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Collection « Les auteur(e)s classiques »

TEXTES INÉDITS SUR LE FOLKLORE FRANÇAIS CONTEMPORAIN
Présentés et annotés par Nicole Belmont. (1975)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir du livre d'Arnold Van Gennep, TEXTES INÉDITS SUR LE FOLKLORE FRANÇAIS CONTEMPORAIN. Présentés et annotés par Nicole Belmont. Paris: G.P. Maisonneuve et Larose, 1975, 142 pp. Archives d'ethnologie française, no 4. Une édition numérique réalisée par par Réjeanne Toussaint, bénévole, Chomedey, Ville Laval, Québec.

[9]

textes inédits sur le folklore français contemporain
présentés et annotés par Nicole Belmont.

Introduction


Si l'on en croit les indications portées sur les dossiers qui les contenaient, les textes de ce recueil étaient destinés à l'Introduction et aux Conclusions du Manuel de folklore français contemporain. On sait que celui-ci est resté inachevé à la mort de Van Gennep ; le dernier volume paru, publié grâce à Roger Lecotté et Georges-Henri Rivière, est même posthume. Il concerne la première partie du Cycle des Douze Jours. Il manque donc à la réalisation de cette œuvre qui eût été gigantesque, outre la fin des Douze Jours, toutes les cérémonies calendaires et la matière du tome II, dont le plan aurait suivi celui de la Bibliographie, depuis le folklore de la nature jusqu'aux arts populaires. Les dossiers où Van Gennep accumulait notes et fragments de textes destinés à ces volumes ont été légués par lui au Musée des arts et traditions populaires ; ils sont conservés aux Archives scientifiques et documentaires après avoir été minutieusement classés.

Ce sont les dossiers concernant l'Introduction et les Conclusions qui comprennent les textes les plus longs et les plus importants du point de vue théorique. Ceux qui étaient destinés à l'Introduction ont été probablement éliminés à la rédaction définitive ; mais on verra qu'ils n'en présentent pas moins un grand intérêt. Puisque le Manuel est inachevé, on ne sait si les textes destinés aux Conclusions auraient été publiés sous cette forme.

Les premiers montrent la façon dont travaillait Van Gennep et dont s'élaborait peu à peu sa réflexion sur les problèmes qui l'occupaient. À les lire rapidement ces textes comportent beaucoup de redites, en ce sens qu'un même sujet est repris souvent plusieurs fois. Mais en lisant plus attentivement, on s'aperçoit que, s'il s'agit bien du même thème, il est cependant formulé dans chaque texte en des termes un peu différents et dans une perspective chaque fois nouvelle. On le verra par exemple dans les pages qui concernent l'histoire du folklore en France. Van Gennep s'interroge sur les raisons de la solution de continuité qu'on observe dans les études folkloriques entre 1830 environ et la fin du XIXe siècle, entre l'époque de la Société des Antiquaires et la fondation de la Société des Traditions populaires. La question posée est la même, mais les réponses sont diverses ; enchaînées entre elles, elles auraient pu constituer une explication.

[10]

Aucun de ces textes ne porte de date et il n'est pas très facile de leur en assigner une, sinon approximativement. Dans ces dossiers on trouve parfois une note prise par Van Gennep au dos d'une enveloppe découpée ; le timbre de la poste fournit alors une date. Il faut y ajouter des lettres adressées à lui et des doubles de ses réponses ainsi que des articles de journaux découpés. Les dates ainsi recueillies vont de 1927 à 1944, mais les témoignages datés les plus nombreux sont entre 1935 et 1939 environ. En fait ces dossiers sont comme des couches géologiques où Van Gennep accumula les documents année après année à partir de l'époque où il conçut le projet d'un manuel de folklore français, d'abord en deux volumes, puis selon le plan actuel.

Si l'on considère les problèmes abordés par Van Gennep dans ces textes, on s'aperçoit qu'ils se rattachent pour beaucoup aux préoccupations dont il fait état dans un article de 1934 intitulé « Contribution à la méthodologie du folklore » (Lares, vol. V, pp. 20-34). On voit aussi que quelques-uns de ces textes préparent certaines parties du Manuel : ceux qui concernent respectivement les « pays » ou pagi et l'histoire du folklore en France. En revanche ceux qui traitent du classement et de la présentation des faits folkloriques montrent à l'évidence que le problème était résolu pour Van Gennep. Il se contente d'exposer sa solution en l'opposant à celles de ses devanciers. En effet, le plan qu'il avait arrêté pour le Manuel date, pour ses aspects pratiques, de sa première monographie régional [1] et, pour ses aspects théoriques, de son ouvrage capital, les Rites de passage [2].

