaînement vivant en étudiant : 1° le Mimisme humain, le Cinémimisme et le Manuélage, 3° le Phonomimisme et le Langage.


I. – LE MIMISME HUMAIN.


En face des Anthropoïdes les plus richement doués de « Mimétisme opératoire », le petit de l'Anthropos nous apparaît avec une caractéristique singulière et qui n'a pas été suffisamment mise en relief jusqu'ici : le Mimisme.

Sans doute, pendant les premiers mois de son existence, le petit Anthropos est livré, comme l'animal, aux quelques gestes réflexes de la respiration, de la nutrition, de l'agitation diffuse, du cri, etc... Mais au fur et à mesure que s'enrichit sa gesticulation, un certain nombre de ses gestes prennent une orientation étrange et toute nouvelle. On dirait que ce petit Anthropos devient, chaque jour davantage, une sorte de motocamera vivante et plastique, cinémimique et phonomimique, dans laquelle viennent se refléter, retentir en écho et se rejouer toutes les actions et interactions visibles et audibles des êtres animés et inanimés qui l'environnent.

En effet, il ne se borne pas à manier tel ou tel objet comme il le voit faire aux êtres humains autour de lui. Ce maniement d'un « outil réel », d'après un prototype gestuel préalablement aperçu, nous l’avons nommé plus haut « Mimétisme opératoire » et les Anthropoïdes s'en montrent assez adroitement capables.

Mais chez le petit Anthropos, il s'agit de tout autre chose et c'est pour bien différencier cette « autre » chose que nous l'avons appelée Mimisme, en y distinguant le Cinémimisme (ou Mimisme des mouvements) et le Phonomimisme (ou Mimisme des sons).


II. – LE CINÉMIMISME
ET LE MANUÉLAGE.



Dans le Mimisme, le geste cinémimique peut, pour ainsi dire, « se décoller » de l'objet et « se rejouer à vide ». Ce rejeu à vide prend une telle extension qu'il arrive à accaparer à peu près toute l'activité gestuelle du jeune Anthropos. On dirait que, une par une, les actions et interactions visibles de l'Univers, reflétées dans ses yeux sous forme de microscopiques mimèmes oculaires, tendent à s'amplifier et à irradier à travers toute sa musculature globale sous forme de macroscopiques mimèmes corporels et surtout manuels.

Insistons, en effet, tout de suite et beaucoup, sur l'extraordinaire importance des mains du petit Anthropos dans la manifestation du Mimisme. Nous prévoyons ainsi, dès à présent, que le mimage comme intercommunication logique entre un Anthropos et un autre Anthropos tendra toujours à être un « manuélage » cinémimique bien plus spontanément qu'un « langage » phonomimique. (Comme la précision scientifique du sujet traité nous y oblige, nous rendons naturellement ici au mot « langage » son sens propre et normal de « gesticulation linguale ».) Il suffit de rappeler que deux hommes en présence, ne parlant pas la même langue et voulant communiquer intellectuellement l'un avec l'autre, utilisent d'emblée le mimage manuel plastique et très rarement le mimage oral sonore. Les rapports entre soldats français et américains nous ont fourni à tous, pendant la dernière guerre, une preuve quotidienne de la propension invincible de l' « Anthropos éternel » au mimage manuel.

Ce primat du manuélage nous donnerait même la tentation d'ajouter que l'Anthropos est doué de Mimisme parce qu'il a deux mains. Mais une observation plus complète des faits nous empêche d'employer ce piquant aphorisme, calqué sur celui du vieux philosophe grec. En effet, l'Anthropoïde n'est pas doué de Mimisme et pourtant... il a quatre mains. Ce n'est donc pas faute d'organes gestuels d'intercommunication que l'Anthropoïde est en déficience mimique quand on le compare au jeune Anthropos.

Chez ce dernier, toutes les fois que l'irradiation des mimèmes oculaires trouve, devant elle, des éléments gestuels suffisamment montés, elle les utilise et les modèle en une synthèse mimique plus ou moins bien réussie.

Cet indispensable assouplissement préalable peut ainsi nous expliquer pourquoi l'irradiation des mimèmes oculaires, d'abord nulle ou presque nulle dans les premiers mois de l'existence, se manifeste ensuite progressivement au fur et à mesure du montage des gestes corporels et manuels pour devenir enfin d'une richesse indéfinie. La musculature ne rejoue synthétiquement que ce qu'elle a d'abord joué fragmentairement.

