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Collection « Les auteur(e)s classiques »

Charles Fourier, Hiérarchie du cocuage (1808)
Fourier et les cocus


Une édition électronique réalisée à partir du texte de Charles Fourier, Hiérarchie du cocuage. Collection L'écart absolu dirigée par Michel Giroud Série poche. Les presses du réel 2001, no 65, 80 pp. Première publication, 1808. Édition définitive colligée sur le manuscrit original par René Maublanc Agrégé de philosophie, ancien Élève de l'École Normale Supérieure, ancien Secrétaire du Centre de Documentation sociale à l'École Normale Supérieure. Une édition numérique réalisée par Marcelle Bergeron, bénévole, professeure à la retraite de l'École polyvalente Dominique-Racine de Chicoutimi.

Fourier et les cocus

par
RENÉ MAUBLANC

François-Marie Charles Fourier naquit à Besançon le 7 avril 1772 ; il mourut à Paris, au n° 9 de la rue Saint-Pierre-Montmartre, le 10 octobre 1837, à l'âge de soixante-cinq ans. C'était, aux derniers temps de sa vie, « un vieillard petit, maigre, au front de Socrate [1]. Ce qui frappait d'abord lorsqu'on voyait Fourier, l'homme du monde le plus simple dans sa tenue et dans ses manières, c'était son regard perçant — ce regard d'aigle, propre aux hommes de génie — que surmontait un front large, élevé et remarquablement beau [2]. Ses cheveux blancs, légèrement ondulés, formaient comme une claire couronne sur sa tête large et d'une harmonie parfaite. Son œil bleu, perçant et profond, lançait parfois un regard dont la sévérité d'énergie devançait celle de la parole [3]. Son nez aquilin était fortement déjeté à gauche par suite d'une chute faite dans sa jeunesse [4]. Son nez un peu arqué complétait l'expression de ses lèvres fines et la coupe d'une bouche annonçant des passions diverses et fortement prononcées [5]. »

 

Proudhon, qui ne l'aimait pas, résume ainsi son apparence physique : « J'ai connu Fourier, il avait la tête moyenne, les épaules et la poitrine larges, l'habitude du corps nerveuse, les tempes serrées, le cerveau médiocre ; une certaine ivresse répandue sur sa figure lui donnait l'air d'un dilettante en extase [6]. »

 

Pour son portrait moral, il est tout entier dans « l'exactitude avec laquelle, pendant dix ans, il rentra toujours chez lui à midi, heure de rendez-vous qu'il avait indiquée dans ses publications, à l'homme riche qui voudrait lui confier un million pour ériger le premier Phalanstère. » Béranger, qui rapporte ce trait, ajoute : « Rien n'est plus touchant que cette foi si vive et si durable ! Oh ! que j'aurais voulu avoir un million à lui porter ! [7] » À cette époque, un inventeur attendait chaque jour à midi, jusqu'au jour de sa mort, le coup de sonnette du riche philanthrope qui lui permettrait en cinq ans [8] de sauver l'humanité ; cet homme avait des disciples, il trouvait même un chansonnier « arrivé » qui osait lui témoigner publiquement son admiration [9]. Heureux temps de « noble candeur » !

 

De Fourier, les hommes d'aujourd'hui savent peu de choses : certains peuvent se rappeler les caricatures de Cham où les phalanstériens sont munis d'une queue, avec un œil au bout ; d'autres savent que Charles Gide salue en Fourier un des pères de la doctrine coopérative [10] ; rares sont les courageux lecteurs qui ont pu venir à bout de la massive et d'ailleurs honorablement consciencieuse thèse de M. Hubert Bourgin sur Fourier : ceux-là même, du reste, après avoir digéré cette copieuse « contribution à l'étude du socialisme français », ont sans doute quelque peine à distinguer les lignes maîtresses du fouriérisme : tel un touriste myope, qui aurait examiné à la loupe chaque pierre de Notre-Dame de Paris, sans jamais s'éloigner de plus d'un mètre cinquante, en apercevrait mal la silhouette.

 

Il n'est pas paradoxal de prétendre, comme nous faisons, donner une idée juste du fouriérisme en rééditant quelques pages du maître : La hiérarchie du Cocuage. Car il est facile de montrer la place essentielle que tient ce fragment dans l'économie du système.

