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Collection « Les auteur(e)s classiques »

La conquête de la Tunisie.
Récit contemporain couronné par l'Académie français. [1891] (2002)

Présentation


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Paul Henri d'Estournelles de Constant, La conquête de la Tunisie. Récit contemporain couronné par l'Académie français. Paris: Les Éditions Sfar, 2002, 446 pp. Titre original de la première édition: La politique française en Tunisie: le Protectorat et ses origines. Paris: Plon, 1891. [Avec l'autorisation de Mondher Sfar des Éditions Sfar à Paris, le 24 décembre 2010, de diffuser ce livre dans Les Classiques des sciences sociales.]

Présentation

Qui connaît aujourd’hui le Baron Paul Henri Benjamin Balluet d'Estournelles de Constant de Rebecque ? Pourtant, il était le plus célèbre des pacifistes français et même européens d’avant la Grande Guerre. Léon Trotsky le qualifiait de « leader des pacifistes français »[1], et Karl Liebknecht, le spartakiste allemand, de « rêveur politique »[2]. Cette rêverie a pourtant valu à son auteur le Prix Nobel de la Paix en 1909.

Non sans certains curieux détours, d’ailleurs. Puisque ce fervent républicain d’origine aristocratique, s’est aussi distingué en matière coloniale en tant que partisan du protectorat, contre les tenants de l’assimilation. C’est que d’Estournelles a été impliqué de très près à la colonisation de la Tunisie, et au mouvement colonial français en général. Il a commencé sa carrière en tant que diplomate et nommé assez vite à Tunis, à un moment décisif de l’histoire de ce pays. Sa carrière se poursuivra dans la diplomatie, puis dans la politique.

Sa principale œuvre écrite est incontestablement son livre sur la Tunisie paru en 1891, que nous rééditons ici en tant que document historique, mais aussi en tant que livre d’histoire, de l’histoire d’une importante page du destin de la Tunisie où elle a basculé pendant trois quarts de siècle sous la domination directe de la France.

Pour mieux introduire le lecteur à ce passionnant chapitre de l’histoire de la France, autant que de la Tunisie, nous donnons quelques repères chronologiques, suivis d’une courte histoire de l’élaboration et de la parution du livre de d’Estournelles.

Puis, nous donnons le texte de ce livre dans son intégralité, sans modification, y compris des noms arabes tels qu’ils étaient connus des Européens au XIXème siècle.

En guise de postface, nous parlerons de la place de ce livre et du problème colonial en général dans la vie publique et dans la pensée du Baron d’Estournelles.

Enfin, nous donnons en annexe quelques textes inédits d’archives et d’autres textes publiés à l’époque de la parution du livre et qui constituent un complément utile à la compréhension de l’auteur, et plus généralement des enjeux de la colonisation française.

Nous tenons à remercier tous ceux qui nous ont encouragé et aidé dans ce travail éditorial : mes proches et mes amis que je ne nommerai pas, mais ils s’y reconnaîtront. Nous tenons aussi à remercier Monsieur Jacques Le Guillard, petit-fils du Baron d’Estournelles, pour son accueil et pour l’aide précieuse qu’il nous a apportée tout au long de notre recherche. Nous voudrions aussi remercier le personnel des Archives Départementales de la Sarthe, ainsi que celui des Archives des Affaires Etrangères à Paris, pour leur précieux concours.

Petite histoire d’un livre

C’est au printemps 1884 que d’Estournelles entame la rédaction du livre, quelques mois avant de quitter définitivement la Tunisie (17 juin 1884). Il s’établit à La Haye où il continue son travail de rédaction avec assiduité. Il achève en septembre 1884 une bonne partie de l’ouvrage et envoie à son ami Gabriel Charmes, spécialiste du monde arabe et de la colonisation, son chapitre 5 sur les ordres religieux et termine le 6ème sur l’esclavage[3], mais ces chapitres n’ont pas été retenus dans la deuxième version du manuscrit.

Plus d’une année plus tard, d’Estournelles publie en mars 1886 dans la Revue des Deux Mondes un article qu’il signe de son nom sur « Les Sociétés secrètes et la conquête de l’Afrique du Nord »[4]. Cela montre sans doute qu’il abandonne au moins provisoirement la publication de son livre sur la Tunisie.

