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Collection « Les auteur(e)s classiques »

Sven HEDIN (1865-1952)LE TIBET DÉVOILÉ. (1910.
Extrait 2: Une vision du moyen age monacal au XXe siècle


Une édition électronique réalisée à partir du texte de Sven HEDIN (1865-1952)LE TIBET DÉVOILÉ. Traduction et adaptation de Charles Rabot. Première édition française: Librairie Hachette, Paris, 1910, 256 pages + 69 gravures hors texte + une carte. Une édition réalisée par Pierre Palpant, bénévole, Paris.

Extrait 2

Une vision du moyen age monacal au XXe siècle

Le 13 février, à neuf heures du matin, j’arrive au Tachi-lumpo, toujours en habit et en cravate blanche, avec Mohammed Isa, Robert et deux caravaniers. Guidé par Tsaktserkan et Lobsang-Tsering, je m’achemine vers le Labrang, le Vatican lamaïste. C’est d’abord un labyrinthe de ruelles sombres, entre d’énormes constructions, puis un dédale de pièces noires et d’interminables escaliers. Parfois cette obscurité s’éclaire de la pleine lumière du jour ; nous passons sur une terrasse pour enfiler ensuite de nouveaux couloirs obscurs. Finalement, nous arrivons dans une pièce couverte de coussins rouges où l’on me prie d’attendre. Quelques instants plus tard, je suis introduit auprès du ministre d’État. Ce haut dignitaire me reçoit dans sa cellule, une petite pièce entièrement rouge. Au haut d’une armoire laquée, ornée de délicates sculptures et d’incrustations métalliques, luisent des statuettes de divinités ; quelques-unes de petite taille sont en or massif. A côté de ces pièces artistiques, le bric-à-brac employé dans les offices, des sonnettes, des cymbales, puis des livres sacrés reliés entre des lamelles de bois, enfin une pacotille européenne, un réveil-matin, une valise, une lorgnette.

Au Tibet, qui dit visite dit cadeau. Je présente tout d’abord à Son Éminence un poignard du Cachemir ciselé ; à son tour, il m’offre une statuette religieuse dorée. Le profane et le sacré !

Le Tachi-lama est en prière et nul ne peut pénétrer chez lui avant qu’il n’en ait donné le signal. Pendant ce temps, avec son ministre, je cause de choses et d’autres. Enfin un lama annonce que le grand pontife est prêt à me recevoir. Encore des escaliers, des galeries, puis de nouveaux escaliers. Le saint des saints demeure dans la partie la plus élevée du Tachi-lumpo. Ici un silence absolu ; dans les corridors, des lamas glissent sans bruit comme des ombres ; une impression de chose profondément mystérieuse et cachée. Parvenu dans un vestibule, Lobsang-Tsering m’annonce à voix basse que nous sommes arrivés. Dans cette pièce m’attendront mes gens : seuls Robert et Mohammed Isa seront admis en présence du pontife. Si j’avais pu me passer d’interprète, il eût même désiré me voir seul.

La porte s’ouvre : à l’entrée, je m’incline profondément, puis à plusieurs reprises en avançant vers le saint.

Le Tachi-lama est assis sur un banc fixé au mur, dans l’embrasure d’une fenêtre, devant une petite table garnie d’une tasse à thé, d’une jumelle et de quelques feuillets imprimés. Il est vêtu, comme un simple lama, d’une large toge serrée à la ceinture sous laquelle apparaît un gilet jaune garni de broderies d’or. Les deux bras et la tête sont nus.

C’est un petit homme bien bâti, ayant toutes les apparences de la santé. Son teint est clair avec une très légère nuance de jaune. Très cordialement, il me tend les deux mains et m’invite à m’asseoir sur un fauteuil, à côté de lui.

