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Collection « Les auteur(e)s classiques »

Le folklore dans l'Ancien Testament (1924)
Préface de l'auteur


Une édition électronique réalisée à partir du livre de James George Frazer (1854-1941), Le folklore dans l'Ancien Testament (1924). Édition abrégée avec notes. Traduction de E. Audra d'après l'édition anglaise de 1923. Paris: Librairie orientaliste Paul Geuthner, 1924, 448 pp. Une édition numérique réalisée par Jean-Marc Simonet, professeur retraité de l'enseignement, Université de Paris XI-Orsay, bénévole.

Préface de l'auteur

26 Mai 1918.

Bien que poursuivies selon des méthodes différentes, les recherches entreprises de nos jours sur l’histoire primitive de l’homme amènent presque inévitablement à la même conclusion : toutes les races civilisées sont sorties tôt ou tard d’un état de barbarie plus ou moins voisin de celui où persistent encore de nos jours beaucoup de races arriérées, et longtemps après que dans un peuple les hommes ont pour la plupart cessé de penser et d’agir en sauvages, de nombreuses traces des vieux modes barbares de penser et d’agir persistent dans les coutumes et les institutions populaires. Ce sont ces survivances qu’on désigne sous le terme général de folklore, terme qui dans son sens le plus large embrasse l’ensemble des croyances et des coutumes traditionnelles d’un peuple, en tant qu’elles paraissent dues à l’action de la collectivité et qu’on ne peut les attribuer à l’influence individuelle des grands hommes. Malgré le haut développement moral et religieux auquel atteignirent les Hébreux, il n’y a pas de raison de croire qu’ils firent exception à cette loi. Il est probable qu’eux aussi sont passés par une ère de barbarie et même de sauvagerie ; et cette probabilité, fondée sur l’analogie des autres races, est confirmée par un examen de leur littérature, qui contient mainte allusion à des croyances et des pratiques qu’on ne peut guère expliquer que comme des survivances rudimentaires d’un niveau de culture très inférieur. Dans l’ouvrage présent je me suis efforcé d’illustrer et d’expliquer quelques-uns de ces vestiges des temps primitifs, conservés comme des fossiles dans l’Ancien Testament. J’ai eu l’occasion de signaler ailleurs d’autres survivances analogues de la barbarie dans l’Ancien Testament, tels que le sacrifice du premier-né, la loi sur l’impureté des femmes, et la coutume du bouc émissaire ; ne désirant pas répéter ce que j’ai déjà dit sur ces sujets, je me contente de renvoyer à mes autres ouvrages le lecteur qui pourrait s’y intéresser.

C’est par la méthode comparée qu’on arrive à découvrir le sauvage sous le civilisé ; appliquée à l’esprit humain cette méthode nous permet de suivre l’évolution intellectuelle et morale de l’homme, tout comme, appliquée au corps humain, elle nous permet de suivre son évolution physique en partant des formes les plus rudimentaires de la vie animale. En un mot, il y a une anatomie comparée de l’esprit comme du corps, et qui nous promet dans l’avenir des conséquences également fertiles, pour le développement de l’humanité, non seulement au point le vue spéculatif, mais aussi au point de vue pratique. L’application de la méthode comparée à l’antiquité hébraïque ne date pas d’aujourd’hui. Au XVIIe siècle, cette méthode fut employée avec succès en France par le savant pasteur français, Samuel Bochart, et en Angleterre par le théologien érudit John Spencer, Master à Cambridge du Corpus Christi College, dont l’ouvrage sur les lois rituelles des Hébreux est considéré pomme ayant posé les bases de la science de 1a Religion Comparée. De notre temps, et après un intervalle de deux siècles, l’œuvre entreprise par ces savants théologiens fut renouvelée à Cambridge par mon ami et maître révéré, William Robertson Smith ; les progrès que ces études ont faits de son vivant et après sa mort prématurée sont dus en grande partie à l’impulsion puissante que leur imprimèrent son génie et sa science remarquables. J’ai mis mon ambition à suivre les pas de ces illustres prédécesseurs dans cette branche de la science, et à poursuivre ce que j’appellerai la tradition de Cambridge en Religion Comparée.