Mais ce sera sous le sceau de l’anonymat qu’un an plus tard, il publie toujours dans la même revue, - et avec l’autorisation de son Ministère -, une série de deux articles intitulés : « Les Débuts d’un Protectorat : La France en Tunisie » ; le deuxième article porte le sous-titre : « Les réformes accomplies, les perspectives d’avenir. »[5] Ces deux articles constituent l’essentiel de la troisième partie du livre intitulée : « Les Réformes ».

Sept mois plus tard, sa décision est enfin prise. D’Estournelles demande officiellement à son Ministre des Affaires Etrangères, Flourens, l’autorisation de publier l’ouvrage : « Monsieur le Ministre, j’ai l’intention de publier un livre intitulé « Les Commencements d’un Protectorat » et qui aurait pour objet de faire connaître aussi exactement que possible les circonstances dans lesquelles le Gouvernement de la République a dû intervenir dans la Régence de Tunis et y introduire une série de réformes dont le succès est aujourd’hui indiscuté. La dernière partie de ce travail contenant l’énumération de ces réformes a déjà été insérée cette année, sans signature, en deux articles, dans la Revue des Deux Mondes, avec l’assentiment du Département. La première partie relative aux difficultés d’ordre intérieur et extérieur qui ont compliqué notre intervention est aujourd’hui presque achevée ; je ne me suis servi pour l’écrire d’aucun document emprunté à l’administration centrale des Affaires Etrangères ou aux archives de la Résidence de Tunis ; je n’en crois pas moins devoir demander à votre Excellence avant de donner à l’imprimerie l’ensemble de mon travail, si elle veut bien m’autoriser à le publier et à le signer. Veuillez agréer… »[6]. Deux jours plus tard, Flourens lui donne son feu vert, à condition que le livre ne contienne « aucun document emprunté à l’administration centrale du Départe­ment ou aux archives de la Résidence à Tunis »[7].

Il semble bien que cette décision tardive de publier enfin le fameux livre ait été prise à la suite de la parution, quelques mois plus tôt, chez son futur éditeur, d’un livre portant un titre similaire, mais traitant de l’Algérie : « Les Commencements d'une Conquête. L'Algérie de 1830 à 1840. » par l’académicien Camille Rousset. Il est donc évident que, dans un premier temps, d’Estournelles ait abandonné l’idée de la publication du livre, ce qui le décida à en publier de larges extraits dans la RDDM. C’est donc Camille Rousset qui est à l’origine de la relance de l’idée de la publication du livre.

Seulement, après cette démarche entreprise en 1887 auprès de son ministre, le livre devra encore attendre plus de trois ans pour voir finalement le jour. Cela donnera l’occasion à l’auteur de peaufiner son ouvrage, de le mettre à jour, puisqu’il couvrira l’année 1891 qui figure dans son titre définitif, mais aussi et surtout de le soumettre aux corrections des personnalités politiques citées dans l’ouvrage pour avis, comme Jules ferry, Paul Cambon, Maurice Bompard[8].

C’est, en effet, au cours de sa mission diplomatique à Londres que d’Estournelles règlera définitivement les aspects diplomatiques et politiques de l’ouvrage qui a pris peu à peu l’allure d’une véritable publication officieuse du Gouvernement français, dont le titre définitif et sobre ne laisse aucun doute : La Politique Française en Tunisie. Le Protectorat et ses Origines (1854-1891).

C’est le ministre des Affaires Etrangères lui-même qui continue à être consulté au sujet de l’édition de l’ouvrage. Et ce sera son collaborateur Gabriel Hanotaux, Directeur politique au ministère[9], qui a servi d’intermédiaire avec le ministre. « Envoyez-moi vos épreuves, lui écrit-il de ses bureaux du Quai d’Orsay[10]. Je les lirai avec le soin dont je suis capable, étant donné l’excès d’occupation dont je suis accablé. Je vous promets une discrétion absolue. Si j’ai quelque observation à faire, je vous la ferai connaître avant d’en parler à qui que ce soit. Quant à la signature, mon impression est « un diplomate » serait le mieux. La première formule vous engage et nous engage ; on ne vous autorisera pas ici. La troisième est trop vague. Je crois qu’« un diplomate » répond à tout. Mes meilleurs souvenirs à Mme d’Estournelles et à vous mes amitiés. G. Hanotaux.»