Cette pièce où le Tachi-lama passe une grande partie de sa vie est d’une véritable simplicité monacale. Aucun ornement, aucun tapis, aucun meuble, sauf la table et nos deux sièges. En revanche, un merveilleux panorama se découvre de la fenêtre ; le hérissement fantastique des innombrables clochetons dorés du Tachi-lumpo, la ville, l’horizon grandiose des montagnes, et, par-dessus, l’infini ciel bleu où, dans le Nirvana, les âmes pieuses trouveront l’éternel repos.

Les questions que me pose le Tachi-lama révèlent un esprit curieux et une intelligence très vive. Jamais auparavant je n’avais été soumis à interview aussi serré.

Mon interlocuteur m’interroge sur mon âge, ma caravane, les routes que j’ai suivies, sur mon pays, sur son étendue, le nombre de ses habitants, sa situation par rapport à l’Angleterre et à la Russie. Il s’informe si la Suède est un royaume indépendant, si elle a un roi particulier, quelle route il faut suivre pour y parvenir et quelle est la meilleure saison pour la visiter.

La conversation roule ensuite sur les divers pays d’Europe, leurs souverains, leurs puissances et leurs étendues respectives, sur la guerre russo-japonaise, ses principales batailles, et ses conséquences politiques dans l’Asie orientale. Le grand pontife me parle avec la plus grande déférence de l’empereur de Chine et avec un vif plaisir de son récent voyage aux Indes. Évidemment il a conservé le plus agréable souvenir de la réception qu’il a reçue. Non moins que les honneurs qui lui ont été rendus, les chemins de fer et l’armée anglo-indienne ont fait sur lui la plus grande impression.

— Lorsque vous écrirez à lord Sahib (le vice-roi), me dit-il, exprimez-lui toutes mes amitiés et assurez-le que je me souviens toujours de sa bienveillance à mon égard.

Le Tachi-lama me montre une gravure représentant les principaux chefs d’État. En dessous de chaque portrait, une inscription en tibétain indique le nom du souverain et celui du pays qu’il gouverne. Sur ces hauts personnages, mon interlocuteur m’interroge avec la plus vive curiosité.

Pendant l’audience, des lamas silencieux nous servent du thé et des fruits. En même temps que moi, le pontife vide toujours sa tasse, voulant montrer que lui, le saint des saints, ne craint pas de s’asseoir à la même table qu’un hérétique. Un moment, il fait signe aux prêtres de se retirer ; une fois que nous sommes seuls, il me prie de ne pas parler aux Chinois de la réception qu’il m’a réservée, afin de ne pas éveiller leur méfiance.

Le Tachi-lama m’autorise ensuite à revenir le photographier, à prendre des vues dans le couvent, et à le visiter. En même temps, il me promet de donner des ordres pour que je puisse continuer tranquillement mon voyage.

Après un entretien de plus de deux heures, je fais mine de me lever, mais le grand-lama me retient. C’est le moment de présenter mon cadeau. Mon élégante pharmacie de voyage fait un très vif plaisir au Tachi-lama. Pendant plusieurs jours ensuite, des lamas, appartenant à la faculté de médecine, vinrent travailler avec moi pour écrire en tibétain les noms de toutes les drogues et leur emploi. Afin de prémunir les docteurs du Tachi-lumpo contre de fatales méprises, je les avertis, ainsi que d’ailleurs le Tachi-lama, de ne pas faire usage des médicaments, sans au préalable prendre l’avis du médecin anglais attaché à la mission du major O’Connor à Gyantsé. Précaution inutile, car les moines tibétains croient leur thérapeutique de beaucoup supérieure à celle des Européens.

Seulement, après une audience de trois heures, je puis prendre congé de Sa Sainteté. En me revoyant, les lamas rassemblés au haut de l’escalier ouvrent de grands yeux étonnés. Cette longue audience est un événement extraordinaire, et du coup je me vois entouré du plus profond respect. Les pèlerins, qui m’avaient vu à la fête du Nouvel An, connurent bientôt les marques de bienveillance dont j’avais été l’objet ; de retour dans leurs campements, ils colportèrent la nouvelle et me représentèrent auprès des pasteurs comme un ami du grand pontife. Plus tard, lorsque je continuai mon voyage, cette réputation m’assura partout un cordial accueil.

