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Collection « Les auteur(e)s classiques »

Frantz Fanon, Sociologie d’une révolution (L’an V de la révolution algérienne). (1959) [1972]
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir du texte de Frantz Fanon, Sociologie d’une révolution (L’an V de la révolution algérienne). Paris: François Maspero, Éditeur, 1972, 175 pp. Petite collection Maspero, no 28. Première édition, 1959. Une édition numérique réalisée par ma fille cadette, Émilie Tremblay, doctorante en sociologie à l'Université de Montréal.

[5]

Sociologie d’une révolution

(L’an V  de la révolution algérienne)

Introduction

Frantz Fanon, juillet 1959

La guerre d’Algérie entre bientôt dans sa sixième année. Personne parmi nous comme dans le monde ne soupçonnait, en novembre 1954, qu’il faudrait se battre pendant soixante mois avant d’obtenir que le colonialisme français desserre son étreinte et donne voix au peuple algérien.

Après cinq ans de lutte, aucune modification politique n’est intervenue. Les responsables français continuent de proclamer l’Algérie française.

Cette guerre a mobilisé le peuple dans sa totalité, l’a sommé d’investir en bloc ses réserves et ses ressources les plus cachées. Le peuple algérien ne s’est pas donné de répit, car le colonialisme auquel il est confronté ne lui en a laissé aucun.

La guerre d’Algérie, la plus hallucinante qu’un peuple ait menée pour briser l’oppression coloniale.

Ses adversaires aiment affirmer que la Révolution algérienne est composée de sanguinaires. Les démocrates dont elle avait la sympathie lui répètent quant à eux, qu’elle a commis des erreurs.

Il est arrivé en effet que des citoyens algériens aient enfreint les directives des organismes dirigeants, et que des choses qu’il eût fallu éviter se soient déroulées sur le sol national. Presque toujours d’ailleurs, elles concernaient d’autres citoyens algériens.

 [6]

Mais alors qu’a fait la Révolution ? A-t-elle fui ses responsabilités ? N’a-t-elle pas sanctionné ces gestes qui risquaient d’altérer la vérité de notre combat ? M. Ferhat Abbas, président du Conseil du G.P.R.A., n’a-t-il pas évoqué en public les mesures, parfois capitales, prises par la direction de la Révolution ?

Et pourtant qui ne comprend psychologiquement ces subites violences contre les traîtres ou les criminels de guerre ? Les hommes qui ont fait la campagne au sein de la Première Armée Française ont gardé des mois entiers le dégoût pour ces justiciers de la dernière heure qui déchargeaient leurs armes sur les collaborateurs. Ceux qui avaient fait l’ile d’Elbe, la Campagne d’Italie et le débarquement à Toulon étaient révoltés par ces règlements de comptes fratricides, illégaux et souvent honteusement menés. Nous n’avons cependant pas en mémoire de condamnation de maquisards pour exécutions sommaires précédées de tortures de civils désarmés.

Le Front de Libération Nationale n’a pas craint, dans les moments où le peuple subissait les assauts les plus massifs du colonialisme, de proscrire certaines formes d’action et de rappeler constamment aux unités engagées les lois internationales de la guerre. Dans une guerre de Libération, le peuple colonisé doit gagner, mais il doit le faire proprement sans « barbarie ». Le peuple européen qui torture est un peuple déchu, traître à son histoire. Le peuple sous-développé qui torture assure sa nature, fait son travail de peuple sous-développé. Le peuple sous-développé est obligé, s’il ne veut pas être moralement condamné par les « Nations Occidentales », de pratiquer le fair-play, tandis que son adversaire s’aventure, la conscience en paix, dans la découverte illimitée de nouveaux moyens de terreur.

Le peuple sous-développé doit à la fois prouver, par la puissance de son combat, son aptitude à se constituer en Nation, et par la pureté de chacun de ses gestes, qu’il est, jusque dans les moindres détails, le peuple [7] le plus transparent, le plus maître de soi. Mais tout cela est bien difficile.

