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Collection « Les auteur(e)s classiques »

Lucien FEBVRE et Henri-Jean Martin, L'apparition du livre (1957)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir du livre posthume de Lucien FEBVRE et Henri-Jean Martin, L'apparition du livre. Paris: Les Éditions Albin Miche, 1958 et 1971, 538 pp. Collection: L'évolution de l'humanité. Une édition numérique réalisée par Diane Brunet, bénévole, guide, Musée de la pulperie, Chicoutimi.

Introduction * 

 

En tête de cet ouvrage consacré à l'apparition et au développement du livre imprimé, il a semblé nécessaire de rappeler brièvement ce que fut dans le monde occidental le livre manuscrit qui, durant tant de siècles, fut l'unique instrument de diffusion de la pensée écrite. Il ne peut être question de retracer ici l'histoire du livre manuscrit et de sa présentation car il y faudrait au moins un volume entier. Notre propos est seulement de montrer, dans ces quelques pages, comment, depuis le milieu du XIIIe siècle environ jusqu'à la fin du XVe, la production du livre manuscrit s'organisa en Occident, face à une demande croissante, et d'indiquer à quels besoins celui-ci se chargeait de répondre lorsque le livre imprimé vint en prendre le relais.

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Depuis fort longtemps, les historiens ont accoutumé de diviser en deux grandes périodes l'évolution du livre manuscrit en Europe occidentale. « Période monastique » et « période laïque » sont des termes consacrés et familiers à tous ceux qui s'intéressent peu ou prou à ces problèmes. Il n'est d'ailleurs pas contestable que le choix de ces qualificatifs, quoique manquant un peu de précision, est heureux et juste, car il exprime une réalité indiscutable. Au cours des sept siècles qui se sont écoulés depuis la chute de l'Empire romain jusqu'au XIIIe siècle, ce sont bien en effet les monastères et accessoirement l'ensemble des autres établissements ecclésiastiques qui ont conservé le monopole quasi intégral de la culture livresque et de la production du livre. Il n'est pas moins certain, d'autre part, qu'à partir de la fin du XIIe siècle un profond changement est intervenu et que les transformations intellectuelles et sociales que traduisent notamment la fondation des universités et le développement de l'instruction chez les laïques, en même temps qu'on voit se former une nouvelle classe bourgeoise, ont eu des répercussions profondes sur les conditions dans lesquelles les livres étaient composés, écrits, copiés et diffusés. 

Nous laisserons entièrement de côté dans ce rapide exposé la période dite monastique, remarquablement étudiée dans des ouvrages récents qui constituent de véritables sommes du sujet [1]. Notre intention est de montrer (dans la mesure où les documents le permettent car bien des aspects de ces problèmes s'enveloppent encore d'un certain mystère), comment, à partir du XIIIe siècle, de nouvelles structures professionnelles ont permis de satisfaire tant bien que mal les nouveaux besoins en livres d'une quantité toujours grandissante de clients.

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Malgré l'impossibilité où nous sommes encore aujourd'hui de dresser un répertoire complet et précis des centres de production de livres, et de donner un aperçu quantitatif de cette production pour une époque et une région déterminées, il est cependant possible de se représenter d'une façon assez exacte les conditions dans lesquelles le livre était élaboré et diffusé aux XIIIe, XIVe et XVe siècles. Nous ne comptons d'ailleurs pas résumer ici, même à grands traits, l'évolution chronologique du livre manuscrit, mais seulement montrer à quelle situation on en était progressivement arrivé lorsque les premiers imprimeurs vinrent mettre au service des producteurs de livres leur nouvelle technique de fabrication. 

Sur le plan de la seule technique matérielle et sans aborder l'étude de la présentation et de la décoration du livre, on ne pourrait mentionner durant la période « laïque » de son histoire que d'infimes changements par rapport aux siècles précédents. Une innovation doit cependant être mentionnée car elle eut d'importantes répercussions sur la fabrication et le prix des livres : nous voulons parler de l'apparition du papier qui ne va certes pas, tant s'en faut, remplacer le parchemin, mais l'épauler, le relayer et permettre, à côté de la production de luxe ou de demi-luxe, l'introduction sur le marché de livres moins chers (bien que la différence de prix ne soit pas à l'origine aussi considérable qu'on le pense parfois), et produits en plus grande quantité. 

On trouvera plus loin une rapide chronologie de la conquête de l'Europe occidentale par le papier ; on verra d'autre part comment l'apparition du papier et le développement de l'industrie papetière permirent la naissance de l'imprimerie. En ce qui concerne le manuscrit, le papier ne présentait pas d'autres avantages sur le parchemin que son moindre prix et la possibilité que l'on avait d'en produire une quantité en principe illimitée. Plus fragile, de surface plus rugueuse (nous ne parlons ici que des papiers médiévaux, bien entendu), d'une plus grande porosité à l'encre, il se prêtait moins bien à supporter les pigments utilisés par les enlumineurs. Il avait, en revanche, l'avantage d'être plus léger - moins cependant qu'on ne pourrait le croire, car on était arrivé, au XIIIe siècle, à fabriquer un parchemin d'une finesse et d'une souplesse extrêmes, plus mince même que le papier du temps. Un grand nombre de petites bibles latines du XIIIe siècle peuvent ainsi, par un double tour de force du parcheminier et du copiste, n'atteindre que des dimensions inférieures à celles des deux volumes qu'occupe par exemple la traduction moderne de Lemaistre de Sacy. Certes, il faut pour les déchiffrer des yeux exercés et perçants, mais ces bibles sont sans conteste plus maniables et moins encombrantes que les premières et célèbres bibles imprimées ; ce n'est qu'au XVIe siècle que l'imprimerie produira des bibles portatives. 

