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Collection « Les auteur(e)s classiques »

Frantz Fanon, PEAU NOIRE. MASQUES BLANCS. (1952)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir du texte de Frantz Fanon, PEAU NOIRE. MASQUES BLANCS. Paris: Les Éditions du Seuil, 1952, 239 pp. Collection: la condition humaine. Une édition numérique réalisée par ma fille cadette, Émilie Tremblay, doctorante en sociologie à l'Université de Montréal.

[25]

Introduction


Je parle de millions d’hommes à qui on a inculqué savamment la peur, le complexe d’infériorité, le tremblement, l’agenouillement, le désespoir, le larbinisme.
(A. Césaire, Discours sur le Colonialisme.)

L’explosion n’aura pas lieu aujourd’hui. Il est trop tôt... ou trop tard.

Je n’arrive point armé de vérités décisives.

Ma conscience n’est pas traversée de fulgurances essentielles.

Cependant, en toute sérénité, je pense qu’il serait bon que certaines choses soient dites.

Ces choses, je vais les dire, non les crier. Car depuis longtemps le cri est sorti de ma vie.

Et c’est tellement loin...

Pourquoi écrire cet ouvrage ? Personne ne m’en a prié.

Surtout pas à ceux à qui il s’adresse.

Alors ? Alors, calmement, je réponds qu’il y a trop d’imbéciles sur cette terre. Et puisque je le dis, il s’agit de le prouver.

Vers un nouvel humanisme...

La compréhension des hommes...

Nos frères de couleur...

Je crois en toi, Homme...

Le préjugé de race...

Comprendre et aimer...


De partout m’assaillent et tentent de s’imposer à moi des dizaines et des centaines de pages. Pourtant, une seule ligne suffirait. Une seule réponse à fournir et le problème noir se dépouille de son sérieux.

[26]

Que veut l’homme ?

Que veut l’homme noir ?


Dussé-je encourir le ressentiment de mes frères de couleur, je dirai que le Noir n’est pas un homme.

Il y a une zone de non-être, une région extraordinairement stérile et aride, une rampe essentiellement dépouillée, d’où un authentique surgissement peut prendre naissance. Dans la majorité des cas, le Noir n’a pas le bénéfice de réaliser cette descente aux véritables Enfers.

L’homme n’est pas seulement possibilité de reprise, de négation. S’il est vrai que la conscience est activité de transcendance, nous devons savoir aussi que cette transcendance est hantée par le problème de l’amour et de la compréhension. L’homme est un OUI vibrant aux harmonies cosmiques. Arraché, dispersé, confondu, condamné à voir se dissoudre les unes après les autres les vérités par lui élaborées, il doit cesser de projeter dans le monde une antinomie qui lui est coexistante.

Le Noir est un homme noir ; c’est-à-dire qu’à la faveur d’une série d’aberrations affectives, il s’est établi au sein d’un univers d’où il faudra bien le sortir.

Le problème est d’importance. Nous ne tendons à rien de moins qu’à libérer l’homme de couleur de lui-même. Nous irons très lentement, car il y a deux camps : le blanc et le noir.

Tenacement, nous interrogerons les deux métaphysiques et nous verrons qu’elles sont fréquemment fort dissolvantes.

Nous n’aurons aucune pitié pour les anciens gouverneurs, pour les anciens missionnaires. Pour nous, celui qui adore les nègres est aussi « malade » que celui qui les exècre.

Inversement, le Noir qui veut blanchir sa race est aussi malheureux que celui qui prêche la haine du Blanc.

Dans l’absolu, le Noir n’est pas plus aimable que le Tchèque, et véritablement il s’agit de lâcher l’homme.

Il y a trois ans que ce livre aurait dû être écrit... Mais alors les vérités nous brûlaient. Aujourd’hui elles peuvent être dites sans fièvre. Ces vérités-là n’ont pas besoin d’être jetées à la face des hommes. Elles ne veulent pas enthousiasmer. Nous nous méfions de l’enthousiasme.

[27]

Chaque fois qu’on l’a vu éclore quelque part, il annonçait le feu, la famine, la misère... Aussi, le mépris de l’homme.

L’enthousiasme est par excellence l’arme des impuissants.

Ceux qui chauffent le fer pour le battre immédiatement. Nous voudrions chauffer la carcasse de l’homme et partir. Peut-être arriverions-nous à ce résultat : l’Homme entretenant ce feu par auto-combustion.

L’Homme libéré du tremplin que constitue la résistance d’autrui et creusant dans sa chair pour se trouver un sens.