 

Deux mots suffisent à résumer la doctrine : naturalisme [11] et optimisme. Le monde est bien fait, il est harmonieux. Mais cette harmonie naturelle ne se réalise pas d'elle-même, il appartient à l'homme de la perfectionner par la connaissance scientifique de la nature. Newton a commencé cette œuvre en découvrant un quart de la réalité, à savoir la loi physique de l'harmonie universelle, par l'attraction de la matière ; Fourier la poursuit et la porte d'un seul coup à son terme, en découvrant les trois autres quarts de la réalité, c'est-à-dire la loi psychique de l'harmonie universelle, par l'attraction passionnée. Dans la Théorie des Quatre mouvements, qui est la première exposition de sa doctrine, « prospectus et annonce de la découverte », Fourier écrivait en 1808 : « Avant moi l'humanité a perdu plusieurs mille ans à lutter follement contre la nature ; moi le premier, j'ai fléchi devant elle, en étudiant l'attraction, organe de ses décrets : elle a daigné sourire au seul mortel qui l'eût encensée, elle m'a livré tous ses trésors. Possesseur du livre des destins, je viens dissiper les ténèbres politiques et morales, et sur les ruines des sciences incertaines j'élève la théorie de l'harmonie universelle [12]. »

 

Le salut le l'humanité viendra donc de la connaissance complète les lois psycho-sociologiques et de l'obéissance à ces lois. La folie des hommes a été, méconnaissant la bonté et la justice absolues de la nature, de prétendre lui dicter des lois arbitraires : la civilisation, qui est « un fléau passager dont les globes sont affligés durant leurs premiers âges », « une maladie d'enfance, comme la dentition », a une tare essentielle : c'est d'avoir, trompée par la philosophie, la morale et la religion, cherché à édifier seulement « l'art d'étouffer la voix de la nature [13] » ; par là elle n'a pas pu, comme elle s'en vantait, déraciner les passions ni en changer le cours ; elle n'a pu qu'en entraver et en fausser l'essor, elle en a fait la source de toutes les calamités, alors que les passions sont la plus parfaite et la plus sublime des œuvres divines, « l'âme de Dieu [14] ». La civilisation a créé ainsi dans tous les domaines un désordre et une anarchie que la « théorie de l'unité universelle » doit suffire à faire disparaître.

 

Fourier se donne donc une double tâche négative d'une part, par la critique du régime civilisé ; positive de l'autre, par la construction du régime harmonien et du régime transitoire qui le précédera, le garantisme. Nous dirons peut-être autre part le prodigieux effort d'imagination que représente l'œuvre constructive de Fourier, romancier égal à Balzac [15] : cet homme fabriqua huit-cent-dix caractères humains qui représentent, selon lui, toutes les combinaisons possibles des passions humaines et doivent se trouver réunis dans une société parfaite, de même que toutes les variétés de roses doivent se grouper selon les rapports de leurs nuances pour faire un jardin harmonieux. Il imagina autant d'êtres distincts qu'il avait su définir de caractères, il les groupa dans un phalanstère idéal, il leur donna des noms, les logea, les nourrit, les maria, les regarda vivre, procréer et mourir. On peut dire vraiment qu'il vécut en leur compagnie, une compagnie si absorbante que ceux qui l'entouraient, parents et disciples, étaient pour lui moins vivants que les êtres de son rêve.

 

Pour la critique du monde civilisé, elle suppose, dans l'observation du monde et des hommes, une part d'imagination créatrice qui n'est guère inférieure. Tous les désordres moraux et sociaux, tous les vices, toutes les injustices et tous les fléaux sont ramenés par Fourier à une même cause, la méconnaissance des passions, de leur vraie nature et de leur valeur. Parmi tous les exemples de ce désordre, Fourier aimait à en choisir deux : l'anarchie dans le commerce, l'anarchie dans le mariage. Qu'il y eut « en civilisation », tant de banqueroutiers et tant de cocus, c'étaient pour lui les deux preuves décisives de la malfaisance de notre état social. 

Pourquoi ces deux exemples ? Le premier se comprend de lui-même : Fourier, fils de commerçant aisé, ruiné par une crise politique et sociale sous la Convention, dut vivre chichement comme voyageur de commerce, caissier, teneur de livre, courtier et, comme il disait, « sergent de boutique [16] » ; en 1825, il gagnait, dans une maison de commerce de Lyon, mille deux cents francs par an [17]. Mais le second s'explique moins facilement, car il resta célibataire et sa vie sentimentale nous est tout à fait inconnue [18] ; cependant, il aima les femmes et il aima l'amour [19]. Sans doute est-ce justement cette grande sensualité, jointe à une grande versatilité, qui le détourna de prendre femme, mais le poussa à étudier de près les vices de l'organisation matrimoniale dans un régime où l'essor de la « papillonne » [20] est malheureusement entravé par les lois et les mœurs.

