Marcel Jousse, L'ANTHROPOLOGIE DU GESTE


 

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Collection « Les auteur(e)s classiques »

Marcel Jousse, L'ANTHROPOLOGIE DU GESTE. (1969)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Marcel Jousse, L'ANTHROPOLOGIE DU GESTE. Paris: Les Éditions Resma, 1969, 395 pp. Une édition numérique réalisée par Marcelle Bergeron, bénévole, professeure à la retraite de l'École polyvalente Dominique-Racine de Chicoutimi, Québec. [Avec l'autorisation formelle des ayant-droit, la Société Marcel Jousse.]

[p. 31]

Introduction


Ces pages de présentation sont extraites de l'Introduction composée par Marcel Jousse, en 1955, pour l'ensemble de sa Synthèse.

[p. 32]


LE péché originel, et capital, de notre civilisation de Style écrit, est de se croire la Civilisation par excellence, LA Civilisation unique. Tout ce qui ne « rentre » pas dans sa page d'écriture est, pour elle, inexistant.

Les faits anthropologiques se trouvent donc négligés, et le plus souvent incompris. Ainsi, les sciences de l'homme ne peuvent être l'approfondissement de l'anthropologique dans l'ethnique, mais restent l'effleurement de l’ethnique livresque.

Nous avons, devant cette attitude, tenté de changer de méthode. Au lieu de rétrécir notre champ d'observation sur la lettre « morte » des textes, nous avons apporté une méthodologie qui est d'abord, et surtout, la prise de conscience d'un outil « vivant » : le Geste humain.

L'Anthropos n'étant essentiellement qu'un complexus de gestes, nous avons ainsi, pour l'analyse de l'homme, l’outil le plus pénétrant, le plus opérant qui se puisse manier. C'est, pour ainsi dire, l'« Outil à démonter les outils ». Or, cet outil s'élabore instinctivement en chacun de nous et il s'affine sans cesse au fur et à mesure que nous en prenons une plus claire conscience.

L'Anthropos, cette terre inconnue ! pourrait-on dire. Depuis quelques années, on commence à parler d'explorateurs des gouffres et des abîmes souterrains de la terre. On ne parle pas assez des gouffres et des abîmes souterrains de l’homme. De là pourquoi l'Anthropologie du Geste n'en est encore qu'à ses premiers balbutiements.

Il y a cent ans, l’Anthropologie n'existait même pas. On commençait seulement à entrevoir la Philologie livresque. C'était le moment où Renan crut que toutes les difficultés allaient s'évanouir devant la philologie comparée. Et de fait, on était arrivé, par l'application de cette loi scientifique, à des résultats déconcertants. Elle marquait un progrès et a été, pour un temps, un essai d'explication plus rapproché des faits que ce qui avait été donne jusque-là. Mais tous les problèmes n'étaient pas élucidés pour autant, car tous les faits ethniques ne relèvent pas de la [p. 34] philologie. La philologie n'est pas le tout de la science de l’expression humaine. Elle reste une science merveilleuse tant qu'elle s'applique aux faits philologiques. Elle ne va pas plus loin.

On dirait que notre science occidentale a peur de la vie. Quand il s'agit d'étudier l’homme et son expression, ce n’est pas aux gestes vivants de l’homme qu'elle s'intéresse, mais aux résidus morts de ces gestes.

C'est ainsi que l'ethnographie, tout comme l'anthropologie, a commencé à travailler et à ordonner ses methodes d’après des outils morts. Toutes les sciences de l'homme ont débuté par le statisme, car il est plus facile de trancher sur un objet mort et immobile que sur un être mouvant et vivant.

C'est pourquoi également la phonétique historique a ébauché son travail sur des lettres mortes et imprimées. Il a fallu attendre qu'un génie-paysan comme Rousselot institue une technique étonnamment neuve pour surprendre la vie du langage, non plus sur la graphie inerte, mais en plein exercice vivant, sur des bouches humaines.

