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Collection « Les auteur(e)s classiques »

Autour de l'Heptaméron. Amour sacré, amour profane (1944)
Poser la question


Une édition électronique réalisée à partir du texte de Lucien Febvre, Autour de l'Heptaméron. Amour sacré, amour profane. Paris: Les Éditions Gallimard, 1944, 299 pages. Collection nrf. Une édition numérique réalisée par M. Jean-Marc Simonet, professeur retraité de l'enseignement, Université de Paris XI-Orsay.

Poser la question

Quand j’étais petit garçon, il y a bien longtemps, nos maîtres, nos bons vieux maîtres du lycée de Nancy, proposaient à nos ardeurs de splendides sujets de composition : « Dites tout ce que vous savez sur Charlemagne. » Voire « sur le calcaire », que le vinaigre doit fondre (s’il refuse, il a tort). Ou bien encore sur les cryptogames, ces énigmes au nom plein de mystère. Car la formule servait à tout et à tous, à l’histoire naturelle comme à l’histoire tout court. Elle était « universelle » comme dit le quincaillier en nous proposant ses clefs anglaises perfectionnées. Disons « polyvalente », par souci de dignité scientifique. 

Eh bien, qu’on ne cherche pas dans ce petit livre une réponse à si magnifique question. On serait déçu. J’ai refusé, je refuse de composer en histoire, une fois de plus. D’être « complet ». Complet, ce beau mot d’enfant, ou de vieux savant : c’est tout un. Je ne serai pas complet. Je voudrais, une fois de plus, comprendre, et faire comprendre. Comprendre, ramasser, ressaisir, reconstituer, comprehendere. Et ce livre va en rejoindre d’autres — qui eux non plus ne sont pas complets. Mais tous, je l’espère, proposent quelque énigme à notre besoin de trouver. 

*** 

C’est un fait. Avec une merveilleuse assurance, n’importe qui, s’agissant du xvie siècle, croit pouvoir traiter de n’importe quoi, n’importe où et comment. Il est beau de voir tant de bateaux avantageux entrer à pleines voiles, et tout pavois dehors, dans ces profondes et secrètes calanques, hérissées d’écueils inconnus aux cartographes et qui se nomment, entre autres, Rabelais et Des Périers, Marguerite et Dolet, Maurice Scève et Ronsard. Il est beau de les voir, à leur mode ingénue, décréter cette « modernité du xvie siècle » dont Henri Hauser, lui, pouvait parler. Mais ils n’ont qu’eux à mettre dans ce siècle bouillant ; rien d’étonnant à ce qu’ils n’y retrouvent qu’eux. 

Rabelais et Des Périers, Marguerite et Dolet, Maurice Scève et Ronsard : des noms de grands écrivains pour le critique littéraire. Pour l’historien, des noms de grands témoins. Mais dont le témoignage n’est pas du tout limpide... 

Qu’ils sont donc loin de nous, déjà, ces déposants ? Façons de parler, façons d’écrire, façons de penser, de concevoir, d’associer les idées : il faut quelque temps, il faut quelque effort pour s’en apercevoir, mais : ce ne sont pas les nôtres. Ce ne sont plus les nôtres. Le terrible, seulement, c’est que le, lecteur non prévenu, le bon lecteur naïf (au vieux sens du mot) qui ouvre leurs écrits et souvent s’en délecte, ne s’aperçoit généralement d’aucun changement notable. Si ! Il y a l’orthographe, cette diablesse d’orthographe, avec son foisonnement de lettres parasites, qui gênent mais amusent par leur pittoresque : tant d’« hostelleries, pantagruéliques et non austres », comme disent nos humanistes de la cuiller à pot, n’ont-ils point à jamais lié dans son esprit l’s étymologique de nostre et l’l, que nous rendons sonore, de moult, avec une sorte de truculence épulaire qui se qualifie proprement de rabelaisienne ? Pour le reste, point de difficulté. Ces grands raillards d’il y a quatre cents ans, où trouver le mystère en eux ? On les touche de la main. Ce sont de bons vieux frères, un peu gros, mais pleins de saveur native. Et de bouquet. Ils délassent du classique et de ses contraintes guindées... 