Aussi a-t-on remarqué que les rejeux mimiques du jeune Anthropos sont d'abord fragmentaires et erratiques. C'est moins l'ébauche globalement maladroite d'un ensemble gestuel que tel ou tel point – généralement le plus saillant – de cet ensemble. Puis, lentement, progressivement, le point s'étire en ligne, la phase gestuelle se prolonge dans une gesticulation polyphasée qui lui assigne sa vraie place et sa fonction dans le rejeu global de l'interaction.

Bientôt le petit Anthropos ne vit plus, semble-t-il, pour manier le Réel objectif, mais pour agencer les interactions de ses mimèmes subjectifs. Et c'est en cela que son Mimisme « à vide » diffère essentiellement du Mimétisme opératoire des Anthropoïdes, toujours « collé » à l'objet. Le jeune Anthropos est comme contraint d'agir, non plus dans notre monde d'objets, mais dans son univers de mimèmes intussusceptionnés en lui. Le monde extérieur ne sert qu'à fournir sans cesse à son intussusceptionnante curiosité le plus grand nombre possible de mimèmes nouveaux qui, d'eux-mêmes, se mettront à rejouer et à se combiner diversement et inlassablement dans tous ses muscles.

*
* *

Ces mimèmes ont, en effet, une énergie si intense qu'ils paraissent lui devenir aussi réels et même plus réels que la Réalité des choses.

Il est agi par eux et par leurs interactions, comme nous-mêmes sommes agis par les interactions du monde extérieur.

Ne craignons pas de trop insister sur cette omnipotence des interactions mimiques. En effet, lorsque la gesticulation élémentaire a acquis une richesse suffisante, jamais les mimèmes ne sont intussusceptionnés ni rejoués à l'état isolé, comme les mots artificiels d'un dictionnaire, mais toujours sous la forme dynamique d'interactions extrêmement complexes. L'Interaction est l'unité de rejeu mimique. Une fois intelligée, elle sera le Geste propositionnel, généralement triphasé :

L’Agent agissant sur l'Agi.

Le petit Anthropos devient ainsi, par la force spontanée de ses Mimèmes interactionnels, un Mimodramatiste malgré lui. Il entre dans ce que la vieille psychologie appelait le stade du jeu. « L'Enfant veut toujours jouer ! » entendons-nous répéter fréquemment. C'est, à l'origine, du moins, anthropologiquement inexact. L'Enfant ne veut pas plus jouer qu'il ne veut avoir faim ou soif. L'observation attentive nous montre bien plutôt que le petit Anthropos « est joué », comme il « est affamé », comme il « est assoiffé ». Un vrai besoin anthropologique, résultant de la loi du Mimisme, le pousse à devenir, en quelque manière, toutes choses et toutes choses dans leurs interactions spontanément imbriquées.

Il ne devient pas, comme dans des « poses plastiques » indépendantes, une statue vivante mais immobile, puis une autre statue vivante et immobile, et encore une autre statue vivante et immobile, sans aucun lien des unes avec les autres. Non, il n'y a pas « morcelage ». Mais, par une « successivation » vitalement et musculairement fluente, les successives interactions de l'Univers s'incarnent en lui sans solution de continuité.

On pourrait dire qu'il n'a jamais fini de rejouer ce qui s'est forcément joué en lui d'une façon finie. Son pouvoir de « composition », de « décomposition », de « recomposition » des interactions gestuelles est indéfini. Sa curiosité, à l'inverse de celle de l'Anthropoïde, est universelle et mécanicienne, en ce sens qu'il est poussé, malgré lui, à se rendre compte comment tout joue devant lui, afin, dirait-on, que tout puisse exactement se rejouer en lui. C'est, en quelque façon, la science avant la conscience.

Chez le petit Anthropos, en effet, cette incessante et universalisante Mimodramatique corporelle et manuelle est d'abord très confusément consciente, tellement elle est automatique et contraignante. Elle se joue de tous ses muscles, comme en jouerait une sorte de « somnambulisme éveillé ».