Quatre jours après, je suis de nouveau reçu par le Tachi-lama pour le photographier. Cette fois encore, il m’interroge longuement sur les pays étrangers ; bref, je dois lui faire une véritable leçon de géographie descriptive. S’il n’était retenu par ses devoirs religieux, il irait très volontiers visiter Londres et ensuite la Suède, m’assure-t-il.

Après que je l’eus photographié, le saint des saints me demanda de poser à mon tour pour lui.

Aux Indes, un lama qui avait accompagné le pontife avait été initié au maniement des appareils et à toutes les manipulations, si bien qu’aujourd’hui, il y a au Tachi-lumpo, un photographe et un petit laboratoire fort bien installé. Dans cette chambre noire, j’ai pu développer un stock de plaques.

Après cette audience, je ne revis plus le Tachi-lama, de crainte que sa bienveillance à mon égard n’éveillât la méfiance des soupçonneux mandarins chinois. Mes entrevues avec lui m’ont laissé l’impression d’un esprit très fin, d’un caractère droit, d’une rare noblesse de sentiments.

... De cette ville de temples et de couvents que forme le Tachi-lumpo, je ne puis donner ici une description méthodique et me bornerai à une rapide esquisse de ses principaux monuments. Pour permettre au lecteur de situer dans le temps cette architecture, je rappelle au début que la fondation de ce monastère fameux remonte à 1445.

Je visitai d’abord les chapelles funéraires des cinq Tachi-lamas inhumés dans le couvent. Ces chapelles ont toutes la même forme et la même disposition et ne diffèrent que par des détails d’ornementation. Que l’on se représente un vaisseau carré, et, au centre, une pyramide de six à sept mètres, surmontée de la statue du saint assis dans une niche ornée de la feuille de lotus. Des bras de la statue pendent de longs kadaks en soie, tandis qu’autour flotte une forêt de bannières représentant les hauts faits du fondateur de la religion et des Pères de l’Église. La façade du sarcophage est couverte de plaques d’or et d’argent incrustées de pierres précieuses.

La plus ancienne de ces chapelles remonte à la fin du XVIIe siècle. Le Tachi-lama, dont elle renferme les restes, est mort en 1662, après avoir occupé sa charge pendant quatre-vingt-treize ans. La plus récente, consacrée au prédécesseur du grand pontife actuel, date d’une vingtaine d’années seulement.

Après ces monuments, je visite un temple où cinq fois par jour se célèbre un long office, quelque chose comme une grand’messe. Pendant ces cérémonies, les moines demeurent accroupis sur des coussins rouges. Le Tachi-lama, lorsqu’il assiste à la cérémonie, prend place sur une chaire tendue de soie jaune. En certaines occasions le grand lama prêche ici devant son peuple de moines.

Très étrange est le Dena-Lhakang, le sanctuaire renfermant une inscription vénérée consacrée au fameux empereur de Chine, Kien-Loung, que le troisième Tachi-lama détermina à entrer dans la confrérie du Tachi-lumpo. Figurez-vous un corridor obscur, rempli de vieilles bannières poussiéreuses, et, au milieu de cette friperie, le portrait d’un saint, éclairé par les lampes votives et par l’étincellement métallique de bassines et de soucoupes en cuivre renfermant les offrandes traditionnelles.

Dans nos pays, les bibliothèques sont généralement bien éclairées pour permettre la lecture facile des textes ; ici c’est le contraire. Celle du couvent est noire comme une crypte. Dans tous les bâtiments du Tachi-lumpo, la lumière est d’ailleurs rare, afin de produire évidemment sur le visiteur une impression de mystère. Les lamas semblent avoir besoin d’ombre pour aviver leur foi en étudiant les livres sacrés. Dans cet asile de paix est conservé le livre des livres, le Kandchour, cent huit volumes in-folio, collection d’œuvres canoniques, traduites du sanscrit au IXe siècle !

