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Collection « Les auteur(e)s classiques »

CIVILISATION - LE MOT ET L’IDÉE -.
Exposés par Lucien Febvre, Émile Tonnelat, Marcel Mauss, Adfredo Niceforo et Louis Weber (1929)
Avant-propos


Une édition électronique réalisée à partir du texte de la Fondation ”Pour la science”, Centre international de synthèse, Première semaine international de synthèse, Deuxième fascicule (du 20 au 25 mai 1929), CIVILISATION - LE MOT ET L’IDÉE -. Exposés par Lucien Febvre, Émile Tonnelat, Marcel Mauss, Adfredo Niceforo et Louis Weber. Paris: la Renaissance du livre, 1930, 145 pp.

Avant-propos

Par Henri Berr

Dans l'Avant-Propos d'un premier fascicule j'ai précisé le caractère que nous désirons donner à nos « semaines » : je n'y reviendrai pas. Ici, je voudrais insister sur le rapport qui existe entre les communications et les discussions que recueille ce fascicule Civilisation et le Vocabulaire qu'élabore la Section de Synthèse historique du Centre.

Notre Vocabulaire, tel que nous l'avons conçu, doit présenter une double utilité. Il apportera une contribution importante à l'histoire des idées. La vie des mots, quand il s'agit des termes scientifiques, ou dont il est fait un emploi scientifique, reflète l'évolution de la science : l'histoire de l'histoire et de la théorie de l'histoire se trouvera donc singulièrement éclairée parce Vocabulaire historique.

À la science même, d'autre part, il fournira des thèmes de réflexion. Mieux encore, il ménagera l'accord des travailleurs et facilitera, par suite, la solution des problèmes dans le domaine de l'histoire - aussi largement compris qu'il est possible et légitime.

Le vocable civilisation est un des mots, de large portée, qui sont le plus souvent employés à la fois dans la langue des historiens, dans celle des philosophes, et dans le langage courant. Les hommes politiques, les journalistes s'en servent constamment. Ils s'en servent en des sens divers - et volontiers vagues. D'une façon générale, ce mot est affecté d'une réoccupation de valeur, qui a ou qui peut être soupçonnée d'avoir toujours quelque chose de subjectif.

À notre point de départ, dans celle étude en commun, nous avons rejeté absolument, comme il convenait, toute préoccupation de celle nature. Objectivement, nous avons cherché à savoir quand était né le moi, sous la pression de quelles circonstances et de quels besoins ; quel sort il avait eu depuis son apparition. Et, parallèlement à celle de civilisation, nous avons fait, ou ébauché, l'histoire de Kultur.

Lucien Febvre et Émile Tonnelat se sont chargés respectivement de cette enquête [1]. Leurs exposés, en partie neufs, riches de substance, ont provoqué des remarques complémentaires : on trouvera ici ces communications, revues et encore enrichies [2].

L'histoire de civilisation, comme celle de Kultur, manifeste, parmi les apports des penseurs et des circonstances, deux tendances diverses et qui s'opposent, au moins en apparence. L'une consiste à considérer la civilisation comme un idéal humain ; l'autre à attribuer une certaine civilisation à des groupements humains déterminés. Les deux tendances sont-elles inconciliables ? Du fait qu'il y aurait des civilisations, la civilisation serait-elle un concept périmé ? - L'histoire du moi posait un problème dont la solution a été amorcée, dans les séances suivantes, par les communications de Marcel Mauss, Alfredo Niceforo, Louis Weber, et les débats qu'elles ont provoqués.

Qu'il y ait des civilisations différentes, dont les traits caractéristiques (et peut-être les types divers) doivent être étudiés méthodiquement, Marcel Mauss l'a montré avec une abondance de documentation et une ingéniosité frappantes. Il a défini, il a voulu définir de façon tout extérieure et objective, ce qu'il appelle le phénomène de civilisation - dont le propre est de pouvoir s'emprunter, d'être commun, dans son expansion, à un nombre plus ou moins grand de sociétés, à un passé plus ou moins long de ces sociétés (p. 82).

Qu'on puisse déterminer des formes et des aires de civilisations, cela ressort également de son lumineux exposé. Il y a des civilisations nationales et des civilisations supra-nationales. Les civilisations supra-nationales - civilisation ancienne et civilisation moderne ; civilisation européenne et civilisations asiatiques ; civilisation chrétienne et civilisation islamique... - ont pour fondement des données très diverses.

Si divers que soient les phénomènes de civilisation, ils peuvent être ramenés, comme l'a montré A. Niceforo, à un nombre limité d'éléments : vie matérielle, organisation sociale, vie intellectuelle, dirons-nous - en modifiant quelque peu ses intéressantes indications. Et, souvent, c'est ce dernier élément, l'intellectuel, ce sont les données religieuses et morales qui fondent une civilisation supra-nationale [3].