Quelque temps plus tard, les épreuves sont visées au ministère des Affaires Etrangères et elles sont prêtes à être envoyées à Londres par la valise diplomatique. Mais Hanotaux a été victime d’une étourderie : « Mon cher ami, lui écrit-il tout confus[11]. Je suis bien coupable envers vous et la dernière valise devait vous retourner vos épreuves avec mon impression. Malheureusement, j’avais laissé les épreuves chez moi, le jour du courrier, mais je n’ai pas eu une minute pour aller les chercher ; quant à mon impression, il faut la mettre sur le papier et je mène une vie tellement écrasante que je cours toujours après le quart d’heure nécessaire pour causer avec vous. La prochaine valise vous postera 1° la lettre particulière de Landesson ; 2° la lettre de Bompard (nous sommes d’accord ; mais nous ne pouvions pas mettre la charrue avant les bœufs, et ce qu’il nous demande, c’était cela), 3° enfin le lot n° 2 de vos épreuves et peut-être le lot n° 3, si j’ai le temps de les lire d’ici là. » Hanotaux rassure ensuite son correspondant, à la suite d’un « malentendu », qu’il n’y a pas de problème du côté du ministère où « l’on est satisfait de vous ». Et de poursuivre : « Voici maintenant mon impression : très intéressant, très plein, très nourri. Le style pas toujours assez châtié ; mais comme il est alerte, en général, cela compense. Mais la grosse, grosse restriction, que vous devinez d’avance, est celle-ci : vous mettez un peu trop les pieds dans le plat autant pour le passé, parce que vous traitez très mal des gens qui, par fiction, du moins sont devenus nos meilleurs amis ; pour l’avenir, parce que vous vous montrez trop comme partie prenante : « je pose zéro et je retiens tout. » Dans ces conditions, je crains que la publication ne vous soit rendue quelque peu difficile ; en tout cas, je crois qu’il faut écarter absolument l’hypothèse de la signature et peut-être même la formule « un diplomate ». Je voudrais bien parler de tout cela avec vous : peut-être quelques retouches suffiraient-elles pour tout arranger. Vous vouliez mon avis ferme ; le voilà. En dehors de cela, je n’ai que des éloges. La lecture m’a plus qu’intéressée, passionnée. »

Dans une dernière correspondance, Hanotaux confirme ces premières réserves : « Mon cher ami, Vous trouverez dans la valise d’aujourd’hui vos épreuves. Le ministre vous en a écrit et sa lettre qu’il m’a lue, m’a paru la sagesse même. Je ne crois pas sincèrement que vous puissiez signer ce volume. En dehors de cela, vous pouvez le signer, sauf, je crois, les quelques modifications de ton et de forme que nous avons cru devoir vous demander[12]. Maintenant, bonne chance et bon succès. »[13]

En dehors de cette consultation ministérielle, le manuscrit a été soumis à Paul Cambon, ancien Résident général en Tunisie et supérieur hiérarchique immédiat de d’Estournelles. Ce sera l’occasion pour lui de faire une mise au point intéressante sur les rapports du Général Boulanger, chef du Corps expéditionnaire en Tunisie, avec le Résident Général Cambon dans un contexte de tension au cours duquel celui-ci batailla pour résister à l’Armée qui ne s’était pas satisfaite du Protectorat, voulant l’annexion pure et simple : « Mon cher ami[14], je vous renvoie vos épreuves. Je ne demande en ce qui me touche qu’une correction à la page 333[15]. Votre phrase semble indiquer que j’ai été forcé de quitter la Tunisie par Boulanger ; ce qui n’est pas exact. En arrangeant la phrase comme je l’ai fait, cette impression disparaît. J’ai lu le tout avec beaucoup de plaisir et d’intérêt. C’est bien fait et toute l’origine de la question est parfaitement démêlée. Ce sera le document définitif sur l’ancienne [?] Tunisie. J’ai eu l’occasion de causer hier devant Jusserand[16] de votre livre. Il en attend la publication avec […][17]dans le monde. Il n’y a que vous pour croire que l’on suscite en ce moment la moindre difficulté. […] »