Nous venons de dire que le principal avantage du papier résidait dans son moindre prix et, au XVe siècle surtout, dans sa plus grande abondance sur le marché, mais il n'est pas facile de faire sur ce point de comparaisons précises. Nous possédons en effet de nombreux manuscrits où figure la mention du prix du parchemin nécessaire à leur fabrication ainsi que des Comptes - notamment des comptes royaux - où sont notés des achats de parchemin et de papier [2] ; malheureusement, les termes employés ne sont pas toujours définis de façon assez précise. Le parchemin était généralement acheté à la « botte » (d'ordinaire une douzaine et demie de peaux entières), ou à la douzaine, ou à l'unité, ou au cahier (c'est-à-dire déjà découpé et plié en cahiers de six ou huit feuilles) ; quand il s'agit de « cahiers » dans des comptes, nous ne pouvons évidemment pas savoir leurs dimensions, ni même le nombre de leurs feuillets, si bien que nous ne pouvons rien tirer de cette indication. 

À la fin du XIVe siècle, à Paris, le prix de la peau varie entre 12 et 20 deniers à peu près. La surface moyenne d'une peau étant d'environ 0,5 m2, il fallait donc 10 à 12 peaux pour constituer un volume de 150 feuillets mesurant 24 sur 16 centimètres (dimensions moyennes courantes aux XIVe et XVe siècles). La matière première, le « support » d'un tel volume pouvait donc valoir à l'état brut de 10 à 20 sous. Il fallait en outre ajouter à ce prix une somme de 4 à 6 deniers par peau, pour la faire « rère », c'est-à-dire la débarrasser de ses restes de poils et impuretés diverses et la rendre propre à recevoir l'écriture. Ces chiffres ne sont bien entendu donnés qu'à titre indicatif et devaient varier beaucoup suivant la qualité des peaux, leur abondance plus ou moins grande sur le marché et l'endroit où elles étaient vendues. À Paris, la foire du Lendit était un centre très important pour le commerce du parchemin. 

On voit cependant qu'un simple calcul arithmétique permet de réduire à néant les légendes trop complaisamment répétées sur le nombre fabuleux de moutons ou de veaux qu'il aurait été nécessaire d'abattre pour obtenir les peaux nécessaires à la copie d'un seul volume, fût-il de dimensions considérables. Il est surprenant de voir que même des ouvrages récents et fort savants tombent encore dans ces anciennes erreurs. Thompson, par exemple [3], cite la commande faite en 1324 à un scribe par la comtesse de Clare, en Angleterre, d'un exemplaire des Vitae Patrum, pour lequel il n'aurait pas fallu moins de 1000 peaux, ce qui, au prix alors courant de 2 deniers de monnaie anglaise la peau, aurait fait monter le prix du parchemin nécessaire à ce volume à la somme fabuleuse de 6 livres sterling. En réalité, il suffit d'examiner un exemplaire manuscrit des Vitae Patrum, soit dans la version latine, soit dans les diverses versions françaises, pour constater qu'écrit sur deux colonnes. le texte remplit en général environ 150 à 160 feuillets de 25 sur 16 centimètres, soit une surface de parchemin de 6 mètres carrés, représentant tout an plus une douzaine de peaux. 

À peu près à la même époque, les comptes de l'Argenterie [4] relèvent pour le papier des prix de 2 sols 6 deniers la main de « petite forme » (sans doute de 50 sur 30 centimètres environ) soit 1 denier et demi la feuille de 0,15 mètre carré alors que le parchemin, avons-nous vu, valait alors, au maximum, 24 à 26 deniers la peau de 0,5 à 0,6 mètre carré (y compris le prix de la rasure). La différence est certes appréciable, mais elle est loin d'atteindre l'importance qu'on lui a parfois attribuée. De fait, jusqu'au XVe siècle, le papier ne semble pas présenter d'avantages suffisants, ou peut-être arriver sur le marché en assez grande quantité, pour supplanter le parchemin. 

Mais ce dernier existait-il en abondance ? En France aussi bien qu'en Angleterre son prix est resté sensiblement constant de la deuxième moitié du XIVe siècle à la deuxième moitié du XVe, alors que la production de livres augmentait beaucoup, et ceci tendrait à prouver qu'il n'était pas devenu pour autant une denrée rare. Il serait intéressant d'étudier si le cheptel, surtout ovin, avait, au cours de la même période, connu un accroissement important. En tout cas, nous savons que, trois siècles plus tard, à une époque où le parchemin n'était plus employé que pour la copie des actes juridiques et divers usages industriels, il s'en vendait encore en France plus de 100 000 bottes (comptées alors à 40 peaux) par an [5]. 

Tout cela, bien entendu, ne signifie pas que l'imprimerie aurait pu prendre le développement qu'elle prit, sans le papier. Même en admettant que toutes les feuilles de parchemin aient pu passer facilement sous la presse, la plus faible édition aurait exigé à elle seule plusieurs centaines de peaux, ne s'agit-il même que d'un petit format. Pour des formats plus grands, il en aurait fallu des milliers. Aloÿs Ruppel [6], partant des mêmes données que nous, a calculé que chacun des volumes sur vélin de la Bible de Gutenberg, dont les 340 feuillets mesurent 42 sur 62 centimètres, aurait exigé 170 peaux. Les quelque trente exemplaires qui furent ainsi tirés consommèrent donc 5 000 peaux. Pour la centaine d'exemplaires tirée sur papier il aurait fallu 15 000 peaux supplémentaires. Dans ces conditions on ne peut que s'étonner de constater que tant d'exemplaires de luxe aient été imprimés sur vélin au XVe et au XVIe siècle. Il est vrai qu'il s'agissait normalement de livres d'heures d'un très petit format.

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Comme au cours des siècles antérieurs, les monastères continuent toujours, même pendant la période dite laïque, à copier les divers manuscrits dont ils peuvent avoir besoin pour leur usage personnel. Les règles des ordres rnonastiques prévoient toujours un certain nombre d'heures de travail intellectuel par jour - et la copie des manuscrits représente une partie importante de ce travail. Les scriptoria, organisés selon les habitudes traditionnelles [7] produisent donc toujours des ouvrages d'étude et des manuscrits liturgiques. Il continuera d'ailleurs d'en être ainsi jusqu'au jour où l'imprimerie aura définitivement relégué le manuscrit dans le domaine du passé - et encore, car, autant par tradition que par nécessité, les monastères continueront très avant dans le XVIe siècle à copier missels, antîphonaires, bréviaires, etc. Mais le trait dominant de la nouvelle période qui commence avec le début du XIIIe siècle est que les monastères ne sont plus les uniques producteurs de livres, et n'en produisent plus guère qu'à leur seul usage. 

