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Collection « Les auteur(e)s classiques »

Théorie des quatre mouvements et des destinées générales. (1808)
Introduction de 1818


Une édition électronique réalisée à partir du livre Charles Fourier, Théorie des quatre mouvements et des destinées générales suivi du Nouveau Monde amoureux (1808). Introduction et édition établie par Simone Debout-Oleszkiewicz, pp. 1 à 415 du livre. Paris: Les Presses du réel, 1998, 686 pages Collection l'Écart absolu. Une édition numérique réalisée par Marcelle Bergeron, bénévole, professeure à la retraite de l'École polyvalente Dominique-Racine de Chicoutimi.

Introduction de 1818

 

Le morceau suivant, Nouvelle Introduction à la Théorie des quatre mouvements, a été écrit par Fourier en 1818, dix ans après la première publication de l'ouvrage, et quatre ans avant celle du Traité de l'Association Domestique-Agricole que l'auteur préparait alors. Ce morceau a été imprimé déjà, du vivant de Fourier, dans la Phalange, t. 1, numéro 22, année 1837. 

Il faut se garder, en lisant cet ouvrage, d'une erreur où tombent tous les Français ; ils veulent qu'un prospectus contienne les détails réservés à un traité ; ils se plaignent de ne pas comprendre comment on pourra exécuter les changements annoncés. Si j'avais voulu l'expliquer, j'aurais donné un traité et non pas un prospectus. Il ne convenait pas de livrer d'emblée ma Théorie ; comme je n'en publie qu'une annonce, je n'y dois autre chose que des aperçus propres à piquer la curiosité et faire désirer le traité qui communiquera les moyens d'exécution [1]. 

En publiant ce livre j'avais deux buts : sonder l'opinion, et prévenir le plagiat. C'était une prise de possession, mesure nécessaire surtout en France, où l'on trouve toujours après coup vingt plagiaires qui revendiquent une découverte et accusent l'auteur même de plagiat. 

J'ai donné à cet essai des formes quelquefois choquantes et des tons variés, pour masquer diverses épreuves que je faisais sur les préjugés, plus forts en France que partout ailleurs. Pour les sonder tour à tour, il a convenu de distribuer l'ouvrage comme l'habit d'Arlequin, cousu de toutes pièces et bigarré de toutes couleurs. On lui a reproché de manquer de méthode ; il a la méthode nécessaire dans un travestissement. 

La première partie de l'ouvrage, la Cosmogonie, n'est pas fixe, quoique renfermant beaucoup de détails fort justes que la Théorie fixe a confirmés. Je n'ai fait qu'en 1814 la découverte du Clavier général de Création qui sert de boussole dans ce genre de calcul. Dans le Traité de 1821, cette partie de l'ouvrage sera fixe, ainsi que les autres. J'ai rectifié à la main les erreurs notables, comme celles de la page 91. 

Du reste, il y a sur ce point très peu d'erreurs conjecturales, et je puis m'étonner d'en avoir si peu commis lorsque je manquais du calcul de vérification trouvé en 1814. 

Jugeons, par quelques exemples, de la ténuité de ces erreurs. J'ai porté au grand tableau le nombre des périodes sociales à 32 ; il est de 34, y compris les deux pivotales, qui ne comptent pas en mouvement ; j'omettais tous les Pivots en 1807. 

J'ai estimé le nombre de nos planètes à une cinquantaine, y compris les inconnues c'est l'erreur la plus grave. Elles ne sont que 32 en gamme sur le soleil, non compris notre lune Phœbé, qui est un astre mort, à remplacer par la petite étoile Vesta entrée pour cette fonction. 

Il ne reste à découvrir que deux planètes de gamme ; ce sont Protée, ambiguë de Saturne, et Sapho, ambiguë d'Herschel, toutes deux d'ordre mixte, et correspondant pour l'emploi à Vénus et Mars. 

Il peut rester aussi quatre planètes de réserve au-delà d'Herschel ; tout cela n'élèverait encore le tourbillon qu'aux environs de 40 au lieu de 50. Je ne savais pas faire le compte régulier de ces astres inconnus lorsque j'en fixai approximativement l'ensemble à 50. 