Dé là, dans nos livres d’histoire littéraire, philosophique ou religieuse, cette surprenante galerie tératologique, cette collection de monstres fabriqués de pièces et de morceaux, avec deux têtes ou deux cœurs, incompréhensibles dès qu’on essaie de les saisir dans leur véritable unité vivante. En fait, des personnages du xvie siècle que nous pouvons essayer de connaître — et parce qu’ils nous semblent en valoir la peine, et parce que le hasard nous a conservé sur eux un minimum nécessaire de témoignages — donner une interprétation psychologique cohérente et valable : tâche délicate, toujours, désespérée souvent. Réunir le dossier des textes et des faits : besogne simple. L’embarras commence dès lors que, du dossier, il s’agit d’extraire une personne vivante, cohérente, pleinement intelligible. Et d’ailleurs, intelligible pour qui ? Là précisément gît la difficulté. 

*** 

A quel point la psychologie d’un Français du xvie siècle ne saurait être celle d’un Français du xxe, on ne veut pas l’imaginer. Et cependant ? Dépourvus d’idées qui sont tellement nôtres que, le jour même de notre apparition dans la vie, nous nous en trouvons nantis sans avoir rien fait que de naître — les hommes, les femmes de 1530 étaient nourris d’une infinité d’autres idées, totalement étrangères à nos conceptions de la vie et du monde. Ils les trouvaient, eux aussi dans leurs berceaux ; elles tapissaient pour la vie leurs chambres à méditer ; elles inspiraient non seulement leurs actes et leurs démarches, mais leurs raisonnements et leurs écrits ; elles se renforçaient des idées analogues que professaient leurs contemporains ; elles les mettaient, finalement, aussi loin de nous qu’il est possible d’être loin quand on use d’une langue qui est la même — dans la mesure, s’entend, où un vieillard de soixante-dix ans est « le même » que le jeune homme de vingt ans qu’il fut, un demi-siècle plus tôt. 

A ces ancêtres, prêter candidement des connaissances de fait — et donc, des matériaux d’idées — que nous possédons tous, mais qu’aux plus savants d’entre eux il était impossible de se procurer ; imiter tant de bons missionnaires qui jadis revinrent émerveillés des « îles » : car tous les sauvages qu’ils avaient rencontrés croyaient en Dieu ; un tout petit pas de plus, et ils seraient de vrais chrétiens ; doter nous aussi les contemporains du pape Léon, avec une générosité sans fond, des conceptions de l’univers et de la vie que notre science nous a forgées et qui sont telles qu’aucun de leurs éléments, ou presque, n’habita oncques l’esprit d’un homme de la Renaissance — on compte malheureusement les historiens, je dis les plus huppés, qui reculent devant une telle déformation du passé, une telle mutilation de la personne humaine dans son évolution. Et ceci sans doute, faute de s’être posé la question que nous posons plus haut, la question de l’intelligibilité. 

En fait, un homme du xvie siècle doit être, intelligible non par rapport à nous, mais par rapport à ses contemporains. Ce n’est point à nous et à nos idées, c’est à eux et à leurs idées qu’il les faut référer. Et si le travail de restitution qu’il nous faut mener à bien pour aboutir à cette intelligibilité difficile s’avère particulièrement ardu ; s’il ne saurait être tenté que par un travailleur dont tout l’effort a tendu, pendant des années, à se forger une âme d’homme d’un autre temps ; s’il est sans doute de tous les labeurs de l’historien le plus délicat à mener à bien : raison de plus pour l’entreprendre de préférence. A ses risques et périls. 

*** 

Marguerite d’Angoulême, duchesse d’Alençon, puis reine de Navarre : après tant de biographies et de monographies, d’esquisses hâtives et de recherches poussées, n’hésitons point à dire qu’elle demeure pour nous une des plus irritantes énigmes de son siècle. 

