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Collection « Les auteur(e)s classiques »

Lafcadio HEARN, TROIS FOIS BEL CONTE... (1939)
Préface


Une édition électronique réalisée à partir du texte de Lafcadio HEARN, TROIS FOIS BEL CONTE... Traduit de l’Anglais par Serge Denis. Avec le texte original en créole antillais. Paris : Éditions Mercure de France, 1939, 175 pp. Collection d’auteurs étrangers.

Préface

par Charles-Marie Garnier

Le lecteur appréciera comme je l'ai fait l'introduction de M. Serge Denis : il estimera à sa juste valeur, qui est grande, le mélange bien dosé de souplesse artistique et de rigueur philologique avec lesquelles il a établi ces textes créoles, reconnu en chacun d'eux la part du conteur populaire et celle de l'artiste qui, tout en prenant ses notes, modifiait suivant la loi de son art. On admirera le parti qu'il a tiré des erreurs qu'un spécialiste comme lui pouvait seul dépister el interpréter. La science du linguiste et la finesse du critique nous sont de sûrs garants de l'intégrité de tout le travail, dont nous recueillons ici les fruits.

Avec une discrétion pleine de charme, Serge Denis s'est gardé de dire comment le petit carnet manuscrit de Lafcadio Hearn a fini, après un tour du monde complet et l'espace d'une génération, par tomber entre ses mains. Il m'a laissé le soin de le conter, car celle histoire vraie est aussi un « bel conte ».

Lors de mon passage au Japon, en 1900, je n'avais pu, malgré mon vif désir, voir Lafcadio Hearn, même discrètement, à l'Université. Il était souffrant et n'avait pu reprendre son cours. Et puis Hearn, sensitif au dernier degré, ne consentait à une entrevue que pour des raisons personnelles majeures. Aussi avais-je dû me borner à lui écrire, et nous avions échangé quelques lettres.

Dans la seconde que j'ai reçue de lui datée de Tokyo, le 26 octobre 1903, la seule qu'il m'ait écrite en français, il disait :

« Quant au conte que vous me demandez pour « Jean-Pierre », je doute beaucoup si un conte japonais sera du goût de vos jeunes lecteurs. Sans connaître à fond la vie japonaise, un otogi-banashi restera incompréhensible. Je vous conseille de vous contenter de quelque autre chose. Permettez-moi de vous faire une proposition. Pendant mon séjour à la Martinique, j'ai recueilli un nombre de contes créoles, très baroques, qui sont à la fois amusants et dignes de l'attention de quelques folkloristes. Si vous voulez bien imprimer le texte créole, avec une traduction française en face - sur le (sic) même page [1] - ces histoires auront, je crois, quelque succès. Je puis vous envoyer le texte ; mais je n'ose point entreprendre la traduction. À Paris, sans doute, vous trouverez quelque Martiniquais pour vous aider avec le texte ; et la traduction sera facile. S'il ne se trouve pas des (sic) Martiniquais parmi vos connaissances, vous trouverez un monsieur quelconque de la Guadeloupe ou de Marie-Galante, où le créole est à peu près la même langue qu'à la Martinique. Ce que je vous offre ne se trouve pas facilement ailleurs, car la Martinique est finie pour jamais. C'est comme un manuscrit de Pompéi - maintenant - ce petit recueil de contes : un tout petit cahier. »

Après trente-six ans, tous ceux qui aiment Lafcadio Hearn trouveront à ces lignes une résonance pathétique. Elles sont révélatrices à plusieurs égards. L'écrivain n'y fait aucun retour sur lui-même, ni sur son art. Peut-être y serait-il venu, si la correspondance avait pu se poursuivre. Mais ce ne fut point le cas. Déjà la mort était suspendue sur lui : moins d'un an plus tard, le 23 septembre 1904, elle devait brusquement l'abattre.

Si incomplètes soient-elles, ces lignes sont précieuses. Elles précisent que ces contes l'ont intéressé à deux titres : par les éléments neufs qu'ils apportent au folklore, où il devait par la suite trouver de plus en plus source de poésie et matière à philosopher ; et puis aussi par leur caractère qu'il appelle baroque. Celle expression me semble à rapprocher de la « grotesqueness » qu'il distingue en certaines superstitions japonaises (Preface to Glimpses of Unfamiliar Japan, p. IX.) N'oublions pas que ces deux mots, baroque, grotesque, incomplètement naturalisés anglais, - et dans celle lettre en français il est percevable que Hearn continue souvent de penser en anglais, - sont dépouillés sous sa plume de celle vibration un brin ridicule, qui, en dehors du langage technique de l'art, chatouille toujours un peu l'oreille française du grand public [2]. Elle s'attache peut-être encore plus au mot « baroque », qui recèle toute cette étrangeté fondamentale, cet illogisme déroutant, ce jeu puéril du disproportionné, ce jaillissement capricieux, capiteux aussi pour l'esprit qu'il excite, enchante et déçoit tout ensemble, où le théoricien du baroque, Eugenio d'Ors, se plaît à voir la révolte anticartésienne qui caractérisa dans tous les domaines la contre-réforme et le jésuitisme.