Quand à Jules Ferry, Président du Conseil lors de la conquête de la Tunisie, il donne, lors des corrections des épreuves, quelques précisions sur les circonstances politiques des débuts des opérations : « Mon cher ami, écrit-il de Saint Dié des Vosges à d’Estournelles un 29 septembre[18]. Je ne vois pas d’autre inconvénient à la petite note que de fournir peut-être aux Italiens un prétexte de plus pour s’apitoyer sur le pauvre bey. Mais comme ils ont dit à ce sujet pour ce qu’on peut dire, cette objection ne m’arrête pas. J’ai fait maintenant à la note trois rectifications. Ce n’est pas un Conseil des ministres, c’est à M. Grévy[19] que nous lûmes les instructions sur lesquelles le Conseil était d’accord. Il n’est pas juste non plus de présenter M. Grévy comme un partisan plus que tiède de l’expédition. Autant il fut opposé à celle du Tonkin, autant il mollit dans l’affaire d’Egypte, autant il était tunisien, de tout temps. Les Italiens lui ont fait dire à je ne sais plus qui – à Cialdini[20] je crois – que Tunis à ses yeux ne valait pas un cigare et deux sous. Cela est faux et absurde. Il s’en est expliqué tout récemment encore avec moi. Enfin je préfère la formule : « On conte… », c’est un préjugé professionnel qui me reste. […] Votre livre, que j’attends avec impatience, et qu’il faut tambouriner – car, comme disait Lamartine à son annoncier : Dieu lui-même a besoin de cloches – arrive fort bien à point. L’histoire se fait, ou plutôt s’achève. Vous montrerez sur la fin l’importance des radicaux à l’extérieur, au moment où la grande lessive du boulangisme fait apprécier leur imprévoyance, leurs haines sottes, leur petitesse, leur esprit brouillant, leur absence de vues et de scrupules. »

Le livre est, enfin, fin prêt. D’Estournelles le dépose en janvier 1891 au ministère de l’Intérieur, et l’envoie à ses amis. Le 16 mars, le Sénateur Jules Ferry lui écrit pour lui donner son avis sur un incident qui a éventé l’identité de l’auteur : « Mon cher ami, Vous avez mille fois raison de n’attacher aucune importance à la sortie de M. Wallon. Elle a passé inaperçue et on l’a mise sur le compte d’une douce manie. Je le regrette assurément [?], car je voudrais voir se déchirer pour le public non initié ce voile de discrétion diplomatique dont vous vous êtes systématiquement enveloppé. Je l’ai, pour mon compte, religieusement respecté. Vous avez désiré que l’Estafette gardât le silence, elle s’est tue, à grand regret. Elle trouve que le silence a assez duré, et si vous voulez bien prier M. Plon[21], et lui adresser un exemplaire de votre livre, on parlera comme il convient d’une œuvre […] à laquelle il ne faut pas prononcer l’odi profanum vulgus[22].

