RECHERCHE SUR LE SITE

Références
bibliographiques
avec le catalogue


En plein texte
avec Google

Recherche avancée
 

Tous les ouvrages
numérisés de cette
bibliothèque sont
disponibles en trois
formats de fichiers :
Word (.doc),
PDF et RTF

Pour une liste
complète des auteurs
de la bibliothèque,
en fichier Excel,
cliquer ici.
 

Collection « Les auteur(e)s classiques »

Le Citoyen (De Cive)
ou le fondement de la politique (1642)
Préface par Thomas Hobbes


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Thomas Hobbes (1642), Le citoyen ou les fondements de la politique (De Cive). Traduction de Samuel Sorbière, secrétaire de M. Hobbes, en 1649.


PRÉFACE

par Thomas Hobbes



Je vous promets, lecteur, quatre choses capables de vous obliger à quelque attention, et desquelles je vous mettrai quelques traits devant les yeux en cette préface. Je tâcherai donc de vous y faire remarquer la dignité et l'utilité de la matière que je veux traiter, la droite et courte méthode dont je me servirai, la juste cause et la bonne intention qui m'ont fait prendre la plume, et enfin la modération avec laquelle je coucherai par écrit mes pensées. J'expliquerai en ce traité quels sont les devoirs des hommes, premièrement en tant qu'hommes, puis en tant que citoyens, et finalement en tant que chrétiens. Dans lesquelles trois sortes de devoirs sont contenus les éléments du droit de nature et du droit des Gens, l'origine et la force de la justice, et même aussi l'essence de la religion chrétienne, autant que le permettent les bornes que je me suis données.