Toujours est-il qu'au tome second de son Traité de l’Association domestique-agricole, dans les « Interliminaires » intitulés « Fausseté des Amours civilisés, faussement du système social par celui des amours », Fourier cherche à démontrer ce « théorème » qu'il est nécessaire « d'attaquer les vices par la vérité méthodique et intégrale » pour prouver la corruption profonde du régime prétendu civilisé [21]. 

« Si les modernes, dit-il, ont persisté si longtemps à admirer la civilisation, c'est parce que personne n'a procédé, selon le conseil de Bacon, à l'analyse critique des vices de chaque profession et institution. Cette négligence a donné pleine latitude aux sophistes pour encenser les abus, montrer la perfection sociale dans les fourberies du commerce, dans les vices mécaniques du mariage. 

Leur but étant de familiariser le monde social à ces vices, et d'esquiver la sommation d'en chercher le remède, ils en ont fait deux sujets de facétie, fardant la banqueroute du nom bénin de faillite, excusant l'adultère par le nom plaisant de cocuage. » 

Pour démasquer cette hypocrisie, Fourier propose des « analyses conformes au vœu de Bacon, qui aurait voulu de la franchise et des détails méthodiques dans les tableaux du mal. » 

Il choisit donc deux exemples « en majeur et mineur ». Le majeur, c'est « la banqueroute, trente et unième caractère du commerce, distinguée en trente-six espèces. » Le mineur, c'est « l'adultère, l'un des caractères du mariage [22], distingués en soixante-douze espèces. » 

Après avoir publié son tableau de la « hiérarchie de la banqueroute », divisée en « trois ordres, neuf genres et trente-six espèces », depuis les banqueroutiers « innocents, honorables et séduisants » (« teintes légères »), en passant par les « tacticiens, manœuvriers et agitateurs » (« teintes grandioses »), jusqu'aux « sournois, barbouillons et faux frères » (« teintes abjectes ») [23], il en vient à l'analyse le l'adultère. 

« Dans l'analyse de l'adultère comme dans celle de la banqueroute, les écrivains ont à peine effleuré le sujet et n'en ont présenté que les côtés plaisants. Molière, auteur qui en a traité divers genres, semble n'avoir écrit qu'en faveur des coupables. Telle est la dépravation de la littérature qu'elle fait de tous les vices un objet de spéculation mercantile, et leur donne des forces en feignant de les corriger par une critique illusoire. 

« Son premier tort est de manquer de vigueur elle en a mis si peu dans l'attaque de l'adultère, qu'aujourd'hui l'opinion l'a innocenté au point qu'il n'est pas même permis d'en prononcer le nom. Les mots d'adultère et de cocuage sont réprouvés par la scène et la bonne compagnie : quel nom faut-il donc employer ? Un nouveau mot, une néologie, comme les noms de coiffuage et coiffu, puisque celui de cocu semble trivial, et que celui d'adultère semble pédantesque. 

« Mais à quoi bon cette indulgence et ces capitulations avec le vice ? La disgrâce où est tombé le mot cocuage, ne sert qu'à constater le progrès de la chose, et la mollesse des écrivains qui s'agenouillent devant le vice, au lieu de lui présenter courageusement un ample miroir, un tableau méthodique et intégral des ordres, genres, espèces et variétés de l'adultère. 

« L'un des journaux de Paris (Gazette de France), voulant un jour en donner une analyse méthodique, borna sa division à trois espèces, et sans oser les désigner par un nom spécial. Il rappelait à peu près les personnages de Molière : le George Dandin, l’Arnolphe et l’Imaginaire. Est-ce définir un vice dont les variétés sont innombrables, que d'en présenter seulement trois ? Il faut un tableau intégral, une grande série qui embrasse et distingue amplement les ramifications et degrés. 

« Je pourrais donner cette hiérarchie du cocuage en parallèle avec celle de la banqueroute. J'ai un tableau de soixante-douze modèles bien distincts, en ordres, genres et espèces, par série mixte dont suit la distribution : 

 

Cis

Aile ascend.

Centre

Aile descend.

Trans.

1.2.

3.4.5.6.

7.8.8.7

6.5.4.3.

2.1.

72 [24]

 

 

« Le n° 1 doit être donné au cocu en herbe ou dupé antérieurement à la noce. Je le désigne par le nom admis sur la scène française,
Et ne l’être qu’en herbe, est pour lui peu de chose.
Molière.

 

« Par opposition, le n° 72, qui termine la série, doit être le cocu posthumisé,
Deux ans encore après j'accouchai d'un posthume,
Regnard.

 

« On admet en France des enfants posthumes d'un an. Je pourrais citer le tribunal qui a rendu l'arrêt.
 