Les centres de la vie intellectuelle se sont déplacés et ce sera dans les universités que les savants, les professeurs et les étudiants organiseront, comme nous allons le voir, de concert avec des artisans spécialisés, un actif commerce de livres. 

Certes il pourra encore arriver à l'occasion (et cela plus longtemps en Angleterre qu'en France) que tel ou tel monastère où les grandes traditions de la calligraphie et de l'enluminure auront été particulièrement bien conservées, soit sollicité par un souverain ou de grands seigneurs d'exécuter à leur intention des manuscrits de luxe, dont la Vente sera une source supplémentaire de revenus pour l'abbaye. La chose devient cependant de plus en plus rare. En Angleterre, le cas de Lydgate, moine de Bury, qui compose et copie jusqu'à sa mort en 1446, des textes en langue anglaise à l'usage des laïques auxquels il les vend [8], reste exceptionnel. 

À partir du début du XIIIe siècle, et même dès la fin du XIle siècle, l'apparition et le développement des universités a donné naissance à un nouveau public de lecteurs - des clercs, certes, pour la plupart, mais qui n'ont pas de lien étroit avec d'autres établissements ecclésiastiques que l'alma mater aussi longtemps qu'ils restent attachés à celle-ci. 

Pour préparer leurs cours, les professeurs vont avoir besoin de textes, d'ouvrages de référence, de commentaires. (On sait l'importance que tient dans l'enseignement médiéval la glose, la discussion, le commentaire d'un texte faisant autorité, et cela dans tous les domaines de la connaissance.) Il était donc indispensable qu'ils pussent disposer commodément de ces instruments de travail - et par suite que l'université organisât une bibliothèque où ils pourraient les consulter. Mais il n'était pas toujours possible, ni facile, d'acheter des textes déjà copiés ; la création d'ateliers où des artisans copieraient à bon compte et dans les moindres délais les ouvrages indispensables, s'imposait donc. 

Ceci n'exclut nullement l'utilisation de bibliothèques extérieures à l'Université, où pouvaient se trouver des ouvrages rares et cependant utiles. Le prêt des livres a toujours été une institution très en honneur au Moyen Âge et les établissements monastiques, les chapitres, etc... prêtèrent sans aucun doute très souvent des ouvrages dont ils n'auraient pas accepté de se dessaisir définitivement en les vendant aux nouvelles bibliothèques universitaires. 

Malgré l'importance de l'enseignement oral, les étudiants eux aussi avaient besoin d'un minimum de livres. S'ils pouvaient prendre ce que nous appellerions des « notes de cours », et se fier pour une part considérable à une mémoire que les méthodes d'enseignement en honneur au Moyen Âge avaient sans nul doute considérablement développée, ils n'en avaient pas moins besoin d'un minimum d'ouvrages de base. S'ils n'avaient pas le temps de les copier eux-mêmes, et s'ils étaient assez riches pour le faire, ils s'adressaient pour cela aux copistes professionnels, qui se multiplièrent autour des universités. 

Peu à peu, se forma ainsi dans chaque centre universitaire une véritable corporation de professionnels du livre, clercs, ou bien souvent laïques (les libraires étaient des laïques ; les copistes ou « écrivains » fréquemment des clercs) qui furent vite considérés comme faisant partie de l'Université dont ils étaient les « suppôts ». Comme tels, ils jouissaient de certains privilèges, notamment de l'exemption de la taille et du guet, et relevaient sur le plan judiciaire des autorités universitaires (c'est là le privilège de commitimus, remontant pour eux au début du XIIIe siècle) [9]. 

En contrepartie de ces avantages, les libraires, stationnaires (ce terme remontant à l'antiquité romaine fut d'abord remis en usage dans les universités italiennes), copistes, etc., étaient soumis à un strict contrôle de la part de l'université. 

Serviteurs d'un grand corps qui étendait sur eux leur protection, ils n'étaient pas libres, comme de simples artisans, de travailler pour leur seul intérêt personnel. À tout moment, l'organisation même de leur travail leur rappelait qu'ils exerçaient en fait ce que nous appellerions un « service public ». 

De nombreux documents [10] dont les principaux sont datés de 1275, 1302, 1316, 1323 et 1342 nous permettent de nous faire une idée précise de leurs devoirs. Nommés après une enquête préalable qui permettait aux autorités de s'assurer de leur bonne réputation et de leurs capacités professionnelles, les libraires et stationnaires devaient fournir caution et prêter serment à l'Université. 

Une fois en possession d'office, ils voyaient leurs activités strictement délimitées et constamment contrôlées dans leur exercice. Le libraire n'était pas tant un marchand qu'un dépositaire de livres : en raison de leur relative rareté, les manuscrits étaient en effet souvent remis en vente, et passaient de main en main pendant plusieurs générations d'étudiants et de professeurs. Ce commerce d'occasion s'opérait par l'intermédiaire du libraire, mais celui-ci n'était le plus souvent que le mandataire du vendeur et la caution qu'il avait dû verser pour s'établir garantissait sa solvabilité. Il ne pouvait vendre et acheter que dans certaines conditions, il devait annoncer publiquement les ouvrages qu'il détenait (ceci pour éviter qu'il n'en provoquât à son profit la raréfaction artificielle) et n'était rémunéré pour ses peines que par une commission tarifée, ne pouvant dépasser 4 deniers par volume, si l'acheteur était maître ou écolier de l'université, ou six deniers s'il lui était étranger. 

À côté des libraires, simples marchands ou commissionnaires en livres, les « stationnaires » avaient un rôle plus délicat et qui a été récemment mis en lumière par les beaux travaux de l'abbé Destrez, grâce auquel nous connaissons maintenant en détail le mécanisme de la « taxation » des copies, de la circulation des « exemplaria » et, de façon générale, de ce que l'on a appelé l'institution de la « pecia » [11]. 