Ainsi en est-il, d'ailleurs, dans l’Anthropos adulte pour cette tyrannisante « mimodramatique oculaire » que nous appelons, très inexactement, la « rêverie visuelle ». On sait, en effet, que les actuelles recherches psychologiques et psychiatriques sur le « rêve éveillé » ont montré combien nos gestes oculaires sont, même pendant la veille et la veille la plus attentive, sans cesse joués par ces rejeux involontaires et presque tous inconscients.

Nous subissons ces rejeux beaucoup plus que nous ne les dirigeons. Il est infiniment rare – et peut-être introuvable – l'Anthropos adulte qui pourrait se vanter de ne laisser rejouer en lui que les seuls mimèmes oculaires de son choix. Notre gesticulation oculaire est rejouée beaucoup plus que nous ne la jouons volontairement. Il est à peu près impossible de n'avoir en nous que les interactions des Mimèmes oculaires que nous permettons. Peut-être est-ce parce que nous n'avons pas, sur ce subtil mécanisme, exercé et entraîné notre pouvoir d'inhibition. Notre gesticulation purement oculaire, même la plus intense, ne gêne aucunement nos voisins, pas plus d'ailleurs que ne les gêne notre gesticulation auriculaire. Alors, personne ne s'en est soucié, pas même nous. De minimis non curat praetor.

En revanche, à force de raidissements réitérés dès l'enfance et sous la contrainte de notre milieu social stéréotypé, nous avons réussi à inhiber, tant bien que mal, la tendance globalement modelante de l'irradiation des mimèmes oculaires à travers notre musculature corporelle et manuelle.

Mais ne nous illusionnons pas trop. « On pense avec tout son corps », continue de nous répéter Pierre Janet. La pauvre pensée humaine actuellement, hélas ! ne saurait- être autre chose que la prise de conscience plus ou moins claire et l'intellection propositionnelle de nos mimèmes de toutes sortes. Notre si parfaite éducation, en nous atrophiant d'ailleurs la mémoire qui est uniquement rejeu plus ou moins libre de ces mimèmes, n'a fait que rendre artificiellement et difficilement microscopique ce qui était spontanément macroscopique.

Il suffit, en effet, d'une légère excitation morbide ou même de quelques coupes de champagne, pour faire sauter la camisole de force sociale et redonner aux mimèmes corporels et manuels toute leur belle ampleur, anthropologiquement normale. Envers et contre tout, l'Anthropos petit ou grand reste ce qu'il est essentiellement par toutes ses fibres : un Mimodramatiste global et universel.

*
* *

Dans ses Mimodrames, remarquons-le bien, toujours le jeune Anthropos « joue à quelque chose ». Et c'est en cela qu'ils sont des mimodrames organisés et non pas des agitations purement physiologiques. Cette organisation interne ne veut pas dire, d'ailleurs, que chacun des gestes mimiquement interactionnels qui en forment la trame, soit consciemment prémédité et composé. Mais tous sont logiquement – quasi grammaticalement – décomposables.

Au contraire, en dehors du maniement réel de tel ou tel objet, l'Anthropoïde « ne joue à rien ». Il gambade et se trémousse en une agitation qu'il nous est impossible d'analyser mimiquement. Nous pourrions dire qu'il semble parfois « jouer avec » quelque chose. Mais si nous donnons au mot « jouer » absolument le même sens que lorsqu'il s'agit du jeune Anthropos, sachons que nous faisons de l'anthropomorphisme. Son « jeu » apparent rentre dans la répétition des gestes du Mimétisme opératoire. C'est l'objet, réellement aperçu ou réellement manié, qui le modèle et le dirige.

Quand le petit Anthropos se sert d'un objet pour son jeu, cet objet n'est, la plupart du temps, qu'un support de mimèmes interactionnels qui n'ont aucun rapport avec l'usage coutumier de cet objet et qui, d'ailleurs, peuvent varier indéfiniment. Un bâton ne servira plus à frapper, mais, sous les gestes mimiques du petit joueur, il se métamorphosera en un fusil, en un cheval, etc. Le jeune Anthropos peut jouer n'importe quoi sur n'importe quoi.

Or jamais nous ne voyons l'Anthropoïde se comporter ainsi. Son Mimétisme opératoire ne peut pas « abstraire » ses gestes du hic et nunc, dirions-nous en employant une expression très juste des vieux philosophes.

