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Collection « Les auteur(e)s classiques »

De l'angoisse à l'extase. Étude sur les croyances et les sentiments.
(Un délire religieux. La croyance)
TOME I (1926)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Pierre Janet (1859-1947) (philosophe devenu médecin et psychologue), De l'angoisse à l'extase. Étude sur les croyances et les sentiments. (Un délire religieux. La croyance) TOME I (1926). 1re édition, Librairie Félix Alcan, 1926. Réédité en 1975. Paris: la Société Pierre Janet et le Laboratoire de psychologie pathologique de la Sorbonne avec le concours du CNRS, 1975, 432 pp. Une édition numérique réalisée par mon amie, Gemma Paquet, bénévole.

Introduction

Figure 1
Tableau de la Nativité. Peinture de la malade

Les diverses études réunies dans cet ouvrage ont pour occasion et pour centre une observation à plusieurs points de vue remarquable, celle d'une femme que je désignerai sous le pseudonyme de « Madeleine » choisi par elle-même, et que j'ai suivie pendant vingt-deux ans. Sa vie étrange, ses fugues, son délire religieux, son attitude, sa marche sur la pointe des pieds, les stigmates du Christ qu'elle a présentés aux pieds et aux mains à plusieurs reprises et surtout les sentiments violents qu'elle éprouvait dans des crises d'angoisse et dans des crises d'extase, sa guérison relative à la fin de sa vie soulèvent à chaque instant des problèmes médicaux et psychologiques du plus grand intérêt.

Cette malade a été signalée à mon attention en février 1896 par des élèves du service qui avaient remarqué dans les cours de l'hospice cette petite femme trottinant indéfiniment sur l'extrême pointe des pieds (
figures 2, 3 et 4). Elle avait 42 ans quand je l'ai fait entrer dans la petite salle Claude Bernard, attenant au laboratoire de psychologie où Charcot d'abord, puis Raymond, m'avaient permis de placer quelques malades intéressantes à suivre au point de vue psychologique, elle y est restée près de huit années.

Ce long séjour de Madeleine à l'hospice de la Salpêtrière me paraît ajouter à son observation un certain intérêt. Les phénomènes de l'extase, les convictions de l'union intime avec Dieu et même les stigmates du Christ apparaissant sur le corps ne sont pas très rares. Sans remonter jusqu'aux saints extatiques du Moyen Âge et à sainte Thérèse, qui ne connaît les noms de Marie Chantal, de Mme de Guyon, de Catherine Emmerich, de Marie de Mœrl, de Marie Bergadier, de Louise Lateau, la stigmatisée du bois d'Haine, etc. ? Mais en général ces phénomènes étaient immédiatement rattachés à la religion, ils étaient examinés dans les couvents et la plus grande partie de leur observation était recueillie par des religieux. Je suis loin d'en conclure que l'observation ait été prise d'une manière inexacte et' que l'on ne puisse tirer grand parti de ces anciennes études, je crains seulement que ces études n'aient été faites à un point de vue un peu particulier et qu'elles risquent d'être incomplètes. L'influence du milieu où se trouvaient les sujets, l'enthousiasme qu'ils excitaient souvent, le désir tout naturel de faire servir leurs accidents étranges à la propagande ont pu altérer dans certains cas des phénomènes aussi délicats sur lesquels les diverses influences morales ont tant de prise. Ceux qui aujourd'hui veulent, en se plaçant à un point de vue plus scientifique, refaire les mêmes études sur ces personnages consacrés par la tradition, sont forcés de se servir uniquement de ces anciennes observations. Quelquefois ils ont à leur disposition des écrits du sujet lui-même, mais ces écrits anciens, conservés, publiés et probablement très expurgés par les premiers témoins risquent encore d'être fort incomplets. Ce que Madeleine présente à mes yeux d'un peu exceptionnel, test que pendant plusieurs années elle a vécu dans un hôpital laïque où les extases mystiques et les stigmates du Christ n'habitent pas d'ordinaire et qu'elle a été étudiée en dehors des influences qui agissent d'ordinaire sur les mystiques. Cette étude laïque, plus libre et plus complète peut-être sur certains points, reste tout aussi respectueuse des croyances et des sentiments religieux qui sont au fond de ces phénomènes. On pourrait répéter ici le mot souvent cité de M. Hôffding : « Croire qu'un phénomène perd sa valeur parce qu'il est compris n'est qu'une superstition mythologique ou un scepticisme immoral (
Note 1) ».


