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Collection « Les auteur(e)s classiques »

Arnold Van Gennep, La Formation des Légendes. (1929)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir du livre d'Arnold Van Gennep, La Formation des Légendes. Paris: Ernest Flammarion, Éditeur, 1929, 326 pp. Collection: Bibliothèque de Philosophie scientifique. Une édition numérique réalisée par mon épouse, Diane Brunet, bénévole, guide de musée retraité du Musée de la Pulperie de Chicoutimi. [Un grand merci à Thierry Rogel, professeur de sciences économiques et sociales au Lycée Descartes à Tours en France pour nous avoir prêté son exemplaire de ce livre. Page Facebook.]

[3]

LA FORMATION DES LÉGENDES.

Introduction

L'évolution et la situation actuelle
de l'étude comparée des légendes
.


L'étude comparée des littératures est une science trop jeune encore pour qu'aient pu être dégagées déjà toutes les lois qui président à la formation, au développement, aux modifications, à la transmission et à la disparition des thèmes et des formes littéraires.

C'est ainsi, pour prendre un cas d'observation rapprochée et relativement aisée, que l'histoire comparée du Romantisme sous ses formes française, anglaise, allemande, italienne, russe, Scandinave, etc., n'est pas faite encore. Seules quelques études de détail sur le Romantisme dans chaque pays européen, et quelques monographies sur l'influence européenne de tel ou tel écrivain, Rousseau [4] par exemple, jalonnent une voie dont les critiques du XXe siècle auront à dégager la chaussée, les bas-côtés et les carrefours.

On ne saurait même dire que toutes les sources du Romantisme aient été découvertes et déterminées déjà, tant pour les thèmes que pour les formes d'expression caractéristiques, pour les nuances de sensibilité surgies, pour les procédés, au sens technique, adoptés. Ici encore, on possède tout juste des études spéciales, par exemple sur l'influence exercée dans la genèse du Romantisme par les poèmes orientaux d'une part, et de l'autre parles Chansons de Geste.

Il est remarquable que presque au même moment l'horizon littéraire a gagné en largeur et en profondeur. Au contact subitement plus intime avec l'Orient et ses littératures a correspondu un retour sur soi-même, sur la vie littéraire nationale, soit écrite, soit orale.

Les uns se sont enthousiasmés pour les vieux poèmes, chez nous pour les chansons de geste, ailleurs pour les Niebelungen, les Eddas. Les Finnois furent orgueilleux d'un Kalevala prématurément restitué par Lonnrot, et l'Ecosse se glorifia des faux poèmes ossianiques.

[5]

D'autre part, Walter Scott contribua puissamment à intéresser les « honnêtes gens » d'Angleterre à la sensibilité, aux mœurs et à la production littéraire des « couches inférieures », urbaines ou rurales. Les frères Grimm se mirent à l'œuvre en Allemagne, d'une manière posée et systématique. Puis, peu à peu, dans toute l'Europe, des collections de contes, de légendes, de chansons, de coutumes se formèrent, et ainsi se constitua au cours du XIXc siècle une discipline originale : le folk-lore.

Je n'ai pas à en faire ici l'historique : mais encore convient-il de marquer quelques traits saillants de son rapide développement. Le folk-lore, par définition, ne s'occupe que delà vie populaire. En matière littéraire, il recueille et étudie la production collective et anonyme, l'histoire littéraire au sens courant du mot ne s'intéressant qu'aux œuvres signées et individualisées.

Mais cette distinction, si tranchée en théorie et dans les manuels, apparaît vite comme inexacte dans la réalité. Du moins elle est apparue telle du jour où l'histoire littéraire a été cultivée par un assez grand nombre de chercheurs groupés d'après des spécialités bien délimitées.

Les admirateurs de Gœthe se sont vite vus obligés, [6] dans leur étude du Faust et du Renard, de rechercher la production collective anonyme où Gœthe avait puisé ses thèmes indirectement.

De même, quand on a recherché les sources réelles des poèmes romantiques à personnages et à sentiments soi-disant orientaux, on s'est trouvé en présence de recueils sans noms d'auteur pour la plupart, non datés, difficilement datables, et circulant dans l'Orient antérieur tout entier, en arabe, en persan ou en turc.

Plus haut : il court, un peu partout en Europe, des contes amusants et gaillards qu'on connaît dès le Pentamerone de Basile, recueil comprenant, comme celui de Boccace, des éléments qui vivaient déjà, anonymes, en pays d'Orient, bien longtemps avant, et qui en outre vivent encore là-bas sans pouvoir être dérivés des recueils italiens de la fin du Moyen Age. Nos fabliaux, eux non plus, ne sont pas entièrement originaux.

Et Ésope ? Et les conteurs latins et grecs ? Ils tirent leur gloire de prétendues « créations » qui ne sont que des arrangements, plus souvent encore de simples vols faits, en toute innocence, au fonds populaire ambiant. Les cas de cet ordre sont innombrables.

[7]

On ne sait d'où Perrault a tiré Cendrillon, mais on sait qu'il existe plus de 400 variantes de ce conte, de tous temps et en tous pays. On ne sait de quel matelot ni de quelle localité Homère tenait la légende de Polyphème, mais on sait que ce même thème du Monstre Anthropophage se rencontre dans toute l'Europe moderne et au Caucase.