Les textes qui se trouvaient dans ces dossiers de travail dépassent rarement quelques pages. Ils se subdivisent en six grands thèmes dont seul le premier ne porte pas d'indication de destination :

1. Histoire du folklore en France ;
2. Continuité et discontinuité en folklore ;
3. Les variations folkloriques (ces deux derniers étant destinés nommément à l'Introduction) ;
4. Le classement des faits (destinés primitivement à l'Introduction, mais éliminés si Von en croit une indication de la main de l'auteur) ;
5. Les pays et les zones folkloriques (destinés aux conclusions) ;
6. Enfin les conclusions proprement dites où le texte le plus important est une formulation en termes plus généraux de la théorie des rites de passage.

[11]

Les textes destinés à l'Introduction, dont fait vraisemblablement partie l'Histoire du folklore en France, ont donc été éliminés par Van Gennep lors de la rédaction définitive de cette partie. Mais s'il les a cependant conservés dans ces dossiers, c'est qu'ils gardaient pour lui de l'intérêt ; c'est-à-dire qu'ils étaient l'expression provisoire de problèmes encore dépourvus à ses yeux d'une solution définitive. On peut penser en effet d'après ce que sa fille dit de ses méthodes de travail, qu'il ne conservait pas ses documents après leur rédaction [3]. On peut donc considérer ces textes comme des essais et des approches pour tenter de résoudre les problèmes que ses enquêtes approfondies sur le terrain avaient fait apparaître. En effet, s'il s'agit bien de questions théoriques, elles ne sont pas posées à l'intérieur d'une réflexion abstraite : elles proviennent directement de l'expérience concrète.

Il semble que les textes concernant l'histoire du folklore en France n'aient finalement pas été publiés par Van Gennep en raison des difficultés très grandes qu'il y avait à faire l'historique récent des études de folklore, c'est-à-dire depuis 1880 environ. Ce passé trop proche, auquel il avait même été mêlé au temps de ses études et de ses premiers travaux, était difficile à débrouiller. Sur cette époque, on ne trouve dans ses archives que des textes brefs, laissés souvent inachevés et un grand nombre de petites notes éparses. Il faut le regretter, car l'histoire de cette période qui va de 1880 à la guerre de 1914 est encore à faire ; elle présenterait un très grand intérêt, car elle a vu la renaissance des études folkloriques en France [4].

On verra qu'en revanche la période des premiers travaux de folklore, celle de l'Académie celtique et de la Société des Antiquaires de France, a été étudiée de manière plus approfondie par Van Gennep. Il a été le premier à montrer l'importance et le mérite de ces travaux ; il pouvait fort bien en juger car il avait patiemment dépouillé les mémoires publiés par les deux sociétés depuis 1805 jusque vers 1830-35, date à laquelle le folklore en disparaît presque complètement au profit de l'histoire et de l'archéologie.

Dans ces textes Van Gennep s'interroge sur les raisons du désintérêt pour le folklore qui se manifeste entre 1830 et 1880 environ. Il aperçoit un certain nombre de causes, mais le phénomène reste cependant mystérieux dans la mesure où la conjoncture de début du XIXe siècle rendait possible en France l'épanouissement des recherches folkloriques. C'est un immense regret dont il fait état, un peu [12] tempéré par le sentiment de rendre justice à des travaux totalement méconnus, ou pire encore, pillés sans vergogne par des folkloristes sans scrupule. Or, ce sont en France les premières tentatives systématiques pour recueillir les productions populaires et même les interpréter, puisqu'en 1810, Girault d'Auxonne écrivait au Secrétaire de l'Académie celtique : « J'avoue que ce n'est pas sans quelque surprise que je vois plusieurs se borner à la simple énumération et description des usages sans s'appliquer à en pénétrer le sens caché, à en rechercher les causes, sans essayer de remonter à leur source ; il me semble que cette nomenclature sèche n'est pas le but que se proposait d'atteindre l'Académie dans les questions qu'elle a proposées » [5]. Van Gennep avait déjà fait un travail de redécouverte en signalant dans les volumes 3 et 5 de Religions, mœurs et légendes [6] les précurseurs de l'ethnographie française, dont Lafitau et Démeunier sont les plus connus. Mais c'est plus tard qu'il découvrit les travaux, encore plus ignorés s'il est possible, de ces folkloristes avant la lettre. Il déclare par exemple dans le premier de ces textes sur l'histoire du folklore : « ... tout en ayant inscrit l'indication bibliographique sur mes fiches, la curiosité ne m'était jamais venue de l'examiner : j'ignorais même le nom de son auteur [il s'agit du questionnaire de Dulaure], modestement relégué dans une note en bas de page » (p. 22). C'est probablement au moment où il préparait les volumes de bibliographie du Manuel qu'il découvrit l'intérêt de ces mémoires. On sait qu'il a intégré dans celle-ci toutes ces références.