Figure: 2. Attitude sur la pointe des pieds

J'ai déjà eu l'occasion de consacrer à cette malade Madeleine une première étude dans une conférence faite à l'Institut psychologique le 25 mai 1901 et publiée dans le Bulletin de l'Institut psychologique en juillet-août 1901, p. 209. Dans la plupart de mes travaux publiés depuis cette époque j'ai fréquemment fait allusion à son observation. Mais il est utile de présenter d'une manière plus complète les études qui ont été faites en elle, car les documents qui la concernent sont considérables.

Pendant les années de son séjour à la Salpêtrière, j'ai d'abord suivi son observation à peu près chaque jour, j'ai réuni des
renseignements nombreux et fort exacts qu'a bien voulu me communiquer une sœur de la malade et je remercie Mme X. de son obligeance. J'ai pu faire sur Madeleine de nombreuses observations cliniques et même quelques études expérimentales. Les plus intéressantes de ces recherches de laboratoire ont été faites en décembre 1896, janvier et février 1897 au laboratoire de physiologie de l'Ecole de médecine avec l'aimable collaboration de mon excellent maître et ami, le professeur Charles Richet. J'ai amené Madeleine à ce laboratoire quelque temps après y avoir amené une autre malade fort curieuse, Marceline (Note 2), afin d'étudier sur l'une comme sur l'autre les échanges gazeux de la respiration et les troubles du métabolisme. J'adresse encore ici à Charles Richet tous mes remerciements pour son assistance sans laquelle aucune de ces études n'aurait pu être faite d'une manière utile.

Quel que soit l'intérêt de ces notes et de ces recherches, j'attache une certaine importance aux lettres et au journal que Madeleine commença à rédiger à mon intention dès son entrée à l'hôpital. Pour m'expliquer ce qu'elle ressentait, pour essayer de justifier à mes yeux ses croyances même les plus bizarres, pour me raconter tous les détails de sa vie antérieure si aventureuse, Madeleine prit l'habitude de rédiger tous les jours un long mémoire qu'elle me remettait le lendemain. Quand elle eut quitté l'hôpital et quand elle fut rentrée dans sa famille, elle ne renonça pas complètement à cette habitude et elle continua à m'envoyer presque toutes les semaines de longues lettres qui me tenaient au courant de toutes les modifications de son état physique et mental : la veille de sa mort elle m'envoya encore une dernière lettre. J'ai recueilli ainsi pendant vingt-deux ans une grande auto-observation sur l'évolution de son esprit, observation qui remplit plus de 2.000 grandes feuilles.

Figure 3
Figure 4

Au début Madeleine me réservait à moi seul ces confidences et se montrait très effrayée à la pensée que d'autres personnes de l'hôpital, surtout les malades et les infirmiières, pourraient en prendre connaissance. Plus tard elle prit de l'intérêt à son propre travail ; elle imagina, ce qui est à mon avis douteux, que son histoire et ses réflexions pourraient être utiles à l'enseignement de la religion ; elle comprit, ce que je lui répétais, que ses observations pourraient être utiles à l'étude de la psychologie. Elle finit par désirer que ses mémoires fussent publiés avec les réserves et les changements de noms nécessaires ; à plusieurs reprises, dans ces lettres où elle avait l'habitude de m'appeler « mon père » elle écrivait : « Donc, mon père, tout en vous répétant que je n'aime pas que l'on parle de moi, je dois me résigner au sacrifice de mon désir le plus cher, celui de rester cachée, dans l'intérêt de la religion et de l'étude. La pauvreté d'esprit que Dieu me demande exige que je ne garde rien de ma propriété. Mes écrits ne m'appartiennent plus et vous avez le droit, mon père, d'en faire ce que vous voulez » (
figure 5). Il serait difficile de publier toutes ces lettres telles qu'elles étaient, cela exposerait à des répétitions interminables, et à des longueurs sans intérêt et j'ai dû renoncer au projet qui avait séduit Madeleine. Je me bornerai, à propos des diverses études contenues dans cet ouvrage, à intercaler des passages assez longs et assez nombreux de cette auto-observation, ce qui permettra de voir la description des sentiments faite par le sujet lui-même, d'apprécier l'intelligence et la délicatesse morale de cette personne, ainsi que ses véritables qualités littéraires.

C'est avec ces documents divers que j'ai abordé l'étude de la vie d'une personne intelligente et bonne, mais certainement malade depuis son enfance, présentant au début une névrose de scrupule et plus tard un grand délire religieux, avec crises extatiques. Après une biographie sommaire nécessaire pour situer les principaux phénomènes, je reprendrai l'analyse des divers états différents que traversait successivement l'esprit.