Une erreur de méthode assez grave est d'avoir divisé le Mouvement en quatre branches, au lieu de cinq, dont une pivotale et quatre cardinales. En 1808, je ne connaissais pas la théorie des Pivots et je les omettais fréquemment. Cette irrégularité ne change rien, quant au fond de la Théorie générale, non plus que l'inadvertance commise en 1808 sur le mode neutre, dont je n'ai pas fait mention dans ce volume, n'en ayant découvert les emplois que six ans plus tard. 

Les beaux-esprits qui firent des plaisanteries sur les quatre Mouvements auraient, certes, mieux fait de rectifier ces erreurs ; ils pouvaient me prouver que j'oubliais le Mouvement aromal, et que je plaçais mal à propos le passionnel sur la ligne des quatre autres, dont il est Pivot et type. 

Une science nouvelle n'arrive pas à terme du premier jet, surtout quand l'auteur est seul à l'ouvrage. Or, en 1807, je n'étais qu'à la huitième année de la découverte ; il me restait une infinité de problèmes à résoudre pour compléter un corps de doctrine. Je ne me serais pas pressé d'entrer en scène sans quelques instances de curieux qui me demandaient au moins un aperçu ; ils m'y engageaient par la crainte d'une censure dont on menaçait et qui bâillonna la France dès l'année suivante. Pour l'esquiver, je composai précipitamment cet essai. 

J'avais déjà résolu quelques-uns des problèmes principaux, entre autres celui de la formation des Séries passionnelles et de la distribution d'une Phalange d'harmonie domestique, à 810 caractères contrastés. Je tenais déjà le secret de la répartition équilibrée en raison directe des masses et inverse du carré des distances. 

On pouvait donc, dès cette époque, sortir de la Civilisation. Les Français ont préféré y rester ; elle leur a valu, depuis, une perte de 1 500 000 têtes dans les combats, des humiliations et spoliations de toute espèce. Le tableau de ces désastres est la meilleure réponse à leurs plaisanteries, dont ils ont été si bien punis. 

Les conférences que j'ai eues sur cette découverte avec des personnes de diverses nations m'ont prouvé que les Français, par leur manie de bel-esprit, leurs nombreux préjugés et leur coutume de trancher sur tout débat sans examen, sont inhabiles à l'étude de l'Attraction, dans laquelle réussissent fort bien les Allemands et les gens du Nord. Ces peuples, moins bouffis de prétentions, peuvent se façonner au précepte de Condillac et Bacon qui conseille aux Civilisés de refaire leur entendement, oublier tout ce qu'ils ont appris des sciences incertaines. 

C'est principalement en étude d'Attraction passionnelle qu'on doit rappeler ce précepte ; mais comme les Français ne sont pas gens à le goûter, il ne leur est pas possible de se familiariser avec la Nouvelle Science qui heurte tous les préjugés et en exige l'oubli. D'ailleurs, ni eux ni d'autres ne peuvent la juger sur un prospectus borné à des aperçus sans théorie complète et à des raisonnements préparatoires. 

Les journaux de Paris, tout en avouant que ces raisonnements sont bien faits, bien suivis, y ont répliqué par des railleries, selon l'usage français ; mais raillerie n'est pas réfutation. Au surplus, pour payer les Français en leur monnaie, puisqu'ils n'admettent que la raillerie, je les félicite des bienfaits éclatants qu'ils ont recueillis de la Civilisation, depuis l'époque où je leur en ai indiqué l'issue, en payant sa prolongation de tant de sang et de trésors ; je doute qu'ils aient les rieurs de leur côté. 

Ceux qui apporteraient dans cette lecture l'esprit français, la manie de primer et ravaler un compatriote vivant, seraient dupes d'eux-mêmes ; je vais le prouver par l'aperçu de deux chances de bénéfice et d'honneur que la découverte présente à la France ; je me borne à deux preuves entre cent. 

1° Chance de bénéfice. Il faut la placer au premier rang pour se mettre au ton de notre siècle mercantile. 

Une dette énorme pèse sur la France, dette qui, en 1820, s'élèvera à quatre milliards, aveu fait dans le sein du corps législatif. Ne serait-il pas commode pour la France de faire passer sa dette sur le compte du globe ? 