Les sages de la plus éloignée antiquité affirmèrent qu'il ne fallait pas transmettre à la postérité cette sorte de doctrine (hormis celle qui regarde la religion chrétienne) si ce n'est parée des ornements de la poésie, ou revêtue d'allégories; comme s'ils eussent appréhendé que les disputes des personnes privées ne salissent une si belle matière, et que les contestations des particuliers ne profanassent ce saint et sacré mystère de l'Empire. Cependant les philosophes s'adonnaient en toute liberté à leurs spéculations. Les uns considéraient les figures et les mouvements, au grand avantage des commodités de la vie, qui était avancée par l'utilité de leurs inventions. Les autres recherchaient les causes et la nature des choses; et le genre humain ne recevait aucun dommage de leurs innocentes contemplations, ni de leur plus arbitraire théorie. On dit que Socrate fut le premier des siècles suivants qui aima la science politique, bien qu'elle ne fût pas encore parfaitement connue, et qu'il n'en aperçût que quelques rayons, comme à travers des nuages, dans le gouvernement de la République. Mais ce peu de lumière ne laissa pas d'éclairer son âme, et de lui faire chérir si passionnément la doctrine civile, qu'il en méprisa et en abandonna toutes les autres parties de la philosophie, jugeant celle-ci seule digne de l'occupation de son bel esprit. A son exemple Platon, Aristote, Cicéron, et les autres philosophes grecs et latins, et ensuite non seulement tous les philosophes des autres nations, mais toutes les personnes de grand loisir, s'y sont occupées, comme à une étude aisée, à laquelle il ne fallait pas apporter aucune préparation, ni donner aucun travail, et qui était exposée, et par manière de dire, prostituée au sens commun du premier qui la voulait entreprendre. C'est un puissant argument de la dignité de cette science, que ceux qui croient de la posséder, ou qui tiennent un rang dans lequel on suppose qu'ils n'en sont pas dépourvus, prennent une telle satisfaction à sa beauté, et ont pour eux-mêmes une telle complaisance, qu'ils veulent bien qu'on estime et qu'on nomme doctes, subtils et savants, ceux qui sont versés dans les autres facultés: mais pour le titre de sages et de prudents, ils ne peuvent souffrir qu'on le leur donne. Car ils pensent que cette prérogative n'est due qu'à eux seuls, à cause de l'excellence de la politique. De sorte que s'il faut juger de la dignité des sciences par celle de ceux à qui elles appartiennent, ou par le nombre des auteurs qui en ont écrit, ou par l'avis des sages, certes, celle-ci l'emporta par-dessus toutes les autres, puisqu'elle est le partage des princes, et de ceux qui ont la conduite des affaires humaines; que presque tout le monde se plaît à en voir une fausse image, et se laisse charmer à une mauvaise représentation; et qu'elle a été cultivée par des excellents esprits plus que toutes les autres parties de la philosophie. Quant à son utilité, lorsqu'elle est bien enseignée, c'est-à-dire, établie sur de vrais principes, par des conséquences d'une connexion évidente, il nous sera plus aisé de la remarquer, si nous prenons garde aux inconvénients et aux dommages qu'une espèce de politique trompeuse et babillarde apporte dans le monde, où ses malheureuses maximes sont en usage. Si nous nous abusons aux choses dont la spéculation ne tend qu'à l'exercice de l'esprit, notre erreur est innocente, et il n'y a que la seule perte du temps à regretter. Mais nous nous méprenons en celles que chacun doit soigneusement considérer pour la commodité de la vie ; ce ne seront pas seule-ment les fautes que nous commettrons qui nous seront nuisibles, l'ignorance même nous sera de grand préjudice, et il faudra nécessairement qu'il en naisse des injures, des querelles, et des meurtres. Comme donc ces inconvénients sont fort considérables, les avantages qui nous reviennent d'une meilleure information de cette science, sont d'une très grande importance, et son utilité en est toute manifeste. En effet, combien de rois y a-t-il eu, et des plus gens de bien de leur royaume, à qui cette funeste erreur, qu'un sujet a droit de tuer son tyran, a coûté malheureusement la vie ? Combien de milliers d'hommes a fait périr cette pernicieuse maxime, qu'un prince souverain peut être dépouillé de ses états en