Alors que dans la région de Mascara, il y a exactement six mois, plus de trente combattants encerclés et ayant épuisé leurs munitions, après s’être battus à coups de pierres, étaient faits prisonniers et exécutés devant le village, un médecin algérien, dans un autre secteur, détachait une mission aux frontières pour ramener sans délai des médicaments seuls capables d’enrayer la maladie d’un prisonnier français. Au cours du trajet, deux combattants algériens étaient tués. D’autres fois, des soldats sont affectés à une mission de diversion pour permettre à un groupe de prisonniers d’arriver indemnes au P.C. de la région.

Les ministres français Lacoste et Soustelle ont publié des photos dans le souci de salir notre cause. Certaines de ces photos montrent des choses faites par des membres de notre Révolution. D’autres concernent quelques-uns des milliers de crimes dont se sont rendus coupables Bellounis et les harkis armés par l’Armée Française. Enfin et surtout, il y a ces dizaines de milliers d’Algériens et d’Algériennes victimes des troupes françaises.

Non, ce n’est pas vrai que la Révolution soit allée aussi loin que le colonialisme.

Mais nous ne légitimons pas pour autant les réactions immédiates de nos compatriotes. Nous les comprenons, mais nous ne pouvons ni les excuser ni les rejeter.

Parce que nous voulons d’une Algérie démocratique et rénovée, parce que nous croyons qu’on ne peut pas s’élever, se libérer dans un secteur et s’enfoncer dans un autre, nous condamnons, le coeur plein de détresse, ces frères qui se sont jetés dans l’action révolutionnaire avec la brutalité presque physiologique que fait naître et qu’entretient une oppression séculaire.

Les gens qui nous condamnent ou qui nous reprochent ces franges obscures de la Révolution ignorent le drame atroce du responsable qui doit prendre une [8] sanction contre un patriote coupable par exemple d’avoir tué un traître notoire sans en avoir reçu l’ordre ou, chose plus grave, une femme, un enfant. Cet homme qui doit être jugé, sans code, sans loi, par la seule conscience que chacun a de ce qui doit se faire et de ce qui doit être interdit, n’est pas un homme nouveau dans le groupe de combat. Il a donné depuis plusieurs mois des preuves irrécusables d’abnégation, de patriotisme, de courage. Pourtant il faut le juger. Le responsable, le représentant local de l’organisme dirigeant doit appliquer les directives. Il lui faut quelquefois être l’accusateur, les autres membres de l’unité n’ayant pas accepté la charge d’accuser ce frère devant le tribunal révolutionnaire.

Il n’est pas facile de conduire avec le minimum de failles, la lutte d’un peuple durement secoué par 130 ans de domination contre un ennemi aussi décidé et aussi féroce que le colonialisme français.

Mme Christiana Lilliestierna, journaliste suédoise, s’est entretenue, dans un camp, avec quelques-uns des milliers d’Algériens réfugiés. Voici un extrait de reportage :


« Le suivant de la chaîne est un garçon de sept ans marqué de profondes blessures faites par un fil d’acier avec lequel il fut attaché pendant que des soldats français maltraitaient et tuaient ses parents et ses soeurs. Un lieutenant avait tenu de force ses yeux ouverts, afin qu’il vît et qu’il se souvînt de cela longtemps...

« Cet enfant fut porté par son grand-père pendant cinq jours et cinq nuits avant d’atteindre le camp.

« L’enfant dit : « Je ne désire qu’une chose : pouvoir découper un soldat français en petits morceaux, tout petits morceaux»


Eh bien cet enfant de sept ans, croit-on donc qu’il soit facile de lui faire oublier à la fois le meurtre de ses parents et sa vengeance énorme ? Cette enfance orpheline qui grandit dans une atmosphère de fin du monde, [9] est-ce là tout le message que laissera la démocratie française ?

Personne ne supposait que la France allait pendant cinq ans défendre pied à pied ce colonialisme éhonté qui, sur le continent, fait pendant à son homologue d’Afrique du Sud. On ne soupçonnait pas davantage que le peuple algérien s’installerait dans l’Histoire avec autant d’intensité.

Aussi faut-il s’éviter les illusions. Les générations qui arrivent ne sont pas plus souples ni plus fatiguées que celles qui ont déclenché la fuite. Il y a, au contraire, raidissement, volonté d’être à la mesure des « dimensions historiques », souci de ne pas faire bon marché de centaines de milliers de victimes. Et il y a aussi appréciation exacte des dimensions du conflit, des amitiés et des solidarités, des intérêts et des contradictions de l’univers colonialiste.