Mais l'Angleterre a aussi une dette ; elle est de 18 milliards ; disons 20 milliards au premier contretemps et 1 milliard d'agio annuel. On sait combien les peuples sont écrasés par cette plaie. Quels horribles tableaux de mendicité nous donnent les statistiques de ce pays, grevé pourtant d'un impôt additionnel et communal de 200 millions pour secours aux indigents ! L’Angleterre sera donc plus intéressée que la France à saisir le moyen de se libérer sans qu'il lui en coûte une obole ; car maintenant l'opération d'épreuve de l'Harmonie est établie sur de nouveaux procédés qui exempteront un souverain de tout risque et de tous frais. À ce prix, comment l'Angleterre hésiterait-elle sur une épreuve dont le succès éventuel la délivrerait de sa dette colossale, et dont le succès assurerait encore une foule d'économies matérielles qui seront mathématiquement démontrées ? 

Or, si l'Angleterre prend l'initiative d'épreuve que lui commande impérieusement le poids de sa dette, quelle sera la confusion de la France qui aurait pu s'approprier cet avantage, cet affranchissement de sa dette, en traitant son inventeur avec les égards dus à un homme qui ne demande pas de confiance prématurée, mais seulement l'examen et l'épreuve de nulle dépense pour tout souverain de 500 000 habitants, comme celui de Darmstadt ? 

Les sceptiques vont répliquer : « On ne voit pas quels sont les moyens d'exécution de l'auteur. » Eh ! comment les verrait-on dans un prospectus fait en 1807, puisque les principaux progrès de la Théorie ont eu lieu de 1814 à 1817 ? Ils régularisent et complètent la Science et les moyens d'enseignement. Il ne reste plus, pour en assurer le succès, qu'à donner tout le temps convenable à la confection du Traité, et l'appuyer du tableau des intérêts de chaque souverain, de chaque nation, de chaque homme riche, à tenter la facile épreuve de l'initiative d'harmonie. 

2° Chance d'honneur. Les Français sont accusés de ne savoir que perfectionner et non inventer, d'être avortons en génie. S'ils tenaient à laver leur nation de ce reproche, ils seraient flattés de voir qu'un des leurs jette le gant au monde savant, prétend que les Newton, les Kepler, qui croient avoir découvert les lois du Mouvement, n'en ont mis au jour que la cinquième branche, et qu'un Français va dévoiler les quatre autres. Sur cette annonce ils devraient à ma Théorie une protection provisoire et subordonnée à l'engagement de fournir un Traité régulier, pleinement compatible avec l'expérience, et appliqué aux sciences fixes, aux connaissances positives. 

Les Français en jugent tout autrement ; ils ne voient dans cette affaire que le plaisir trivial de ravaler un des leurs, de l'attaquer sous le rapport de la rhétorique, lorsqu'il ne s'agit que de juger l'esprit inventif et d'attendre l'Exposé dogmatique. 

Ce n'est pas une tâche facile à remplir. La seule ébauche du corps de doctrine vient de me coûter seize mois, pendant lesquels je n'ai fait que dégrossir un tiers de l'ouvrage. À la vérité, c'était la partie la plus épineuse et embarrassante par la quantité de problèmes ; le reste en est moins hérissé, et c'est un travail de deux ans dont je puis répondre à jour fixe pour 1820 ou 1821, y compris une année à donner à la révision et correction. 

Si, à cette époque, je publie un Traité suffisant, et que la découverte des lois intégrales du Mouvement soit bien constatée, quelle sera la confusion des Français de classe savante en voyant qu'ils ont élevé aux nues l'inventeur de la cinquième branche, l'inventeur partiel, Newton, bien digne des plus grands honneurs, et que leur compatriote, inventeur des lois intégrales qui comprennent tout l'ensemble du Mouvement dans les cinq branches, n'a trouvé chez eux que railleries, découragement, vexation, à tel point qu'il a été obligé de se retirer en pays étranger pour y publier. Je m'y retirerai dès l'an 1819. 

La France alors voudra, selon son usage, revendiquer l'honneur d'invention, comme elle revendique aujourd'hui la vaccine, le bateau à vapeur, enfin jusqu'aux soupes-Rumfort. Que ne revendique-t-elle pas ? La détraction et le plagiat vont de pair ; elle veut bafouer tous les inventeurs et s'arroger après coup le mérite de l'invention. Je lui donnerai le démenti : je prouverai qu'elle n'a travaillé qu'à me rebuter ; que, si j'eusse cédé aux insinuations et aux sarcasmes, j'aurais lâché prise, et le monde serait privé de la Théorie intégrale du Mouvement. 