Après cette première étude descriptive j'ai essayé d'aborder les problèmes psychologiques et cliniques que soulève l'interprétation de ces différents états, et à l'occasion de l'étude de cette observation je reprendrai soit le résumé de quelques études antérieures, soit la publication de quelques-uns de mes cours au Collège de France qui se rapportent au même sujet.

Quoique tous les phénomènes psychologiques se tiennent étroitement, il est utile de distinguer des études faites à des points de vue différents. D'une manière générale l'intelligence ne se sépare pas complètement du sentiment: il s'agit toujours de conduites et de réactions de l'être vivant qui essaye de s'adapter aux circonstances. Mais on peut dire que l'intelligence générale consiste dans l'adaptation des actions et surtout des langages aux circonstances extérieures à l'organisme : c'est, comme le disait autrefois H. Spencer, la concordance entre nos paroles et le monde extérieur physique et social. Les sentiments ou la conduite qui constituent les sentiments, sont également un ensemble de réactions, mais il s'agit de réactions à l'état intérieur de l'organisme, plutôt qu'à l'état du monde extérieur L'organisme change constamment comme le monde extérieur et d'ailleurs son adaptation même au monde extérieur le force à changer constamment. Après chaque changement il doit s'adapter à ce nouvel état, relier cet état avec les précédents, se soumettre à un certain équilibre. Les conduites du sentiment ont plutôt rapport à cette adaptation particulière de l'organisme à lui-même et malgré les interactions perpétuelles de ces deux adaptations, il y a lieu de maintenir la distinction entre les études sur l'intelligence et celles qui portent sur les sentiments. Les deux dernières parties de ce premier volume porteront sur les problèmes relatifs à l'intelligence ; l'étude si importante des sentiments qui jouent un rôle prépondérant dans les divers états de notre malade fera l'objet du second volume de cet ouvrage.

Les phénomènes intellectuels étudiés dans ce premier volume qui jouent le rôle principal dans les troubles de Madeleine sont avant tout des croyances et d'ailleurs la croyance nous paraît être le phénomène intellectuel le plus important, quand on considère le niveau moyen des intelligences humaines. Nous sommes donc amenés à réunir ici un certain nombre d'études sur la croyance.

Pour comprendre la croyance et sa place au milieu des autres conduites, pour comprendre en particulier ses relations si importantes avec le langage j'ai été obligé de revenir sur une question plus générale, celle de l'évolution des diverses tendances intellectuelles et de leur tableau hiérarchique. J'ai réuni ici à ce propos une partie de mes cours au Collège de France sur l'évolution des tendances (1910-1915) et mes conférences faites à l'Université de Londres en 1919. Parmi ces études j'ai surtout reproduit ici celles qui avaient rapport aux diverses formes de la croyance.

Ces interprétations de la croyance trouvent leur application et leur confirmation dans mes recherches sur un délire particulier qui se présente de temps en temps chez les malades troublés par des doutes et des obsessions et que j'ai désigné sous le nom de délire psychasténique (
*). Certaines de mes publications antérieures sur ce sujet ont été réunies ici.

Après ce détour vers les théories de la croyance, la 3e partie de ce premier volume nous ramène à l'interprétation des troubles de notre malade Madeleine. J'examine chez elle l'état psychasténique fondamental avec les doutes et les obsessions et j'essaye
de retrouver dans ses délires en apparence si variés les traits caractéristiques du délire psychasténique. C'est ce qui permet de présenter à la fin de ce premier volume une interprétation particulière des délires de l'Union avec Dieu qui sont si fréquents chez les mystiques et qui se rattachent étroitement aux besoins de direction que j'ai si souvent eu l'occasion d'étudier chez ces malades psychasténiques dont la volonté et la croyance réfléchies sont défaillantes.

Mai 1925.

Notes:

(
Note 1) Cf. E. MURISIER. Les maladies du sentiment religieux, 1901, p. 5.
(
Note 2) Une Félida artificielle, Revue philosophique, 1909, I, p. 329 ; L'état mental des hystériques, 2e édition, Félix Alcan, 1911, p. 545.
(
*) N. des éditeurs. Tout au long de ce volume, de mot psychasténie sera orthographié sans h, conformément à l'édition originale.

Retour au texte de l'auteur: Pierre Janet Dernière mise à jour de cette page le vendredi 21 avril 2006 8:11
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue.
 
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