certaines occasions, et par certaines personnes ? A combien d'autres a coupé la gorge cette doctrine erronée, que les rois étaient ministres, et non pas au-dessus de la multitude ? En un mot, de combien de rébellions et d'étranges félonies a été causée l'erreur de ceux qui ont enseigné qu'il appartenait à des personnes privées de juger de la justice ou de l'injustice des édits d'un monarque, et que non seulement on pouvait avec raison, mais qu'on devait disputer de la qualité de ses commandements avant que de lui obéir ? Il y a d'ailleurs en la philosophie morale, communément reçue, quantité d'autres propositions qui ne sont pas moins dangereuses que celles-ci, et desquelles ce n'est pas ici le lieu de faire une longue liste. je pense que ces anciens les avaient bien prévues, lorsqu'ils aimèrent mieux couvrir de fables la science du droit, que de l'exposer à l'agitation des disputes. Car, avant que ces questions séditieuses commençassent à être agitées, les princes exerçaient leur souveraine puissance sans être obligés à la demander. Leur empire n'était pas appuyé sur la pointe des arguments: mais soutenu par la défense des gens de bien, et par la punition des méchants, comme sur deux pivots inébranlables. D'autre part les sujets ne mesuraient pas la justice aux discours des particuliers, mais aux lois de leur république; et ils ne vivaient pas en paix par le moyen des controverses, mais par la force de l'empire. Voire même ils révéraient la puissance souveraine comme une divinité visible, soit qu'elle fût renfermée en un seul homme, ou qu'elle fût recueillie en une assemblée. Et ils n'avaient garde de se joindre, comme ils sont aujourd'hui, aux ambitieux, ou à ces désespérés auxquels ils prêtent la main pour renverser d'un commun effort l'état de leur patrie. Aussi ils n'eussent pu se résoudre à vouloir perdre une chose de laquelle ils jugeaient bien que dépendait leur conservation particulière. La simplicité de ces bienheureux temps ne comprenait pas la docte folie de ceux dont la subtilité et les distinctions nous ont gâté la politique. Si bien que la paix fleurit dans les États, et le siècle d'or régna dans le monde, jusqu'à ce que Saturne étant chassé, on commença de publier qu'il était permis de prendre les armes contre les souverains. Certes, les anciens ont bien connu ce que je viens de dire, et je pense qu'ils le nous ont voulu adroitement représenter en l'une de leurs fictions. Car ils ont dit qu'Ixion ayant été admis à la table de Jupiter, il devint amoureux, et tâcha de corrompre Junon; mais qu'au lieu de cette déesse, il embrassa une nuée qui avait sa ressemblance; que de là, furent engendrés les centaures, monstres, moitié homme et moitié cheval, dont l'âme était turbulente, et qui ne se plaisaient qu'à combattre. C'est le même que s'ils eussent dit en propres termes et sans figure, que des personnes privées ayant été appelées au conseil pour les affaires importantes de la république, ils ont désiré de prendre connaissance et de soumettre à leur jugement particulier la justice, sœur et femme du souverain empire. Mais, qu'au reste, n'embrassant en sa place qu'une fausse et vaine image, comme une nuée pleine de vent, il n'en est sorti que ces dogmes des philosophes moraux qui sont d'une monstrueuse figure: car d'un côté ils ont belle apparence, et de l'autre il n'y a rien de si sauvage, ni de si farouche, puisqu'ils sont la cause de toutes les querelles et de tous les massacres dont les hommes se déchirent et se détruisent eux-mêmes. Vu donc qu'il naît tous les jours de telles opinions, qui sont de pernicieuses semences de dissension dans la société civile; si quelqu'un écarte ces nuages, et montre par de très fortes raisons, qu'il n'y a aucunes doctrines recevables et authentiques touchant le juste et l'injuste, le bien et le mal, outre les lois qui sont établies en chaque république; qu'il n'appartient à personne de s'enquérir si une action sera bonne ou mauvaise, hormis à ceux auxquels l'État a commis l'interprétation de ses ordonnances. Certainement celui qui prendra cette peine, non seulement il montrera le grand chemin de la paix, mais il fera voir aussi les détours et les routes obscures de la sédition. Ce qui est un des plus utiles travaux auquel un homme désireux du bien public puisse occuper sa pensée.