Alors ceux qui auront résisté au mouvement, opiné à attendre le Traité avant de condamner l'inventeur, pourront reconnaître combien l'on est dupe de juger une invention avant qu'elle soit publiée, et de la juger sur un prospectus incomplet, donné quand la Théorie n'avait fait que moitié des progrès auxquels elle est parvenue aujourd'hui. 

Eh ! quels jugements ont-ils portés ? Ne pouvant rien dire sur les moyens d'exécution que je ne communiquais pas, ils se sont pris au style et à la méthode. Qu'importe le style en fait de découvertes ! Si un homme apporte une nouveauté immensément utile, comme la boussole nautique, n'est-il pas indifférent qu'il s'exprime en patois, pourvu qu'il donne le bien qu'on désire, un moyen efficace de s'orienter dans l'obscurité et dans les mines ? 

C'est un travers de notre siècle, et surtout de la France, que d'exiger partout des talents oratoires qui ne sont utiles que dans certains emplois. Il n'y a qu'une chose à exiger de moi : une Théorie complète sur l'art de développer et mécaniser toutes les passions dans une Phalange de 144 Séries passionnelles, modulant par les 810 caractères du clavier général Je n'ai posé que ce problème ; je ne dois que cette solution. Fût-elle donnée en patois, j'aurai payé ma dette. La philosophie aura-t-elle pareil mérite ? A-t-elle résolu un seul de ces problèmes, depuis les collectifs, ceux du Bonheur social et de l'Unité des nations, jusqu'aux partiels, comme l'extirpation de l'indigence, de la fourberie, etc. ? Elle a échoué sur tous, malgré son attirail de style, de méthode, etc. Il faut donc d'autres armes pour forcer la Nature et lui ravir son secret. 

Il sera pleinement dévoilé par le Traité du Mouvement intégral ou des cinq divisions, savoir : le Passionnel ou Type qui est Pivot des quatre Mouvements cardinaux, de l'Instinctuel, de l'Aromal, de l'Organique, et du Matériel ou newtonien. En attendant le Traité qui les présentera en cadre unitaire, si l'on veut tirer quelque fruit de cette annonce, il faut se rappeler : 

1° Que tout défaut de style ou de méthode est insignifiant dans un inventeur, puisqu'on ne peut exiger de lui qu'une découverte utile. On est rassasié d'agréables inutilités ; la rhétorique et le bel esprit courent les rues. Il faut donc dispenser de ces colifichets celui qui donnera l'utile scientifique, la Théorie d'Unité passionnelle ou sociale ;
 
2° Qu'ici l'inventeur est d'autant mieux exempt de tributs oratoires qu'il est habitué de commerce, étranger aux sciences et aux lettres. Il est d'autant plus louable de braver la critique et les dégoûts, et d'user de ses propres moyens pour mettre au jour l'invention dont le sort l'a favorisé ;
 
3° Que les sciences les plus exactes, les mathématiques, ne s'étant développées que par degrés, on doit fort peu exiger dans un livre d'initiation et d'aperçus d'une nouvelle science ; on doit se contenter d’un germe évident de découverte, germe qui est plus que constaté dans ce prospectus, où l'on trouve déjà d'amples indices d'un secret dérobé à la nature, et manqué par nos sciences philosophiques ou répressives de la nature ;
 
4° Que depuis ce prospectus il s'est écoulé dix ans, pendant lesquels la Théorie a pris, surtout en 1814, un tel accroissement que l'auteur peut, sans jactance, promettre sous trois ans un corps de doctrine très satisfaisant ;
 
5° Qu'enfin l'auteur, loin de quêter les suffrages des Français, ne veut ni traiter avec eux ni publier chez eux ; et on se trompera fort si on le considère comme cherchant à faire des prosélytes sur cet aperçu incomplet, retiré de la circulation, qu'il ne livre qu'à regret et pour ne pas paraître désobligeant. 