Dans son laboratoire de Phonétique expérimentale au Collège de France, Jean-Pierre Rousselot faisait tourner ses cylindres, noircis au noir de fumée et enregistrait les articulations vivantes, mais fragmentaires, des gestes laryngo-buccaux, enregistrement qui disséquait un par un les éléments gestuels de la proposition, sans jamais remonter à la proposition elle-même.

L'anthropologiste expérimental unifia gestuellement et logiquement tous ces éléments erratiques, et ce fut le Geste propositionnel anthropologique, verbalisation ethnique du Geste interactionnel cosmologique. Le découpage instrumental a fait place au Globalisme humain. D'emblée fut créée l’Anthropologie du Geste et, conjointement, du Rythme.

Il nous faut, en effet, étudier le vivant en tant que vivant, et à l'étude trop exclusive du livre mort, ajouter une étude approfondie du geste vivant, expressif et rythmique.

Qui dit Anthropologie du Geste dit Anthropologie du Mimisme. C'est tout un laboratoire expérimental qui s'ouvre devant nous. Ce n'est plus l'instrument mort qui morcèle l’homme. C'est l'homme qui prend conscience de l’homme. L'expérimentateur est devenu l'expérimenté. L'homme n'est plus « cet inconnu ». Il est son découvreur. On ne connaît bien que soi-même.

Mais pour se bien connaître, il faut bien s'observer. Le vrai Laboratoire est un observatoire. C'est un observatoire de soi-même. Et cet observatoire est un laboratoire car c'est un dur labeur que d'apprendre à se voir. Aussi faut-il créer ce qu'on pourrait appeler justement des « Laboratoires de prise de conscience ». Nous ne pourrons jamais sortir de nous, mais grâce au Mimisme, tout est en nous qui se rejoue par nous. Toute science est prise de conscience. Toute objectivité est subjectivité.

Le vrai Laboratoire est donc le Laboratoire de soi-même. S'instruire c'est se bâtir. On ne sait que ce qu'on est. D'où le rôle aujourd'hui de plus en plus grand de la Mémoire vivante et de son adjuvant omniprésent le Rythme.

L'Anthropologiste doit le rappeler sans cesse : la mémoire n'est et ne peut être que le rejeu des gestes macroscopiques ou microscopiques qui ont été préalablement montés dans toutes les fibres diversifiées de l'organisme humain. Une immense matière d'études s'ouvre donc à nous dans le jeu et le rejeu des gestes vivants qui constituent la mémoire.

« Savoir par cœur n'est pas savoir » dit l'homme du livre, sans se rendre compte que c'est anéantir 90% du savoir de tous les humains.

À la loi du livresque « Scientia cum libro », l'anthropologiste du Mimisme répond par une autre maxime « Scientia in vivo ». C'est à même la vie qu'il nous faut étudier et comprendre l'homme.

C'est dans cet élément vivant et gestuel que vont se centrer et se concentrer toutes nos observations. Nous allons donc, au cours de cet ouvrage, nous appliquer à nous maintenir dans la zone encore inétudiée de la mémoire vivante que nous analyserons et approfondirons dans son mécanisme agissant, pensant et connaissant.

Dans le Laboratoire anthropologique et ethnique que nous offre le milieu palestinien — et singulièrement galiléen — nous observerons ce jeu de la vie intelligente et sublimée qu'est le jeu de la mémoire. Par principe anthropologique, en parlant de [p. 36] mémoire, nous parlerons et nous traiterons toujours de mémorisateurs. Dans ces mémorisateurs, nous retrouverons naturellement et fatalement le double élément omniprésent : l'anthropologique et l'ethnique.

Les textes écrits et « morts » [1] ne seront pour nous que des pis-aller qui n'auront comme rôle que de nous faire remonter aux gestualisateurs « vivants ». Ce n'est pas dans l'espace textuel que nous travaillerons, mais dans la durée gestuelle. Nous rencontrerons ainsi des faits vivants qui n'ont jamais été soupçonnés par ceux qui, avec des outils morts, ont essayé de comprendre et d'expliquer cet immense et complexe Mimodrame anthropologique et ethnique qu'est « notre Tradition de Style oral » [2].