Quant à ce qui regarde la méthode, j'ai cru qu'il ne me suffisait pas de bien ranger mes paroles, et de rendre mon discours le plus clair qu'il me serait possible: mais qu'il me fallait commencer par la matière des sociétés civiles, puis traiter de leur forme et de la façon qu'elles se sont engendrées, et venir ensuite à la première origine de la justice. Il me semble en effet qu'on ne saurait mieux connaître une chose, qu'en bien considérant celles qui la composent. Car, de même qu'en une horloge, ou en quelque autre machine automate, dont les ressorts sont un peu difficiles à discerner, on ne peut pas savoir quelle est la fonction de chaque partie, ni quel est l'office de chaque roue, si on ne la démonte, et si l'on ne considère à part la matière, la figure, et le mouvement de chaque pièce; ainsi en la recherche du droit de l'État, et du devoir des sujets, bien qu'il ne faille pas rompre la société civile, il la faut pourtant considérer comme si elle était dissoute, c'est-à-dire, il faut bien entendre quel est le naturel des hommes, qu'est-ce qui les rend propres ou incapables de former des cités, et comment c'est que doivent être disposés ceux qui veulent s'assembler en un corps de république. Suivant donc cette méthode, je mets d'abord pour un premier principe que l'expérience fait connaître à chacun, et que personne ne nie, que les esprits des hommes sont de cette nature, que s'ils ne sont retenus par la crainte de quelque commune puissance, ils se craindront les uns les autres, ils vivront entre eux en une continuelle défiance, et comme chacun aura le droit d'employer ses propres forces en la poursuite de ses intérêts, il en aura aussi nécessairement la volonté. Vous m'objecterez peut-être, qu'il y en a quelques-uns qui nieront cela. Il est vrai, il y en a plusieurs qui le nient. Ne tombai-je donc point en quelque espèce de contradiction, lorsque je dis que ces mêmes personnes le nient, et qu'elles l'avouent ? Nullement: mais c'est eux-mêmes qui se contredisent, quand ils désavouent en leurs discours ce qu'ils confessent par leurs actions. Nous voyons que tous les États, encore qu'ils aient la paix avec leurs voisins, ne laissent pas de tenir des garnisons sur les frontières, de fermer leurs villes de murailles, d'en garder les portes, de faire le guet, et de poser des sentinelles. A quoi bon tout cela, s'ils n'avaient point d'appréhension de leurs voisins ? Nous voyons aussi que même dans les villes, où il y a des lois et des peines établies contre les malfaiteurs, les bourgeois ne se mettent point en chemin sans épée, ou sans quelque arme pour se défendre, qu'ils ne se vont point coucher qu'ils n'aient soigneusement fermé, non seulement les verrous de leurs portes, de peur de leurs concitoyens, mais leurs coffres et cabinets, de peur de leurs domestiques. Peut-on témoigner plus ouvertement qu'on se défie les uns des autres ? En cela donc le public et les particuliers font paraître leur crainte et leur défiance mutuelle. Mais en disputant ils le désavouent, c'est-à-dire, en désirant de contredire aux autres, ils se contredisent à eux-mêmes. Au reste, quelques-uns m'ont fait cette objection que, supposant ce principe, il s'ensuivra dès là, que non seulement tous les hommes sont méchants (ce que peut-être il faut avouer, bien qu'il soit un peu rude, puisque l'Écriture sainte le dit expressément), mais que leur méchanceté vient d'une imperfection naturelle (ce qu'on ne peut pas accorder sans blasphème). Mais cette conséquence est mal tirée ce me semble; car encore que les méchants fussent en plus petit nombre que les gens de bien, toutefois à cause que nous ne pouvons pas discerner les uns d'avec les autres, les personnes les plus modérées seraient nécessairement obligées de se tenir toujours sur leur garde, de se défier, de prévenir, de prendre leurs avantages, et d'user de toute sorte de défense. Et la conséquence est encore moins légitime, que ceux qui sont méchants le soient par un défaut de la nature. Certes, bien que les hommes aient ceci naturellement, c'est-à-dire, dès leur naissance, et de ce qu'ils naissent animaux, qu'ils désirent et tâchent de faire tout ce qu'il leur plaît, et qu'ils fuient avec crainte, ou qu'ils repoussent avec colère les maux qui les menacent, toutefois, ils ne doivent pas être pour cela estimés méchants; parce que les affections de l'âme qui viennent de la nature animale, ne sont point mauvaises en elles-mêmes, mais bien quelquefois les actions qui en procèdent, c'est à savoir, lorsqu'elles sont nuisibles et contre le devoir. Si vous ne donnez aux enfants tout ce qu'ils désirent, ils pleurent, ils se fâchent, ils frappent leurs nourrices, et la nature les porte à en user de la sorte. Cependant ils ne sont pas à blâmer, et on ne dit pas qu'ils sont mauvais, premièrement, parce qu'ils ne peuvent point faire de dommage, en après, à cause qu'étant privés de l'usage de la raison, ils sont exempts de tous les devoirs des autres hommes. Mais, s'ils continuent de faire la même chose lorsqu'ils sont plus avancés en âge, et lorsque les forces leur sont venues avec lesquelles ils peuvent nuire, c'est alors que l'on commence de les nommer, et qu'ils sont méchants en effet. De sorte que je dirais volontiers, qu'un méchant homme est le même qu'un enfant robuste, ou qu'un homme qui a l'âme d'un enfant ; et que la méchanceté n'est autre chose que le défaut de raison en un âge auquel elle a accoutumé de venir aux hommes, par un instinct de la nature, qui doit être alors cultivée par la discipline, et qui se trouve déjà assez instruite par l'expérience des dangers et des infortunes passées. Si ce n'est donc que l'on veuille dire, que la nature a produit les hommes méchants, parce qu'elle ne leur a pas donné en les mettant au monde les disciplines, ni l'usage de la raison, il faut avouer qu'ils peuvent avoir reçu d'elle le désir, la crainte, la colère, et les autres passions de l'âme sensitive, sans qu'il faille l'accuser d'être cause de leur méchanceté. Ainsi le fondement que j'ai jeté demeurant ferme, je fais voir premièrement que la condition des hommes hors de la société civile (laquelle condition permettez-moi de nommer l'état de nature) n'est autre que celle d'une guerre de tous contre tous ; et que durant cette guerre il y a un droit général de tous sur toutes choses. Ensuite, que tous les hommes désirent, par une nécessité naturelle, de se tirer de cet odieux et misérable état dès qu'ils en reconnaissent la misère. Ce qu'ils ne peuvent point faire, s'ils ne conviennent entre eux de céder de leurs prétentions et de leur droit sur toutes choses. Au reste, j'explique et je confirme ce que c'est que la nature des pactes ; comment c'est qu'on se fait les uns aux autres transaction de droits, afin de rendre les contrats valides; quels droits, et à qui c'est qu'il les faut accorder nécessairement pour l'établissement de la paix, c'est-à-dire, quelles sont les maximes que la droite raison nous dicte, et qui peuvent être nommées proprement les lois de nature. Et c'est de quoi je traite en cette partie de mon ouvrage, que j'intitule la Liberté.