Telles sont les considérations à présenter aux sceptiques et détracteurs. Quant aux juges impartiaux, il ne s'agit que de les rassurer sur les défiances auxquelles l'esprit français s'abandonne trop légèrement par dédain de ses compatriotes. Si, au lieu de me signer Fourier, je signais Fourington, tout Français me proclamerait un sublime génie qui va surpasser Newton, enlever le voile dont ce grand homme n'a su que soulever un coin. Passons sur ce travers national, et rassurons les gens bien intentionnés, en leur donnant un gage de succès tiré des facilités d'exécution. 

Il y a 3000 candidats de fortune ou de pouvoir, gens dont chacun peut faire l'épreuve de la Phalange d'Harmonie, et devenir par cette épreuve monarque héréditaire du globe. C'est un sceptre dont les attributions n'ont aucun rapport avec celles des Souverains partiels régissant chaque Empire, sceptre qui sera conféré par la Hiérarchie Sphérique à l'individu qui aura notoirement opéré la délivrance du globe et l'avènement aux destinées sociales par la fondation du canton d'épreuve de l'Harmonie. 

Chacun des 3000 candidats peut prétendre à ce poste éminent, en employant à cette fondation, très lucrative en sens pécuniaire, le quart des sommes qu'on dépense chaque jour en profusions inutiles, en fausses spéculations ou luttes d'amour-propre, ou même en déperditions nécessaires que préviendrait l'Harmonie ; telles sont les aumônes. 

Par exemple, en Angleterre, une seule branche d'aumône, les secours publics fournis aux indigents, absorbent annuellement 8 millions sterling, soit 200 millions de France. Cette taxe des pauvres est un des nombreux fardeaux dont on serait dégagé en affectant seulement un demi-million de France à former le noyau de souscription pour fonder le canton d'essai de l'Harmonie. 

Passons aux aperçus tirés des prodigalités ou déperditions individuelles. 

Marialva dépense à Vienne, en 1817, un million de florins (2 400 000 fr.) à une fête de mariage ; qu'il en avance le quart sur garantie territoriale pour fonder l'Harmonie, et il devient monarque héréditaire du globe. Observons bien que avancer n'est pas dépenser, et que le fondateur, les actionnaires d'un canton d'Harmonie, sont aussi bien à couvert qu'un prêteur sur nantissement. 

Burdett a, dit-on, semé plus d'un demi-million de France pour atteindre au médiocre poste de député ; ne peut-il pas, pour obtenir le trône héréditaire du monde, avancer sur garantie la somme qu'il dépense en pure perte pour le grade temporaire de député ? 

Labanoff, à Pétersbourg, fait construire un palais qui coûtera 16 millions de Francs. Il se ferait monarque héréditaire du globe avec l'avance d'un 32e de ce qui sera dépensé à un édifice ruineux pour sa famille ; car il nécessitera un train de maison à ruiner, sinon le prince actuel, au moins son successeur. 

Dans la classe moyenne, dans le commerce, on voit de même de folles entreprises absorber des millions. Cabarrus de Bayonne s'engage avec le banqueroutier Tassin pour 1 300 000 francs bien perdus pour lui. S'il aventure au-delà d'un million pour gagner une provision de 2 ou 3 cent pour cent, il peut bien placer avec garantie un demi-million dans l'entreprise de l'Harmonie, qui lui vaudrait le trône du monde et le remboursement sur le pied de 144 capitaux pour 1, à lui et à tous les actionnaires. Avis à ceux qui convoitent les grandeurs et le bénéfice à la fois. Que d'intrigues pour s'élever au rôle précaire de ministre ! Le trône du monde tend les bras à tout ambitieux qui voudra l'obtenir par une opération exempte de tout risque. 

Ajoutons une particularité bien séduisante pour les coopérateurs. Il y aura à distribuer environ 115 à 120 Empires de surface égale à la France, puis des couronnes d'ordre supérieur ou inférieur, le tout à prendre sur les petits États non ralliés en grandes masses, comme ceux de l'Afrique intérieure, auxquels on donnera des empereurs, puis sur les terres incultes contenant les trois quarts du globe, et dont la Hiérarchie Sphérique traitera pour colonisation qu'elle peut seule effectuer par voie d'Attraction. Le mode actuel de fondation des colonies, l'émigration de misérables poussés par la famine, sera impraticable du moment où il existera un état de bonheur général ; il faudra donc, pour coloniser, recourir à la voie d'Attraction ou d'émigration attrayante, qui ne pourra être mise en jeu que par la Hiérarchie Sphérique, et non par les souverains partiels. Cette nécessité où l'on se trouvera de recourir à la Hiérarchie Sphérique, pour coloniser et porter le globe au complet, sera pour elle un gage certain de la propriété d'environ 120 trônes impériaux à distribuer à ceux qui auront servi la cause du genre humain en provoquant ou aidant l'épreuve de l’Harmonie sur un canton de mille habitants. 