Pendant mes longues et fréquentes promenades à travers le Tachi-lumpo, j’ai fréquemment assisté à de curieuses cérémonies.

Un jour, dans la cour d’honneur, le spectacle ne manquait pas d’originalité. Autour d’une estrade dressée sous une galerie étaient assis des lamas en robe jaune, tandis que deux autres, tête nue, demeuraient inclinés dans une immobilité silencieuse. Entre temps, trois moines, vêtus de rouge et coiffés d’un bonnet jaune, agitaient leurs bras dans la plus singulière gymnastique, ne s’arrêtant que pour pousser des cris stridents et pour enlever et remettre leur calotte. Qu’est-ce que cela pouvait bien signifier ?

Une autre fois, je dessinais dans le Kandchour Lhakang (la bibliothèque), lorsqu’arrive un bataillon de jeunes lamas. Après avoir endossé par-dessus leurs robes rouges les chapes jaunes que les moines portent pendant les offices, les clercs s’assoient devant des pupitres garnis de volumes du Kandchour. Un vieux prêtre, installé dans un ambon, commence alors à chanter d’une voix de basse profonde les textes sacrés, que les élèves psalmodient. De temps à autre, les oraisons s’arrêtent ; de jeunes lamas arrivent alors avec de grandes théières et abreuvent copieusement les officiants, tandis que des pèlerins circulent et vont déposer des offrandes devant l’autel. De temps à autre, un moine posté près de la porte annonce sur une voix chantante, comme un commissaire-priseur aux enchères, qu’un fidèle paie telle somme pour une prière ou pour une bénédiction. Aussitôt les lamas entonnent un cantique d’action de grâce qu’ils terminent par un ban bruyant. Je tins à honneur de me montrer généreux ; je remis au frère trésorier cinq roupies, et à ce prix un chœur magnifique appela sur moi la bénédiction des dieux.

Ce fut dans un service nocturne que je ressentis la plus vive impression. Au milieu d’une obscurité profonde, l’autel, éclairé par une rampe de quarante lampes, se détachait comme une apparition flamboyante. Illuminées par ces lumières placées en contrebas, les saintes images avaient l’air de flotter dans l’espace et les moines couverts des traditionnelles chapes jaunes semblaient des ombres serties d’un reflet d’or. Leurs litanies montaient comme une rumeur sourde, interrompue de temps à autre par le tintement des clochettes ou le roulement des tambours. Soudain, sur un ton montant et descendant et avec une volubilité prodigieuse, un lama répète l’antienne Om mani padmé houm que tous les autres reprennent en sourdine. Peu à peu les voix s’affaiblissent dans un bourdonnement mystérieux. Cela devient comme une rumeur surnaturelle, et peu à peu on se sent envahi par une impression d’extase. Mais le salut des âmes ne fait jamais oublier aux lamas les besoins de l’estomac ; pendant qu’ils bredouillent leurs litanies, des frères lais leur versent d’abondantes tasses de thé.