Sœur passionnément dévouée du roi François, Marguerite est d’abord la grande dame, qui tient avec éclat la cour de son frère, aux lieu et place de la bonne reine Claude, fort empêchée de quitter sa tapisserie et le petit cercle familier de ses femmes. Marguerite, fille des Valois, occupe avec une maîtrise reconnue de tous l’emploi de reine de France, in partibus aulicorum. Au monde et à ses rites, elle ne se prête pas à demi ; elle se trouve mêlée par son frère aux plus grandes affaires du règne, séduit les ambassadeurs, négocie avec les ministres,. court à Madrid après Pavie, s’associe plus tard à la politique entravée du roi de Navarre, son second mari ; finalement, au soir de sa vie, désabusée peut-être, riche d’expérience humaine en tout cas, elle entreprend d’écrire un recueil de nouvelles qui devait former un Décaméron français ; ce ne fut qu’un Heptaméron — mais on l’inscrit toujours, traditionnellement, sur la liste des œuvres « gauloises » de notre littérature — bien heureux s’il n’est point incriminé de scandale par des juges vertueux ; il n’a pas peu contribué, en tout cas, à créer l’image d’une, Renaissance truculente, débridée, pleine de rapts, d’assassinats, de poisons et d’adultères : une Renaissance à la Brantôme, ou si l’on préfère, à la Dumas, à la Hugo, à la Verdi. 

Cependant, cette Marguerite mondaine, cette Marguerite conteuse de récits sans édification, cette Marguerite qu’Henri VIII, le roi sadique, priait de lui amener en Angleterre tout un lot piaffant et caquetant de belles Françaises, pour qu’il pût parmi elles choisir une nouvelle reine à son appétit — c’est elle, c’est bien elle, c’est la même Marguerite que nous voyons, à partir de 1521, se placer sous la direction d’un évêque, mystique et réformateur, lui écrire de longues épîtres pieuses, en recevoir de plus longues, nourrir une foi fervente des leçons de l’Evangile, découvrir tour à tour et le jeune Luther des écrits de 1520, et l’hérétique auteur de l’Institution, c’est elle qui assure en France, presque à son départ, cette tradition de lyrisme sacré qui, de Jean Racine, cheminera à travers notre littérature jusqu’au Verlaine de la Bonne Chanson... Singuliers contrastes, on l’avouera. Comment en rendre compte ? Les interpréter, les rendre intelligibles — c’est précisément tout l’objet de ce livre. 

*** 

— « Mais il n’y a pas de question ?... Comme tout être humain, Marguerite a passé par des phases successives et violemment contrastées d’agitation et de recueillement, de bonheur et de chagrin, de légèreté mondaine et de gravité chrétienne. » Solution trop simple, ou plutôt trop simpliste — fausse d’ailleurs. Car c’est la Marguerite, du Miroir de l’Ame Pécheresse, c’est la partenaire de l’évêque de Meaux dans ce grand duo mystique qui se poursuit, par lettres, de 1521 à 1524, c’est elle qui invente les devises païennes, en leur temps fort célèbres, que le roi François grave sur les joyaux dont il orne les bras blancs et les somptueuses poitrines de ses maîtresses. Inversement, les contes « gaulois » de l’Heptaméron sont composés par une vieille dame profondément chrétienne, sentant déjà la mort rôder autour d’elle et qui — dans l’encrier qu’à deux mains, devant elle, dans sa litière, tient bien serré la grand’mère de Brantôme — trempe, pour narrer les histoires grasses de Bonnivet, la même plume que, naguère, pour faire deviser l’âme pécheresse avec son créateur. Une fois de plus, la solution par tranches, si chère à l’historien, s’avère brutale et absurde. Elle détruit l’unité de la personne vivante. Elle escamote les problèmes d’âme. Il en va de la distinction des « périodes » chez l’écrivain comme de la succession des « manières » chez le peintre ; moyen mnémotechnique si l’on veut ; explication de l’œuvre et jalon d’une histoire psychologique valable, jamais. 

Au vrai, ce qui importe dans de pareils débats, c’est le sentiment du sujet, le sentiment de Marguerite — et non notre sentiment sur Marguerite. Le tout est de savoir si, quand elle écrivait l’Heptaméron, la reine de Navarre avait conscience, ou non, de rompre avec ses activités chrétiennes et d’être la femme double — celle qui dit : « C’est moi, la croyante, qui fis le Miroir de l’Ame Pécheresse et les Prisons. Et c’est cette mondaine, frivole et galante, qui rédigea, la vilaine, le Décaméron du Roi qui s’amusait... » En fait, nous le verrons ; point de nouvelle où quelque passage n’atteste valablement que les convictions de Marguerite sont restées les mêmes de 1520 à 1550, chiffres arrondis — et qu’en composant l’Heptaméron, elle ne croit point trahir son passé de ferveur religieuse : un passé qui du reste est toujours présent. Alors ? 

