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Collection « Les auteur(e)s classiques »

L'empire des steppes. Attila, Gengis-khan, Tamerlan (1938)
Préface


Une édition électronique réalisée à partir du texte de René GROUSSET (1885-1952), L'empire des steppes. Attila, Gengis-khan, Tamerlan (1938). Paris: Éditions Payot, quatrième édition, 1965, pages 1-620 (première édition: 1938). Une édition numérique réalisée par Pierre Palpant, bénévole, Paris.

Préface

Attila, Gengis-khan, Tamerlan... Leur nom est dans toutes les mémoires. Les récits des chroniqueurs occidentaux, des annalistes chinois ou persans ont popularisé leurs figures. Ils surgissent, les grands barbares, en pleine histoire civilisée et brusquement, en quelques années, font du monde romain, du monde iranien ou du monde chinois un monceau de ruines. Leur arrivée, leurs mobiles, leur disparition semblent inexplicables, si bien que l’histoire positive n’est pas loin de faire sien le jugement des anciens auteurs qui voyaient en eux les fléaux de Dieu, envoyés pour le châtiment des vieilles civilisations.

Cependant jamais hommes n’ont été davantage les fils de la terre, expliqués par elle, voulus par le milieu, immédiatement « lisibles » en leurs mobiles et en leur comportement dès qu’on connaît leur mode d’existence. Les steppes ont fabriqué ces corps rabougris et trapus, indomptables puisqu’ils ont survécu à de telles conditions physiques. L’âpre vent des haut plateaux, le froid excessif ou la chaleur torride ont modelé ces visages aux yeux bridés, aux pommettes saillantes, au poil rare, durci ces torses noueux. Les nécessités de la vie pastorale au hasard des transhumances ont déterminé leur nomadisme, et les données de l’économie nomade ont entraîné leurs rapports avec les sédentaires, rapports tour à tour de timides emprunts ou de sanguinaires razzias.

Aussi bien les trois ou quatre grands nomades asiatiques qui sont venus à l’improviste déchirer la trame de notre histoire ne sont-ils des exceptions que pour notre ignorance. Pour trois d’entre eux qui ont réalisé cette étonnante fortune de devenir les Conquérants du monde, combien d’Attilas et de Gengis-khans qui n’ont pas réussi, je veux dire qui n’ont réussi qu’à établir des empires limités à un quart de l’Asie, de la Sibérie au fleuve Jaune, de l’Altaï à la Perse, ce qui, on en conviendra, reste encore une aventure de quelque ampleur. Je voudrais évoquer ici, dominé par les trois puissantes figures inscrites au frontispice de ce livre et les expliquant, ce peuple de grands barbares en marche à travers dix siècles d’histoire, des frontières de la Chine à celles de notre Occident.

Mais il importe de préciser la question. Des barbares, le monde classique en a sur son sol connu bien des variétés, je veux dire bien des peuples qualifiés tels par les peuples voisins. Les Celtes ont longtemps été des barbares pour les Romains, les Germains pour la Gaule, le monde slave pour la Germanie. De même la future Chine du sud est longtemps restée un pays barbare aux yeux de la Chine originelle du fleuve Jaune. Mais comme il s’agissait dans ces divers cas de régions que leurs conditions géographiques destinaient également à la vie agricole, les peuples qui les habitaient, pour attardés qu’ils fussent, se virent progressivement gagnés à ce genre d’existence, de sorte que dès le milieu du Moyen Age la presque totalité de notre Europe, l’Asie antérieure, l’Iran, les Indes et la Chine avaient depuis longtemps atteint le même stade de civilisation matérielle.

Cependant une zone encore importante avait échappé à ce mouvement. C’est la large bande qui s’allonge au centre et au nord de l’Eurasie, de la frontière de la Mandchourie à Budapest, la zone des steppes, que prolonge, à sa lisière septentrionale, la forêt sibérienne. Là, les conditions géographiques, ne permettant à la vie agricole de se développer qu’en quelques îlots de culture, condamnaient les populations à poursuivre indéfiniment la vie pastorale, la vie nomade, telle que l’avait connue des millénaires plus tôt, à la fin du néolithique, le reste de l’humanité. Pis encore. Une partie de ces tribus, celles de la zone forestière, en restaient au stade culturel des chasseurs magdaléniens. La zone des steppes et des forêts est ainsi demeurée un conservatoire de barbarie, non certes (et qu’on nous entende bien) que les populations qui l’habitaient fussent d’une qualité humaine inférieure aux autres, mais parce qu’elle perpétuait des conditions d’existence partout ailleurs depuis longtemps dépassées.