« Remarquons, à la honte du siècle et pour la confusion de ses sciences politiques et morales, que l'opinion condamnerait cette analyse de l'adultère comme trop juste, trop exacte et trop complète ; chacun se reconnaîtrait dans l'une des 144 espèces de cocuage (72 en hommes et 72 en femmes, dont le cocuage est de titres différents de ceux des hommes.)

 

« Rien ne constate mieux la dépravation et la charlatanerie morales, que ce refus d'entendre les tableaux d'un vice, de ses degrés et ramifications. Je n'ose même les donner nominalement, comme celui de la banqueroute, qui est admissible parce qu'il ne déplaît qu'à une portion du corps social, qu'à une moitié de classe ; tandis que sur le tableau du cocuage, on pourrait trop aisément discerner le rang occupé par chaque citoyen ou citoyenne, les femmes n'étant pas moins cocues que les hommes. Le théâtre n'a glosé jusqu'ici que sur les hommes : j'estime que l'analyse des cocuages féminins serait aussi digne d'attention que celle des masculins [25] ; le sujet serait des plus neufs ; il est tout à fait oublié. [26] »

 

Les pieux disciples qui, sous la direction de Victor Considérant, commencèrent en 1851 la Publication des Manuscrits de Charles Fourier, devaient ajouter à l'important passage que nous venons de transcrire, le texte de la hiérarchie du cocuage, tel qu'ils l'avaient retrouvé dans les inédits du maître. On trouve en effet dans le 3e volume de leur collection, au numéro IX et sous le titre : Amour et Mariage, un long fragment de toute première valeur [27].

 

Après avoir reproduit quelques phrases du passage de l’Association domestique-agricole, que le lecteur a trouvé aux pages précédentes, les éditeurs écrivent : 

« Ayant trouvé dans les manuscrits de Fourier une ébauche du tableau dont il parle, nous n'avons pas pensé que la manière assez discrète dont le sujet est traité dût causer de grands effarouchements, et nous le publions en nous bornant à retrancher autant que possible le mot qui choque le plus nos mœurs actuelles [28]. »

 

Nous avions pensé à rééditer purement et simplement le texte de 1856, complètement inconnu aujourd'hui, perdu qu'il est dans un volume épuisé en librairie et pratiquement introuvable. Mais nous pouvons faire mieux. Ayant eu la bonne fortune d'étudier et de recopier le manuscrit original, c'est une édition critique, scrupuleusement établie sur le texte, avec les variantes et les passages inédits, que nous pouvons livrer aujourd'hui au public. Nous en remercions notre maître C. Bouglé, professeur d'histoire de l'Économie sociale à la Sorbonne, directeur du Centre de Documentation Sociale à l'École Normale Supérieure, qui a bien voulu nous donner l'autorisation de nous livrer à cette critique scientifique des textes, et d'en publier les résultats [29]. Nous devons aussi des remerciements publics à notre excellent ami Louis Rolland, ancien élève de l'École Normale Supérieure, agrégé des lettres, qui a le premier attiré notre attention sur ce texte méconnu. 

Le manuscrit original de la Hiérarchie du Cocuage se compose de huit feuillets doubles, soit seize pages (de trente-cinq cm de long sur vingt-trois cm de large), reliés ensemble par deux épingles. Le premier feuillet forme couverture ; il n'est écrit que sur sa première page ; les pages deux, quinze et seize du manuscrit sont donc blanches. 

La page 1 porte en haut et au milieu, le titre :

 

Le Jeu des Oisons renouvellé des Grecs

 

Fourier avait d'abord écrit : le Jeu de l’Oie. Au-dessous il avait sur trois lignes proposé d'autres titres, mais il les a si soigneusement rayés qu'il est impossible de les déchiffrer d'une façon sûre. Je crois lire à la première ligne : Le Banquet aux Civilisés, à la seconde : La geôle à 72 places ; la troisième est rigoureusement illisible. 

Au-dessous, l'inscription non effacée : 8e mineure. Cocus. Elle se répète en haut et à gauche. Le mot Cocus est également écrit en haut et à droite. 

De plus, dans l'angle gauche supérieur et dans tout le bas de la feuille, il y a des lettres et des rangées de chiffres dont il me semble impossible de comprendre le sens. 

Enfin la feuille porte, d'une autre main, la mention : 

39e pièce. – Cote supplémentaire, avec la signature : E. B. et, à l'encre rouge, l'inscription :

Imprimé manuscrits 1853-56. Chapitre IX.