Vous avez fait un bon et beau livre. Un livre vivant, ce qui n’est pas donné à tous ceux qui écrivent l’histoire, un livre où la verve s’unit au savoir. C’est un grand malheur qu’il soit anonyme, il eût fait briller votre nom. Mais sans être plus diplomate qu’écrivain, bien qu’écrivain de race et jusqu’au bout des ongles. – J’ai trouvé Whist bien froid, bien personnel : est-ce parce qu’il sent ses élucubrations personnelles bien ternes auprès de vos brillants récits ? Vous m’avez critiqué, comme il convenait, il était nécessaire que cela fût, et de plus vous avez, je crois, parlé avec sincérité. J’aime beaucoup les critiques de ceux qui m’aiment vraiment, et je suis tout disposé à faire profit de vos avis. J’ai trop dédaigné l’opinion, je ne m’entends pas à la préparer, vous avez sans doute raison[23]. Mais pour les affaires de Tunisie, si vous voulez vous reporter aux circonstances, vous reconnaîtrez avec moi que la chose n’était possible qu’à condition de faire vite et sans étalage. D’une manière générale, je tiens pour un principe essentiel que les responsabilités des gouvernants doit être résolument engagée avant et faire […][24] à celle du Parlement, que les Parlements ont besoin d’être mis en face des faits accomplis, leur nature étant absolument impropre à la direction des entreprises extérieures. Emballement ou défaillance : les Chambres qu’on ne mène pas résolument ne sont pas capables d’autre chose. Voyez Freycinet et l’Egypte[25] : c’est pour avoir pratiqué la politique de déférence, tâtonné, consulté la Chambre deux fois par semaine qu’il a abouti à un immense désastre, le plus grand qu’ait subi la fortune de la France depuis Sedan. Votre affectionné, Jules Ferry. »

Un autre collaborateur direct de d’Estournelles dans l’affaire tunisienne : l’ambassadeur français à Londres, William Waddington, qui négocia en décembre 1883 – avec d’Estournelles -, l’abrogation des capitulations anglaises en Tunisie. Cet ancien Président du Conseil en 1879, occupait encore, - avec d’Estournelles - son poste de Londres quand il reçut en janvier 1891 le livre sur la Tunisie qu’il apprécia d’emblée : « Mon cher d’Estournelles[26], J’ai achevé hier soir la lecture de votre livre, qui m’a vivement intéressé. L’ordonnance en est claire, et le récit animé ; le récit notamment des deux campagnes en Tunisie m’a paru particulièrement attachant et bien écrit. On voudrait quelques détails de plus sur l’action de Boulanger en Tunisie ; mais évidem­ment, le moment n’est pas venu d’en parler librement, non plus que les dessous des cartes du Congrès de Berlin. Mais, plus tard, vous pouvez en faire une seconde édition , lorsque quelques uns des auteurs seront morts. La plupart des journaux anglais ont publié des articles sur votre livre, et l’ont apprécié en termes favorables ; Florian a dû vous les envoyer. Je vous attends pour le 1er Février, et j’espère que Madame d’Estournelles soit assez remise pour vous accompagner. Croyez à mes meilleurs sentiments, Waddington. »

Un autre acteur dans l’affaire tunisienne, le général Billot, était ministre de la Guerre en 1882[27], lors de la nomination de d’Estournelles à Tunis. Il s’était, depuis, lié d’amitié avec le jeune et brillant diplomate, son cadet de 24 ans. Ce fut à son tour d’exprimer son enthousiasme à la lecture du livre sur la Tunisie dans une lettre datée de Rome[28] où il se trouvait en mission diplomatique :

« Rome, le 11 mars 1891. Mon cher ami, Votre livre sur la politique française en Tunisie m’est parvenu par la valise du 2 mars. J’y ai consacré le peu de temps dont j’ai pu disposer depuis lors, et je m’empresse de vous dire l’intérêt passionné avec lequel je vous ai suivi. Vos premiers chapitres préparent si bien cette période de 1880-84, que j’ai vécue ! Vous avez composé magistralement l’histoire militaire, parlementaire et diplomatique de l’occupation, comme vous avez arrêté, ne varietur, le plan des réformes déjà accomplies ou encore à faire, rendant, chemin faisant, la justice due aux Ferry, aux Cambon et à leurs dignes collaborateurs. Votre livre est comme le mémorial et la charte de cette grande œuvre nationale. Des deux mains j’applaudis à vos conclusions. Tenons nous au protectorat, qui est l’instrument le plus parfait de la colonisation. Vous savez qu’à propos d’une autre entreprise de même genre, j’ai fait le même éloge du système, presque dans les mêmes termes. Que n’y a-t-on pensé jadis pour l’Algérie ! Coïncidence curieuse : vous avez fait pour la Tunisie ce que j’ai tenté pour le Tonkin. Je suis convaincu que notre travail à tous deux est utile et patriotique. Pour votre part, vous avez écrit un beau livre qui restera. Je suis heureux de vous en féliciter, et d’avoir cette bonne occasion de renouveler, mon cher ami, l’assurance de ma vieille sympathie et de mes sentiments tout dévoués, [signé :] Billot. Rappelez nous, je vous prie, ma femme et moi, au bon souvenir de Madame d’Estournelles. »