Pour exercer un contrôle intellectuel et économique sur la circulation des livres, l'Université avait voulu en effet que les ouvrages indispensables aux études des maîtres et des écoliers fussent soigneusement vérifiés dans leur texte, afin qu'il ne s'y glissât point d'erreurs qui eussent pu en dénaturer le sens. Pour permettre dans les meilleures conditions la multiplication des copies, sans altération du texte et sans spéculation abusive de la part des copistes, l'Université mit au point un système fort ingénieux de prêt de manuscrits contrôlés et soigneusement revus, à partir desquels des copies pouvaient être faites contre une rémunération tarifée (« taxée »). Le manuscrit de base « l'exemplar » revenait après copie au stationnaire et ce dernier pouvait alors le louer une nouvelle fois. Cette méthode avait le grand avantage d'éviter des altérations de plus en plus graves, de copie à copie, puisque chacune était faite à partir d'un même modèle unique. Il suffit d'avoir eu l'occasion d'étudier les problèmes d'établissement des textes anciens, pour comprendre à quel point un pareil système était heureux. 

Le modèle, l'exemplar, prêté par l'entremise des stationnaires (eux-mêmes habilités à en multiplier les copies) aux étudiants désireux de le copier ou de le faire copier par des copistes à gages ne l'était pas d'un bloc, mais par cahiers séparés ; ce qui permettait d'immobiliser moins longtemps l'exemplar, que plusieurs copistes pouvaient copier simultanément. Le prix de location de ces cahiers (dits « peciae » ou pièces) était fixé par l'Université et les stationnaires ne pouvaient le majorer. Ils avaient, d'autre part, l'obligation de les louer à tous ceux qui le désiraient. Si un « exemplar » était reconnu défectueux, il était retiré de la circulation. 

On a conservé un certain nombre de ces « exemplaria », écrits en général d'une écriture assez grosse, et fort usés parce que souvent utilisés. Établis selon un module à peu près constant, ils présentaient en outre l'avantage de fournir un étalon indiscutable de la « quantité de copie » fournie par un scribe, et facilitaient ainsi la discussion des prix entre clients et copistes à gages. 

Le système ainsi créé pour diffuser les textes subsistera dans les universités jusqu'à la fin du Moyen Âge, et l'on verra qu'à Paris, notamment, ce fut dans le cadre de cette organisation que l'imprimerie fut introduite sous les auspices des autorités universitaires. Pour celles-ci, en effet, là presse à imprimer devait logiquement représenter à l'origine un moyen commode de multiplier plus vite et plus fidèlement encore les textes indispensables que ne pouvait le faire le système de la « pecia », si ingénieux qu'il fût. 

Les premières presses parisiennes, nous y reviendrons, furent d'ailleurs introduites non pas tant pour reproduire les grands textes universitaires que pour multiplier les classiques anciens ou les textes d'une bonne latinité que l'on recherchait particulièrement. En fait, le système de la « pecia » semble alors avoir assez facilement couvert les besoins. Avant même que les ateliers de copistes se fussent pleinement développés, à la fin du XIIe siècle et dans la première moitié du XIIIe les textes latins des ouvrages d'Aristote avaient pu se répandre dans toute l'Europe [12]. Plus de 2 000 exemplaires d'œuvres d'Aristote, datant du XIIIe et du XIVe siècle, sont parvenus jusqu'à nous ; compte tenu de ceux qui ont disparu, on constate donc que l'œuvre d'un tel auteur pouvait grâce aux manuscrits être largement connue et que si la diffusion des idées était alors plus lente, elle n'en était pas moins effective. Dans ce domaine il convient de ne pas sous-estimer le rôle de la mémoire : l'enseignement du Moyen Âge était conçu de telle sorte qu'il ne pouvait que la développer. N'oublions pas qu'aujourd'hui encore, un enfant musulman de douze ans est en principe capable de réciter tout le Coran par cœur si surprenant que cela puisse nous paraître. 

Cependant il était alors souvent difficile de réunir les livres dont on avait besoin lorsque l'on désirait « pousser » une recherche. Certes, lorsque Raoul de Prestes prépare sa traduction de la Cité de Dieu, il ne collationna pas moins de 30 manuscrits et de 200 ouvrages différents pour composer ses commentaires et rendre son édition aussi « critique » que possible [13], mais cette note qui se trouve dans un manuscrit du XIVe siècle témoigne néanmoins des difficultés qu'on pouvait rencontrer dans la recherche d'un texte donné. « Tradidi scriptori hujus xiii sol. paris., et tabernario x den. et pro illo qui decuit me invenire exemplar in taberna, ii sol. » Ce pourboire à l'indicateur de l'exemplar, niché dans cet endroit inattendu qu'est une taverne, rappelle les expéditions bibliophiliques de Richard de Bury, l'auteur du Philobiblion. Au total cependant, il convient de ne pas exagérer les difficultés que rencontraient les travailleurs du XIVe ou du XVe siècle. Il n'en reste pas moins que les textes étaient beaucoup plus rares qu'ils ne le deviendront lorsque l'imprimerie aura fait son œuvre. Les indications concernant les bibliothèques du XVe et du XVIe siècle que l'on trouvera plus loin (p. 369 et suiv.) permettent de s'en faire une idée. 

Fig. 1 : Premier feuillet de la pièce 9 d'un « exemplar » parisien du Commentaire par saint Thomas d'Aquin du IVe livre des Sentences.

 

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 Mais, à côté de ces moyens nouveaux mis en œuvre par les universités afin de répandre au maximum les livres « savants » de plus en plus nécessaires, un problème se posait pour la production des livres que nous appellerions aujourd'hui des ouvrages « de vulgarisation » ou « de distraction ». 