Après cela je montre ce que c'est qu'une cité ; de combien de sortes il y en a; comment elles se sont formées; d'où vient la souveraine puissance de l'État; et quels droits il faut que chaque particulier qui entre dans la société civile cède nécessairement au souverain (soit que toute l'autorité soit donnée à un seul homme, ou à une assemblée), de sorte que s'il n'en était fait transaction il n'y aurait aucune société établie, et le droit de tous sur toutes choses, c'est-à-dire, le droit de la guerre, demeurerait encore. Ensuite je distingue les diverses espèces de gouvernement, la monarchie, l'aristocratie, la démocratie, la domination paternelle, et la despotique; j'enseigne comment c'est qu'elles sont établies, et je fais comparaison entre elles des avantages et des incommodités qui se rencontrent en chacune. Passant plus outre, je traite des choses qui tendent à la destruction de la république, et je déclare quels sont les devoirs des souverains. J'explique, en dernier lieu, la nature de la loi et de l'offense qui se commet à l'encontre, et je mets de la différence entre la loi et le conseil, comme aussi je la distingue du droit et de la convention. Toutes lesquelles choses sont contenues sous le titre de l'Empire.

En la dernière partie, que je nomme la Religion, craignant qu'il ne peut sembler à quelques-uns, que le droit, que j'avais donné par mes raisonnements aux souverains sur leurs sujets, ne répugne aux Saintes Écritures; je fais voir en premier lieu, qu'il n'est point contraire au droit divin, en tant que Dieu est le roi des rois par la nature, c'est-à-dire, en tant qu'il leur commande par les maximes de la raison naturelle. En deuxième lieu, qu'il n'a aucune répugnance avec le droit divin, en tant que Dieu exerça un particulier empire sur le peuple juif par l'ancienne alliance de la circoncision. En troisième lieu, que ce même droit ne choque point le divin, en tant que Dieu règne sur les chrétiens par la nouvelle alliance du baptême ; et qu'ainsi ce droit que je laisse aux souverains, qui est proprement celui de l'État, ne répugne en aucune manière à la religion. Enfin, je déclare quels sont les devoirs nécessaires pour entrer au royaume des cieux ; et je démontre évidemment que l'un des principaux, que j'établis en l'obéissance, laquelle j'ordonne aux sujets chrétiens de rendre à leurs princes fidèles, ne peut point avoir de répugnance avec la religion chrétienne : ce que je conclus sur le témoignage de la Sainte Écriture, dont j'allègue divers passages en un sens que personne ne conteste, et selon les interprétations communément reçues.