D’autres amis moins politiques furent sollicités par le jeune diplomate, comme l’homme de lettres Paul Bourget, un vieil ami qu’il connut du temps de leurs études à Louis-le-Grand, le vicomte Melchior de Voguë, diplomate féru de littérature russe[29], et surtout le célèbre philosophe et historien Hippolyte Taine, admiré par Nietzsche et qui marqua toute une génération. Ils se sont connus sans doute à travers la Revue des Deux Mondes à laquelle ils collaborèrent ensemble. Taine prit soin de lui faire part de ses impressions sur le livre. Il partagea avec le diplomate son rejet de l’esprit de système hérité de la Révolution française qui se traduit en matière coloniale dans la pratique de l’assimilation. Et il rejoint aussi, curieusement, le point de vue de Jules Ferry sur l’inadéquation du parlement en matière de politique étrangère : « 23 rue Cassette. [Le] 22 mai 91. Cher Monsieur, Pardonnez-moi d’avoir tant tardé à vous remercier en connaissance de cause ; j’ai été absorbé par mon étude sur l’Eglise dont le dernier morceau paraîtra le 1er juin à la R.D.D.M. C’est seulement depuis quinze jours que j’ai pu vous lire à tête reposée.

« On n’imagine pas un livre plus instructif ; je ne parle pas seulement pour moi qui suis un ignorant, en particulier sur cette question. Mais, tout homme qui, par intérêt privé, curiosité spéculative ou patriotisme, s’intéresse aux choses coloniales doit étudier votre ouvrage, comme aussi le gros volume de M. Leroy-Beaulieu. Je n’en finirais pas si j’énumérais les morceaux suggestifs, surtout ceux qui sont propres à mettre en suspicion notre manie française d’appliquer mécaniquement partout le système français, depuis notre procédure jusqu’à nos wagons. Mais, entre nous, l’historique contenu dans votre ouvrage laisse une impression encore plus fâcheuse. En matières si graves, pour des affaires qui exigent tant d’informations précises, tant de suite dans les idées, tant de tact, de prévoyance, de secret, quel gouvernement que celui de ministères instables, à la merci d’une chambre issue au suffrage universel et soumis aux impulsions de journaux comme nous en connaissons tant, aux impressions de la populace littéraire et politique qui parle, hurle dans le silence de la France laborieuse, occupée ailleurs, ignorante ou indifférente ! C’est merveilleux qu’on s’en soit tiré si bien, à Tunis, grâce à la persévérance de quelques hommes de tête et de cœur, dont vous étiez un. Encore merci et croyez-moi votre obligé à double titre, par le don de ce livre et par le plaisir aussi bien que le profit que j’en ai tiré. Your : H. Taine. »[30]

Cet hommage sincère et appuyé du célèbre académicien a sans doute pesé, conjointement à celui de Camille Rousset[31], - mais sans doute aussi d’Ernest Renan -, dans l’attribution un an plus tard, le 28 mai 1892, du prix académique Thérouanne. Au moment où Taine faisait part de son admiration pour le livre, l’ancien ministre des Affaires étrangères Barthélemy Saint-Hillaire présente le 16 mai 1891 cette œuvre à l’Académie des Sciences Morales et Politiques.

Finalement, le premier tirage portera la signature : P. H. X., pour « Paul Henri X. » Puis, il ne sera plus possible de garder le secret de Polichinelle. Dans un nouveau tirage, seule la page intérieure du titre révèlera enfin l’identité du X : « D’Estournelles de Constant », sans les prénoms, mais avec la mention : « Ouvrage Couronné par l’Académie française. Prix Thérouanne. ».



[1] In Trotsky, “Democracy, Pacifism and Imperialism”, in Vperiod, Juin 1917.

[2] Karl Liebknecht, Militarism & Anti-Militarism, New York, oct. 1917.