En revanche, le Mimisme du jeune Anthropos « abstrait » et « décolle » perpétuellement, des actions et des objets présents, les mimèmes caractéristiques et transitoires qu'il intussusceptionne en face d'eux. Comme il a désormais ses mimèmes en lui, il les rejoue à vide, n'importe où et n'importe quand. Prenant appui sur l'espace présent et sur le temps présent, il arrive, pour ainsi dire, de lui-même et sans le savoir, à bondir hors de l'espace et du temps.

Cette abstraction, victorieuse de l'espace et du temps, n'enlève d'ailleurs rien au caractère plastiquement concret des mimèmes. En effet, il ne faut pas, comme notre vocabulaire empirique le fait trop souvent, confondre abstraction et algébrisation.

Le petit Anthropos, avec tout son être plein de mimèmes, peut jouer dans le concrétisme abstrait. L'Anthropoïde, lui, ne manie que les objets concrets, sans jamais pouvoir en abstraire ses gestes opératoires.

Ainsi placé au milieu des innombrables interactions de l'Univers, le jeune Anthropos n'est donc pas, comme l'Anthropoïde, le contemplateur inerte qu'il semblerait être au premier abord. Dès que ces interactions viennent se réfléchir, non seulement dans ses yeux, mais aussi – grâce à l'irradiation globalisante du Mimisme – dans son être tout entier, alors, bon gré mal gré, il est rejoué, dans toutes ses fibres modelées, par ces interactions du monde extérieur.

Sans pouvoir inhiber le geste interactionnel, spontanément commencé en lui, il rejoue les trois phases de toute interaction, c'est-à-dire le Mimodrame d'un Agent agissant sur un Agi. Par exemple :

Le Chevauchant cravachant le Galopant

(Le Cavalier cravache le Cheval)

Naturellement, à la disposition du jeune Anthropos, il n'y a ni cavalier réel, ni cravache réelle, ni cheval réel. Il n'y a que des mimèmes caractéristiques et transitoires. Mais ils sont réellement en lui et réellement agissants.

Rejoué microscopiquement ou macroscopiquement, ce petit Mimodrame est, à l'origine et pendant un certain nombre de mois, assez, vaguement conscient.

Mais un jour arrive où le jeune Anthropos prend une conscience plus claire de ce rejeu interactionnel de mimèmes. Il l'intellige et le dirige.

Ayant vu, par exemple, passer une locomotive, il vient vers sa mère, pour lui rejouer et lui « réciter » cinémimiquement, de ses deux bras alternativement étendus et ramenés vers lui, le mouvement caractéristique du va-et-vient des bielles.

Au bout de quelques années, d'ailleurs, le milieu social — français par exemple — aura réussi à inhiber, dans le jeune Anthropos, ces gestes cinémimiques significatifs, en le contraignant à les transposer sur ses muscles laryngo-buccaux sous cette forme algébrisée et apparemment conventionnelle aujourd'hui : La locomotive propulse les bielles.

Mais si plus tard notre jeune Français, devenu un adulte grave, se met en devoir de faire comprendre à un étranger, peu familier avec notre langue, ce que veut dire : propulse les bielles, les mimèmes refoulés du va-et-vient caractéristique rejoueront, d'eux-mêmes et largement, dans les muscles des bras de l' « Anthropos éternel » et éternellement mimeur.

Ce que nous avons vu faire spontanément au jeune Anthropos venant vers sa mère après avoir aperçu une locomotive en marche, nous sommes obligés de constater que l'Anthropoïde s'en montre absolument incapable. Et pourtant, comme le petit Anthropos, il voit la locomotive et il a des bras et des mains gestuellement aptes à exécuter le mouvement des bielles. Il a tous les organes et tous les gestes, mais il n'a pas le Mimisme intelligeur.

L'Anthropos grandissant « fait » donc ainsi, lui-même, par Imitation, c'est-à-dire consciemment et volontairement, ce qui « se faisait » auparavant en lui par Mimisme, c'est-à-dire inconsciemment et involontairement. L'outil expressif s'était monté en lui sans lui : il en prend désormais la maîtrise et le reproduit, selon son bon plaisir, pour signifier. Dès lors, le Geste propositionnel est né. L'expression logique humaine a son unité fondamentale.

Le drame innombrable des interactions de l'Univers est désormais « livré aux mains » consciemment et volontairement savantes du Mimodramatiste éveillé.