Alors, autre chose est en jeu, sans doute, que la psychologie. Autre chose de plus fixe à nos yeux, de plus stable dans nos croyances ; autre chose que nous jugeons, à tort, plus immuable : la morale. 

Car nous avons beau multiplier les explications et les interprétations psychologiques ; entre les récits gaulois de l’Heptaméron et les pieuses homélies de Madame Oysille, qui, paradoxalement, semble le chaperonner ; entre les adultères faciles et les lectures commentées de l’Evangile qui leur servent en quelque sorte d’introduction dévote — il n’y en a pas moins pour nous, quoi que nous disions, quoi que nous fassions, une incompatibilité certaine et gênante. Si forte, qu’il faut bien introduire, ici, la notion de changements substantiels et profonds — et poser, pour tout dire d’un mot, la grosse question des rapports de l’éthique et de la religion chrétienne dans les œuvres du temps. Voilà qui nous a mené à nous demander si l’incompatibilité n’était pas, bien plus qu’entre deux aspects d’une œuvre littéraire, ou entre deux tendances d’une personnalité vigoureuse — entre une religion, le christianisme des contemporains de Marguerite — et une morale : la morale courante au xvie siècle, des milieux polis, raffinés et mondains — la morale du courtisan français à la cour du roi François. Rapport des croyances religieuses aux conceptions, aux institutions, aux pratiques morales d’une époque : problème qui n’est pas d’histoire littéraire ; problème qui justifie l’entrée en scène d’un historien ; problème que nous avons tout à la fois la curiosité légitime de poser et l’ambition de résoudre. 

Ainsi ce livre n’est, ce livre ne veut être ni une étude d’ensemble sur Marguerite de Navarre, ni une monographie en forme de ses sentiments religieux. L’étude d’ensemble existe, excellente, depuis la publication des thèses de Pierre Jourda ; elle n’aura pas besoin, d’ici longtemps, d’être refaite ou reprise en sous-main ; et d’ailleurs, d’une telle réfection, s’il en était jamais besoin, un historien ne saurait être l’artisan qualifié. Des monographies existent pareillement — quelques-unes classiques, à commencer par la doyenne, celle d’Abel Lefranc ; nous ne nous sommes pas proposé de leur substituer une étude nouvelle, plus volumineuse, ou plus détaillée. Au vrai, nous ne sommes point parti pour étudier Marguerite. Nous nous sommes proposé, simplement, de résoudre (si nous le pouvons) une double énigme. D’ordre psychologique et moral à la fois. 

De là les vides, les manques, les silences voulus de ce livre. Il ne prétend former qu’un dyptique. Sur le premier panneau, Marguerite la chrétienne : une libre esquisse : des parties négligées, comme inutiles à notre dessein ; d’autres fouillées. Sur le second, Marguerite qui fit l’Heptaméron : ici aussi, un choix, et la même alternance d’études poussées et de questions négligées. Des poèmes aussi considérables que les Prisons, ou le Navire ; d’aussi grosses questions que celle des rapports de Marguerite avec le platonisme, le néoplatonisme et ses exégètes, avec les pères de la littérature italienne, Dante, Pétrarque, Boccace et leurs suivants ; avec Calvin l’humaniste et Calvin l’hérésiarque ; avec les Libertins Spirituels, ces ennemis de Calvin, etc. — si elles ne sont visées que par allusion dans les pages qui suivent, ce n’est ni paresse, ni négligence, ni même sentiment que, tout ayant été dit, on ne saurait rien apporter de neuf à des exposés devenus classiques. En laissant de côté tous ces points litigieux nous usons, simplement, de notre droit. 

Du droit d’un historien qui se pose des problèmes, au lieu d’épuiser des inventaires.


Retour au livre de l'auteur: Jacques Bainville, historien Dernière mise à jour de cette page le samedi 4 novembre 2006 16:59
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur au Cégep de Chicoutimi.
 
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