Le chapitre suivant comprend un texte très important, celui qui s'intitule « Des variations folkloriques ». Van Gennep y introduit en effet le concept de variation, qu'il élabore à partir de son expérience de terrain et à partir d'une comparaison avec le langage. Les variations ne sont pas les singularités, curiosités et autres bizarreries relevées avec complaisance par les anciens folkloristes. Théoriquement la différence est considérable, car les variations sont la règle dans les faits de folklore tout autant que dans les faits de langage (diversité des langues, des dialectes, des prononciations dans un même dialecte, etc.). D'autre part la variabilité joue sur deux axes, l'un temporel, l'autre spatial. Le premier relève de la méthode historique dont Van Gennep reconnaît la rigueur et la prudence actuelles. Mais c'est l'axe spatial qui l'intéresse le plus et, à ses yeux, l'essentiel de la recherche folklorique consiste à relever les variations locales [13] d'un même fait. La démarche suivante permettra de retrouver la généralité, de découvrir les types à travers les variations. C'est ce qu'il exprimait déjà en 1925 à propos des feux et bûchers de Carnaval [7] ; « Dans l'état actuel de nos sciences, la recherche des lois de ces variations est bien plus importante que la recherche des généralités. Celle-ci a été faite, et très bien faite, par trois générations de savants ; on doit, de nos jours, utiliser l'autre tranchant du glaive et chercher pourquoi des variantes s'ajoutent aux constantes » (p. 589).

La variation a son antinomie, c'est la tradition, dont les manifestations sont les coutumes : variation et tradition sont dans un rapport dialectique. Mais arrivé à ce point, Van Gennep n'est peut-être pas suffisamment rigoureux dans son raisonnement : la tradition est en fait antagoniste des seules variations temporelles. Mais il ne le précise pas. L'antagoniste des variations spatiales est une force dont il parle dans d'autres textes : c'est la tendance à la cohésion sociale [8]. On voit donc se dessiner les rapports dialectiques entre la tendance à la variation, à la tradition et à la cohésion, jouant le long des deux axes perpendiculaires du temps et de l'espace. On s'aperçoit ainsi que les anciens folkloristes ne prenaient en compte que deux variables : la tradition dans l'axe temporel, les variations dans l'axe spatial (les « singularités »), méconnaissant les rapports qu'elles entretiennent avec leurs antagonistes.

Quand on tente de faire l'histoire des idées, il est toujours amusant de trouver des rencontres fortuites dans des textes différents quant à leurs auteurs et leurs dates. Quand on lira dans les « variations folkloriques » le passage concernant les costumes et les bonnets des femmes de la Vallée des Arves (p. 48), on ne pourra s'empêcher de penser à ce texte extrait de la Pensée sauvage [9] : « En somme, dans le domaine de l'organisation sociale et de la pensée religieuse, les communautés australiennes ont procédé comme les sociétés paysannes de l'Europe en matière de costume à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle. Que chaque communauté dût avoir son costume et que, pour les hommes et pour les femmes respectivement, celui-ci fût en gros composé des mêmes éléments, n'était pas mis en question : on s'appliquait seulement à se distinguer du village voisin, et à le surpasser par la richesse ou l'ingéniosité du détail. Toutes les femmes portent coiffe, mais d'une région à l'autre, les coiffes sont différentes... [14] La double action du conformisme général (qui est le fait d'un univers clos) et du particularisme de clocher tend, ici comme ailleurs, et chez les sauvages australiens comme dans nos sociétés paysannes, à traiter la culture selon la formule musicale du « thème et variations ».