Un autre jour, j’assistai à une dispute théologique entre deux lamas pour l’obtention d’un grade dans la hiérarchie monacale, quelque chose comme une soutenance de thèse. La scène se passait dans la cour, au milieu d’un nombreux concours de moines, en présence du Tachi-lama qui, pour la circonstance, portait le grand habit pontifical. Les deux candidats, vêtus de robes rouges et coiffés de casques très élevés de même couleur, saluent le maître, puis l’un d’eux se place sur la marche la plus basse de l’escalier monumental. De là il crie quelques phrases, probablement une citation des livres saints ou une question de dogme, claque bruyamment des mains, et fait le geste de lancer un projectile à la tête du second candidat. C’est alors au tour de ce dernier de parler et de se livrer à la même mimique. Cette singulière discussion durait depuis quelque temps. interrompue parfois par des observations du Tachi-lama, lorsqu’une escouade de frères lais vient placer devant le pontife des files de petites tables garnies de fruits, de pâtisseries et de mandarines. Aussitôt tout le monde se met à table. La collation finie, le matériel est prestement enlevé ; aussitôt après arrive une lente procession de moines portant de magnifiques théières, tandis que deux hauts dignitaires demeurent légèrement inclinés vers le grand lama, dans l’attitude de nos pasteurs luthériens lorsqu’ils chantent devant l’autel. La procession arrivée en présence du Tachi-lama, l’un des hauts dignitaires remplit une tasse à la théière d’or que porte le moine placé en tête du cortège et l’offre au pape lamaïste, pendant que le reste de l’assemblée monacale s’abreuve aux théières d’argent.

Durant ces collations, les deux orateurs avaient continué à discourir et à gesticuler. La dispute dura deux heures ; peut-être se serait-elle prolongée si le Tachi-lama, sans doute fatigué par l’immobilité de statue qu’il avait gardée pendant tout ce temps, ne s’était levé. Sous un large parasol de soie porté par un lama, il gravit l’escalier d’honneur avec une majestueuse lenteur. Pour la circonstance, un étroit tapis de couleurs éclatantes a été jeté sur les marches. Les pieds du pontife ne doivent point toucher la terre impure. Arrivé en haut, le saint disparaît derrière les colonnades pour regagner son « Labrang » aérien où il retrouvera le silence et le repos.

Le Tachi-lumpo constitue une ville, non pas seulement par son étendue et le nombre de ses constructions, mais encore par l’effectif de sa population. A l’époque de ma visite, le couvent ne renfermait pas moins de 3 800 moines ; lors des grandes fêtes, ce nombre s’élève à 5 000 par l’arrivée de lamas provenant des couvents situés aux environs.

La hiérarchie de cette armée monacale comporte quatre grades. Celui, conféré immédiatement après le noviciat, est le guetsoul. Parvenus à ce premier échelon, les clercs poursuivent leurs études théologiques et en même temps sont chargés de diverses besognes matérielles. Ils doivent porter à leurs supérieurs le thé, l’eau et le bois, nettoyer les temples, les lampes saintes, remplir les soucoupes d’offrandes, etc. Le Tachi-lumpo compte 2 600 guetsouls. Le second grade, le guélong, comprend trois classes et 1 200 titulaires. La troisième dignité, le kampo-lama, est beaucoup plus rare ; le couvent ne possède que quatre moines de ce rang. L’échelon le plus élevé ensuite est le youngtchen. Au Tachi-lumpo il y a seulement deux lamas appartenant à cette haute classe.

Sur la rapidité de l’avancement, les espèces sonnantes exercent, paraît-il, une très grande influence. Un mois après son entrée au couvent, un novice, moyennant 20 roupies, peut être promu à la troisième classe du second grade. Un don de 50 à 60 roupies le conduira ensuite rapidement au second échelon et moyennant 300, il deviendra guélong de première classe. Pour les emplois supérieurs, m’a-t-on assuré, seule la science théologique est prise en considération. La nomination d’un kampo-lama dépend uniquement du grand pontife et est conférée seulement aux moines ayant une instruction religieuse étendue, et encore fort rarement. De même le grade de youngtchen n’est obtenu que par les lamas possédant à fond les livres sacrés et après examen passé devant les plus hauts dignitaires.

Pour compléter ce tableau de la hiérarchie au Tachi-lumpo, ajoutons que l’orchestre compte 240 moines et le corps de ballet 60. Pas très occupés, ces danseurs sacrés ; trois fois par an seulement ils produisent leurs talents.

La très grande majorité des lamas de Chigatsé sont originaires du Tibet ; 400 viennent du Ladak et des pays de l’Himalaya occidental, et quelques-uns de Mongolie.