A-t-on les moyens de classer, hiérarchiquement, les civilisations ? Par de fortes objections Niceforo a montré la difficulté de les comparer entre elles pour établir, de façon précise, numérique, des degrés de supériorité. Pourtant, il va trop loin, semble-t-il, - et la discussion l'a fait ressortir, - quand il élimine le concept optimiste de civilisation.

La difficulté de comparer et de classer les groupes humains, les reculs sur tel point de telle société, le regrès général de telle période ne prouvent pas qu'il n'y ait point une civilisation humaine, qui progresse dans l'ensemble.

À l'origine, remarquons-le, civis, le mot qui opposait au barbare l'homme de la civitas, - héritière de la [mot grec], -exprimait une supériorité, qui, au point de vue de l'organisation sociale et du développement de la personnalité humaine, ne saurait être mise en doute. On verra que la seconde partie de nos débats a mené à cette constatation objective qu'il y a, de l'animalité à l'humanité primitive, de l'humanité primitive à l'humanité actuelle, un acquis progressif. Cet acquis, ce fond commun, n'est-il qu'un résultat de fusion ? Mauss l'affirme. Mais, dans celle sorte de contamination réciproque des sociétés el des civilisations, figure, selon lui, un « capital raison », raison pure, raison pratique. La notion « d'un acquis croissant, d'un bien intellectuel et matériel, partagé par une humanité de plus en plus raisonnable, est, nous le croyons sincèrement, dit-il, fondée en fait » (p. 104). Pour l'agencement des sociétés ; pour la technique, dont M. Louis Weber a si bien montré le rôle et la portée, et dont on a pu dire qu'elle constitue à l'homme des organes artificiels ; pour la science, qui assure à l'esprit un empire croissant sur les forces naturelles ; pour la spéculation même et pour la morale, cela ne saurait guère être contesté. Dans l'évolution de l'humanité se développe la civilisation.

Mais - précaution importante - nous avons laissé de côté la question bonheur, distincte de la question progrès. Parmi les éléments de la civilisation, quels sont ceux qui doivent primer dans une civilisation idéale : ce problème-là est d'ordre normatif. Nous n'avons voulu que constater.

Toutefois, nous avons constaté précisément, dans le langage même, par l'emploi de mots divers, une sorte de tâtonnement pour établir des différences, non seulement de nature, mais, dans quelque mesure, de valeur. Les Français ont « civilisation » et « culture » ; les Allemands ont Kultur, Zivilisation et Bildung : n'apparaît-il pas que, chez tous les peuples, tous les hommes qui sont épris de clarté et d'accord intellectuel devraient s'entendre, en premier lieu, pour faire cette distinction : la civilisation, c'est l'ensemble des éléments d'activité et de progrès - matériels, intellectuels, sociaux - de l'humanité ; la culture, c'est son développement mental et moral ; tandis que la Bildung, ou l'éducation, c'est la formation de l'individu ? S'il y a bien une indication intéressante dans l'opposition qu'établissent les Allemands entre la Zivilisation, qui serait quelque chose de « mécanique », et la Kultur, qui serait transbiologisch, comme je l'entendais récemment définir, rien, dans l'étymologie ni l'usage courant, ne justifie cette limitation du sens de « civilisation ».

En définitive, n'est-ce pas l'histoire même - cette histoire des mots et des idées, où se reflètent l'expérience et la réflexion des hommes, où affleure une psychologie profonde - qui doit, lentement et objectivement, procurer la solution au problème de la civilisation idéale ?

Quoi qu'il en soit, il semble qu'au cours de celle étude méthodique, grâce à d'instructives communications et à des interventions, diversement compétentes, beaucoup de lumière ait été projetée sur une notion complexe et d'importance capitale [4].

Henri Berr


[1] E. Tonnelat nous a rendu le grand service de remplacer, aux approches de la Semaine, Charles Andler, qui s'était chargé, en principe, du mot Kultur, mais a dû, vers ce moment, s'absenter de Paris.

[2] En appendice à l'étude, si fouillée, de Lucien Febvre, nous avons tenu à publier ses notes - qui constituent, pour l'histoire des idées, une mine de renseignements et de suggestions.

[3] Dans quelle mesure les phénomènes de civilisation - par exemple, les représentations et les pratiques collectives que relève l'ethnologie - sont-ils sociaux, au sens étroit et rigoureux du moi, cette question, qu'aurait pu soulever la communication de Mauss, n'a pas été traitée et n'avait pas à l'être en la circonstance.

[4] Les notes de séances ont été prises par deux collaborateurs du Centre, Robert Bouvier et Jean de Salis.


Retour au livre de l'auteur: Jacques Bainville, historien Dernière mise à jour de cette page le samedi 4 novembre 2006 15:21
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur au Cégep de Chicoutimi.
 
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