Seuls quelques-uns de ceux qui nous liront devineront les difficultés que nous avons rencontrées dans la rédaction de cet ouvrage.

Dans une période où le doute sceptique s’est installé dans le monde, où, aux dires d’une bande de salauds, il n’est plus possible de discerner le sens du non-sens, il devient ardu de descendre à un niveau où les catégories de sens et de non-sens ne sont pas encore employées.

Le Noir veut être Blanc. Le Blanc s’acharne à réaliser une condition d’homme.

Nous verrons au cours de cet ouvrage s’élaborer un essai de compréhension du rapport Noir-Blanc.

Le Blanc est enfermé dans sa blancheur.

Le Noir dans sa noirceur.

Nous essaierons de déterminer les tendances de ce double narcissisme et les motivations auxquelles il renvoie.

Au début de nos réflexions, il nous avait paru inopportun d’expliciter les conclusions qu’on va lire.

Le souci de mettre fin à un cercle vicieux a seul guidé nos efforts.

C’est un fait : des Blancs s’estiment supérieurs aux Noirs.

C’est encore un fait : des Noirs veulent démontrer aux Blancs coûte que coûte la richesse de leur pensée, l’égale puissance de leur esprit.

Comment s’en sortir ?

Nous avons employé tout à l’heure le terme de narcissisme. En effet, nous pensons que seule une interprétation psychanalytique du problème noir peut révéler les anomalies [28] affectives responsables de l’édifice complexuel. Nous travaillons à une lyse totale de cet univers morbide. Nous estimons qu’un individu doit tendre à assumer l’universalisme inhérent à la condition humaine. Et quand nous avançons ceci, nous pensons indifféremment à des hommes comme Gobineau ou à des femmes comme Mayotte Capécia. Mais, pour parvenir à cette saisie, il est urgent de se débarrasser d’une série de tares, séquelles de la période enfantine.

Le malheur de l’homme, disait Nietzsche, est d’avoir été enfant. Toutefois, nous ne saurions oublier, comme le laisse entendre Charles Odier, que le destin du névrosé demeure entre ses mains.

Aussi pénible que puisse être pour nous cette constatation, nous sommes obligé de la faire : pour le Noir, il n’y a qu’un destin. Et il est blanc.

Avant d’ouvrir le procès, nous tenons à dire certaines choses. L’analyse que nous entreprenons est psychologique. Il demeure toutefois évident que pour nous la véritable désaliénation du Noir implique une prise de conscience abrupte des réalités économiques et sociales. S’il y a complexe d’infériorité, c’est à la suite d’un double processus :


— économique d’abord ;

— par intériorisation ou, mieux, épidermisation de cette infériorité, ensuite.


Réagissant contre la tendance constitutionnaliste de la fin du xixe siècle, Freud, par la psychanalyse, demanda qu’on tînt compte du facteur individuel. A une thèse phylogénétique, il substituait la perspective ontogénétique. On verra que l’aliénation du Noir n’est pas une question individuelle. A côté de la phylogénie et de l’ontogénie, il y a la sociogénie. En un sens, pour répondre au vœu de Leconte et Damey[1], disons qu’il s’agit ici d’un sociodiagnostic.

Quel est le pronostic ?

Mais la Société, au contraire des processus bio-chimiques, n’échappe pas à l’influence humaine. L’homme est [29] ce par quoi la Société parvient à l’être. Le pronostic est entre les mains de ceux qui voudront bien secouer les racines vermoulues de l’édifice.

Le Noir doit mener la lutte sur les deux plans : attendu que, historiquement, ils se conditionnent, toute libération unilatérale est imparfaite, et la pire erreur serait de croire en leur dépendance mécanique. D’ailleurs, les faits s’opposent à une pareille inclination systématique. Nous le montrerons.

La réalité, pour une fois, réclame une compréhension totale. Sur le plan objectif comme sur le plan subjectif, une solution doit être apportée.

Et ce n’est pas la peine de venir, avec des airs de « crabe-c’est-ma-faute », proclamer qu’il s’agit de sauver l’âme.

Il n’y aura d’authentique désaliénation que dans la mesure où les choses, au sens le plus matérialiste, auront repris leur place.

Il est de bon ton de faire précéder un ouvrage de psychologie d’un point de vue méthodologique. Nous faillirons à l’usage. Nous laissons les méthodes aux botanistes et aux mathématiciens. Il y a un point où les méthodes se résorbent.

Nous voudrions nous y placer. Nous essaierons de découvrir les différentes positions qu’adopte le nègre en face de la civilisation blanche.