Le chapitre suivant (« Du classement des faits ») n'appelle pas de longs commentaires. Van Gennep y critique les modes de présentation des faits folkloriques adoptés par ses devanciers. Il n'envisageait pas de publier ces textes puisqu'il avait porté sur ce dossier la mention « éliminé ». Ce travail de critique avait sans doute pour but de faire ressortir la simplicité, l'évidence et la valeur heuristique de son propre mode de classement qui est issu directement de sa théorie des rites de passage et envers lequel il manifestait une tranquille certitude.

En revanche le chapitre concernant les « pays » et les zones folkloriques pose un problème que Van Gennep se proposait de reprendre dans les conclusions. En fait ce problème qui concerne la localisation des faits folkloriques est double. D'une part, on observe en travaillant sur le terrain des unités locales, plus importantes que les villages mais moins étendues que les provinces ou les départements, et dont la taille correspond souvent à l'extension des faits folkloriques. Il fallait donc en dresser la liste [10] et déterminer dans quelle mesure elles sont issues de l'organisation territoriale gallo-romaine. Mais d'autre part on observe des zones folkloriques, c'est-à-dire des aires de répartition d'un fait folklorique. Elles posent encore plus de questions : sont-elles superposables aux « pays » ? Coïncident-elles avec des entités géographiques, orographiques, hydrographiques, historiques, politiques, religieuses, linguistiques, etc. ? Chaque fait folklorique possède-t-il sa propre zone ou bien chaque zone correspond-elle à un faisceau de faits folkloriques ? La réponse à la première question se trouve dans le texte de ce recueil intitulé « Le problème des zones folkloriques » qui est relativement ancien, et dans celui qui s'appelle « Pays, 2 ». Cette réponse est équivoque : les « pays » doivent leur existence à une cohésion sociale qui s'appuie sur une communauté de langue, de mentalité et d'intérêts économiques, où bien entendu le folklore a sa part. La deuxième question reçoit quant à elle une réponse nettement négative dans les premières lignes du « Problème des zones folkloriques » et dans quelques publications à peu près contemporaines. Ainsi quand il déclare : « Le report sur [15] cartes fait surgir des problèmes dont mes prédécesseurs n'avaient même pas l'idée. Déjà un fait général se dégage... à savoir : que les phénomènes collectifs dits folkloriques évoluent dans un plan autonome qui est indépendant de la géographie, de l'organisation politique, de l'organisation diocésaine, de la différenciation économique, du dialecte, et qu'ils obéissent à des lois que sommairement on peut sans doute nommer sociologiques, bien que nuancées singulièrement » [11].

La dernière question est posée en des termes très concrets dans la première partie de cet article déjà cité sur le cycle cérémoniel de carnaval et de carême en Savoie [12]. Grâce à ses enquêtes minutieuses dans cette province, Van Gennep constate l'existence de deux faits folkloriques associés à cette période : d'une part les allouyes qui sont un rite de fécondation pratiqué par les enfants du village sur les couples dont le mariage célébré dans l'année est resté encore stérile, d'autre part les feux et bûchers. Or il s'aperçoit, grâce à la méthode cartographique, qu'il existe une zone à allouyes sans feux, une autre avec feux, que là où les allouyes existent seules, il n'y a pas non plus de feux de la Saint-Jean : « cérémoniellement et chronologiquement, les deux coutumes sont absolument indépendantes l'une de l'autre, bien qu'ayant peut-être en commun un but de fécondation du sol pour les feux et des mariages pour les allouyes. Cet élément commun probable ne suffit pas à expliquer ni la coexistence dans le sud des deux phénomènes, ni leur non-coexistence dans le nord de la zone » (p. 425). A ce problème posé ici de manière très concrète, il apporte une réponse catégorique dans l'Introduction du Manuel : « ... si on prend les diverses catégories de folklore, il n'y a pas de coïncidences géographiques entre elles, les cérémonies du mariage, par exemple, ayant manœuvré dans un plan territorial et celles du culte des saints ou des fêtes patronales dans un autre » (p. 105).