« Avoir un fusil, être membre de l’Armée de Libération Nationale est la seule chance qui reste à l’Algérien de donner à sa mort un sens. La vie sous la domination, depuis longtemps est vide de signification... »


De telles déclarations, quand elles sont faites par des membres du Gouvernement algérien, n’expriment pas une erreur de jugement ou un « jusqu’au-boutisme ». C’est la constatation banale de la vérité.

Il y a en Algérie, en ce qui concerne le peuple algérien, une situation irréversible. Le colonialisme français lui-même s’en est rendu compte et il tente anarchiquement de suivre le mouvement historique. À l’Assemblée Nationale française siègent quatre-vingt députés algériens. Mais aujourd’hui cela ne sert à rien.

Le collège unique a été accepté par les ultras de la domination, mais en 1959, cela paraît dérisoire eu égard aux dimensions extraordinaires prises par la conscience nationale algérienne. Interrogez n’importe quelle femme ou n’importe quel homme sur toute la surface de la terre et demandez-lui si le peuple algérien n’a pas déjà acquis le droit d’être vingt fois indépendant. Personne, en 1959, en dehors de ces Français [10] qui ont entraîné leur pays dans cette horrible aventure, qui ne souhaite la fin de cette tuerie et la naissance de la Nation algérienne.

Mais enfin, aucune issue n’est en vue et nous savons que l’Armée française prépare dans les mois qui viennent une série d’offensives. La guerre continue.

Les hommes ont alors le droit de s’interroger sur les raisons de cet entêtement. On a le devoir de comprendre cet enfoncement dans la guerre qui rappelle par tant de côtés la complaisance dans le morbide. Nous voulons montrer dans cette première étude que sur la terre algérienne est née une nouvelle société. Les hommes et les femmes d’Algérie, aujourd’hui, ne ressemblent ni à ceux de 1930, ni à ceux de 1954, ni déjà à ceux de 1957. La vieille Algérie est morte.

Tout ce sang innocent qui jaillit à pleines artères sur le sol national a fait lever une nouvelle humanité et personne ne doit ignorer ce fait.

Après avoir affirmé qu’elle ne « livrerait pas aux Arabes un million de ses fils », la France proclame aujourd’hui qu’elle n’abandonnera jamais le Sahara et ses ressources. De tels arguments n’ont évidemment aucune valeur pour l’Algérien. Il répond en effet que la richesse d’un pays ne peut constituer une excuse à son oppression.

Nous montrerons que la forme et le contenu de l’existence nationale existent déjà en Algérie et qu’aucun retour en arrière ne saurait être envisagé. Alors que dans beaucoup de pays coloniaux c’est l’indépendance acquise par un parti qui informe progressivement la conscience nationale diffuse du peuple, en Algérie c’est la conscience nationale, les misères et les terreurs collectives qui rendent inéluctable la prise en main de son destin par le peuple.

L’Algérie est virtuellement indépendante. Les Algériens se considèrent déjà souverains.

Il reste à la France à la reconnaître. C’est évidemment le plus important. Mais cette situation aussi est importante. Elle gagne à être connue, car elle limite [11] fondamentalement les espoirs militaires ou politiques du colonialisme français.

Pourquoi le gouvernement français ne met-il pas fin à la guerre d’Algérie ? Pourquoi refuse-t-il de négocier avec les membres du gouvernement algérien ? Telles sont les questions qu’un homme honnête, en 1959, est amené à se poser.

Ce n’est pas assez de dire que le colonialisme est encore puissant en France. Ce n’est pas suffisant de dire que le Sahara a modifié les données du problème.

Tout cela est vrai, mais il y a autre chose. Il nous semble qu’en Algérie le point capital où trébuchent les bonnes volontés et les gouvernements français est la minorité européenne. C’est pourquoi nous avons consacré tout un chapitre à cette question.

L’Algérie est une colonie de peuplement. La dernière colonie de peuplement à avoir fait parler d’elle a été l’Afrique du Sud. On sait dans quel sens.