Or, Cendrillon et Polyphème sont précisément des cas typiques d'un double courant. Puisés dans le fonds populaire, ces deux thèmes ont été littérarisés, allant du collectif à l'individuel. Puis ils sont revenus dans le peuple et se sont répandus à travers le monde, Cendrillon depuis l'Europe jusqu'en Extrême-Orient et en Amérique, Polyphème dans l'Europe centrale et orientale seulement.

Ces mouvements de va-et-vient seront mieux analysés plus loin. Ici l'on retiendra que ni le folklore ne peut se passer de l'histoire littéraire, ni celle-ci, quoi qu'on en ait dit, du folk-lore. Il y a, chez tous les peuples, à des degrés variables selon les époques, des courants incessants du populaire à l'individuel et de l'individuel au populaire.

En ceci, le fait littéraire obéit à la loi générale du développement des civilisations. Il y a une production de techniques, d'arts, d'idées et de sentiments [8] incessante, que les hommes ordinaires supportent et transmettent inconsciemment. Mais les mieux doués choisissent dans ce fonds amorphe, modifient, modèlent, individualisent. Puis le produit ainsi frappé rentre dans la circulation générale, passe de mains en mains, de cerveaux en cerveaux, et s'use. La collectivité s'en sert si elle le juge bon, sans s'occuper du nom du graveur, dont seuls s'inquiètent les savants, les artistes et les collectionneurs.

Mais ce n'est pas aux savants ni aux curieux seuls que le folk-Iore a dû de se développer si vite au XIXe siècle. Un phénomène d'ordre à la fois politique et sentimental y a puissamment contribué. Le principe des nationalités, en effet, devait de toute nécessité se fonder pour sa théorie sur une connaissance exacte de ce qui était vraiment « national ».

Actuellement, les populations des Balkans combattent autant avec des arguments historiques, ethnologiques, ethnographiques, folk-loriques, linguistiques, que par les armes ou la lutte économique. En Hongrie, en Bohême, dans l'Autriche allemande, les revues et musées de folk-lore abondent. En Russie, ce sont les panslavistes, [9] comme en Allemagne les pangermanistes qui, dès le début, encouragèrent les recherches directes dans le peuple.

Dans les pays unifiés, ce sont les coins à survivances régionalistes, Provence ou Bretagne, Pays de Galles et Irlande, ou rattachés depuis peu seulement à un pays plus vaste (Finlande, Savoie) où le folk-lore trouve ses adeptes les plus fervents.

La troisième cause de progrès, enfin, de nos études, ce fut au XIXe siècle le développement des moyens de communication et la constitution des empires coloniaux. Sans doute, on ne trouvait rien d'étrange à ce que des thèmes européens eussent été rencontrés dans l'Orient antérieur et dans l'Inde.

Notre éducation classique nous avait habitués à voir dans la Méditerranée ce qu'elle est en effet, un moyen de rapprochement des peuples et des civilisations. Mais l'extension de la Russie dans l'Asie septentrionale a fait découvrir en Mongolie, puis dans l'Extrême-Orient, des parallèles évidents à des thèmes utilisés par les Slaves dans leurs poèmes épiques (bylines).

La conquête de l'Algérie, l'étude des Arabes et des Berbères a démontré l'existence, dans l'Afrique [10] du Nord, de maints thèmes jouissant d'une vogue étendue dans l'Europe centrale. La lecture des contes populaires de l'Egypte ancienne, antérieurs d'au moins un millier d'années aux plus anciens documents littéraires de l'Inde, a détruit la théorie prématurée de l'origine hindoue de nos contes sans qu'il fût possible d'édifier une autre théorie vraiment satisfaisante.

La question du lieu d'origine, unique prétendait-on, des contes populaires n'a pas avancé depuis. Au contraire, elle est devenue plus difficile et plus complexe encore depuis qu'on s'est mis à recueillir les productions littéraires des habitants de l'Océanie, de l'Australie, de l'Indonésie, de l'Indo-Chine, de l'Afrique centrale et méridionale, des deux Amériques.

De nos jours les matériaux se sont accumulés de telle sorte que pour un thème qui tient en trois lignes, il faut une note de cinquante ou soixante lignes en petit texte pour énumérer toutes les variantes, avec références bibliographiques, de ce thème. En France René Basset, en Allemagne J. Bolte et O. Dähnhardt sont des maîtres incontestés en cette matière, qui exige une lecture considérable et comme une sorte de virtuosité.

[11]

On ne saurait encore prévoir où conduira cet énorme labeur. Qu'il soit nécessaire, je serai le dernier à y contredire. Il faut déblayer et ranger pour voir clair. Malheureusement, nombreuses sont encore les populations à explorer et l'on doit tenir compte de ces lacunes avant de porter un jugement décisif sur une méthode qu'on applique aussi en ce moment à l'étude des proverbes, dictons, croyances, rites et activités de tout ordre, en certains cas avec un succès évident.

Mais dès maintenant, il me semble qu'on peut, à l'aide des matériaux déjà définis, tenter d'esquisser des vues d'ensemble, non plus unilatérales comme jadis, mais conformes à la complexité des activités vivantes.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le jeudi 7 novembre 2013 19:17
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cegep de Chicoutimi.
 
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