Je vous ai dit quelle est ma méthode, voyez maintenant pour quelle cause, et à quel dessein je me suis occupé à ce travail. je me divertissais à l'étude de la philosophie, et prenais plaisir d'en recueillir les premiers éléments, donnant carrière à mon esprit, et le promenant par toutes les choses du monde qui me venaient en la pensée. J'avais déjà avancé peu à peu mon ouvrage jusqu'à le diviser en trois sections ; en la première desquelles je traitais du corps, et de ses propriétés en général ; en la deuxième, je m'arrêtais à une particulière considération de l'homme, de ses facultés, et de ses affections; et en la dernière, la société civile et les devoirs de ceux qui la composent servaient de matière à mes raisonnements. De sorte que la première partie comprenait ce qu'on nomme la première philosophie, et quelques éléments de la physique. Je tâchais d'y découvrir les raisons du temps, du lieu, des causes, des puissances, des relations, des proportions, de la quantité, de la figure, du mouvement. En la seconde, je m'occupais à considérer l'imagination, la mémoire, l'entendement, la ratio--ci-nation, l'appétit, la volonté, le bien, le mal, l'honnête, le déshonnête, et les au-tres choses de cette sorte. Et quant à la troisième, je viens de vous dire ce qu'elle contient. Mais pendant que j'achevais ce dessein, que je rangeais par ordre mes pensées, et qu'ayant bien de la peine à me satisfaire (car je voudrais ne pas discourir inutilement, et ne rien mettre sur le papier que de fort solide, comme certes je ne me soucie pas tant d'écrire en beaux termes, que de bien supputer, par manière de dire, et de bien déduire tous mes raisonnements), mon ouvrage ne s'avançait que fort lente-ment, on se mit à disputer en Angleterre avec beaucoup de chaleur, du droit de l'empire, et du devoir des sujets. Ce qui arrivant quelques années auparavant que les guerres civiles s'y allumassent, fut un présage des malheurs qui menaçaient, et qui ont accueilli ma patrie. Aussi comme je prévis cet embrasement, je me hâtai d'achever cette dernière partie, et de la faire précéder les deux autres, quoique je ne la communiquasse il y a neuf ans qu'à un petit nombre de personnes judicieuses. Ainsi celle qui devait sortir au jour la dernière, est celle qui a paru la première, et on l'a publiée trois fois en trois impressions qu'on en a faites. Mais il n'y a point eu de danger en ce renversement de l'ordre, parce que j'ai bien vu que cette partie, s'appuyant sur ses propres principes assez connus par l'expérience, n'avait pas besoin des deux précédentes.

En quoi je ne me suis point proposé d'acquérir quelque louange, (bien que si je l'eusse fait, j'eusse pu me servir de cette excuse, qu'il n'y a guères que les personnes désireuses de louange qui se piquent de faire des actions louables). Mais j'ai regardé, lecteur, à votre particulier intérêt : car j'ai espéré que, si vous connaissiez et si vous goûtiez la doctrine que je mets en avant, vous aimeriez mieux supporter patiemment quelque incommodité en vos affaires propres et en vos familles (puisque les choses humaines ne peuvent pas en être tout à fait exemptes), que de troubler l'État et d'ébranler les fondements de la république; que, ne mesurant pas la justice de ce que vous entreprenez aux discours et aux conseils des personnes privées, mais aux lois du royaume, vous ne permettriez plus que certains ambitieux prodigassent votre sang pour en établir leur puissance: que vous vous résoudriez plutôt à jouir paisiblement de votre condition présente, quoiqu'elle ne fût pas des meilleures, que d'émouvoir une guerre, en laquelle si vous ne périssiez bientôt, vous traîneriez une vie misérable, et où vous n'auriez parmi les malheurs d'une triste vieillesse, que cette faible consolation, de penser qu'en un autre siècle il y aura d'autres hommes qui verront la réformation de l'État, et qui se prévaudront de vos misères: que vous apprendriez à ne pas reconnaître pour vos concitoyens, mais à tenir pour ennemis, ceux qui ne se veulent pas soumettre au magistrat, et qui refusent de porter les charges publiques, quoiqu'ils veuillent que le public les protège et qu'ils demeurent dans la société civile; et à ne pas recevoir légèrement tout ce qu'ils prétendent vous faire passer adroitement ou à découvert comme texte de la Sainte Écriture. Je m'expliquerai plus ouvertement. Si quelque prédicateur, si quelque confesseur, ou quelque casuiste vous dit que cette doctrine est conforme à la parole de Dieu, à savoir, qu'un sujet peut tuer légitimement son prince, ou quelque sien concitoyen sans l'ordre du souverain, ou qu'il est permis de se rebeller, de conjurer et de se liguer contre l'État, vous apprendrez, dis-je, dans mon livre, à ne le pas croire et à le déférer comme un traître, digne d'un rigoureux supplice. Et si vous êtes de ce sentiment, lecteur, il ne se peut que vous n'estimiez bonne l'intention qui m'a fait prendre la plume.