Chacun sait que la solution complète d’un problème particulier implique la solution de beaucoup d’autres et qu’il faudrait être vraiment omniscient pour répondre à tous les points d’interrogation que soulève implicitement la question en apparence la plus simple. Il en résulte que les recherches sur un point du folklore, particulièrement dans l’état rudimentaire où se trouvent encore ces études, mènent naturellement à des enquêtes qui rayonnent dans maintes directions ; et l’on est ainsi entraîné à des recherches plus vastes, jusqu’à perdre presque entièrement de vue le point de départ, ou, pour dire plus vrai, ne l’apercevoir plus qu’à sa juste valeur, au milieu d’une multitude d’autres phénomènes semblables. C’est ce qui m’arriva, lorsqu’il y a plusieurs années j’entrepris de jeter quelque lumière sur un point de folklore de l’antique Italie ; c’est ce qui m’arrive ici même, où je me suis efforcé de discuter certains points du folklore des anciens Hébreux. L’examen d’une légende, d’une coutume ou d’une loi particulière s’est parfois étendu progressivement au point de devenir une dissertation, presque un traité. J’espère néanmoins que, tout en portant immédiatement sur les traditions et les usages d’Israël, ces essais pourront être regardés comme des contributions à l’étude du folklore en général. Cette étude est encore dans son enfance, et nos théories sur les sujets qu’elle touche ne seront encore pendant longtemps que des ébauches provisoires ; ce sont comme des casiers où l’on peut classer et ranger provisoirement la multitude des faits, et non des matrices de fer où l’on peut les jeter et leur donner leur forme définitive. Dans ces conditions quiconque explore présentement le folklore doit énoncer ses conclusions avec une hésitation et une réserve proportionnées à la difficulté et à l’incertitude des questions traitées. C’est la règle de conduite que je me suis toujours efforcé de suivre. Si jamais il m’est arrivé d’oublier la prudence que je recommande aux autres, si jamais je me suis exprimé sur un ton de dogmatisme que ne justifient pas les faits, je prie le lecteur de corriger toutes ces assertions isolées par la profession de scepticisme général et sincère que je lui fais ici.

Je me suis efforcé dans l’étude présente de tenir compte des conclusions auxquelles sont arrivés les critiques modernes en ce qui concerne la composition et la date des différents livres de l’Ancien Testament ; je crois en effet que c’est seulement à la lumière de ces conclusions que mainte contradiction apparente dans le livre sacré trouve son explication logique et historique. J’ai en général cité d’après la version anglaise, dite version révisée ; il m’est arrivé de m’en écarter, et de préférer une traduction différente ou même, très rarement, un texte différent ; mais je tiens à dire qu’après avoir lu attentivement tout l’Ancien Testament en hébreu, avec la Bible anglaise sans cesse sous les yeux, j’ai été profondément frappé par le rare bonheur avec lequel traducteurs et éditeurs ont accompli leur tâche, et sont restés étonnamment fidèles à la lettre tout en rendant justice à l’esprit de l’original. Part son exactitude scrupuleuse, alliée la noblesse et à la beauté de la langue, la version révisée de l’Ancien Testament n’est certainement dépassée, ni peut-être égalée par aucune autre traduction.

L’objet de mes recherches m’a contraint à m’occuper surtout de l’aspect le plus bas de la vie des Hébreux, révélé par l’Ancien Testament, et des traces de barbarie et de superstition qu’on y trouve. Mais je n’ai pas pour cela ignoré, et encore moins ravalé, l’aspect plus élevé du génie hébreu qui se manifeste dans une religion idéaliste et une moralité pure, et dont l’Ancien Testament est le monument impérissable. Tout au contraire, la révélation des éléments grossiers qui se cachent sous la civilisation de l’antique Israël, comme ils se cachent sous la civilisation de l’Europe moderne, ne font que rehausser par contraste la gloire d’un peuple, qui, partant de pareils abîmes d’ignorance et de cruauté, a pu s’élever jusqu’à des cimes éblouissantes de sagesse et de vertu c’est ainsi que les rayons du soleil brillent d’un plus bel éclat lorsqu’ils percent les nuages sombres d’un soir d’hiver que lorsqu’ils inondent la terre dans la splendeur sereine d’un jour d’été. Les annales de la sauvagerie et de la superstition constituent malheureusement une large portion de l’histoire de l’humanité ; mais dans quel autre volume peut-on trouver, auprès de pareils documents attristants, des psalmistes dont les pieuses méditations s’exhalent solennellement dans la solitude des collines, sur les verts pâturages, ou sur le bord des eaux calmes des prophètes qui, dans leurs visions béatifiques, ont illuminé un avenir de félicité parfaite par toute la splendeur d’une ardente imagination des historiens, qui ont légué aux générations lointaines les scènes du passé fixées à jamais dans l’ambre d’un style transparent ? Voilà les gloires véritables de l’Ancien Testament et d’Israël, et nous sommes convaincus qu’elles seront encore une source de joie et d’inspiration lorsque l’humanité future, plus belle et plus noble que la nôtre, se sera purgée de toutes les faiblesses humaines que relatent les littératures sacrées et profanes.

J. G. Frazer.

Brick Court, Temple, Londres.

26 Mai 1918.


Retour au texte de l'auteur: James George Frazer Dernière mise à jour de cette page le lundi 5 janvier 2009 12:42
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 



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