Déjà, dès les premiers mois de son existence, un certain nombre d'êtres animés et inanimés étaient venus, d'eux-mêmes, monter en lui – sans lui – leur geste caractéristique, leur « nom gestuel ». Ce geste caractéristique, prégnant de multiples gestes transitoires, s'était révélé comme agissant, de multiples façons, sur d'autres êtres, également reçus par la musculature manuelle du jeune Cinémimeur selon leur geste caractéristique.

Le manuélage ou mimage manuel sort donc du jeu anthropologique avec sa Stylistique propositionnelle méthodologiquement orientée. Il suffira à l'inlassable Mimodramatiste de prolonger, pendant des millénaires, l'œuvre du Mimisme et d'imiter volontairement ce qui s'était mimé spontanément.

Ainsi l'Anthropos élaborera toute cette immense gesticulation significative, corporelle et surtout manuelle, que Mallery nous montre chez les Amérindiens, dans la célèbre étude anthropologique que l'éditeur Payot est en train de faire traduire en français.


III. – LE PHONOMIMISME
ET LE LANGAGE
.



Tout en étant psycho-physiologiquement prédominante dans l'Anthropos spontané, la tendance instinctive à mimer corporellement et surtout manuellement les actions et interactions de l'Univers n'est pas la seule.

En effet, les êtres animés et inanimés de l'Univers n'ont pas uniquement des actions et interactions plastiques et visibles. Ils ont aussi des actions et interactions sonores et audibles qui se répercutent mimiquement sur les muscles subtils de l'oreille interne de l'Anthropos sous la forme de mimèmes auriculaires. C'est le Phonomimisme auriculaire.

Comme le Cinémimisme oculaire, ce Phonomimisme auriculaire se joue secrètement en gestes microscopiques et sur des organes jusqu'ici inaccessibles à l'observation d'autrui. Nul autre que le sujet lui-même ne voit les rejeux mimiques oculaires. Nul autre que le sujet lui-même n'entend les rejeux auriculaires. Aucun enregistrement expérimental, à même ces muscles mimeurs, n'est donc directement possible.

Par bonheur, la conformation de l'appareil respiratoire et laryngo-buccal de l'Anthropos se trouve fortuitement être telle que, sous la pression du souffle, les sons les plus divers peuvent être émis avec des intensités, des durées, des hauteurs et des timbres variables presque à l'infini.

Alors se produit une nouvelle spécialisation de la loi générale du Mimisme humain. De même que le Cinémimisme oculaire irradie et s'amplifie dans le Cinémimisme corporel et manuel, le Phonomimisme auriculaire a, lui aussi et spontanément, son amplifiante irradiation en écho sur la musculature laryngo-buccale. Le son qui s'est joué mimiquement et microphoniquement dans l'oreille interne a tendance à se rejouer mimiquement et mégaphoniquement sur les lèvres. C'est le Phonomimisme oral.

*
* *

C'est naturellement sous cette propulsante contrainte du Phonomimisme auriculaire et oral que tout enfant, élevé en liberté à la campagne, se met de lui-même à « nommer » un certain nombre d'animaux et d'objets par le son caractéristique qu'ils émettent. Témoin ce jeune enfant sarthois, parlant à peine, et qui accourait vers sa mère la fermière, en portant rythmomimiquement la main à la bouche et en criant avec des intonations mélodiques et des timbres d'une saisissante justesse :

Miaou ham cô ! Miaou ham cô !

Un gros et redoutable chat du voisinage venait effectivement d'étrangler une poulette...

À cette riche spontanéité phonomimique du petit Anthropos, si nous comparons le comportement laryngo-buccal de l'Anthropoïde, nous trouvons ce dernier encore plus évidemment dénué de Phonomimisme qu'il ne l'était de Cinémimisme.