Un public nouveau s'était constitué à partir de la fin du XIIIe siècle, parallèlement à la transformation de l'ancienne féodalité. À côté des clercs et des nobles, une nouvelle classe bourgeoise était née, capable, elle aussi, d'accéder à la culture. Légistes, conseillers laïques des rois, « hauts fonctionnaires » de toute nature, riches marchands ou bourgeois un peu plus tard, de nombreux individus avaient besoin de livres. Et non pas seulement de livres traitant de leur spécialité (ouvrages de droit, de politique ou de sciences) mais aussi de livres « littéraires » : ouvrages d'édification morale aisément accessibles, romans, traductions, etc. 

Cette littérature ne s'adressait pas à des ecclésiastiques (quoiqu'elle fût souvent écrite par eux) et elle allait être rédigée principalement en langue vulgaire. Œuvres originales, en vers d'abord, puis en prose, remaniements d'œuvres anciennes, traductions ou adaptations d'œuvres latines classiques ou médiévales allaient bientôt pulluler. Pour les diffuser, pour satisfaire les exigences d'un public de plus en plus vaste, une nouvelle organisation de la production livresque allait devenir nécessaire. 

Il suffit de consulter n'importe quelle histoire de la littérature française pour constater qu'en France, tout au moins, la littérature en langue vulgaire existait déjà au XIIe siècle. Mais les conditions de sa diffusion étaient alors toutes différentes : la littérature du temps était avant tout faite pour être récitée, ou lue à haute voix devant des auditeurs. Le public sachant lire n'était pas encore assez nombreux pour qu'il pût en être autrement. Il peut paraître à première vue surprenant qu'une tradition littéraire considérable ait pu se développer dans de telles conditions, mais c'est parce que, pénétrés comme nous le sommes de culture écrite, nous n'arrivons plus à faire l'effort d'imagination suffisant pour nous représenter le mécanisme des transmissions littéraires orales, pourtant attesté dans de nombreuses civilisations. Il semble cependant qu'à notre époque ces nouveaux moyens de diffusion non écrite de la pensée que sont le cinéma, et surtout la radio, devraient nous aider à mieux concevoir ce que peut être, pour des millions d'individus, une transmission d'œuvres et d'idées n'empruntant plus le circuit normal du texte écrit. 

Au XIe et au XIIe siècle on lit peu en langue vulgaire, mais on compose cependant de nombreux textes dans ces langues. M. Faral [14] a très bien montré comment à cette époque les jongleurs, récitant ou lisant, de château en château, poèmes, romans, vies de saints, etc. (le plus souvent écrits en vers parce que plus faciles ainsi à retenir de mémoire) sont fréquemment les auteurs des textes qu'ils diffusent. Trouvères, troubadours, ces noms mêmes indiquent de la part de ceux à qui ils furent donnés, une activité de créateurs littéraires, tandis que le ménestrel, attaché à la maison d'un baron, ne fait bénéficier que ce dernier et ses familiers des œuvres qu'il récite ou compose. 

Les circonstances dans lesquelles ces premiers hommes de lettres étaient contraints d'exercer leur métier leur posaient de délicats problèmes. Il leur était rigoureusement impossible de garder sur leurs œuvres le moindre droit de propriété littéraire, à moins de conserver jalousement pour eux le texte de leurs compositions ou remaniements. Mais s'ils avaient agi ainsi, il leur eût été impossible de goûter les satisfactions d'amour-propre que tout créateur recherche en se faisant connaître du plus vaste public possible. 

Ces deux exigences devaient se concilier tant bien que mal, au gré des besoins matériels de l'auteur. Tout naturellement, la meilleure solution était pour lui, comme la chose se pratiquait déjà dans l'antiquité romaine, de trouver un mécène à qui offrir ses œuvres, dans lesquelles au besoin il glisserait des flatteries à l'adresse du bienfaiteur ou de sa famille. À défaut de mécènes, il pouvait aussi enseigner contre rémunération à d'autres jongleurs le texte de ses compositions, ou leur en vendre des copies. 

Avec l'augmentation du nombre de personnes capables de lire un texte au lieu de l'écouter seulement, on verra, à la fin du XIIIe et durant le XIVe siècle, apparaître une certaine spécialisation. L'auteur se contentera désormais d'écrire (ou de compiler) son œuvre sans se soucier des conditions dans lesquelles elle atteindra son futur public. 

Le meilleur moyen d'y parvenir continuera toujours, bien entendu, d'être le recours à des mécènes. Obtenir qu'un roi, qu'un prince, ou quelque grand seigneur, accepte la dédicace d'une œuvre et l'offrande d'un exemplaire de luxe, procurera à l'auteur, non seulement la quasi-certitude de recueillir la récompense matérielle de ses peines, mais encore une bonne chance de faire faire une carrière flatteuse à sa composition. La mode vient d'en haut, et le snobisme est de tous les temps : si le public sait que telle traduction a été non seulement acceptée, mais commandée par un roi de France, il se trouvera presque obligatoirement une clientèle pour suivre un exemple venu de si haut et il en résultera des commandes nouvelles adressées à l'auteur. Celui-ci pourra alors faire recopier à nouveau son texte, sur son exemplaire personnel, par un copiste qu'il appointera ; il deviendra ainsi son propre éditeur. C'est ce que faisait notamment Boccace [15]. Une des lettres qu'il adressa à son ami Maghinardo dei Cavalcanti, en lui envoyant un exemplaire de luxe d'une de ses œuvres nouvelles, explique comment celle-ci était restée quelque temps après son achèvement entre ses mains, car il ne savait à qui l'offrir : il l'envoie finalement à son ami, pour que celui-ci en fasse profiter ses relations après l'avoir lue et la diffuse ensuite dans le public (emittat in publicum). Cette mission semble être une des obligations tacites du mécène car, dédiant son De claris mulieribus à Andreina Acciajuoli, le même Boccace écrit à celle-ci : « Si vous jugez bon de donner àmon livre le courage de se produire en public (procedendi in publicum), une fois répandu (emissus) sous vos auspices, il échappera, je crois, aux insultes des malveillants. » 

D'autres auteurs, plus soucieux des bénéfices matériels de la profession, pouvaient aussi garder par devers eux un exemplar de leur œuvre et en vendre des copies plus ou moins nombreuses. Parfois même, ils tenaient une véritable officine de copie ; témoin Jean Wauquelin, l'auteur-éditeur de Mons [16]. Parfois aussi, ils se servaient pour cela de l'intermédiaire d'un libraire. Jean Golein remit ainsi au libraire Henri du Trévou un exemplaire de sa traduction du Rational de Guillaume Durand, que le libraire « en son nom et en faisant fort en ceste partie de Me Jean Goulain... » vendit en 1395 au valet de chambre du duc d'Orléans pour son maître (la traduction avait été faite vingt ans plus tôt par le même jJan Golein pour Charles V) [17]. 

