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Collection « Les auteur(e)s classiques »

La religion des Chinois (1922).
Préface


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Marcel Granet (1858-1940), La religion des Chinois (1922). Paris: Les Presses universitaires de France, 2e édition, 1951, 177 pages. Collection: Bibliothèque de philosophie contemporaine. [Une suggestion de M. Rémi Guérinel]. Une édition numérique réalisée par Diane Brunet, bénévole.

Préface

Voilà un homme avec qui tu peux parler ; tu ne lui parles pas : tu perds un homme.
Voici un homme avec qui tu ne dois pas parler; tu lui parles tu perds une parole.
Propos de Confucius, xv, 7.

Ce livre se compose de quatre chapitres que suit une conclusion. Le deuxième et le troisième chapitres traitent de la religion féodale et de la religion officielle. Ils groupent les faits répartis de part et d'autre du plus grand événement historique du passé chinois: la fondation de l'unité nationale sous forme d'Empire. Avant l'Empire, antérieurement au IIe siècle avant J.-C., le pays était divisé en seigneuries confédérées, apparentées moins par l'étroitesse des rapports politiques que par une certaine unité de civilisation : unité complexe où l'on pourrait délimiter des aires suffisamment différenciées ; le travail reste à faire et, dans le tableau que je présente de la religion féodale, je n'ai pas cherché à tenir compte des singularités provinciales. J'ai voulu donner une définition du type moyen de la vie religieuse dans les diverses seigneuries. Je dois ajouter que ce type moyen a quelques chances d'être un type particulier, par la faute des documents qui proviennent presque tous d'un État situé dans le Chantong, l'État de Lou. Il y a des raisons sérieuses de penser que, dès les temps féodaux, les coutumes de Lou étaient considérées comme normales; mais il est vrai que ce fut surtout à l'époque impériale qu'elles furent prises pour normes. D'où il suit que l'obligation où l'on est de décrire la religion féodale d'après celle de l'État de Lou n'a pas de grands inconvénients pour qui s'attache à établir d'ensemble l'évolution de la religion chinoise. Et même, puisque la religion féodale, sous l'aspect qu'elle avait à Lou, fut conçue comme un modèle par ceux qui présidèrent à l'élaboration des rites plus tard suivis par les classes officielles, elle mérite d'être connue dans le détail. Le chapitre qui y est consacré sera le plus long de ce livre. Cultes et croyances seront étudiés sous leurs aspects principaux de façon à faire pressentir leur fortune future, de façon aussi à montrer leurs rapports avec l'organisation sociale de l'époque où ils constituaient le fond de la vie religieuse. Ce sont avant tout des cultes et des croyances de milieux urbains, ou, pour mieux dire, les cultes et les croyances des cours établies dans les villes seigneuriales. Le chapitre commencera donc par une description de la vie urbaine, de la vie noble,

Le troisième chapitre commencera de même par la description d'un milieu spécial : milieu d'aspect surtout corporatif et formé par une classe assez définie, de gens qu'on désigne dans l'usage par le nom de lettrés. Ils se groupaient en écoles rivales et dont les doctrines étaient sans doute assez distinctes ; des raisons de fait mirent au premier rang l'école de Lou dont Confucius était le patron. Bien que Confucius ait vécu pendant la période féodale, j'étudierai la pensée confucéenne au moment où elle eut une influence effective et servit à soutenir la construction d'une religion constituée, celle dont l'appui parut nécessaire à l'Empire naissant. On rappelle parfois religion confucéenne, on pourrait la dire aussi impériale ou même nationale ; elle mérite ce dernier nom par son extension et surtout parce qu'elle est une expression excellente du caractère national, si, du moins, on le définit en considérant les classes moyennes de la société. Au vrai, c'est la religion des lettrés ; c'est une religion de classe, tant par ses origines qui sont professionnelles que par le caractère de ses adeptes. Je l'ai appelée la religion officielle. Cette qualification expliquera tout de suite pourquoi je me suis moins attaché à énumérer les créations mythologiques - la plupart eurent une fortune médiocre - qui correspondent au développement de ce système cultuel de formation artificielle, qu'à exposer les aspects moraux et psychologiques des usages religieux qu'ont pratiqués les classes influentes de la nation chinoise. J'étudierai donc principalement le succès de ce qu'on peut appeler le « formalisme rituel » dans la haute bourgeoisie de la Chine. Le cas est assez curieux d'une religion sans clergé, d'une religion dont la partie dogmatique est sans importance véritable, religion simplement fondée sur le conformisme social et à base de positivisme moral, pour que soit justifiée la place assez large qui lui sera donnée dans cet exposé.

