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Collection « Les auteur(e)s classiques »

Marcel Jousse, “Mimisme humain et style manuel.” (1936)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir du mémoire de Marcel Jousse, “Mimisme humain et style manuel.” Paris, Librairie orientaliste Geuthner, 1936, 24 pp. Une édition numérique réalisée par Marcelle Bergeron, bénévole, professeure à la retraite de l'École polyvalente Dominique-Racine de Chicoutimi, Québec. [Avec l'autorisation formelle des ayant-droit, la Société Marcel Jousse.]

Introduction

Lorsque l’homme, à force d'ingéniosité et même de génie, semble avoir vaincu et dépassé la Nature, on dirait que la Nature prend sur lui une sourde et sournoise revanche.

La découverte de l’Imprimerie était une admirable victoire sur l’Espace et sur le Temps. Grâce à elle, la voix grêle du Penseur, transposée visuellement, pouvait se répandre par des milliers de feuilles aux quatre coins du monde. Son écho momentané ne tombait plus dans des mémoires sujettes à la déformation et à l'oubli. Les caractères de métal faisaient, avec de l'éphémère, quelque chose d'immuable et de quasi éternel.

Mais voilà que l'Homme commence à s'apercevoir des ravages psychologiques causés par l'usage prématuré et immodéré du Livre.

À peine l’Enfant sait-il balbutier mélodiquement ses premières phrases qu'on le condamne aux travaux forcés de la lecture. Ses yeux, si curieux de regarder les êtres vivants et mouvants, en sont impitoyablement détournés pour être rivés aux signes algébriques de l'alphabet. Ses mains, avides de tout saisir, n'ont plus que la permission de manier des manuels aux pages mornes et monotones. Ses doigts, faits pour tout palper, pour tout démonter et remonter, se crispent uniquement sur un porte-plume, destiné à tracer des graphies dont souvent l'orthographe ne correspond même pas aux articulations sonores qui se jouent sur ses lèvres vivantes. Tout son corps, fluide et spontané mimeur de tous les gestes et de toutes les actions de l’Univers ambiant, est immédiatement figé, sur le banc de l'école, dans l'attitude hiératique d'un petit pharaon égyptien assis, mains aux genoux, en face de sa « maison d'éternité ». Ici, pour être sage, il faut être immobile. Le prix de sagesse est incompatible avec l'exubérance de la vie.

Entre l’Enfant vivant et l’Univers mouvant s'interpose tout à coup une sorte de Monde platonicien des Idées, monde étrange, congelé en graphies noires et mortes, souvent vides de sens. Les choses apprises n'ont plus de contact avec les choses vécues. Toute l'épaisseur d'une feuille de papier les sépare.

L'idéal c'est de faire de l’Enfant, le plus tôt possible, un érudit, un « fichier » qui ne connaît du monde réel que ce qu'en ont dit les innombrables livres qu'il a lus. À cette école, savoir le monde, c'est savoir où et comment les livres parlent du monde.

Combien d'hommes parmi nous, livresquement momifiés et ensevelis dès l'enfance dans leurs sarcophages de papier imprimé, n'ont jamais pu dans la suite – ni même voulu – rompre les fatales bandelettes dont on les avait tout d’abord enserrés !

Devant pareille atrophie de l’être vivant, les plus intelligents des Éducateurs ont commencé à s'inquiéter. Cette légitime inquiétude a d'ailleurs coïncidé avec celle que certains Psychologues éprouvaient, de plus en plus, en face des résultats factices obtenus dans les expériences de nos laboratoires de Psychologie expérimentale.

Là, on en était arrivé à prendre comme norme de la nature humaine les facultés psychologiques de l'« Intellectuel livresque », blanc, adulte et civilisé d'après notre culture gréco-latine scolastique. Le reste de l'humanité était plus ou moins généreusement gratifié d'une « mentalité primitive et prélogique ».

Ces cadres artificiels – et singulièrement dangereux pour une psychologie – se disloquent heureusement de toutes parts. Ce qu'on veut désormais étudier, c'est l’Homme, mais l'Homme surpris, autant que possible, dans sa jaillissante spontanéité : l'Anthropos.