[3] Nous suivons ici les indications de Laurent Barcelo, Paul d’Estournelles, p. 37.

[4] Revue des Deux Mondes, T. 74, 1er Mars 1886, p. 100-128.

[5] R.D.D.M., T. 79, 15 février 1887, p. 785-814 ; T. 80, 15 mars 1887, p. 338.

[6] Lettre de d’Estournelles au Ministre du 27 octobre 1887 ; in Archives MAE, Personnel, 2ème Série, 1291.

[7] Lettre en date du 29 octobre 1887.

[8] Ancien collègue de d’Estournelles à la Résidence française à Tunis.

[9] Historien du Cardinal de Richelieu, il sera Ministre des Affaires Etrangères et siègera à l’Académie française.

[10] Gabiel Hanotaux à d’Estournelles, lettre non datée, portant la seule mention : Vendredi ; in ADS, 12J 427.

[11] Deuxième lettre toujours non datée, portant la mention : Samedi ; in ADS, 12J 427.

[12] C’est-à-dire Hanotaux et le ministre des Affaires Etrangères, dont la lettre à d’Estournelles ne nous est pas parvenue.

[13] Troisième lettre toujours non datée, ne portant pas de date ; in ADS, 12J 427.

[14] Paul Cambon à d’Estournelles, lettre datée de « Paris, le lundi 20 » ; in ADS, 12j 427.

[15] Correspondant à la page 328 de la première édition et à la note n° 5, page 177 de la présente réédition pour le détail des corrections de Jules Ferry que nous indiquons.

[16] Jean-Jules Jusserand (1855-1932), confrère de d’Estournelles au Ministère des Affaires Etrangères.

[17] Mot illisible.

[18] Sans indication d’année, in ADS 12j 427.

[19] Jules Grévy, Président de la République, 1879-1887.

[20] Cialdini, général piémontais qui s'est emparé d'Ancône en 1858. Ambassadeur à Paris.

[21] Le livre est édité à Paris, chez la « Librairie Plon – Les Petits-fils de Plon et Nourrit ».

[22] « Je hais le vulgaire profane. » Horace, liv. III, ode I, vers 1.

[23] Ici, Jules Ferry commente le § 2 du chapitre V, IIème Partie.

[24] Mot illisible.

[25] Lors de la révolte en mai 1882 d’Orabi Pacha, la flotte française se retire d’Alexandrie, laissant le champs libre aux Britanniques de rétablir le khédive Tewfik Pacha au pouvoir au Caire.

[26] D’Estournelles étant en vacances en France. Lettre du 21 janvier 1891, in ADS 12 J 427.

[27] Il connaîtra la célébrité lors de l’Affaire Dreyfus, quand il sera à nouveau ministre de la Guerre le 29 avril 1896 dans le nouveau Cabinet de Jules Méline. Dans J’accuse… ! (1898), Zola s’en est pris au ministre de la Guerre : « J'accuse le général Billot d'avoir eu entre les mains les preuves certaines de l'innocence de Dreyfus et de les avoir étouffées, de s'être rendu coupable de ce crime de lèse- humanité et de lèse justice, dans un but politique et pour sauver l'état-major compromis. »

[28] In ADS, 12j 427.

[29] Sa réponse en date du 25 avril 1891 est embarrassée : « Excusez-moi si je ne vous ai pas écrit au sujet de votre volume ; il y aurait trop long à dire sur ces trois livres si nourris de faits et de réflexions, qui sont l’histoire détaillée d’une grande fondation coloniale […], je me réserve de rendre en conversation les idées que votre bel ouvrage m’a suggérées. »

[30] In ADS 12j 427.

[31] D’Estournelles a envoyé un exemplaire de son ouvrage à Rousset qui lui a répondu le 13 février 1891, en lui promettant de faire connaître auprès de ses confrères de l’Académie « le mérite particulier de votre excellent ouvrage, à leur dire tout le bien que j’en pense et le profit considérable que sa lecture m’a procuré. »



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le mercredi 12 janvier 2011 15:31
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie retraité du Cegep de Chicoutimi.
 
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