Lafcadio Hearn n'avait pas besoin de pousser si loin l'analyse. Mais au sortir de sa jeunesse opprimée par les contraintes d'une famille divisée, d'une instruction confessionnelle irrespirable pour lui, enfin d'un apprentissage de journaliste américain, hérissé de privations, de heurts et de duretés, il est clair qu'il eut aux Antilles la révélation de la nature, de la vie humble et primitive des peuples enfants encore tout près de la terre. Dans leurs contes, il lut attiré par tout ce qui s'opposait à la logique scolastique, aux secs raisonnements de la demi-culture des littérateurs d'affaires et à l'âpre lutte pour la vie des grands centres du Middle West. Aussi, soyons-en sûrs, est-ce sans la moindre nuance de blâme ou de dérision qu'à propos de ces contes il parle de baroque. Baroques, ils le sont au vrai, par leur naïve expansion, leur manque total du sens des proportions, le méli-mélo de créatures disparates mais toutes filles de la même mère, enfin par le protocole inattendu qui règle les rapports avec le Créateur, vraiment ici « le Paternel ». Baroques, écrit Hearn ; mais soyons convaincus qu'il a tracé le mot avec une divination pénétrante de son contenu et avec un accent de souriante tendresse.

L'autre titre qu'il reconnaît à ces contes, c'est d'être dignes de l'attention des folkloristes. Là aussi, on aurait souhaité qu'il fût moins réservé. La postérité d'un grand écrivain est très exigeante : elle voudrait dans chacune de ses lignes trouver en une formule tout ce qu'elle a mis une génération à découvrir dans l'ensemble de l'œuvre.

Si discret qu'il ait été, on devine à quel point le folklore lui tenait à cœur. À cette occasion, il ne pouvait l'oublier. Au soir de sa vie, on le sent obscurément heureux de cette occasion que lui offrira Paris de montrer ce qu'il doit au folklore et aux Antilles.

M. Serge Denis, dans les lignes qui suivent, a tenté de le préciser. Avec raison il met l'accent sur le fantastique et l'horreur vague qui s'attache aux visions de nuit, aux heures troubles du demi-réveil ou de l'évanouissement qui glisse au sommeil. Certains critiques d'information un peu courte n'ont voulu voir :dans cette disposition de Lafcadio Hearn qu'une attitude littéraire. Ils arguent de ses lectures favorites de Barbey d'Aurevilly, Villiers de l'Isle-Adam, Edgard Poe. Tout jeune il s'est jeté sur eux avec avidité. Mais ce ne fut point avec lui, comme avec tant d'autres, une coqueluche d'un jour. Il avait trouvé chez eux l'expression littéraire d'un fantastique que sa nature intime appelait et redoutait de toutes ses forces, comme une horrible volupté. Dès son premier contact avec les tropiques, il fut ravi et accablé. Il sentit dans sa chair que les forces naturelles, exaspérées par les jeux volcaniques et par l'incandescence solaire, écrasaient l'homme et le maintenaient dans un état de crépuscule mental et sensitif. Dans ces enfants des îles, effarés autant qu'émerveillés, il reconnut sa propre enfance, ses épouvantes et ses ravissements. Il les aima soudain comme les petits frères de son âme vaincue :

The world is too much with us...

Est-ce à dire que tous les problèmes soulevés par le passage de Hearn aux Antilles soient élucidés ? Pas encore. Il est frappant que son deuxième livre qui date de 1885, deux ans avant son voyage aux îles, ait été Gombo Zhèbes : petit dictionnaire de proverbes créoles. Fut-ce une simple besogne de librairie ? Peut-être, tout d'abord ; mais elle répondait à son penchant intime au point qu'il la fit avec amour et que, le jour où il trouva le moyen d'échapper quelques mois à la geôle journalistique, il se tourna tout naturellement vers les créoles, dont il venait de résumer, avec les dictons, les fantastiques appréhensions et la naïve sagesse.

Il ne reste plus qu'à finir l'histoire du petit cahier de toile cirée. Dans toutes les traverses de la vie, tout au long de la sinistre guerre, je ne l'oubliais pas. La bonne grâce de Mme Gissing-Fleury avait su y intéresser le grand chirurgien Walter, élevé à la Martinique ; mais, éminent dans son art, le docteur Walter n'avait en matière de langage rien d'un spécialiste.

Aussi restais-je insatisfait jusqu'au jour où je croisai le chemin de M. Serge Denis. Il réunissait toutes les qualités demandées par Hearn : Antillais, il avait, outre l'instinct de la langue créole, les connaissances philologiques indispensables pour venir en aide au sens critique. Il voulut bien entreprendre la tâche délicate que voici. Comme l'avait prévu Hearn, elle intéressera les folkloristes, non seulement les érudits, mais tous les amis de ces peuples jeunes, dont la mentalité, explorée par M. Lévy-Bruhl et par sir James Frazer, jette de telles lueurs sur les confins estompés de la nôtre. Elle constitue, en outre, un apport de prix à la compréhension sympathique d'un des plus fins artistes de prose anglaise ; car Lafcadio Hearn sut pénétrer la sienne de la divine lumière de son archipel natal, l'assouplir aux plus souples rythmes de la musique intérieure, et l'enrichir enfin de toute la poésie de l'émerveillement et du fantastique, qui continue de sourdre et de bruire intarissablement dans notre inconcevable univers.

CHARLES-MARIE GARNIER.



[1] Le désir de Lafcadio Hearn est aujourd'hui réalisé. Nous donnons dans le présent volume le texte français, suivi du texte original qu'il avait établi lui-même. (Note du traducteur.)

[2] On se rappelle la tempête soulevée dans le verre d'eau diplomatique d'une conférence internationale par l'épithète « grotesque », décochée à l'adresse d'un délégué étranger par lord Snowden : il fallut de longues palabres pour convaincre l'aréopage que le mot anglais était innocent du venin que pouvait recéler l'adjectif français.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le vendredi 19 décembre 2008 7:34
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cegep de Chicoutimi.
 
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