 

La page trois, blanche à son verso, c'est-à-dire à la page quatre, est composée de notes écrites en abrégé ; elle a été arrachée par Fourier à un autre cahier, car les sept premières lignes contiennent la fin d'un développement tout différent. À la huitième ligne commence, sous le n° 747 et le titre : Sur les Bienséances sociales, l'ébauche d'un développement, très difficile à lire et écrit en abrégé. Les éditeurs de 1856 en ont tiré l'essentiel [30], tout en complétant certaines phrases et en en supprimant quelques autres. Pourtant ils ont, sans raison visible, supprimé les deux paragraphes de la fin, que Fourier a cependant marqués spécialement d'un trait en marge. Ces paragraphes sont importants en effet pour justifier le titre du fascicule : Le Jeu des Oisons. Ils sont inédits ; je les donne ici dans leur intégralité :

 

« Les enfants sont bien heureux en civilisation ! [31] Quand Hutet nous avait délectés toute la semaine, il nous faisait jouer les jeudis soirs au jeu de l'oie. C'était un grand bonheur pour nous, nous jouissions violemment, on avait double plaisir : la certitude de n'être pas battu pendant quelques heures et le charme de jouer au noble jeu de l'oie. C'était bien du plaisir à la fois : c'était la « composite » [32] dans tout son éclat. On a raison de dire que tout plaisir est relatif.
 
« Je serais bien ingrat si je ne rendais aux civilisés les plaisirs qu'ils m'ont fait goûter dans mon enfance et je serais un ingrat si je ne les régalais d'une séance sur le noble jeu de l'oie renouvelé des Grecs. » 

La page cinq, très fortement tachée de roux en bas et à gauche, contient la hiérarchie du cocuage, les pages six à quatorze contiennent le commentaire. Le tout est écrit d'une écriture extrêmement nette et élégante, une écriture capable d'enchanter à la fois le graphologue et l'artiste. 

Le lecteur trouvera plus loin, publiés pour la première fois avec les scrupules d'une critique rigoureuse, ces textes magnifiques. Nous en avons reproduit toutes les leçons ; nous avons respecté l'orthographe, aussi bien les formes désuètes que les formes personnelles, celles que l'on appelle d'ordinaire les fautes d'orthographe. On nous excusera d'avoir complété la ponctuation de Fourier, qui était notoirement insuffisante : c'est la seule liberté que nous ayons cru devoir nous permettre. 

Cette publication, nous osons l'espérer, comblera les vœux des érudits qui se sont attachés à l'étude du fouriérisme. Ceux-ci étaient en effet unanimes à se plaindre que la seule édition des manuscrits de Fourier que nous possédions fût aussi imparfaite : « Les publications posthumes, dit M. Hubert Bourgin, ont été faites par les disciples de Fourier avec si peu de méthode rigoureusement critique et, d'autre part, avec tant de préoccupations doctrinales qu'elles n'ont presque jamais été la reproduction fidèle des textes : ces textes sont à reprendre scientifiquement, en attendant l'édition critique et complète que les phalanstériens n'ont pas su faire... Il semble que ce travail aurait dû solliciter la piété des derniers disciples de Fourier ; il serait utile à l'histoire et à la science. [33] »

 

Ce travail, « utile à l'histoire et à la science », il ne nous déplaît pas de le commencer aujourd'hui en publiant, selon les saines méthodes de la critique des textes, l'édition définitive de la Hiérarchie du Cocuage. 

Nous avons conscience, ce faisant, non seulement de rendre service aux écrivains et particulièrement aux dramaturges, qui puiseront dans ces pages une quantité presque infinie de sujets et de titres de comédies, mais aussi de bien servir la mémoire de l'auteur. 

Quand on veut attirer l'attention sur un auteur inconnu ou méconnu, il le faut présenter sous son aspect le plus séduisant. Or le génie de Fourier est d'ordinaire rébarbatif et saugrenu ; sa folie, aussi certaine que son génie, est d'un aspect généralement morose, et le peu de cas qu'il fait des agréments littéraires [34] rend fort pénible la lecture de ses œuvres. Pourtant il y avait parfois chez lui, comme l'a noté un de ses disciples, « du La Fontaine et du Molière », et l'on retrouve ça et là dans ses écrits des « traces de la parenté de son génie avec ces deux génies si amis du vrai, qui, eux aussi, ont peint sans les farder et ont flagellé à leur manière les vices et les iniquités de la civilisation. [35] »

 

Molière et La Fontaine, c'est beaucoup dire. Pourtant il y a dans l'esprit de Fourier quelques traits qui l'apparentent à ces grands classiques : hardiesse, bonne humeur et « noble candeur ». Il est dogmatique, mais souriant ; et s'il paraît être immoral, c'est par cette sorte de moralité qui dépasse toute hypocrisie.