Le « sauvage de la brousse » n’est pas envisagé ici. C’est que, pour lui, certains éléments n’ont pas encore de poids.

Nous estimons qu’il y a, du fait de la mise en présence des races blanche et noire, prise en masse d’un complexus psycho-existentiel. En l’analysant, nous visons à sa destruction.

Beaucoup de nègres ne se retrouveront pas dans les lignes qui vont suivre.

Pareillement beaucoup de Blancs.

Mais le fait, pour moi, de me sentir étranger au monde du schizophrène ou à celui de l’impuissant sexuel n’attaque en rien leur réalité.

Les attitudes que je me propose de décrire sont vraies. Je les ai retrouvées un nombre incalculable de fois.

Chez les étudiants, chez les ouvriers, chez les souteneurs [30] de Pigalle ou de Marseille, j’identifiai la même composante d’agressivité et de passivité.

Cet ouvrage est une étude clinique. Ceux qui s’y reconnaîtront auront, je crois, avancé d’un pas. Je veux vraiment amener mon frère, Noir ou Blanc, à secouer le plus énergiquement la lamentable livrée édifiée par des siècles d’incompréhension.

L’architecture du présent travail se situe dans la temporalité. Tout problème humain demande à être considéré à partir du temps. L’idéal étant que toujours le présent serve à construire l’avenir.

Et cet avenir n’est pas celui du cosmos, mais bien celui de mon siècle, de mon pays, de mon existence. En aucune façon je ne dois me proposer de préparer le monde qui me suivra. J’appartiens irréductiblement à mon époque.

Et c’est pour elle que je dois vivre. L’avenir doit être une construction soutenue de l’homme existant. Cette édification se rattache au présent, dans la mesure où je pose ce dernier comme chose à dépasser.

Les trois premiers chapitres s’occupent du nègre moderne. Je prends le Noir actuel et j’essaie de déterminer ses attitudes dans le monde blanc. Les deux derniers sont consacrés à une tentative d’explication psychopathologique et philosophique de l’exister du nègre.

L’analyse est surtout régressive.

Les quatrième et cinquième chapitres se situent sur un plan essentiellement différent.

Au quatrième chapitre, je critique un travail [2] qui, à mon avis, est dangereux. L’auteur, M. Mannoni, est d’ailleurs conscient de l’ambiguïté de sa position. C’est peut-être là un des mérites de son témoignage. Il a essayé de rendre compte d’une situation. Nous avons le droit de nous déclarer insatisfait. Nous avons le devoir de montrer à l’auteur en quoi nous nous écartons de lui.

Le cinquième chapitre, que j’ai intitulé « L’expérience vécue du Noir », est important à plus d’un titre. Il montre le nègre en face de sa race. On s’apercevra qu’il n’y a rien de commun entre le nègre de ce chapitre et celui qui cherche à coucher avec la Blanche. On retrouvait chez ce [31] dernier un désir d’être Blanc. Une soif de vengeance, en tout cas. — Ici, au contraire, nous assistons aux efforts désespérés d’un nègre qui s’acharne à découvrir le sens de l’identité noire. La civilisation blanche, la culture européenne ont imposé au Noir une déviation existentielle. Nous montrerons ailleurs que souvent ce qu’on appelle l’âme noire est une construction du Blanc.

Le Noir évolué, esclave du mythe nègre, spontané, cosmique, sent à un moment donné que sa race ne le comprend plus.

Ou qu’il ne la comprend plus.

Alors il s’en félicite et, développant cette différence, cette incompréhension, cette désharmonie, il y trouve le sens de sa véritable humanité. Ou plus rarement il veut être à son peuple. Et c’est la rage aux lèvres, le vertige au cœur, qu’il s’enfonce dans le grand trou noir. Nous verrons que cette attitude si absolument belle rejette l’actualité et l’avenir au nom d’un passé mystique.

Etant Antillais d’origine, nos observations et nos conclusions ne valent que pour les Antilles, — tout au moins en ce qui concerne le Noir chez lui. Il y aurait une étude à consacrer à l’explication des divergences qui existent entre Antillais et Africains. Peut-être la ferons-nous un jour. Peut-être aussi sera-t-elle rendue inutile, ce dont nous ne pourrons que nous féliciter.



[1] M. Leconte et A. Damey, Essai critique des nosographies psychiatriques actuelles.

[2] Psychologie de la colonisation, par O. Mannoni (Ed. du Seuil, 1950).



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le mercredi 16 novembre 2011 19:21
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie retraité du Cegep de Chicoutimi.
 
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