Elle ne sera pas moins riche en bénéfices pécuniaires : la colonisation, à caver au plus bas, doit lui rendre successivement quatre mille milliards, par la rétrocession des terrains colonisés, que les colons paieront en annuités. Avec une telle fortune il ne lui en coûtera guère de prendre à son compte la dette d'Angleterre, fût-elle le double, et de rembourser à 144 pour un la somme affectée à l'opération, dans le cas où elle serait faite par un particulier aidé de souscripteurs et de coactionnaires. 

Quand ces assertions seront démontrées arithmétiquement et irrésistiblement, quand on verra que la métamorphose du monde social ne tient qu'au facile essai d'une Phalange d'Harmonie, on aura plus qu'on ne voudra de souverains, ministres ou particuliers qui se disputeront l'initiative. 

L'empereur Alexandre donne 500 000 fr. aux pauvres de Glaris ; qu'il les avance sur hypothèque, pour devenir omniarque du globe. Il affecte 60 millions à construire l'église Saint-Sauveur ; qu'il en distraie 800 000 fr. pour noyau d'actions du canton de fondation ; il aura, outre l'omniarcat du globe, outre l'honneur d'être libérateur du genre humain, l'avantage de faire payer par le globe le double des frais de l'église, 120 millions, pour l'avance des 810 000 fr. qu'il aura distraits sur garantie. Combien d'autres motifs plus brillants à faire valoir ! Je me borne à ceux d'intérêt, les seuls en crédit chez les Civilisés. 

Il est un écueil pour les âmes faibles, un piège contre lequel il faut les prémunir ; c'est la fausse honte, la crainte de l'opinion et des zoïles, qui, jusqu'au dernier moment, rebuteront, assailliront le fondateur, prétendront qu'il est dupe d'une vision, qu'il y a folie d'ajouter foi à une théorie qui contredit 400 000 tomes de perfectibilité philosophique, d'où naissent l'indigence et la fourberie. 

C'est ici qu'on doit sentir la nécessité d'un bon système de preuves, le besoin d'y donner tout le temps convenable, de ne rien précipiter, et de ne pas publier chez les zoïles parisiens, dont les gazetiers ne jugent favorablement que celui qui laisse un rouleau de louis sur leur cheminée. 

Quant aux autres nations, elles ont sans doute leur part des faiblesses humaines et surtout de l'amour-propre ; j'ai ménagé les moyens de le mettre à couvert par une opinion qui garantira le fondateur des traits de la critique. 

Voici quel thème il pourra adopter : 

Il pourra feindre de négliger comme suspect et romanesque tout ce qui tient à l'harmonie passionnelle des Séries (non expliquées dans ce volume), et ne s'attacher dans leur tableau qu'aux avantages purement matériels, étayés de preuves arithmétiques et péremptoires. Ils composent trois branches. 1° culture combinée, 2° ménage combiné, 3° logement combiné. Lesdites associations, impraticables entre dix et vingt familles, sont pleinement praticables entre 200 familles inégales en fortune et considérées comme une petite ville. 

Le candidat de fondation pourra donc prendre un masque de mode, la philosophie perfectibilisante, et dire : 

« Je n'ajoute pas foi à l'ensemble de la théorie, à cette unité passionnelle de 144 Séries, à ce prestige d'un concert de 810 caractères distribués par octaves comme un jeu d'orgues. C'est l'écart d'imagination d'un inventeur que des succès réels ont emporté au-delà des bornes ; mais distrayant de ses calculs la portion suspecte d'illusion, j'en adopte seulement les dispositions matérielles, dont le compte arithmétique établi démontre un bénéfice du trentuple relatif, ou faculté de mener avec 1000 fr., dans cette Exploitation combinée, le train de vie qui coûterait 30 000 fr. en Civilisation ; puis d'obtenir de ce Nouvel Ordre industriel une foule d'améliorations morales, comme l'extirpation de l'indigence, de la fourberie et du larcin entre les coopérateurs ; l'économie prodigieuse de temps, de bras, de machines et de denrées ; une réduction considérable sur la somme de maladies inhérentes au régime industriel et domestique des Civilisés. » 

C'est ainsi que le fondateur pourra se travestir en économiste moral, pour ne pas se ranger sous les drapeaux d'un inventeur antiphilosophe qui a l'audace d'enlever la plus belle palme aux savants, et de faire dans le fond de sa province une magnifique découverte, pendant que les virtuoses de Paris se battent vainement les flancs pour inventer quelque chose de neuf. 