 

Son ami Pellarin a fort bien défini le genre de plaisir qu'on peut éprouver devant le fragment qu'on va lire : « Arrivait-il parfois, écrit-il, que... Fourier abordât quelqu'une de ces questions qui sont mises en interdit par la pudibonderie hypocrite de nos mœurs de parade, si peu conformes aux mœurs secrètes et réelles de la plupart des Civilisés…, son langage avait un tel caractère de naïveté scientifique, que l'esprit le plus corrompu n'aurait pas trouvé dans ses paroles matière à une pensée deshonnête. Et il en est à cet égard des écrits de Fourier comme de sa conversation : à force de candeur, il y rend pudiques des choses qu'un autre n'aurait jamais osé imprimer. On se sent partout, avec lui, en compagnie de la science, qui a le privilège de tout épurer. [36] »

 

Il y a mieux, et le bon Pellarin s'évertue à démontrer, fort justement, que son maître, taxé d'immoralité, fut au vrai un moraliste supérieur : « On peut reprocher à Fourier d'avoir fait, dans plus d'un passage de ses livres, une peinture indiscrète des désordres amoureux du régime actuel ; ce qui ne permet pas de mettre aux mains de tout le monde son œuvre complète. Il faut observer toutefois que le critique prend toujours parti pour les victimes et contre les auteurs des méfaits qu'il raconte. Ainsi, à propos de l'adultère, et contrairement à l'opinion qui règne chez nous, c'est sur les trompeurs et non sur les maris trompés, que Fourier déverse le blâme et le ridicule. Aussi les tableaux de mauvaises mœurs qu'il esquisse, trop crûment quelquefois, ont-ils toujours, dans son intention, un but louable et moral. [37] »

 

Ces lignes définissent excellemment la portée de notre publication et nous les prenons volontiers à notre compte : si nous avons voulu donner une édition critique de la Hiérarchie du Cocuage, c'est d'abord pour l'intérêt scientifique de cette publication, c'est encore pour la valeur littéraire de ce texte, mais c'est aussi et surtout pour sa valeur sainement, hautement, saintement moralisatrice.


[1] André Delrieu, dans le Siècle du 16 octobre 1837 ; cité par le Dr Charles Pellarin : Vie de Fourier, cinquième édition, Dentu, 1871, petit in-8, p. 213.

[2] Pellarin, op. cit., p. 123.

[3] Mme Lacombe (demoiselle Corvoisier), dans la Phalange du 1er juillet 1838, cité par Pellarin, p. 213.

[4] Pellarin, p. 123.

[5] Mme Lacombe, op. cit., p. 123.

[6] Proudhon : De la Création de l'ordre dans l’Humanité, Paris, 1843, in-12 p. 179, note. Cité par Hubert Bourgin : Fourier, Paris, Société nouvelle de librairie et d'édition, 1905, in-8, p. 48, note 2.

[7] Lettre de Béranger à Édouard de Pompery, citée par Pompery : Exposition de la science sociale constituée par C. Fourier, deuxième édition, Paris, 1840, in-16, p. 74, et par Pellarin, op. cit., p. 221 - Cf. Pellarin, p. 143 et Bourgin, op. cit., p. 50.

[8] En publiant son Traité de l’Association domestique-agricole, Fourier espérait que l'année même de cette publication, en 1822, on pourrait préparer le premier phalanstère, le « canton d'essai » ; il serait installé définitivement en 1823, et dès l'année suivante imité par tous les civilisés. En 1825, « adhésion des barbares et sauvages » ; en 1826 « organisation de la hiérarchie sphérique », c'est-à-dire de l'empire phalanstérien du monde, et en 1827, « versements d'essaims coloniaux », c'est-à-dire colonisation de toutes les terres inhabitées du monde par le prodigieux excès de population qu'auraient produit quatre ans de vie phalanstérienne. (Traité de l'association, édition de 1822, tome I, p. 281. – Édition de 1841, deuxième volume, p. 370).

[9] Cf. La chanson de Béranger : Les Fous, citée par Pellarin en note, p. 33-34.

[10] Fourier précurseur de la coopération, leçon du 6 décembre 1921 au Collège de France, par Charles Gide. (Association pour l'enseignement de la coopération).

[11] C’est « un sensualisme pur », dit E. Levasseur, qui donne un excellent résumé du fouriérisme dans son Histoire des Classes ouvrières en France depuis 1789 jusqu'à nos jours (Paris, Hachette, 1867, deuxième volume, in-8, tome I, p. 502-518). On saura dans cet ouvrage distinguer de l'exposé la critique, qui procède d'un bon sens un peu court.

[12] Théorie des Quatre Mouvements. Édition de 1808, sans nom d'auteur, à Leipzig, in-8, p. 268. Édition de 1841, tome I des Œuvres Complètes, p. 285.