Les Européens d’Algérie n’ont jamais tout à fait désespéré de rompre avec la France et d’imposer leur loi d’airain aux Algériens. C’est l’unique constante de la politique colonialiste en Algérie. Aujourd’hui, l’Armée française est gagnée à cette idée. Aussi ne faut-il pas prendre au sérieux les rumeurs de paix qui éclosent çà et là.

La France fera la paix en Algérie en renforçant sa domination sur l’Algérie ou en brisant les féodalités européennes d’Algérie. Hors ces deux solutions, il faut que la paix lui soit imposée internationalement par les Nation Unies ou militairement par les forces algériennes.

On voit donc que la paix n’est pas pour demain. Nous montrerons que la France ne peut pas recommencer sa domination en Algérie. Même si cette domination devait être allégée et dissimulée. Le gouvernement français est condamné à s’opposer à quelques centaines de criminels de guerre ou à couvrir de plus en plus le génocide qui sévit en Algérie.

Les autorités françaises ne nous font pas sourire [12] quand elles déclarent que « la rébellion est forte de 25 000 hommes ». Que valent tous les chiffres en face de la sainte et colossale énergie qui maintient en ébullition tout un peuple ? Même s’il est prouvé que nos forces ne dépassent pas 5 000 hommes, mal armés, quelle valeur une telle connaissance peut-elle avoir puisque avec un million d’armes nous ferions encore des mécontents et des aigris. Des centaines de milliers d’autres Algériens et Algériennes ne pardonneraient pas aux responsables de ne pas les enrôler, de les laisser désarmés. Que serait le gouvernement algérien s’il n’avait le peuple derrière lui ?

Les autorités françaises ont récemment reconnu officiellement l’existence d’un million d’Algériens déplacés, regroupés. On voulait couper l’Armée du peuple. On voulait, paraît-il, éviter le « pourrissement de l’Algérie ». Mais jusqu’où peut-on aller ?

Un million d’otages embarbelés et voici que l’alarme est donnée par les Français eux-mêmes : « Les médicaments n’agissent plus sur ces regroupés, tant est profond leur délabrement physiologique. » Alors ? Le colonialisme se bat pour renforcer sa domination et l’exploitation humaine et économique. Il se bat aussi pour maintenir identiques l’image qu’il a de l’Algérien et l’image dépréciée que l’Algérien avait de lui-même. Eh bien, cela est depuis longtemps devenu impossible.

La Nation algérienne n’est plus dans un ciel futur. Elle n’est plus le produit d’imaginations fumeuses et pétries de phantasmes. Elle est au centre même de l’homme nouveau algérien. Il y a une nouvelle nature de l’homme algérien, une nouvelle dimension à son existence.

La thèse qui veut que se modifient les hommes dans le même moment où ils modifient le monde, n’aura jamais été aussi manifeste qu’en Algérie. Cette épreuve de force ne remodèle pas seulement la conscience que l’homme a de lui-même, l’idée qu’il se fait de ses anciens dominateurs ou du monde, enfin à sa portée.

[13]

Cette lutte à des niveaux différents renouvelle les symboles, les mythes, les croyances, l’émotivité du peuple. Nous assistons en Algérie à une remise en marche de l’homme.

Qui peut espérer arrêter ce mouvement essentiel ?

Ne vaut-il pas mieux ouvrir les yeux et voir ce qu’il y a de grandiose, mais aussi de naturel dans cette démarche ?

Est-il donc encore, le temps où l’homme doive se battre et mourir pour avoir le droit d’être le citoyen d’une nation ?

N’est-elle pas grotesque et humiliante et obscène cette rubrique de « Français-Musulmans » ?

Et cette misère, et cette indignité entretenue et arrosée chaque matin, n’y a-t-il pas là vraiment prétextes pour les crimes les plus étudiés ?

N’y a-t-il donc pas sur cette terre suffisamment de volontés pour imposer raison à cette déraison ?

L’éventualité d’une victoire sur la rébellion n’est plus à écarter, proclame le général Challe. Il ne faut pas ironiser. Tous les généraux en chef de toutes les guerres coloniales répètent les mêmes choses, mais comment ne comprennent-ils pas qu’aucune rébellion n’est jamais vaincue. Qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire, vaincre une rébellion ?