La question se pose alors de savoir quelle est la nature des faits folkloriques, puisque toutes les tentatives pour les mettre en rapport avec d'autres phénomènes ou d'autres faits folkloriques aboutissent à des fins négatives. Van Gennep — on l'a vu dans les lignes extraites de sa chronique du Mercure de France de 1933 — suppose que les phénomènes folkloriques obéissent à des lois « sociologiques, bien que nuancées singulièrement ». La formule est vague. Une note manuscrite conservée dans le dossier « Conclusion, généralités » repose le problème. En voici la transcription : « Théorie des phénomènes tendanciels (sic) — N'arriverai pas à la formuler — 1° races :

[16]

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[17]

Montandon, l'Ethnie française, pp. 16-17 — 2° ma (?) publication : Pâques — 3° Welt als ob de Waininger — 4° Toute l'œuvre de Levy-Bruhl (croyances) (?) — Conclusion le Folklore est un de ces phénomènes ». Cette note un peu ésotérique s'éclaire si l'on se reporte à l'Introduction du Manuel et particulièrement au § 8 intitulé « L'interprétation des documents folkloriques ». Pour les interpréter, il faut — déclare-t-il — les examiner de plusieurs points de vue différents, à savoir des points de vue psychologique, économique, géographique, ethnique, linguistique. Mais il faut aussi se maintenir « dans l'atmosphère spécifiquement folklorique », dont on peut se faire une idée grâce à la pensée prélogique de Lévy-Bruhl et « au monde comme si » du philosophe allemand Vaihinger [13]. Mais l'expression de « phénomènes tendanciels » n'apparaît pas dans le Manuel. Elle est présente dans cet article déjà cité sur le cycle de carnaval en Savoie et mise en rapport avec le problème des constantes et des variantes : « Les constantes que découvrent l'ethnographie et le folklore, et qui commencent à être nombreuses, la constante agraire, la constante des mystères, la constante des rites de passage, la constante des nationalités, etc., proviennent de ce que j'ai proposé ailleurs de nommer des mouvements « tendanciels », mais la tendance à la variation est aussi une constante, qui s'exprime sous toutes sortes de formes et sans qu'entre ces formes puisse toujours être discerné un lien génétique. Les cérémonies du carnaval et du carême montrent suffisamment l'interaction de ces deux ordres de tendances ; et c'est bien ce qui fait l'intérêt scientifique de notre enquête directe » [14].

Les deux pages de l'ouvrage de Montandon mentionnées dans cette note se rapportent à l'évolution des espèces [15]. Nous supposons que c'est l'idée suivante qui a pu intéresser Van Gennep par rapport à ce qu'il poursuivait à cette époque : « Une espèce est toujours différenciée par rapport à ses contemporaines, mais, dans l'échelle du temps... les formes multiples actuelles dérivent de formes moins nombreuses et à caractères plus ou moins mixtes par rapport aux caractères actuels. On peut même dire, de façon apparemment paradoxale, que tout caractère dérive non pas d'un caractère semblable, mais d'un caractère différent. » Et il ajoute que les races actuelles dérivent de races moins « pures », c'est-à-dire moins caractérisées. Il est probable que Van Gennep a vu là un processus comparable à la variabilité et à la différenciation dans le temps des phénomènes folkloriques.

[18]

Dans le dernier chapitre destiné nommément aux conclusions, les pages les plus importantes ont pour titre : « Du caractère dramatique, théâtral ou spectaculaire des cérémonies populaires ». Il faut les rapporter à sa théorie des rites de passage ; on sait que celle-ci a constitué le schéma organisateur de ses monographies régionales et du Manuel, mais non sans un maillon intermédiaire. Ce maillon n'a pas reçu de grands développements dans l'œuvre de Van Gennep ; on le découvre, presque fortuitement, dans l'article qu'il a consacré à Boulanger, l'un des précurseurs de la méthode ethnographique en France au XVIIIe siècle [16]. Il y rappelle la théorie de celui-ci sur « l'esprit et les usages cycliques » et cite le passage suivant : « J'appellerai dans cet ouvrage fêtes cycliques toutes celles qui étaient attachées à une fin ou à un renouvellement de mois, de saison, d'année, de siècle ou de toute autre période. Le mot cyclique sera une épithète générale pour toutes les fêtes périodiques, surtout lorsqu'il ne sera pas bien décidé si leur objet se rapporte à une fin ou à un renouvellement de période » [17]. Après avoir cité ces lignes Van Gennep exprime son regret de ne pas avoir connu cette note avant de rédiger ses Rites de passage. Mais cette lecture a cependant été productive, car elle a sûrement contribué à l'application de sa théorie à l'ethnographie française. C'est en 1916 qu'il publiait sa première monographie régionale intitulée En Savoie. Du berceau à la tombe (Chambéry, Dardel). Le second volume qui devait s'appeler Du jour de l'an à Noël ne parut pas, mais on en trouve la matière dans les articles déjà cités sur les cycles de carnaval et carême, sur la Saint-Jean et sur le culte des saints [18], à quoi il faut ajouter « Le cycle de Pâques dans les coutumes populaires de la Savoie » [19]. Jusqu'à la publication du Manuel, Van Gennep emploie les termes de cycle, de cérémonies périodiques, mais c'est seulement avec le volume III du tome premier qu'apparaît l'expression de « cérémonies périodiques, cycliques et saisonnières ». Nul doute que la note de Boulanger sur « L'esprit cyclique » a porté ses fruits jusque dans des textes aussi tardifs que celui qu'on trouvera p. 115.