[13] Traité de l’Association domestique-agricole. Avant-propos, Première édition, Paris et Londres, Bossange et Mongie, deuxième volume, in-8, tome I, p. XXIV. – Réédition de 1843, sous le titre de Théorie de l’Unité Universelle (tome II des Œuvres Complètes), p.21-22.

[14] E. Silberling : Dictionnaire de Sociologie phalanstérienne. Paris, Marcel Rivière, 1911, in-8. Article Passion.

[15] Balzac connaissait et admirait son œuvre, comme il résulte d'un curieux billet inédit et anonyme, conservé dans les archives fouriéristes.

[16] Théorie des Quatre Mouvements, édition de 1808, p. 144 ; édition de 1841, p. 151.

[17] Pellarin, op. cit., p. 84. Cf. Bourgin, p. 32 ; Gide, p. 17. Le dégoût de Fourier pour le commerce date d'ailleurs de bien plus loin que sa ruine et sa vie misérable : s'il faut en croire son propre témoignage, recueilli par Victor Considérant, il n'avait que cinq ans lorsqu'il s'aperçut des vices et des hypocrisies du commerce et jura contre lui « un nouveau serment d’Annibal ». (Pellarin, p. 29).

[18] Pellarin, p. 149. Bourgin, p. 32.

[19] Pellarin, p. 150 et 180. Bourgin, p. 49.

[20] La papillonne, une des trois passions distributives, appelée encore variante, alternante ou contrastante, est le besoin de variété. (Cf. Silberling, article Papillonne). C'est faute de la comprendre et de l'utiliser que les civilisés font du travail une corvée ; c'est en s'y conformant que Fourier rendra au phalanstère le travail attrayant. Elle a la même importance pour le plaisir que pour le travail et sa prépondérance dans le caractère de notre race fait qu'il n'y a nulle part au monde autant de cocus qu'en France. « La coutume de mariage permanent peut convenir aux Allemands, nation calme, constante, méthodique jusqu'à la monotonie. Un tel caractère se concilie avec l'uniformité du lien conjugal ; mais le Français qui a toutes les qualités opposées, l'inquiétude, l'inconstance, l'étourderie, etc., est de tous les caractères le moins compatible avec le mariage perpétuel ; aussi les mariages sont-ils généralement mauvais en France ; de là vient que les Français sont les plus grands cocus qu'il y ait sur la terre. » (Manuscrit : cote supplémentaire, n° 58. – Publication des Manuscrits de Charles Fourier. Années 1853-1856. Paris, librairie Phalanstérienne, 1856, premier volume, in-12, p. 273). Nous avons vérifié l'exactitude du texte sur le manuscrit original ; celui-ci porte d'ailleurs à la suite un passage très savoureux sur les coutumes des Allemandes « tant qu'elles sont demoiselles ».

Nous nous résignons à ne pas publier aujourd'hui ce passage inédit, parce qu'il n'est pas dans notre sujet et qu'il faut pourtant savoir se borner.

[21] Traité de l'Association, édition de 1822, tome II, p. 416 sq. Dans l'édition de 1841, tous les « Interliminaires » ont été changés de place et transportés plus haut au milieu des « Cis-légomènes », consacrés à la « théorie mixte ou étude spéculative de l'association », (Théorie de l'unité universelle, troisième volume, p. 121 sq., Œuvres complètes, tome IV).

[22] L'adultère est la douzième des « disgrâces » conjugales, dont Fourier a fait à plusieurs reprises le tableau complet. Voir Silberling, op. cit., article Mariage, et Bourgin, op. cit., p. 212-214.

[23] Édition de 1822, tome II, p. 419. Édition de 1841, troisième volume, p. 124.

[24] Cette classification peut sembler étrange. Elle est tout à fait habituelle à la pensée systématique de Fourier. Toute son œuvre est pleine de classifications semblables, groupant autour d'un centre des ailes ascendantes, puis descendantes. On en prendra pour exemple, soit la distribution générale des seize tribus constituant la phalange, des nourrissons (jusqu'à un an) aux patriarches (au-dessus de cent vingt ans. – Voir Le Nouveau Monde industriel et sociétaire, édition de 1829, Paris, Bossange, premier volume, in-8, p. 130-131 ; édition de 1845, p. 110), soit « la série de la culture des poiriers », qui réunit en trente-deux groupes les amateurs de poires, pour qui la culture de ce fruit est un travail attrayant : depuis les deux groupes d'avant-poste, qui cultivent les « coings et sortes bâtardes dures », en passant par les huit groupes du centre, ceux des amateurs de « poires fondantes », jusqu'aux deux groupes d'arrière-poste, cultivant les « nèfles et sortes bâtardes molles ». (Voir Théorie des Quatre Mouvements, édition de 1808, p. 405 ; édition de 1841, p. 433).