La survivance de cette humanité restée au stade pastoral quand le reste de l’Asie était depuis longtemps parvenu au stade agricole le plus avancé, a causé pour une bonne part le drame de l’histoire. Elle entraînait entre populations voisines une sorte de décalage chronologique. Des hommes du deuxième millénaire avant Jésus-Christ coexistaient avec des hommes du XIIe siècle de notre ère. Il suffisait, pour passer des uns aux autres, de descendre de la Haute Mongolie à Pékin, de monter de la steppe des Kirghiz à Ispahan. Rupture brutale, lourde de périls. Pour les sédentaires de la Chine, de l’Iran ou de l’Europe, le Hun, le Turcoman, le Mongol sont proprement des sauvages, qu’il s’agit d’intimider par quelques parades, d’amuser avec quelques verroteries ou quelques titres, de tenir en respect loin des terres cultivées. Quant aux nomades, leurs sentiments se devinent. Les pauvres pâtres turco-mongols qui, les années de sécheresse, sur l’herbe rare de la steppe, s’aventurent de point d’eau tari en point d’eau tari jusqu’à l’orée des cultures, aux portes du Petchili ou de la Transoxiane, y contemplent, stupéfaits, le miracle de la civilisation sédentaire, les récoltes plantureuses, les villages regorgeant de grains, le luxe des villes. Ce miracle, ou plutôt le secret de ce miracle, le patient labeur qu’il a fallu pour aménager ces ruches humaines, le Hun ne peut le comprendre. S’il est ébloui, c’est comme le loup — son totem — qui par temps de neige s’approche des fermes : parce que derrière les claies il aperçoit la proie. Lui aussi, son réflexe millénaire est pour l’irruption par surprise, le pillage, la fuite avec le butin.

La survivance d’une humanité pastorale et chasseresse aux côtés d’une humanité agricole, ou, si l’on préfère, le développement de sociétés agricoles de plus en plus riches au vu et contact de populations restées à l’état pastoral et subissant les terribles crises de famine que par temps de sécheresse impose la vie de la steppe, a ainsi ajouté au contraste économique le plus frappant le contraste social souvent le plus cruel. Répétons-le, cette question de géographie humaine est devenue une question sociale. Les sentiments respectifs du sédentaire et du nomade l’un pour l’autre sont ceux d’une société capitaliste et d’un prolétariat enfermés dans la même cité moderne. Les sociétés agricoles qui exploitent soit la bonne terre jaune de la Chine du nord soit les jardins de l’Iran, soit la riche terre noire de Kiev, sont ceinturées d’une zone de pâturages pauvres, aux conditions climatériques souvent terribles, où une année sur dix les points d’eau se tarissent, l’herbe se dessèche, le bétail meurt, les nomades avec lui.

Dans ces conditions, la ruée périodique des nomades vers les terres cultivées est une loi de la nature. Ajoutons que ceux-ci, Turcs ou Mongols, se trouvent appartenir à une race intelligente, équilibrée, pratique, qui, dressée par les dures réalités du milieu, est naturellement préparée pour le commandement. Que les sociétés sédentaires, souvent décadentes, cèdent sous le choc, le nomade entre dans la cité et, une fois passées les premières heures de tuerie, se substitue sans grand effort aux potentats qu’il a abattus. Sans s’intimider il s’assied sur les trônes les plus vénérables. Le voilà grand-khan de Chine, roi de Perse, empereur des Indes, sultan de Roum. Il s’adapte alors. A Pékin il devient à moitié chinois, à moitié persan à Ispahan ou à Reï.

Le destin est-il fixé pour cela, la conciliation assurée entre la steppe et les cultures ? Nullement. Les lois inexorables de la géographie humaine continuent de jouer. Si le khan sinisé ou iranisé n’a pas été éliminé par quelque lente ou brusque réaction indigène, voici apparaître devant ses frontières et surgies du fond de la steppe, de nouvelles hordes, encore faméliques celles-là, qui, ne voyant dans leur cousin parvenu qu’un Tadjik ou un Tabgatch — un Persan ou un Chinois — recommencent à son détriment la même aventure.