On s'apercevra, en lisant ces pages inédites, combien la simplicité d'expression de Van Gennep — on pourrait presque parler de limpidité — est trompeuse : elle cache une pensée très riche, qui fait appel à un grand nombre de concepts, souvent originaux. Ce sont des qualités que ses ouvrages publiés révèlent aussi. Dans un livre consacré [19] à sa vie et à son œuvre [20], nous avons constaté que cette richesse s'accompagnait d'une grande cohérence interne. La remarque vaut également pour ces textes qui s'articulent sans difficulté à l'ensemble de ses publications, des plus anciennes jusqu'au Manuel de folklore français contemporain.

[20]




[1] Le Folklore du Dauphiné. Paris, Maisonneuve, 2 vol., 1932-33 ; ou peut-être même : En Savoie. Du berceau à la tombe. Chambéry, Dardel, 1916.

[2] Paris, Nourry, 1909 (réédité en 1969 par Johnson Reprint et Mouton).

[3] K. Van Gennep, Bibliographie des œuvres d'Arnold Van Gennep. Paris, Picard, 1964, p. 10.

[4] Pour la période postérieure, on peut se reporter à un article de Van Gennep, Le Folklore en France depuis la guerre. La Grande Revue, t. XXXVI (1932), p. 543-565.

[5] Mémoires de l'Académie celtique, t. V, 1810, p. 288 ; cité par Van Gennep dans l'introduction du Manuel, p. 99.

[6] Paris, Mercure de France, 1911 et 1914, auxquels il faut ajouter un article intitulé « Nouvelles recherches sur l'histoire en France de la méthode ethnographique : Claude Guichard, Richard Simon, Claude Fleury ». Revue de l'histoire des religions, t. 82, 1919, pp. 139-162.

[7]

[8] Voir en particulier Le cycle cérémoniel du carnaval et du carême en Savoie. Journal de psychologie normale et pathologique, 15 mai, 15 juillet, 15 novembre 1925 pp. 421-445, 585-612, 728-767.l'État actuel du problème totémique. Paris, Leroux, 1920 (le dernier chapitre) et Les Éléments extérieurs de la nationalité. Paris, Payot, 1922, passim.

[9] Claude Lévi-Strauss, La Pensée sauvage. Paris, Plon, 1962, p. 119.

[10] On la trouve dans le tome III du Manuel, p. 65-92. Dans un compte rendu des tomes III et IV, publié dans les Annales d'histoire sociale, 1939, pp. 158-160, Lucien Febvre critique assez vivement la liste des provinces et celle des « pays », sans tenir compte du fait que presque rien n'existait sur ce sujet et que Van Gennep se plaçait dans une perspective plus folklorique qu'historique.

[11] Chronique de folklore. Mercure de France, 15 août 1933, p. 185. Voir aussi Contribution à la méthodologie du folklore. Lares, vol. V, 1934, pp. 20-34.

[12] Voir la note 1, p. 13.

[13] Et non Vaininger comme dans le Manuel, ni Waininger comme dans sa note.

[14] Op. cit., p. 443.

[15] L'Ethnie française. Paris, Payot, 1935, pp. 16-17.

[16] Religions, mœurs et légendes. V. Paris, Mercure de France, 1914, pp. 179-201.

[17] Op. cit., pp. 197-198.

[18] Réédités sous le titre Culte populaire des saints en Savoie, dans les Archives d'ethnologie française, 3, Paris, Maisonneuve et Larose, 1973.

[19] Revue de l'Institut de sociologie, Solvay, 6e année, mars 1926, pp. 191-230.

[20] Nicole Belmont. Arnold Van Gennep. Créateur de l'ethnographie française. Paris, Payot, 1974 (P. B. P. 232).



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le jeudi 1 mai 2014 13:39
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cegep de Chicoutimi.
 



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