[25] Cf. Théorie des Quatre Mouvements (édition de 1808 p. 172 ; édition de 1841, p. 187) : « Les femmes sont bien plus cocues que les hommes ; et si le mari en porte d'aussi hautes que les bois du cerf, on peut dire que celles de la femme s'élèvent à la hauteur des branches d'arbre. »

[26] Traité de l’Association, Édition de 1822, tome II, p. 421-422. Édition de 1841, troisième volume, p. 126-129. Le passage a été réimprimé aussi dans l'Harmonie Universelle et le Phalanstère exposés par Fourier. Recueil méthodique de morceaux choisis de l'auteur. Paris, librairie Phalanstérienne, 1849, deuxième volume, in-12, tome II, p. 136-138.

[27] Publication des Manuscrits de Charles Fourier. Années 1853-1856. Paris, librairie Phalanstérienne, 1856, premier volume, in-12, p. 249-272.

[28] Les éditeurs datent ce morceau, à la table du volume cité, de 1816 ; nous ne savons sur quoi ils s'appuient pour le faire. À vrai dire, la question du cocuage a hanté Fourier toute sa vie ; dès son premier ouvrage il en parle (Théorie des Quatre Mouvements, 1808, p. 172-175) ; mais il n'a à ce moment qu'une classification simple en neuf degrés ; il se borne à citer « les trois classes les plus distinctes » des cocus, cornettes et cornards. Une note manuscrite de Fourier à un exemplaire de 1808, que nous avons sous les yeux, fait allusion aux soixante-quatre espèces progressives, depuis le cocu en herbe jusqu'au cocu posthume. Cette note a été intercalée par Considérant et Paget dans la deuxième édition de la Théorie (1841, p. 188). L'établissement de la hiérarchie se place donc entre 1808 et 1822, date du Traité de l’Association, et c'est entre ces deux dates qu'a dû être écrit notre manuscrit. Cependant il faut remarquer que les soixante-quatre espèces annoncées dans le Traité ne correspondent pas au manuscrit, où l'on trouve quarante-neuf espèces simples et, avec les composées, quatre-vingts espèces.

Il faut donc admettre – hypothèse que confirme d'ailleurs l'étude attentive du manuscrit – que Fourier a remanié à plusieurs reprises sa classification, sans d'ailleurs arriver à lui donner une forme définitive et parfaite. Pour les autres passages de Fourier relatifs à la question, voir Silberling, article Adultère.

[29] Les Archives fouriéristes, léguées par Victor Considérant à M. F. Kleine, ancien directeur de l'École des Ponts et Chaussées, ont été données en 1922 au Centre de Documentation Sociale de l'École Normale Supérieure ; elles contiennent tous les manuscrits de Fourier, dont beaucoup sont inédits, et une masse énorme et fort intéressante de lettres de ou à Victor Considérant.

[30] Pages 251-252.

[31] Le texte porte ici ces mots incohérents : coudes frappés, colophane, grimpade, écureuil, raves, fouet, cordes, Xavier. Ils suffisaient évidemment à évoquer pour Fourier des souvenirs du collège de Besançon où il avait fait ses études, souvenirs qu'il comptait peut-être développer en reprenant ce passage. Fourier fut sans doute très malheureux dans ses années de collège. Cf. Silberling, article Éducation.

[32] La passion composite est, pour Fourier, une des trois passions distributives ou mécanisantes, avec la cabaliste et la papillonne : elle porte l'homme à chercher des combinaisons de plaisirs divers. Cf. Silberling, article Composite.

[33] Bourgin, op. cit., p. 23-24.

[34] Cf. Silberling, op. cit., article Style. Il est vrai que Fourier voulut démontrer un jour que d'autres écrivaient plus mal que lui : il prit « une page de M. Guizot » et y nota douze absurdités, demandant s'il était possible « d'accumuler plus de choses bizarres dans un style plus grotesque ». (Livret d'annonce du Nouveau Monde industriel. Paris, Bossange, 1830, in-8. p. 47). Il avait sans doute raison : mais écrire moins mal que M. Guizot, cela ne suffit pas pour être lisible.

[35] Pellarin, op. cit., p. 125-126.

[36] Pellarin, p. 126.

[37] Pellarin, p. 100, note 1.


Retour au texte de l'auteur: Charles Fourier Dernière mise à jour de cette page le jeudi 26 avril 2007 6:30
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur au Cegep de Chicoutimi.
 
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