En général, et surtout aux XIVe et XVe siècles, le mécénat est une institution largement répandue, au moins pour le premier lancement d'une œuvre. Ceci explique d'ailleurs la différence énorme entre les sommes parfois considérables versées par un roi ou un prince à un auteur en échange du premier exemplaire de présentation d'une œuvre récente, et le prix infiniment plus modéré auquel étaient vendues des copies ultérieures, même s'il s'agissait, dans certains cas, d'exemplaires de luxe. Du point de vue de l'économiste, on pourrait en effet considérer que la totalité des droits d'auteur devait être incorporée dans la première « édition » de l'œuvre - édition qui ne se composait que d'un seul exemplaire puisque l'auteur ne possédait dès lors plus aucun droit sur son œuvre. 

Ainsi, la pratique du mécénat permettait aux « gens de lettres »de vivre de leur plume - au moins en partie. La rançon en était naturellement l'obligation où se trouvait l'auteur non seulement de ne rien dire qui pût déplaire au mécène, mais encore de se spécialiser dans une littérature susceptible de plaire à un large public [18]. Il arrivait même souvent que le livre ait fait l'objet d'une commande expresse. On sait par exemple que Charles V rémunérait plusieurs traducteurs et que, souhaitant favoriser des réformes politiques, il voulut faire lire à ses conseillers et hauts fonctionnaires les œuvres d'Aristote (Politique, Économique, Éthique) qu'il fit pour cela traduire par Nicole Oresme de 1369 à 1372. [19] 

Une fois l'ouvrage composé et offert « en première édition » au mécène qui l'avait commandé, ou du moins en avait accepté la présentation, la diffusion dans un public de plus en plus large se faisait par l'intermédiaire des libraires et copistes professionnels, avec (au début tout au moins) la collaboration de l'auteur dans des conditions à vrai dire assez obscures. Pas plus que les trouvères au siècle précédent, un « homme de lettres »(qu'on nous pardonne ce néologisme) n'avait matériellement pas intérêt à ce que son œuvre se répandît trop rapidement, parce qu'ainsi elle lui échappait ; mais, à l'inverse, il ne désirait certainement pas rester plongé dans l'obscurité. Il y avait un point d'équilibre à trouver entre ces deux intérêts contradictoires. 

Nous sommes mal renseignés sur l'organisation de la profession de libraire dans les domaines qui ne la mettait pas en contact avec les milieux universitaires. Nous savons cependant que les libraires jurés de l'Université pouvaient faire commerce de livres avec les particuliers, et qu'ils n'étaient plus soumis dans ce cas (nous le déduisons par prétérition) aux mêmes réglementations. Il est certain que dès la fin du XIIe siècle en France, dès les premières années du XIVe en Angleterre [20], il existait de véritables ateliers de copistes travaillant à produire pour le compte de certains libraires des textes en langue vulgaire, vendus exactement dans les mêmes conditions où le sont aujourd'hui des livres imprimés. 

Les grands seigneurs, alors même qu'ils entretenaient leurs propres ateliers de copistes, n'hésitaient pas à s'adresser à de telles officines. C'est ainsi par exemple que le duc de Berry, qui commandait souvent des livres de luxe à des artistes logés chez lui et subventionnés par lui, achetait également de beaux exemplaires mis en vente par les libraires - et, notamment, fit en 1403 l'acquisition d'un manuscrit du cycle arthurien en prose que lui vendit Raoul du Montet [21]. 

Les inventaires précisent dans ce cas qu'il s'agissait d'un ouvrage acheté chez un libraire - et non commandé. Preuve qu'à cette époque la clientèle qui s'intéressait aux manuscrits de luxe était suffisante pour qu'un libraire acceptât d'engager les frais considérables qu’exigeait la fabrication d'un tel manuscrit (vendu 300 écus d'or), sans avoir d'acquéreur déterminé en vue. 

Cependant, l'augmentation de la clientèle, entraînant une demande croissante, amenait les copistes et les artisans du livre à « normaliser » leur production, qu'ils cherchaient à rendre aussi abondante et rapide que possible. 

Depuis longtemps, certes, on était arrivé dans les scriptoria monastiques à une certaine forme de spécialisation. Selon leurs aptitudes, les uns se consacraient à la copie du texte, les autres à son enluminure. Du moins, le moine copiste et le moine enlumineur travaillaient-ils côte à côte, en liaison constante. Au contraire, lorsque les ateliers laïques se multiplient, on voit de plus en plus s'établir des officines distinctes, les unes de copistes, d'autres peut-être de rubricateurs, d'autres enfin certainement d'enlumineurs. Ainsi se constituent peu à peu de véritables chaînes de production dans lesquelles un grand nombre d'artisans ont leurs tâches bien définies. 

La matière première (le « support ») est de plus en plus rarement apprêtée dans les ateliers qui l'utilisent. Les comptes du Trésor montrent que le parchemin, généralement acheté à l'état brut (« parchemin froutin »), passe aux mains d'artisans chargés de l'amincir, de le raser (« rère ») et de le blanchir ; leur rémunération est généralement indiquée à part. Lorsque le texte est écrit, un scribe spécialisé y ajoute les rubriques ou titres de chapitres. Un autre spécialiste enfin se chargera s'il y a lieu d'exécuter les lettrines en couleur, ou enluminées, ou historiées en tête des chapitres. Il ne lira même pas le texte et ce sera à son intention (sans doute pour lui épargner toute hésitation ou perte de temps) que le scribe en copiant l'ouvrage aura noté dans l'espace blanc réservé à la lettrine, une minuscule lettre-guide -dite « lettre d'attente » - preuve manifeste que le travail s'exécutait en plusieurs temps. 