Signalons, en passant, que le petit Anthropos, élevé librement en contact avec les innombrables sonorités de la campagne et de la nature, se révèle incomparablement plus phonomimeur des choses que le petit Anthropos « cloîtré », fils de tel professeur citadin. Ce petit Anthropos cloîtré, le seul naturellement que les pédagogues professeurs nous aient décrit avec une savante complaisance, vit avec sa mère entre quatre murs. Il est ainsi privé à peu près de tout ce qui pourrait monter spontanément en lui les riches phonomimèmes des choses sonores, mouvantes et vivantes. Ses organes auriculaires sont presque uniquement baignés — ou plutôt noyés — dans les sons très pauvres de la parole humaine. Combien révélatrice s'avère, sur ce point, la naïve et suggestive réponse d'un petit Parisien de cinq ans, qui nous disait : « Mes oreilles, cela sert à écouter les bouches. » Avec ses oreilles, un petit enfant de la campagne entend bien plus souvent « les sons des choses » et de tels sons se rejouent ainsi en écho, plus spontanément et plus nettement, sur ses gestes auriculaires et laryngo-buccaux.

Cependant, en face d'un même objet caractéristiquement sonore et de ses diverses actions transitoires audibles, l'observation faite sur un certain nombre d'enfants nous montre que le Phonomimisme oral ne joue pas toujours avec la netteté d'un écho aussi mécaniquement répercuté que dans le cas cité plus haut. Mimisme humain n'est pas Machinisme brutal. Dans les rejeux gestuels du jeune Anthropos, il nous faut compter avec l'interférence de l'« équation personnelle », vivante, très vite intelligente et donc interprétante. Entre le son émis par l'objet et le son rejoué par la bouche, il n'y a parfois qu'une analogie plus ou moins immédiatement perceptible. Le Phonomimisme, devient ainsi le Phono-analogisme. Du phonomimème au phono-analogème s'échelonneront tous les intermédiaires possibles.

D'ailleurs, ce n'est pas toujours et nécessairement à l'objet lui-même ou à ses actions transitoires que ce phono-analogème est emprunté. L'Anthropos, en faisant un geste spontané ou mimique, a tendance à émettre lui-même un son qui peut devenir sémantiquement caractéristique de ce geste. Qu'on pense à l'ahan sonore qui constitue comme le geste audible et phono-analogique du geste visible et corporel du bûcheron.

C'est sous la poussée, si anthropologiquement instinctive et toujours si vivace, du Phonomimisme réduit au Phono-analogisme que les écrivains de nos pauvres langues desséchées ont éprouvé l'invincible besoin d'élaborer, plume en main, leur individuelle et plus ou moins heureuse « harmonie imitative » :

Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes...
Les souffles de la nuit flottaient sur Galgala...
L'insecte net gratte la sécheresse...


Tant il est difficile à l'Anthropos, même le plus graphiquement algébrisé, de chasser le naturel, c'est-à-dire le Mimisme humain !

*
* *

Il importe de faire remarquer que, de sa nature même, si fluide et si instable, le mimème audible est moins contraignant et, par conséquent, moins précis que le mimème visible. Chaque groupement humain, indépendant des autres groupements humains, a donc eu sa manière de choisir et d'entendre le son caractéristique d'un objet ou d'un geste parmi la pluralité des sons émis. Il faudrait, comme on commence à le faire aujourd'hui avec le cinéma parlant, avoir méticuleusement enregistré, jadis, chacun des gestes des hommes (chasseurs, guerriers, pasteurs, agriculteurs, etc.), gestes qui ont fait spontanément jaillir du gosier tels ou tels sons parmi lesquels tel groupement humain a choisi tel son comme étant caractéristique.

Le phonomimème et surtout le phono-analogème, étant ainsi originellement moins « modelés par l'objet » que le cinémimème plastique, ont paresseusement et progressivement perdu le contact avec cet objet dicteur et rectificateur. Il s'ensuit qu'un phono-analogème en arrive à ne plus présenter aucun rapport perceptible avec le son de l'objet ou de ses actions. Ce phono-analogème apparaît alors, au sujet parlant, comme un artificiel phono-algébrème qui aurait été jadis conventionnellement proféré et attribué à l'objet. De génération en génération, dans chaque groupement humain et pendant des millénaires et des millénaires, l'algébrème sonore a désormais vécu de sa propre vie, livré aux curieuses et déformantes lois psycho-physiologiques de l'audition et de l'articulation.

Pour être à même de pouvoir analyser scientifiquement ces déformations gestuelles, auriculaires et laryngo-buccales, il faudrait connaître et déterminer toutes les influences des éléments atmosphériques et climatériques, les influences des altitudes, des aliments, des boissons, les contaminations d'une langue sur une autre, etc.