C'est donc vers l’Enfant et vers l’Individu des milieux ethniques les moins « dissociés » que s'orientent aujourd’hui les recherches psychologiques vraiment objectives. De là, tous ces travaux récents – et dont quelques-uns sont de premier ordre – sur la Psychologie de l’Enfant et sur la Psychologie des Peuples plus spontanés, plus riches de vie active, moins livresques que nous.

Cette nouvelle Psychologie ethnique, en particulier, et la Psychologie pédagogique doivent dorénavant se prêter un fraternel appui, s'éclairer de mutuelles lumières.

L'humanité n'est pas née d’aujourd'hui. Elle ne s'est pas abstenue de penser et de chercher au delà ou en dehors de nous et de nos formules nécessairement limitées. La somme de ses incessantes expériences millénaires, fécondes en découvertes psychologiques vivantes, n'est pas toute contenue dans la bibliothèque de nos auteurs dits classiques. Une étude plus large de la pensée humaine intégrale et de tous ses moyens actuels d'expression nous ramènera certainement nous-mêmes à plus de vie.

La Psychologie pédagogique pourra ainsi, croyons-nous, devenir autre chose qu'une codification passive de quelques procédés routiniers. Et quand on pense que même cette codification a quelquefois été faite par des hommes qui ne connaissaient la vie de l’Enfant qu'à travers les pages d'un livre !

Pour être apte à guider le développement total d'un être humain, sans le déformer et l'appauvrir à notre image et ressemblance, il faut être expérimentalement averti de toutes ses « potentialités » psychologiques sous-adjacentes qui ne demandent qu'à s'épanouir.

Ce n’est pas, à proprement parler, du dehors que se reçoit l'éducation. Comme le mot lui-même l'indique (ex ducere), l'éducation doit être suscitée du dedans. Un Éducateur, vraiment digne de ce titre, pourra et devra favoriser l’éclosion d'une nature infiniment plus riche – psychologiquement et moralement – que la sienne propre.

Or, la nature humaine a des ressources psychologiques que nos catégories habituelles ne nous permettent pas toujours de soupçonner, du moins autour de nous. Il nous importe donc d'augmenter sur ce point nos connaissances en élargissant notre champ d'observation à travers l'immense « Laboratoire ethnique ». Les spontanéités psychologiques que tel milieu ethnique, pour une raison ou pour une autre, aura comprimées et même supprimées, pourront continuer de jaillir, en pleine liberté, dans un autre milieu ethnique.

C'est dans cet esprit de vaste expérimentation humaine que nous pousserons, de Mémoire en Mémoire, nos études sur la Psychologie du Geste.

Au cours du présent Mémoire et des deux autres qui le suivront, nous nous contenterons d'esquisser les lois fondamentales de cette Psychologie du Geste, surtout du Geste manuel, du Geste oral et du Geste graphiquement fixé par l'écriture.

Nous utiliserons ensuite ces lois de la Gesticulation humaine en les appliquant à la Psychologie pédagogique.

Pour qu'on nous suive plus facilement en une matière aussi complexe, nous avons cru bon de publier tout d'abord une sorte de « Méthodologie générale », plan directeur et synthèse provisoire de nos différentes recherches anthropologiques. Nous nous permettons donc de renvoyer le lecteur à ces premières Études de Psychologie linguistique (Paris, Beauchesne, 1925).

Faut-il redire ici que, par « Psychologie linguistique », nous entendons toute la Psychologie de l'Expression humaine logique, quelle que soit d'ailleurs la forme – manuelle, laryngo-buccale ou graphique – de cette Expression intelligente et propositionnelle ?

L'Homme, ce mystérieux composé de chair et d’esprit, étant, en effet, essentiellement intelligent, cherche sans cesse à intellectualiser toutes ses puissances, même les plus matérielles.

Mais Intellectualisation n'est pas synonyme de Momification. L'Intelligence n'est-elle pas le don le plus divin qui ait été fait à la Vie ?



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le lundi 6 décembre 2010 10:44
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 
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