Restait encore, le cas échéant, à enluminer le manuscrit. Nous n'insisterons pas sur le travail de l'enlumineur, qui a été maintes fois étudié et dont on connaît depuis Henri Martin [22] l'organisation - nous nous bornerons à montrer comment, là encore, on s'efforçait de travailler en série. 

Si l'atelier de l'enlumineur est entièrement distinct de celui du copiste, ce dernier fournira aux artistes des indications concernant l'illustration. Ces indications, placées dans les marges, ont souvent disparu ; Léopold Delisle [23], néanmoins, en a cité de nombreux exemples, et l'on constate qu'elles étaient fort sommaires (ici, par exemple, un pape sur son trône, ici deux moines ; ici une dame à cheval, etc.). Le chef d'atelier se met alors à l'œuvre et détermine plus précisément les scènes ou personnages à représenter [24]. Si le manuscrit n'est pas d'un très grand prix, il se contentera parfois de dresser au crayon un croquis rapide qui aidera ses élèves à mettre en place leur composition selon des règles bien apprises et mille fois appliquées. C'est ainsi que d'un atelier d'enlumineur du début du XVe siècle ont pu sortir à la fois un chef-d'œuvre de la peinture française, comme les Grandes heures, dites « de Rohan », et maint ouvrage rapidement exécuté, où l'on reconnaît la manière et les habitudes du maître, mais non pas son talent. Ce travail effectué, il appartiendra à d'autres spécialistes encore d'exécuter les fonds si la mode impose pour ceux-ci le recours à une technique particulière, s'il s'agit par exemple de fonds d'or bruni, orné ou non de rinceaux ou de pointillés, de quadrillages plus ou moins riches, etc.

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Devant la multiplicité et la complexité de ces opérations, on a souvent souligné que la confection d'un seul livre représentait une somme colossale de travail et d'effort. Ce point de vue est assurément justifié, mais il convient de ne pas trop généraliser. Certes, le livre de très grand luxe, véritable œuvre d'art destinée à être regardée et non pas lue, comme les somptueux volumes appartenant au duc de Berry, qui fut sans nul doute le plus grand bibliophile de son temps, exigeait des mois, sinon des années de travail et coûtait de véritables fortunes. Mais il se fabriquait aussi à la même époque des quantités de livres, éventuellement enluminés et ornés - des livres d'heures en particulier dont l'usage se répandit partout en Europe au XIVe et au XVe siècle -qui restaient à la portée de bourses plus modestes. 

L'industrie du livre d'heures, pour sa part, occupait exclusivement certains ateliers spécialisés - là aussi, là surtout, d'ingénieuses méthodes de division du travail permettaient de gagner du temps et d'exécuter une véritable production de série. En Flandre notamment existaient un certain nombre d'officines de ce genre et M. Delaissé a démontré que certains enlumineurs fabriquaient ainsi en grand nombre des scènes, toujours les mêmes, destinées à illustrer les grandes fêtes liturgiques (Nativité, Annonciation, etc.), tandis que des copistes écrivaient des calendriers différents selon les diocèses, que l'on joignait ensuite aux parties « communes » du livre d'heures. 

Les enlumineurs ont même mis au point des procédés techniques leur permettant de reproduire plusieurs fois un modèle donné. Comme l'a montré Henri Martin, dès le XIVe siècle on utilisa une sorte de papier calque (« carta lustra »), à base de résine, qui permettait de reproduire identiquement un même « carton » ou modèle ; et nous savons qu'il y eut fréquemment des querelles, voire des rixes entre enlumineurs s'accusant mutuellement de s'être volé ces « cartons » qui représentaient pour eux un inappréciable instrument de travail. Ces procédés ne sont du reste pas uniquement employés dans la production des livres d'heures. C'est ainsi que le manuscrit 117-120 de la Bibliothèque nationale, contenant un cycle arthurien, est la réplique exacte d'un manuscrit de la Bibliothèque de l'Arsenal : même mise en page, même programme d'illustration, mêmes coupures du texte d'un cahier à l'autre. Une découverte récente, faite en Hollande par M. Lieftinck et présentée en 1955 par M. Samaran au Congrès des sciences historiques [25], donne une idée de ce que pouvait être la capacité de production des ateliers qui avaient recours à de telles méthodes. Dans un manuscrit de la Bibliothèque de l'Université de Leyde (B. P. L. 138), contenant le recueil de textes connu sous le nom d'Auctores octo et écrit en 1437, se trouve mentionnée en flamand une commande faite par un particulier (à peu près sûrement un libraire grossiste) à un chef d'atelier de copistes qui n'est pas nommé. Cette commande concerne un grand nombre d'exemplaires de divers textes dont la réunion formait un petit manuel utilisé dans les Facultés des Arts : 200 exemplaires des Sept Psaumes de la Pénitence, 200 des Distiques de Caton en flamand, 400 du petit livre de prières. Ces chiffres surprenants représentent donc de véritables éditions. 