Au reste, je me suis proposé de garder une telle modération en tout le cours de mon ouvrage: premièrement, que je ne déterminasse rien touchant la justice des actions particulières, mais que j'en laissasse faire la décision aux lois. Après, que je ne discourusse point en particulier des lois d'aucun État du monde, et que je ne m'amusasse point à rapporter celles qui y sont déjà établies : mais que je parlasse en général de leur nature. En troisième lieu, qu'il ne semblât point que je prétendisse que les sujets dussent rendre moins d'obéissance au gouvernement aristocratique ou populaire, qu'à l'État monarchique : car encore que j'aie tâché de persuader par quelques raisons que j'ai mises dans le dixième chapitre, que la monarchie est plus commode que les autres formes de gouvernement (laquelle seule chose j'avoue que je n'ai pas démontrée en ce livre, mais soutenue avec probabilité, et avancée comme problématique), toutefois je dis assez expressément en divers endroits, qu'il faut donner à toute sorte d'État une égale et souveraine puissance. En quatrième lieu, que je m'abstinsse de disputer pour aucune secte, et de toucher à aucunes matières théologiques, si ce n'est à celles qui ôtent l'obéissance des sujets, et qui nuisent à l'état de la république. Enfin, de peur qu'il ne m'échappât de proférer quelque chose imprudemment, dont il eût mieux valu me taire, je ne voulus pas publier tout incontinent ce que j'avais mis sur le papier. Mais j'en fis tirer en particulier quelques exemplaires, que je distribuai à mes amis, afin que sachant leurs avis, et les sentiments de quelques autres, je corrigeasse les fautes qu'ils me feraient remarquer, j'expliquasse ce qui leur paraîtrait obscur, et j'adoucisse ce qui leur semblerait rude.


Or, j'ai trouvé de rigoureux censeurs de mon ouvrage. Car les uns ont dit que je donnais une démesurée puissance au magistrat ; mais ce sont des gens d'Église qui ont fait cette plainte. Les autres ont pris en mauvaise part, que j'ôtais la liberté de conscience : mais ce sont des sectaires qui s'en sont scandalisés. Et quelques-uns ont trouvé à redire ce que j'exemptais les souverains des lois civiles : mais ce sont des légistes et des hommes de robe longue, à qui cela a semblé de dure digestion. De sorte que je ne me suis pas beaucoup ému de la censure de ces critiques, qui n'ont regardé qu'à leur particulier intérêt, et pour toutes leurs plaintes je n'ai pas laissé de serrer davantage le nœud, et de me confirmer d'autant plus fort en la vérité de mes démonstrations. Mais, pour l'amour de ceux qui ont eu des difficultés sur mes principes, comme sur ce qui touche le naturel des hommes, le droit de nature, la nature des contrats et la manière en laquelle la société s'est formée, j'ai ajouté en quelques endroits des annotations, par lesquelles j'ai cru de leur pouvoir satisfaire; et je me suis mis en ce devoir, parce qu'en me reprenant ils ont agi sans passion, et qu'ils n'ont fait que m'ouvrir leurs pensées et me dire leurs sentiments avec franchise. En un mot, j'ai partout tâché soigneusement de n'offenser personne, si ce n'est, peut-être, ceux aux desseins desquels mon livre s'oppose, et ceux dont l'esprit est si tendre, qu'ils s'offensent du moindre dissentiment. C'est pourquoi, lecteur, si vous rencontrez quelque chose moins certaine, ou dite avec plus d'aigreur et d'affirmation qu'il n'était nécessaire d'en apporter, je vous prie, et je vous demande instamment cette grâce, de ne vous en point fâcher. Je n'ai rien avancé à dessein de favoriser aucun parti; mais avec un ardent désir de revoir la paix; et il est raisonnable que vous pardonniez à la juste douleur dont j'ai le cœur saisi, quand je jette les yeux sur ma patrie, et quand je me représente le pitoyable état auquel elle est réduite.

Bien que cette belle Préfacé de l'auteur vous montre assez ce que vous avez à attendre de son Livre, je ne laisserai pas de vous donner les fragments de deux Lettres qui sont en la dernière édition latine, et dans lesquelles vous verrez les sentiments de deux hommes très capables de juger des bonnes choses.

Retour à l'auteur: Thomas Hobbes Dernière mise à jour de cette page le Mercredi 27 mars 2002 18:23
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue.
 
Commanditaires




Saguenay - Lac-Saint-Jean, Québec
La vie des Classiques des sciences sociales
dans Facebook.
Membre Crossref