Il n'y a d'ailleurs pas, dans les diverses régions d'un même pays, deux gorges et deux palais conformés identiquement, capables de proférer un son rigoureusement identique.

De ces innombrables facteurs, encore peu étudiés, résulte l'évolution incessante des articulations laryngo-buccales dans les langues officielles et dans les langues provinciales, dans ces précieux dialectes et patois que notre maître Rousselot a si génialement étudiés à l'aide des appareils enregistreurs de la Phonétique expérimentale.

*
* *

Nous pouvons ainsi, en terminant, résumer la lente transformation du manuélage en langage. Cette transformation multimillénaire a d'ailleurs entraîné avec elle un changement parallèle du Mimographisme en Phonographisme dans l'évolution anthropologique de l'écriture, comme nous le montrerons par la suite.

Le son, phonomimiquement émis par le geste laryngo-buccal, ne vient donc d'abord que renforcer, préciser et parfaire audiblement la signification de tel ou tel geste manuel mimique et visible.

Peu à peu, chaque geste manuel caractéristique ou transitoire est doublé d'un adjuvant sonore.

À un moment donné, la multiplicité des gestes sonores est devenue telle qu'elle décalque exactement et peut contre-balancer la multiplicité des gestes manuels. On arrive à une égalité de gestes corporels-manuels et de gestes laryngo-buccaux.

Comme le geste laryngo-buccal sonore, tout en étant beaucoup moins expressif, se révèle moins dispendieux et réclame moins d'énergie que le geste corporel ou même manuel, il réussit peu à peu à prédominer.

Le geste corporel-manuel, devenant de moins en moins indispensable, se réduit progressivement. Le geste laryngo-buccal l'emporte de plus en plus et commence à vivre de sa vie propre et indépendante.

Alors, les rôles du manuélage et du langage s'intervertissent.

Le tout-puissant geste manuel devient simplement, un adjuvant du geste oral. Cet adjuvant, utile mais non pas nécessaire désormais, est de plus en plus négligé. Aussi tend-il à disparaître presque complètement.

Cette gesticulation significative, corporelle et manuelle, finit même par être oubliée à tel point qu'on a aujourd'hui besoin d'études spéciales et de méticuleuses recherches anthropologiques et ethniques pour retrouver son importance originelle et son emploi prépondérant de jadis.

Mais cette transposition du mimage expressif manuel sur les muscles du système laryngo-buccal n'en a pas altéré la nature profonde. Nous sommes toujours dans l'Anthropologie du geste significatif.

D'ailleurs, les phases d'un geste propositionnel manuel, en se transposant ainsi dans les phases correspondantes d'un geste propositionnel laryngo-buccal, peuvent garder longtemps intact le sens concrètement cinémimique de l'original.

Dans un grand nombre de milieux ethniques, en effet, la gesticulation significative laryngo-buccale n'est vraiment et totalement compréhensible que si l'on connaît la gesticulation manuelle dont elle dérive et continue à dépendre sémantiquement.

De là l'importance anthropologique immense qu'il y a à rechercher le sens premier et cinémimique de ce qu'on a appelé jusqu'ici les racines. Ces racines sont tout simplement la transposition sonore des antiques gestes cinémimiques du manuélage. Les mimogrammes et, leur subséquente utilisation comme phonogrammes nous sont ici d'un précieux secours.

On nous avait autrefois répété, au cours de nos études de Linguistique grammaticale, que les racines indo-européennes, sémitiques ou chinoises avaient toutes des significations concrètes. Nous en connaissons maintenant la raison. Or, c'est l'Anthropologie du Langage, et non pas la Linguistique philologique, qui, pouvait nous l'apprendre.

En face de la loi du Mimisme humain et de son jeu contraignant, le vieux et fameux « problème de l'origine du langage » nous apparaît donc pour ce qu'il est en réalité : un « pseudo-problème » posé par l'ignorance des lois anthropologiques.

Doué de son Mimisme essentiel et intelligeur, le premier Anthropos s'est exprimé en gestes propositionnels mimiques aussi spontanément qu'il a marché avec ses jambes.

À d'autres maintenant, aux Boule et aux Teilhard de Chardin, de nous expliquer pourquoi l'Anthropos seul est doué de Mimisme.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le lundi 6 décembre 2010 12:23
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 
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