Cette nombreuse population monacale tire le plus clair de ses ressources des offrandes des pèlerins et de la vente des objets de piété. Tous les pieux voyageurs qui viennent faire leurs dévotions au Tachi-lumpo y achètent de petites statuettes des divinités les plus fameuses, des amulettes, des reliques, des bâtons d’encens, des images, etc. Cette pacotille, les moines la leur font payer un bon prix, après qu’elle a été bénie par le Tachi-lama. Lors des fêtes du Nouvel An à l’époque du grand pèlerinage, les lamas mettent en vente pas moins de 1 500 petites statuettes au prix de 7 roupies.

D’autre part, le couvent possède des terres, des troupeaux et les revenus de tout le Tchang ; de plus ses administrateurs se livrent à des opérations commerciales.

Ces diverses sources de bénéfice produisent des sommes relativement considérables, si bien que les 3 800 moines du Tachi-lumpo reçoivent non seulement le vivre et le couvert, mais encore un traitement annuel uniforme de 15 roupies.

Les lamas sont gens fort habiles et fins psychologues. Pour assurer leur prestige sur le peuple, ils s’efforcent de frapper son imagination par la magnificence et l’étrangeté des pompes religieuses et en même temps de l’amuser par des spectacles profanes adaptés à sa mentalité. C’est ainsi que, deux jours après la fête du Nouvel An au couvent, eut lieu un carrousel, pour divertir les pèlerins.

Cette réunion de printemps se tint dans la grande plaine au nord de la ville. Comme sur les hippodromes de nos pays, celui de Chigatsé a son pesage et sa pelouse. Le pesage est occupé par de grandes tentes bleues et blanches sous lesquelles ont pris place les mandarins du dzong et le tout Chigatsé en grande toilette ; en face, la pelouse est couverte par la foule des pèlerins, et le menu peuple. Entre les deux enceintes passe la piste, large de 2 mètres au plus, encadrée de murettes, avec, en face les tentes, deux cibles.

A un signal donné, soixante-dix cavaliers s’avancent au pas et à la file. La plus amusante mascarade que l’on puisse imaginer avec leurs chapeaux rouges, plats comme des assiettes, et garnis de touffes de plumes retombantes, leur accoutrement bleu, blanc ou jaune et leur harnachement de cirque. Après le défilé, l’escadron repasse deux fois au galop. Ensuite commencent les exercices de tir, d’abord avec l’arc, puis avec le mousquet. Le cavalier lancé au galop tire successivement sur les deux cibles distantes l’une de l’autre de 60 mètres environ. La difficulté consiste à recharger très rapidement, pour avoir l’arme prête lorsqu’on arrive devant le second but. Dans la cinquième épreuve, on tire le premier coup avec le mousquet et le second avec l’arc. Plusieurs cavaliers dépassèrent le but, avant d’avoir pu lâcher leur coup de fusil à temps ; ce fut alors, parmi les spectateurs de la pelouse, une fuite folle pour se garer des balles perdues.

Soudain une longue clameur de rires et de quolibets s’élève. A la dernière reprise, à la suite du brillant escadron apparaît un malheureux carcan monté par un mendiant déguenillé. C’est la fin du spectacle. Les cavaliers mettent pied à terre et s’en vont saluer les mandarins qui, en guise de prix, leur remettent des kadaks en soie. Autour des vainqueurs se presse une foule d’amis qui les complimentent et leur font également cadeau de ces foulards comme témoignage d’admiration. Si bien que les héros de la fête se retirent, portant au cou une soixantaine de ces morceaux de soie. Noblesse oblige ; pour tenir mon rang, j’offre aux cavaliers un thé abondant et un généreux pourboire auquel ils sont particulièrement sensibles ; aussi, pour me témoigner leur reconnaissance, ils m’escortent jusqu’à ma maison de leur bruyante cavalcade.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le lundi 16 juillet 2007 9:09
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur au Cegep de Chicoutimi.
 
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