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Ainsi, depuis le milieu du XIIIe siècle, pour satisfaire des besoins croissants, les copistes avaient été amenés à perfectionner leurs méthodes aboutissant dans certains cas à une véritable production en série. Grâce au système de la « pecia », ils avaient réussi à multiplier les manuscrits universitaires tout en évitant de donner des textes de plus en plus fautifs, de copie en copie. Grâce, d'autre part, à une organisation rationnelle dans de grands ateliers, ils avaient pu fabriquer en plus grande quantité encore manuels, traités élémentaires, ouvrages littéraires (traductions, remaniements en prose de chansons de geste, et de romans courtois) et surtout livres de piété dont il n'était guère de famille bourgeoise qui ne possédât quelques spécimens puisqu'il était courant d'en offrir en cadeau de mariage. Avant même de faire l'objet de multiples éditions imprimées, le Voyage de Jean de Mandeville, achevé en 1356, est par exemple largement répandu sous forme de manuscrits : 250 sont parvenus en effet jusqu'à nous, représentant des versions en toutes langues (73 en allemand et en hollandais, 37 en français, 40 en anglais, 50 en latin), sans compter les représentants de versions espagnoles, italiennes, danoises, tchèques et irlandaises qui existent presque toutes dès les premières années du XVe siècle [26]. Au total donc, le travail des copistes prépare celui des imprimeurs. On constate ainsi, à la veille de l'apparition de l'imprimerie, un besoin croissant de livres, qui semble se faire sentir dans des couches sociales de plus en plus larges - plus précisément parmi les bourgeois et les marchands - ceux-là mêmes qui sont, en cette première partie du XVe siècle, les artisans et les bénéficiaires de tant de bouleversements techniques, comme l'invention du haut fourneau pour ne citer que celle-là., L'imprimerie, qui est essentiellement un progrès technique, devait avoir des répercussions imprévisibles à ses débuts. Montrer comment elle put être mise au point, et ce qu'elle apporta, dépassant son objet premier, tel est l'objet des pages qui suivent.


* Cette introduction est due à M. Marcel THOMAS, conservateur au Cabinet des manuscrits de la Bibliothèque Nationale.

[1] W. WATTENBACH, Das Schriftwesen im Mittelalter, 3e éd. Leipzig, 1896 ; J. W. THOMPSON, The Medieval library, Chicago, 1939 (Bibliographie). - Mgr LESNE, Les Livres : scriptoria et bibliothèques du début du VIIIe à la fin du XIesiècle, au t. IV de l'Histoire de la propriété ecclésiastique, Lille, 1938.

[2] DOUET D'ARCQ, Comptes de l'hôtel des rois de France aux XIVe et XVe siècles, Paris, 1865 (Société de l'histoire de France), pages 64, 67, 97, 99, 101 et s., 151, 160, 162, 183, 224, 231, 233, 332 et 334.

[3] J. W. THOMPSON, op. cit.

[4] DOUET D'ARCQ, op. cit.

[5] J. de LA LANDE, L'art de faire le parchemin, Paris, 1761.

[6] A. RUPPEL, Johannes Gutenberg, sein Leben und sein Werk, Berlin, 1947, p. 141.

[7] Voir à ce sujet Mgr LESNE, op. cit. et J. W. THOMPSON, op. cit.

[8] R. R. ROOT, Publication before printing, dans P.M.L.A., XXVIII, 1913, p. 417.

[9] P. DELALAIN, Étude sur le libraire parisien du XIIIIe au XVe siècle, Paris, 1891.

[10] Id., ibid. ; et Chartularium universitatis parisiensis, éd. H. Denifle et E. Chatelain, t. I (1889), t. II (1891).

[11] J. DESTREZ, La « Pecia » dans les manuscrits universitaires du XIIIe et du XIVe siècle, Paris, 1935.

[12] D. A. CALLUS, Introduction of aristotelian learning to Oxford, extrait de Proceedings of the British Academy, t. XXIX, 1943. Plus tôt encore, saint Bernard se plaignait de la diffusion des idées d'Abélard, infiniment trop rapide à son gré, et lorsque ce dernier fut exclu de l'université, il se trouva des étudiants pour lui payer ses leçons afin qu'il continuât son enseignement en privé. Cf. Patr. lat., CLXXXII.

[13] L. DELISLE, Recherches sur la Librairie de Charles V, Paris, 1907, 2 vol. et un vol. de planches.

[14] E. FARAL, Les Jongleurs en France au Moyen Âge, Paris, 1910 (Bibliothèque de l'École des Hautes Études. Sciences historiques et philologiques, fasc. 187).

[15] R. R. ROOT, loc. cit.

[16] L. DELAISSÉ, Les Chroniques de Hainaut et l'atelier de Jean Wauquelin à Mons, extrait du Bulletin des Musées royaux des Beaux-Arts, Bruxelles, 1955.

[17] L. DELISLE, Le Cabinet des Manuscrits, Paris, 1868-1881, 3 vol., I, p. 102.

[18] Sur le mécénat dans les cours princières du XVe siècle, voir notamment DOUTREPONT, La Littérature française à la cour des ducs de Bourgogne, Paris, 1909 et A. COVILLE, La Vie intellectuelle dans le domaine d'Anjou-Provence de 1380 à1435, Paris, 1941.

[19] Nicole ORESME, Le Livre des Éthiques d'Aristote, published from the text of the ms. 2902, Bibl. royale de Belgique, by A. D. Menut, New York, 1940.

[20] H. Loomis, The Auchinleck manuscript and a possible London bookshop of 1330-1340, dans P.L.M.A., LVIII, 1942, p. 595-627.

[21] J. J. GUIFFREY, Inventaires de Jean, due de Berry, 1401-1416, Paris, 1894-96. - M. THOMAS Recherches sur un groupe de manuscrits à peinture du début du XVIe siècle, dans Bul. bibl. de la Société intern. arthurienne, 4 (1952), p. 81-89.

[22] H. MARTIN, Les Miniaturistes français, Paris, 1906.

[23] L. DELISLE, Le Cabinet des Manuscrits, passim.

[24] Voir sur ces ateliers d'enlumineurs du début du XVe siècle le catalogue de l'exposition Manuscrits à peinture du XIIIe au XVIe siècle, Paris, B. N., 1955, dont les notices ont été rédigées par Jean PORCHER, avec une abondante bibliographie.

[25] Xme Congrès international, Rome, 4-11 sept. 1955, Atti, Florence, 1957, p. 152 et S. - Sur les manuscrits « imposés »voir plus loin, p. 101.

[26] H. S. BENNETT, The Author and his public in the XIVth and XVth century, dans Essays and studies by members of the English Assoc., XXIII, 1938, p. 7 et s.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le mardi 1 janvier 2008 16:11
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 
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