C'est donc à même la vie innombrable et inépuisable qu'en anthropologiste expérimental nous allons entrer dans L’ÉLABORATION INTRA-ETHNIQUE D'UNE TRADITION DE STYLE ORAL [3].

Or, qui dit « Tradition » dit, par le fait même, transmission d'éléments vivants, préalablement reçus et séculairement élaborés à l’intérieur du milieu ethnique.

Ici, les éléments traditionnels sont de vivantes « Perles-Leçons » de Style oral [4] : Perles lentement « cristallisées », métho-[p. 37] dologiquement « enfilées » en récitations ordonnées et comptées pour aider à leur vivante « utilisation ».

Pour commencer « par le commencement », nous allons, dans cet ouvrage, analyser le phénomène de la « Cristallisation des Perles-Leçons », Perles-Leçons d'abord purement gestuelles qui, par transposition du mécanisme expressif, deviendront orales. Mais le mécanisme anthropologique profond reste le même. Tout part d' « intussusceptions ». C'est face au Cosmos, inséré dans le Cosmos, que l'homme, ce « Mimeur » innombrable, va élaborer sa Tradition.


LA CRISTALLISATION VIVANTE
DES PERLES-LEÇONS
 [5]


Cette Cristallisation vivante des Perles-Leçons, nous allons donc lentement, « laboratoirement », l'observer dans l'Anthropos global.

Les forces anthropologiques et ethniques, que nous verrons se compénétrer vitalement dans l'Homme pour aboutir à une Cristallisation vivante de Perles-Leçons, peuvent se classer en trois mécanismes que nous analyserons au cours des trois chapitres suivants :

Chapitre 1er : LE RYTHMISME
Chapitre II : LE BILATÉRALISME
Chapitre III : LE FORMULISME


[1] Il s'agit ici de la Bible, et, spécifiquement, de l'Évangile que Jousse considère comme étant notre « Tradition de Style oral », base de notre civilisation.

Remarquons que Jousse ne traite pas ici de religion — bien que la religion chrétienne soit la plus répandue dans notre milieu ethnique. Pour lui, la religion fleurit sur la civilisation, et la civilisation repose sur les traditions. C'est ainsi qu'il s'appuie sur la Tradition évangélique et qu'il étudie Jésus, source de cette tradition et donc fondateur de notre civilisation. Jousse ne s'attache pas à suivre la tradition évangélique dans ses évolutions et ses déviations humaines ; mais comme il le dit lui-même, il remonte aux « gestualisateurs vivants ». On comprend alors qu'il rejoigne, à travers ces Gestualisateurs et Civilisateurs, l'Homme.

[2] L'Évangile que Jousse étudie comme Parole vivante. Évangile = Euanguélion = Besôretâ : Annonce orale.

[3] Cette « Élaboration intra-ethnique d'une Tradition » correspond à la Première Partie de l'œuvre de Marcel Jousse dont le plan complet est donné à la fin de cet ouvrage (pp. 384-395) et évoqué dans l'Avant-propos (p. 22).

[4] Toutes les recherches anthropologiques et ethniques de Jousse s'étant, de par le fait historique de Jésus, particulièrement centrées sur le milieu palestinien, nous ne serons pas étonnés de le voir utiliser les métaphores si expressives de ce milieu si profondément gestuel et concret, où l'on compare les leçons à des « perles » aux multiples « reflets » dont on fait des « colliers » de beauté et de vérité.

[5] Le présent ouvrage qui traite de la « Cristallisation vivante des Perles-Leçons), est complet par lui-même. Il correspond, dans le plan de synthèse, au Livre III de la première partie. (Cf. infra, Avant-propos, p. 22 ; également, plan de synthèse, p. 384.)



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le dimanche 24 avril 2011 7:37
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie retraité du Cegep de Chicoutimi.
 
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