On a voulu vaincre l’U.P.C., mais n’a-t-on pas donné l’indépendance au Cameroun ? La seule différence est que le colonialisme, avant de s’en aller, a multiplié au sein du peuple camerounais les demi-trahisons, les prévarications, les rancœurs. Aussi l’avenir du Cameroun est-il pour plusieurs années, hypothéqué par une politique néfaste et apparemment subtile.

Nous voulons montrer dans ces pages, que le colonialisme a définitivement perdu la partie en Algérie, tandis que de toute façon, les Algériens l’ont définitivement gagnée.

Ce peuple, perdu pour l’histoire, qui retrouve un drapeau, un gouvernement, reconnu déjà par de nombreux Etats, ne peut plus reculer maintenant. Ce [14] peuple analphabète qui écrit les pages les plus belles et les plus émouvantes de la lutte pour la liberté ne peut pas reculer ni se taire.

Le colonialisme français doit savoir ces choses. Il ne doit plus ignorer que le gouvernement algérien peut mobiliser n’importe quand, n’importe quel Algérien. Même les nouveaux élus, inscrits de force sur les listes électorales de l’administration, démissionneraient sur un ordre du F.L.N. Il n’est pas jusqu’aux députés du Treize Mai qui puissent résister longtemps à la nouvelle autorité nationale. Alors ? Une armée peut à tout moment renconquérir le terrain perdu, mais comment réinstaller dans la conscience d’un peuple le complexe d’infériorité, la peur et le désespoir ? Comment supposer, comme les y invitait ingénument le général de Gaulle, que les Algériens « rentrent dans leurs foyers » ?

Quel sens peut avoir cette expression pour un Algérien d’aujourd’hui ?

Le colonialisme ignore les données véritables du problème. Il s’imagine qu’on apprécie notre puissance au nombre de nos mitraillettes lourdes. C’était vrai dans les premiers mois de 1955. Aujourd’hui, cela ne l’est plus.

D’abord parce que d’autres éléments pèsent sur l’histoire. Ensuite parce que les mitrailleuses et les canons ne sont plus les armes de l’occupant.

Les deux tiers de la population du monde sont prêts à donner à la Révolution autant de mitrailleuses lourdes qu’il nous est nécessaire. Et si l’autre tiers ne le fait pas, ce n’est nullement par désaccord avec la cause du peuple algérien. Bien au contraire, cet autre tiers lui fait constamment savoir qu’il lui accorde son soutien moral. Et il s’arrange pour l’exprimer concrètement.

La puissance de la Révolution algérienne réside d’ores et déjà dans la mutation radicale qui s’est produite chez l’Algérien.

Le général de Gaulle, s’adressant aux ultras d’Algérie, [15] déclarait dernièrement que « l’Algérie de papa est morte ». Cela est bien vrai. Mais il faut aller plus loin.

L’Algérie du grand frère est morte également. Il y a une nouvelle Algérie, une nation algérienne, un gouvernement algérien. Il faudra tôt ou tard se rendre à ces quelques évidences.

On verra dans ces pages les bouleversements survenus dans la conscience de l’Algérien. On verra les fissures à partir desquelles s’est remodelée la société européenne d’Algérie. On assiste en vérité à l’agonie lente mais certaine de la mentalité du colon.

D’où cette thèse que nous retrouverons souvent : la mort du colonialisme est à la fois mort du colonisé et mort du colonisateur.

Les rapports nouveaux, ce n’est pas le remplacement d’une barbarie par une autre barbarie, d’un écrasement de l’homme par un autre écrasement de l’homme. Ce que nous, Algériens, voulons, c’est découvrir l’homme derrière le colonisateur ; cet homme, à la fois ordonnateur et victime d’un système qui l’avait étouffé et réduit au silence. Quant à nous, nous avons depuis de longs mois réhabilité l’homme colonisé algérien. Nous avons arraché l’homme algérien à l’oppression séculaire et implacable. Nous nous sommes mis debout et nous avançons maintenant. Qui peut nous réinstaller dans la servitude ?

Nous voulons une Algérie ouverte à tous, propice à tous les génies.

Cela nous le voulons et nous le ferons. Nous ne pensons pas qu’il existe quelque part une force capable de nous en empêcher.

Frantz FANON.

Juillet 1959.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le samedi 26 novembre 2011 8:31
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie retraité du Cegep de Chicoutimi.
 
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