D’où vient que cette aventure réussisse presque toujours, que le même rythme se renouvelle pendant treize siècles — car il y a treize cents ans de l’entrée des Huns à Lo-yang à l’entrée des Mandchous à Pékin ? C’est que, pendant tout ce temps, le nomade, bien que fort arriéré pour la culture matérielle, a possédé une avance, un avantage militaire énormes. Il a été l’archer à cheval. Une cavalerie incroyablement mobile d’archers infaillibles, voilà « l’arme » technique qui lui a donné sur le sédentaire une supériorité presque égale à la supériorité qu’aux temps modernes l’artillerie a assurée à l’Europe sur le reste du monde. Sans doute, cette arme, ni le Chinois ni l’Iranien ne l’ont ignorée. Dès le IIIe siècle avant Jésus-Christ les Chinois avaient modifié leur costume pour l’adapter à la cavalerie. Quant à l’Iran, il sait depuis les Parthes ce que vaut la volée de flèches lancée par un tourbillonnement de cavaliers qui se dérobent. Mais ni le Chinois, ni l’Iranien, ni le Russe, ni le Polonais, ni le Hongrois ne peuvent sur ce terrain égaler le Mongol. Dressé dès l’enfance à forcer les cervidés au galop dans l’immensité de la steppe, habitué à l’affût invisible et patient, à tous les pièges de chasseur dont dépend souvent sa nourriture, c’est-à-dire sa vie, il est, sur ce terrain, imbattable. Non qu’il affronte fréquemment l’ennemi, mais tout au contraire parce qu’aussitôt après l’avoir assailli par surprise, il disparaît, reparaît, s’acharne sur lui sans se laisser accrocher par lui, le harcèle, l’épuise et à la fin l’abat, fourbu, comme un gibier forcé. La mobilité, l’ubiquité hallucinante de cette cavalerie font d’elle, quand elle est maniée par un Djébé ou un Subötaï, les deux fameux stratèges de Gengis-khan, une sorte d’arme savante. Plan Carpin et Rubrouck qui l’ont vue évoluer, ont très bien marqué cette décisive supériorité technique. La phalange, la légion ont passé, parce qu’elles tenaient à la constitution politique de la Macédoine ou de Rome, qu’elles étaient l’œuvre méthodique d’États organisés qui naissaient, vivaient, disparaissaient, comme tous les États. L’archer à cheval de la steppe a régné sur l’Eurasie pendant treize siècles parce qu’il était la création spontanée du sol même, le fils de la faim et de la misère, le seul moyen pour les nomades de ne pas entièrement périr les années de disette. Songeons que, si Gengis-khan a réussi plus tard à conquérir le monde, c’est parce qu’orphelin abandonné dans la prairie du Kéroulèn, il a d’abord réussi, avec son jeune frère Djötchi le Tigre, à abattre quotidiennement assez de gibier pour ne pas mourir de faim.

La flèche de l’archer à cheval qui surgit, tire et se dérobe, a été pour l’antiquité et le moyen âge une manière de tir indirect, presque aussi efficace et démoralisant pour son temps que le tir de nos artilleurs.

Pourquoi cette supériorité a-t-elle cessé ? Pourquoi à partir du XVIe siècle le nomade n’a-t-il plus fait la loi aux sédentaires ? Précisément parce que les sédentaires lui ont opposé l’artillerie. Du jour au lendemain ils ont ainsi acquis une supériorité artificielle qui « renversait » les rapports millénaires. La canonnade par laquelle Ivan le Terrible a dispersé les derniers héritiers de la Horde d’Or, celle par laquelle l’empereur de Chine K’ang-hi a intimidé les Kalmouk ont marqué la fin d’une période de l’histoire du monde. Pour la première fois, mais aussi pour toujours la technicité militaire a changé de camp, la civilisation est devenue plus forte que la barbarie. En quelques heures la traditionnelle supériorité du nomade a reculé dans un invraisemblable passé, et les archers kalmouk que le romantisme d’Alexandre Ier allait encore opposer à Napoléon sur les champs de bataille de 1807 devaient paraître aussi démodés qu’une apparition de chasseurs magdaléniens.

Il n’y avait cependant que trois siècles que ces archers avaient cessé d’être les conquérants du monde.


Retour au livre de l'auteur: René Grousset (1885-1952) Dernière mise à jour de cette page le lundi 15 janvier 2007 7:12
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur au Cegep de Chicoutimi.
 
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