La place accordée au Bouddhisme et au Taoïsme se trouvera par cela même peu étendue et je devrai refuser toute place à nombre de religions importées, Manichéisme, Nestorianisme, Mahométisme, etc. Pour ce qui est des dernières, j'en ai pris aisément mon parti ; étudier leur histoire en Chine pourrait servir plutôt à compléter à l'aide de documents chinois leur histoire d'ensemble qu'à faire connaître la vie religieuse de la Chine. Mais, pour le Bouddhisme, cette remarque n'est plus vraie et le cas est tout autre pour le Taoïsme. On désigne de ce dernier nom un mouvement de pensée ancien et complexe. Anciennement il semble correspondre à un courant d'idées philosophiques où, tout de suite, se sent un esprit sectaire ; puis on voit cette métaphysique inspirer un clergé et animer un culte : une religion apparaît qui s'efforce de devenir nationale et qui garde toujours l'allure d'une religion de secte. Et de même que, sous un aspect métaphysique, le Taoïsme a tout l'air d'exprimer une conception spécifiquement indigène du système du monde, de même, constitué en religion, il est le refuge naturel où viennent s'abriter les coutumes et les traditions populaires que la religion officielle, dans son dessèchement progressif, a bannies. Si cette vue est juste, le Taoïsme devrait occuper une bonne part de ce livre ; mon excuse est que je puis à peine dire que je la crois juste: le Taoïsme n'est pas connu (1). La même excuse ne vaudrait pas pour le Bouddhisme. Mais une raison de symétrie me justifie à ne pas lui donner plus de place qu'au Taoïsme ; cette raison n'est point de pure forme : si je le considère sous son aspect proprement chinois (le seul qui importe ici), je ne crois pas inexact de définir le Bouddhisme comme un mouvement sectaire (d'origine étrangère, mais peu importe) tendant à suppléer aux insuffisances de la religion officielle. J'ai donné le titre : Les Renouveaux religieux en Chine, au quatrième chapitre, que je consacre au Bouddhisme et au Taoïsme ; je les étudie tous deux, je l'avoue, à titre surtout complémentaire et en tant qu'ils signalent en Chine des besoins de la vie religieuse que la religion officielle ne satisfaisait pas au gré de tous, sinon des lettrés. Il convenait donc de parler un peu de la lutte que les tenants de la religion d'État soutinrent contre les fidèles des religions sectaires. La victoire des premiers vaut d'être notée, ainsi que la tendance syncrétique qui fut le résultat du combat.

La tendance syncrétique passe pour être la règle de la vie religieuse dans la Chine moderne, symbolisée par la formule, toujours reproduite, des trois religions. Me voici amené à parler de la façon dont j'ai conçu mon chapitre de conclusion et aussi mon chapitre de début. Ce sont ceux où, pour des raisons diverses, la part de l'équation personnelle est la plus grande. Mon premier chapitre a pour sujet la religion paysanne. Le fait qui, avec la fondation de l'unité nationale, domine l'histoire chinoise est la création de la vie urbaine et l'établissement de la hiérarchie féodale ; mais pour reconstituer la religion paysanne et l'état de la Chine quand la société était toute rurale, il faut procéder à l'aide d'inductions. Il se trouve, Ou moins je l'ai cru, que, par extraordinaire, un document permet de faire ces inductions dans de bonnes conditions méthodiques. Tout est conjectural en histoire, et puis, comment faire ? Sans cette introduction où j'essaie de montrer ce qu'était le vieux fond religieux de la race, quel moyen de comprendre soit le développement de la religion officielle sous ses deux formes successives, développement qui s'est fait par voie d'abstraction, de schématisation, d'appauvrissement à partir de ce fond primitif, soit la tactique des sectes, qui, aux dépens de cette religion appauvrie, ont voulu renouveler l'esprit religieux et qui ont donné à leur foi conquérante figure nationale ou air populaire en empruntant à ce même vieux fond des éléments désintégrés de croyance ou de culte ? Et ce serait peut-être, dans l'ensemble, le même fond que l'on retrouverait, si l'on interrogeait la masse paysanne, qui est la substance même du pays, pour décrire l'état présent de la vie religieuse. Mon dernier chapitre traite de la religion actuelle. Il ne pouvait être question ici d'énumérer les pratiques et les croyances qu'on peut observer aujourd'hui dans l'ensemble des pays chinois. Puisqu'il fallait choisir et que tout choix est arbitraire, je suis allé à l'extrême. J'ai surtout utilisé des observations personnelles pour tenter de définir l'attitude d'un Chinois moderne à l'égard de ce que nous appelons la religion : j'ai essayé de donner la mesure des sentiments religieux dans la Chine de nos jours. Tout ce que je puis dire de mes observations, c'est qu'elles sont de bonne foi. La meilleure foi du monde conduit-elle à la vérité ? Je ne le soutiendrai pas dans un livre dont la religion est le thème. En le terminant, j'ai indiqué un problème qui intéresse un certain nombre de Chinois et quelques Occidentaux : quel avenir est réservé en Chine à la religion ? Il convenait de poser la question. Devais-je y répondre véritablement ? Inutile de dire qu'un historien des religions ne peut croire posséder le don de prophétie.

Notes:


(1) Ce livre a été écrit en 1922.

Retour à l'auteur: Marcel Granet (1884-1940) Dernière mise à jour de cette page le Jeudi 24 mars 2005 08:48
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue.
 
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