Le Fondateur, dans cette hypothèse, jouerait à mon égard le rôle de sévère critique, séparant le bon or du faux ; en cédant ainsi quelque terrain aux sceptiques, il se concilierait l'opinion, figurerait en perfectibiliseur de Civilisation perfectible, en introducteur d'une nouvelle philosophie économico-morale ; on sait qu'il en faut une nouvelle à chaque génération, comme un almanach nouveau chaque année. 

Au moyen de cette apparente scission avec ma doctrine passionnelle, le Fondateur, au premier instant, recueillera de ma découverte plus de gloire que moi-même, et mon ouvrage ne semblera que le fumier d'Ennius, d'où un Virgile philosophique aura su tirer des perles. 

Nouveau triomphe pour lui ; s'il veut encenser en toutes lettres le minotaure parisien, le monopole de la perfectibilité de la raison par les idéologues, et les perfectibilités du commerce par les économistes, il devra, dans son manifeste de fondation, déclarer qu'il a puisé son plan non pas dans ma Théorie, qui n'envisage que la superficie des choses, mais dans les torrents de lumière des économistes et les profondes profondeurs des idéologues ; et pour remplir tous les lecteurs parisiens des plus douces espérances, il assurera que cette fondation a pour but de donner un nouveau lustre à la philosophie du commerce, et de prouver au monde que les sensations naissent des idées par les perceptions d'intuition de la cognition de la volition du bien du commerce et de la charte. 

Avec quelques lignes de ce jargon en vogue, il ravira tous les cœurs académiques et sera proclamé la colonne de la saine métaphysique, l'oracle des grandes vérités du commerce économico-moral, et le vrai perfectibiliseur du perfectibilisantisme de Civilisation perfectible. 

Entre-temps le bon apôtre fera ses dispositions pour mener de front l'essai du matériel et du passionnel, et courir la chance du double succès. Combien de candidats spéculeront sur ce masque de défiance partielle pour tenter la conquête du sceptre universel, entre autres les princes qui gémissent en secret d'avoir perdu des trônes ! Quelle occasion de revanche ! ceux qui les ont détrônés deviendraient leurs subalternes. 

Dire que ces perspectives et autres non décrites séduiront un trentième des candidats, 100 sur 3000, ce n'est sans doute pas exagérer ; or il n'en faut pas 100, il suffit d'un seul ; et pour apprécier mes moyens de déterminer l'un des 3000, il faut attendre que je présente un Traité suffisant ; il faut, je le répète, se garder d'établir l'augure sur un prospectus partiel, et antérieur aux découvertes de 1814. 

On doit donc envisager cet embryon comme les statues grossières des Égyptiens ; aucun de nos élèves ne voudrait les avoir faites. Cependant elles ont du prix comme germe de l'art et gage des progrès qu'il devait faire. 

Dans le même sens, loin de gloser sur les côtés faibles de ce livre, il serait plus sage de s'étonner qu'à la huitième année j'ai déjà pu réunir tant de parcelles du calcul de l'Harmonie, auquel je n'avais donné que deux années franches et quelques moments perdus. Il faut s'étonner que les contemporains n'aient pas vu dans ce prélude les indices d'une grande découverte à poursuivre, d'une Science passionnelle absolument neuve et dont tout juge équitable eût opiné à encourager la publication.


[1] L'édition 1841 donnait : « le traité qui la satisfera ». Nous avons corrigé selon le texte de Fourier. (Exemplaire annoté conservé à la B. D. 1. C.)



Retour au texte de l'auteur: Charles Fourier Dernière mise à jour de cette page le dimanche 17 juin 2007 17:22
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur au Cegep de Chicoutimi.
 
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